San Antonio 1 - San Antonio-Circulez Il N'y O Rien a Voir - Frederic Dard - Fleuve noir - 2010: Bloc de notas

Chapitre I

19

4

CIRCULEZ! Y A RIEN À VOIR

—

Vraiment vous.., vous oublieriez ce qui s’est passé?

—

En ce qui vous concerne, oui, shérif.

Tout juste qu’il ne me baise pas les mains, ne se proterne pas, ne me propose pas une petite pipe affectueuse en guise de calumet de la paix.

—

Merci, dit-il. Si vous m’aviez montré ça (il désigne le porte-aiguilles) tout de suite, ça aurait évité toutes ces tracasseries pénibles.

—

J’avais peut-être mes raisons de ne pas le faire, non? j’objecte sévèrement.

I

l

pantelle comme un panda pendard.

—

Naturellement.

La vraie lavasse, mon terlocuteur, comme si sa vie dépendrait de mon bon plaisir. Mais putain d’Adèle, il signifie quoi, ce porte-aiguilles?

Ça fermente, ça émulsionne, trémousse, bout dans mon bulbe. Les mystères pleuvent dessus. Le meurtrissent. Ces deux cadavres! Vengeance? On a voulu venger Liloine, mais qui? Le grand vilain Boggy?

Qui donc décapite ainsi les gens? L’équipe de tueurs de Lamotta? Et ce porte-aiguilles dont la vue seule paralyse les shérifs, les transforme en agnelets bêlants, il est chargé de quel mystérieux pouvoir?

—

On peut faire quelque chose pour vous, monsieur? s’enquiert le shérif.

—

Me ramener à Overdose City, possible?

—

Mais comment donc! Et le... le camping-car?

—

Vous l’avez découvert abandonné là où il est, faites votre rapport.

—

Très bien. Nous n’y manquerons pas.

Pas plus difficile que ça, l’ami! Ça t’en bouche un coing, non?

Comme toujours, deux voies s’offrent. Celle de la raison et celle de la folie.

Moi, tu me connais, c’est toujours la seconde que CIRCULEZ! Y A RIEN À VOI

R

195

j’emprunte: pour le sport, par goût du risque et par panache. Mais là, j’hésite.

En retrouvant la grand-rue sinistros d’Overdose City, je me dis: « Retourné-je chez Lamotta, flanqué des archers, pour essayer de cultiver l’effet de surprise et lui faire le coup de « Trompe-la-Mort revient! », ou bien vais-je tout culment récupérer mon pote Stone et son bahut jaune pour rallier Nouille? »

Je décide d’opter pour la sécurité. Lamotta est un coriace qui ne parlera en aucun cas. Tout ce qu’il risquerait de manigancer, si je lui rendais de nouveau visite, c’est un second guet-apens d’où je me tirerais peut-être moins bien.

Chez les Stone, tout le monde est gelé et croupit dans les somnolences d’après libations. La môme Grace sourcille tout juste en m’apercevant. Elle a surmonté sa déconvenue amoureuse au punch et on dirait qu’elle a trois yeux dans chaque orbite.

— Hello! me dit-elle, qu’est-ce que vous avez fait de vos Chinetoques?

D’une voix de baratte quand le beurre commence àprendre.

— Ils sont retournés à Pékin, réponds-je.

Je tente de récupérer mon chauffeur, mais il s’en est trop enfoncé pour pouvoir prendre la route. Alors, aidé d’un bon vieillard tempérant, je le porte dans son fiacre et C’est mézigue qui prends le volant, écourtant au max les adieux du Página 114

San Antonio 1 - San Antonio-Circulez Il N'y O Rien a Voir - Frederic Dard- Fleuve noir - 2010

gros Noir à sa famille.

Il fait archinuit lorsque je me pointe dans la Cinquième Avenue de Beethoven. La chiasse, à Nouille, c’est qu’il est duraille de parquer. Alors je descends le sapin dans le parking privé de l’immeuble, je fous deux cents dollars dans la poche de Stone et l’abandonne àses rêves érotiques ou gastronomiques. Sa stupeur, lorsqu’il se réveillera!

