San Antonio 1 - San Antonio-Circulez Il N'y O Rien a Voir - Frederic Dard - Fleuve noir - 2010: Bloc de notas
Circulez! Y A RiEN À VOIR
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CIRCULEZ! Y A RiEN À VOIR
Un ramage d’oiseaux. Ils pépient en anglais. mais ça reste joyeux tout de même.
Je m’ouvre pour commencer aux sons. Puis à la lumière, et le soleil luit comme il peut à travers les frondaisons d’une forêt. Le toucher, ensuite, m’est restitué. Je sens sous mes doigts une surface arrondie, froide et polie, avec par-dessous, des crénelures. On dirait... Oui: il s’agit d’un volant de bagnole.
Me reste dans la poitrine un poids de deux cent quatre-vingt-quinze kilos qui m’oblige de rester courbé en avant. Enfin, bon, je ne suis pas mort. Ou si je suis mort, c’est qu’il y a une vie après la vie, comme je m’en gaffais un peu de mon vivant. Alors, que ce soit l’un ou l’autre, faut faire avec, s’organiser.
Pourtant, si j’étais clamsé, je ne souffrirais plus. Ou alors, c’est àdésespérer!
Mes paupières se soulèvent. J’aperçois la tige d’une direction, un plancher de voiture recouvert de caoutchouc, des pédales traditionnelles au nombre de trois: débrayage, frein, accélérateur. On dirait que je me trouve au volant d’une guinde. Allez, mec! Du nerf!
Au bout d’un moment d’énorme concentration, je parviens à me redresser. Ça alors, comme disait le hallebardier qui ne parlait pas seulement de sa hallebarde, elle est raide, celle-là!
Tu veux que je te fasse rire?
Non?
Et chialer? Non plus?
Chier, peut-être?
T’as déjà donné?
Bon, alors, je vais simplement te narrer.
Me voici au volant d’un véhicule du type campingcar. Seul. Ça se passe dans une clairière. Déserte, si l’on excepte les zoiseaux et les zécureuils à la queue panachée comme un demi de bière en été.
J’attends, hébété, toujours alourdi par ce mal pesant dans ma poitrine. Le coup administré par le Chinois, ça vaut une fortune, un magasin de sport. Seulement, CIRCULEZ! Y A RIEN À VOI
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pour le porter à bon escient, faut des notions d’anatomie.
Et dis, mec, pourquoi qu’ils m’ont pas liquidé, ces drôles? Méchants, voire cruels comme je les devinais, c’eût été un bonheur pour eux! Mais non : ils m’apportent dans cette tire.
Je fais coulisser la vitre séparant le conducteur de la partie « habitable ».
Vide. Des banquettes recouvertes de moleskine rouge, part et d’autre d’une table rabattable dont le pied fixe sert de support au lit qu’elle peut devenir. Avec, au bout, un placard-cuisine dont la porte est ouverte. Tout est en ordre, propret, impec. On distingue des conserves empilées sur un rayonnage protégé par un panneau de verre.
Ce camping-car est tellement inattendu que j’en bave des ronds de chapeau taupé.
Si, si (impératrice), regarde : c’est bien des ronds de chapeau, ça, non? Ah! tu vois. Tu sais, gars, quand je dis quelque chose, tu peux me croire. Moi, je ne mens qu’en cas de forœ majeure et sur rendez-vous! Jamais gratuitement! Pas si bête!
Les forces m’étant revenues et mon mal se dissipant, j’actionne la clé de contact. Ça tourne à la première sollicitance. Je mate le tableau de bord : l’aiguille de la jauge d’essence indique que le réservoir est presque full.
Une suée m’inonde la raie médiane, car il me vient en pensée que la tire aurait pu être piégée et que le contacteur aurait alors déclenché la grande surboum...
Rien de tel ne s’étant passé, j’enclenche la première vitesse. Le véhicule s’ébranle. Je guigne un chemin forestier en bout de clairière. L’emprunte. Il est creusé d’ornières, mais le sol étant sec, je les négocie sans problème. Mais putain de moi, je ne pige rien à ce yellow micmac! A quoi rime-t-il?