L’ascenseur me porte jusqu’à l’apparte de Marcus et 19

6

CiRCULEZ! Y A RIEN À

Betty vient m’ouvrir. Elle est en larmes. La gross~ femme est en larmes, ce qui lui provoque un regar rose comme deux clitoris en ordre de marche.

Elle ne me laisse pas le temps de la questionner

— Monsieur est mort! glapit la chère personne s’abandonnant entre mes bras vengeurs. Monsieur pç mort!

La nouvelle, bien que je l’attende, me prend de pieu fouet! Ce que j’éprouve, c’est un immense froid inté rieur, et puis voilà qu’un flot de souvenirs disparatea s’échappe de ma mémoire comme le sang d’une artère sectionnée. Notre bled avec ses maisons de pisé, les poules dans les rues avec des coqs qui les caiçaient àtout va. Le bistrot de la mairie et son rideau de perles, l’été, devant le trou noir de l’entrée. Ça sentait la limonade. Le crottin de cheval.

Le père de Marcus battait des fers rougis. Les chevaux qu’on ferrait piaffaient dès qu’on leur rendait une patte chaussée àneuf. Et il y avait un oiseau pour annoncer la pluie d’autres qui confirmaient le beau temps. Les tourterel les de la mère Béranger, la mercière-journaux. Encore la fille Marchandise dans le ventre creux du grand saule et qui se laissait placer un demi-médius dans la chatte sans trop rouscailler. On se sentait le doigt après. Et puis les enterrements avec les enfants de choeur, le vieux curé, les abeilles, les reniflades. Putain, ii me balance un vrai monceau sur le coin du coeur, Marcus J’ai pas fini de dérouiller des lambeaux de bonheur. Comment peut-on, pendant le temps d’une enfance, accumuler tant de souvenirs qui te durent tout le reste de ta vie?

New York est vide. Qu’y fouté-je? A quoi bon y mener une petite guerre? Me chicorner avec des malfrats hors série, qui n’ont pas la mentalité de ceux avec lesquels je me collette chez nous?

J’écarte Betty de la main pour pénétrer dans l’appartement. Béru est à la cuisine, occupé à casser une

CIRCULEZ! Y A RIEN À VOI

R

197

monstre croûte. En corps de chemise, le bada rejeté en arrière, une chaussure ôtée because son « ongle en carnet » qui déconne.

—

Ah! c’est toi! Tu sais que ton pote est clamsé, Grand? Condoléances.

—

Ça s’est passé quand?

—

Au début de l’aprème. La jolie infirmière blonde est venue chercher le drap qu’il voulait pour l’ensevelir. Paraît qu’il a pas souffert. Y s’est éteint...

—

Comme une lampe qui n’a plus d’huile, je sais! coupé-je.

Página 115

San Antonio 1 - San Antonio-Circulez Il N'y O Rien a Voir - Frederic Dard- Fleuve noir - 2010

Je m’assieds en face du mastar et la peine me happe. Voilà que je chiale mon copain d’enfance. Les larmes, c’est l’hygiène de l’âme. Faut les laisser faire le ménage des chagrins.

Tout embêté, le Gravos me tapote le bras.

—

Allons, allons, 1’ Grand, murmure-t-il, faut qu’tu vas réagir. Tiens, bouffe un peu d’ rillettes à sa mémoire. A viennent de la Sarthe, il tombait pas dans la bouffe préfabriquée de ces mange-merde ricains, ton copain. L’était resté français. Y savait viv’. Et c’Mercurey, Tonio? Trempe ton pif d’dans et l’goût d’ l’existence t’ reviendrera, parole!

Le plus fort c’est que je lui obéis, car une faim d’ogre me tord les entrailles.

—

A la bonne heure! jubile l’Hénorme; claper va t’ faire dispersion. J’sus été ach’ter moi-même un rosbif dans un bazar du quartier. L’était sous colophane et y l’a un arrière-goût d’ renfermé; mais av’c une bonne couche d’ moutarde, y tient malgré tout la route.