Comme ça descend raide, je reste en seconde. Je suis 18
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tellement éberlué que j’ai l’impression d’être en vacances!
Tu t’attends au pire. Tu te crois mort. Et voilà que la nature t’embaume de chlorophylle surchoix, que les oiseaux te donnent une aubade, que le soleil allume la joie. Tu disposes de ta liberté, d’une tire, d’un futur...
Si la gargante ne me faisait pas encore mal, je chanterais, parole!
La forêt s’achève. Un panorama infini se propose alors à mes yeux. J’aperçois des plaines fécondes, des peuples faits cons, des usines fumantes, des fermes, des champs, le ciel bourré de nuages en dérapage...
Hymne à la vie. Mon chemin d’ornières fait place àun chemin de poussière.
Et je reconnais la terre ocre de naguère.
La route descend vers la plaine en louvoyant paresseusement. J’aperçois, plus bas, montant à ma rencontre, un véhicule blanc avec des lumières sur son toit et qui soulève une tornade rouge en passant.
A mesure que nous nous déplaçons l’un vers l’autre, il se précise et je finis par reconnaître une bagnole de police. Que fout-elle en ces lieux escarpés? Un pressentiment m’indique qu’elle est là pour moi. S’agirait-il de faux poulardins? Mais à quoi cela rimerait-il? Non, franchement, je pige pas très bien. Une voix intérieure (celle de mon petit lutin personnel) me conseille d’arrêter la tire et de me tailler, mais je me trouve en terrain découvert, sans arbres. lande galeuse où l’herbe pousse mal. Où irais-je? Et pourquoi me cacherais-je des flics? Je suis une victime. N’ai rien à me reprocher.
Bon, je chasse ma mauvaise impression et continue de dévaler la pente. Comme j’arrive dans un grand virage en épingle à cheveux, j’aperçois le carrosse des archers en travers de la route. Et deux gusmen se tiennent de part et d’autre de la bagnole. L’un a une étoile sur le poitrail. C’est le shérif, comme dans les.
films. Ils sont en uniforme marron et beige. Portent des CiRCULEZ! Y A RIEN À VOI
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bottes de cuir, des culottes de cheval et des chapeaux scout style Police Montée canadienne.
Contrairement à la tradition, le shérif n’est pas un gros sac à bière rubicond, mais un grand beau type qui ressemble à Randolph Scott (ou au neveu de sa crémière, mais y a de ça).
La voie se trouvant obstruée, force m’est de stopper. Je le fais et me déportiérise.
—
Quelque chose qui ne va pas, shérif? je demande.
—
Descendez! me répond-il.
J’obtempère.
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attend que j’aille à lui, ce dont.
—
Papiers!
Je sors mon porte-cartes que les trois Chinois ont eu l’amabilité de me laisser et le lui présente. Il l’ouvre et, sans ménagements, sort les fafs qui s’y trouvent serrés.
—
Police? il me demande, sans écarquiller le moindre de ses yeux, comme l’écrit si bien Mmc Yourcenar dans « Tempête dans un lavabo de l’Avenue HenriMartin ».
Quand je dis qu’il me le demande, il le constate seulement.
—
Oui, pourquoi?
—
Les papiers de ce véhicule?
Youyouille, ça se complique. Là, mes chers zauditeurs, j’ai un choix à faire. La vie, c’est l’art des choix (comme on dit à Privas). Raconter mon enlèvement et la suite, ce qui fait un peu B.D. pour collégien boutonneux, ou bien la fermer et prier le Ciel pour que la carte grise de la tire se trouve dans la boîte à gants. J’opte pour la seconde version.
—
Un instant, je vais les prendre dans le campingcar.
Le shérif articule sèchement:
—
Bougez pas!
Et puis il fait un signe à son assistant, un gars jeune qui ressemble à Stan Laurel.
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