Tout en jactant, il me sert, car Betty, terrassée par le chagrin, est bonne à nibe. Elle reste adossée à son bac àplonge et continue de chialer à haute tension.

—

Quand t’est-ce on aura clapé, j’ te montrererai quèqu’ chose dont j’ai découvert, gars.

—

Quoi donc?

—

It is the chef surprise, mec.

CIRCULEZ! Y A RIEN À VOIR

—

Et nos potes?

—

Toujours pas de nouvelles du Rouquemoute. Tu m’inquiètes!

—

Pas moi, lui! rectifie le Sensé.

—

Jérémie?

—

L’est chez Boggy.

—

Qu’est-ce qu’il y fait?

—

Y 1’ soigne.

—

Pourquoi le soigne-t-il, il est malade?

—

L’est tombé sur un os.

Página 116

San Antonio 1 - San Antonio-Circulez Il N'y O Rien a Voir - Frederic Dard- Fleuve noir - 2010

Bérurier ferme sa main, caresse le poing de la sorte obtenu et ajoute

—

Enfin quand j’ dis sur un os, c’est sur plusieurs, consécutivement à la trouvaille que j’ te cause. Mais tu voiras ça t’t’à l’heure. Bouffe!

Notre repas achevé, Sa Majesté remet sa chaussure délinquante et m’entraîne vers ma chambre. En passant devant Betty, il lui jette rudement

—

Make ihe vaisselle and go w your bed for chialer, la mère. D’puis des plombes qu’ tu m’adminiss les grandes eaux, j’commence par m’ sentir humide.

merde!

Furax, il me dit

—

Tu te rends-t-il compte que médéme m’a refusé d’ tremper 1’ biscuit sous prétesque qu’elle est en deuil! La vérité, c’est qu’é n’aime pas la lonche et qu’tous les arguments pour couper à la corvée d’ paf y sont bons! A propos, faut qu’ je vais t’apprendre une chose j’ai pas vu Duvalier d’la journée.

—

Moi, si, le rassuré-je.

—

Approche, San A!

Le Mastar est assis sur mon oreiller. Le moelleux ce siège improvisé l’incitant, il balance un pet pour cathédrale gothique et je note mentalement qu’il faudra retourner le tragique oreiller lorsque je coucherai.

CIRCULEZ! Y A RIEN À VOI

R

199

—

Approche-toi près! insiste le phénomène foireux.

Intrigué, j’obéis.

—

Mate ta lampe de chevalet, maintenant!

J’examine la lampe.

—

Tu vois-t-il ce que j’ veux t’ parler?

Ainsi guidé, il me faut peu de temps pour découvrir le menu micro niché dans l’un des pompons de l’abat-jour.

—

Grâce à ce bistougnet, tout ce qu’on cause ici est entendu ou enregistré, déclare le Mahousse.

—

Comment as-tu découvert le poteau rose, Gros?

— Un con court de cire constante, déclare l’infâme. J’ai v’nu dans ta chambre biscotte j’ voulais téléphoner à ma Berthe tranquillement, ayant des choses tendres ày dire, conformément à l’éloigneté qui m’ met du vaguemestre à l’âne.

J’ composte mon numéro et j’viens m’asseoir su ton plume, tel qu’ j’ sus en ce moment. J’avais pas t’nu compte du décamotage horaire et la Berthy était déjà au pieu, av.’c Alfred j’suppose dont duquel j’ai cru reconnaître la voix. La v’Là qui m’agonise comme quoi c’tait pas une heure pour réveiller I’ monde. Moi, furax, j’y raccroche au nez, av’c tant d’ violence que 1’ combiné a heurté l’abat-jour et que ça a produit un bruit métallique. Tu mords?

— Parfaitement.

— J’ regarde attentivement et j’ déniche le micro.

— Bravo! Ensuite?

— Si tu r’garderais bien, t’t’aperçois qu’un fil très mince est collé au fil électrique. Ça va jusque z’ la prise d’ courant.

— Je vois.

— C’te prise a l’air d’une prise multiple, tu constates, sous le plumard?

— En effet.

— Eh ben, zob, mon drôle! En réalité, la prise multiple est une boîte-relais.

J’ai z’été préviendre Blanc qu’a arrivé à la raie secousse. J’eusse eu préféré CIRCULEZ! Y A RIEN À VOIR

Mathias, dont au sujet duquel tu connais la scientifique-ne tout terrain, mais en son absence, on a tenté d’halluciner ce mystère, le nègre et moi.

—

C’est mal de dire « le nègre » mais c’est bien de le citer avant toi, glissé-je.

—

C’est par inadvertancerie, s’excuse Béni, j’ voulais dire moi et 1’

nègre. Cézigue, il prétend que l’récepteur ne peut qu’être dans un rayonnage assez faible, vu la petitesse de la boîte-relais. Alors on a inspecté tout l’apparte au peigne fin. Zéro I N’ensute, on a grimpé dans l’estudio de Boggy.

Página 117

San Antonio 1 - San Antonio-Circulez Il N'y O Rien a Voir - Frederic Dard- Fleuve noir - 2010

On 1’ décortiquait à mort quand l’escogriffe s’est pointé à l’improvise. Putain!

ce chabanais... rsais qu’il a dégainé un ya pour m’ perforer. Lala! Sur qui est-ce était-il tombé, I’ frère! Des roustes, j’en ai administré quèque-z’unes dans ma vie, mais des comme celle-là, je crois qu’y faudrerait l’inscrire dans 1’ live des records! Nez en moins, c’est pas la peine de l’hopitaliser pour l’instant. Si d’main y s’rait toujours dans 1’ coma, on fera v’nir un r’bouteux.

—

Et vous avez déniché le récepteur chez lui?

—

Non. D’alieurs, si tu t’rappelles, j’avais déjà foulié hier.

Je remarque

—

Si bien qu’en ce moment, le rigolo qui a posé ce matériel est en train de nous écouter?

Le Dodu redondant rigole.

—

Tu m’prends pour qui est-ce, mon drôlet? Ma première rédaction en dénichant œ micro, ça t’été d’le dévisser et d’y ôter sa capsule sensib’.

Alors, je fais claquer mes salsifis.

—

Gros!

—

Je jouis? (1)

—

Il me vient une idée!

—

Pas trop tôt, ça commençait à être l’Sahara sous ta coiffe!

C’IRCULLZ! Y A RIEN À VOI

R

201

—

Si ce n’est pas Boggy qui a aménagé ce Watergate miniature, c’est quelqu’un d’autre.

I

l

se marre

—

Là, tu regrimpes dans mon estime, gros malin! Mais foin de ses pitoyables sarcasmes. De telles pauvretés n’appellent que l’indifférence et l’oubli rapide.

—

Le quelqu’un d’autre, en n’entendant plus rien, va supposer deux choses

: soit La vérité, à savoir qu’on a découvert et neutralisé le micro, soit que le truc est tombé en rideau à la suite d’un faux contact quelconque. Il va vouloir en avoir Le coeur net et donc se pointera pour une discrète vérification.

—

Je te voye v’nir, Grand. Faut qu’ je vais prendre la planque dans ta tanière?

—

Peut-être pas dans ma chambre, mais dans la pièce contiguè qui est la bibliothèque. Il s’agit de percer un trou dans la cloison qui soit face à cette lampe et d’ouvrir en grand ton moins mauvais lampion.

—

Et si 1’ pèlerin en question est déjà v’nu vérifier?

—

Il n’avait aucune raison de le faire puisque j’étais absent. C’est à partir du moment où je vais sortir d’ici qu’il devrait réagir, si toutefois il suit mes allées et venues.

Le Mammouth, avant de s’arracher à mon oreiller, l’honore d’une dernière louise chevaline et à répétition. Genre salve enrayée.

—

J’vas chercher la boîte à outils d’ la custance, C’ s’rait le diab’ qui n’y eusse pas une chignole. Et ta pomme, tu vas où cela?

—

A l’hosto, rendre un dernier hommage à Marc. Et mon chagrin se remet à pleuvoir. Les larmes sont toujours importantes au moment où on les verse.

Mais ils sont enfoirés complets, ces Ricains! A l’hosto, on m’apprend que mon pote se trouve à la

CIRCULEZ! Y A R/EN À VOIR

morgue et que celle-ci est fermée jusqu’à demain, compte tenu de l’heure avancée.

Il est presque minuit et je me retrouve seulabre dans l’immense cité infernale qui continue de grouiller, de haleter dans les lumières. Ici, la vie ne s’interrompt jamais. La foule, les bars, les taxis, les drug’s. Et ces milliers d’enseignes qui éclaboussent les rues! Et ces milliers de visages multicolores, un instant unifiés par la cruauté livide des néons.

Désemparé, l’Antoine! Flou. Mou. Un peu vaincu. O Dieu, l’étrange peine!

(Odieux, l’étrange Le Penne.)

Página 118

San Antonio 1 - San Antonio-Circulez Il N'y O Rien a Voir - Frederic Dard- Fleuve noir - 2010

Ce matin, en quittant cet hosto, j’ai arrêté un taxi pour me faire conduire à Overdose City. Et j’y ai découvert beaucoup de choses! Pourquoi prétends-je que je me sens vaincu, alors que je vais drôlement de l’avant? Qu’est-ce qui m’arrive de faire un complexe d’incapacité puisque la carburation est excellente? Il tient le bon bout, le bouillant commissaire.

Allez, Tonio! Fonce! Tu le vengeras, ton pote!

Je fais un pas hors du trottoir et lève le bras. Un taxi jaune stoppe immédiatement.

Pourquoi suis-je parti de chez Liloine sans avoir relaté à mon gros Béru mes avatars pennsylvaniens? Pourquoi lui ai-je tu Lamotta, le porte-aiguilles magique, la mort de Duvalier et celle du grand méchant Noir qui prend la tour Eiffel pour un thermomètre àmercure?

Tu veux que je vais te dire?

J’ai oublié!

Oui, mon grand, tout culment : oublié. Faut-il que le décès de mon ami m’ait chanstiqué la pensarde!

Le tari-driver est un Blanc petit et chafouin, maigriot, l’air mécontent avec plein de tics inquiétants dont le principal le fait hocher du chef toutes les trente secondes. Inutile de vouloir engager la converse, c’est pas un causeur.

Chacun à sa place dans la bagnole.

CIRCULEZ! Y A RIEN À VOI

R

203

Comme je n’ai rien à lui dire, ça tombe à pic. On parle tellement pour ne rien dire! Des instants, je suis affligé de tant d’insignifiances! Toute cette salive perdue qui serait si tellement mieux employée à faire minette ou des pipes! Mais non, eux, c’est des mots, des mots, des mots! Peu importe lesquels pourvu que ça fasse du bruit, qu’ils se racontent, qu’ils geignent du mauvais temps ou de leurs véroles.

On croit pas, mais quelle déperdition d’énergie! Si les gens se taisaient, ils deviendraient plus productifs et en tout cas plus intelligents. Ils s’enconnent dans les jactances. A force de parler, ils « déparient », comme on dit puis chez nous (pas vrai, Marcus?). Et c’est parce que j’ai pigé ça, plus le temps avance, plus j’écris et plus je me tais. C’est tellement confortable de la boucler, dans un repas par exemple, pendant qu’ils sont tous là, à s’entrecouper la parole!

Que chacun prépare ce qu’il va dire, sans entendre le parleur de l’instant.

Cette joute grotesque! Lentement, t’as plus envie de rencontrer qui que ce soit.

Puisque tu ne causes plus, pourquoi veux-tu aller écouter?

Et une somnolence me gagne dans le sapin jaune du chafouin. La fatigue, l’émotion. L’Amérique me pompe l’air! Quelle idée conne de ~enir la conquérir quand t’es né entre Grenoble et Lyon, que tu as fait fortune, que ton vieux dabe t’attend, que les gonzesses ont les cuisses déjà ouvertes pour toi? Que tu peux aller bouffer des déliceries dans tellement d’endroits pas éloignés l’un de l’autre!

—

C’est là?

Quelle voix d’archange m’interroge? J’amorce un virage sur l’aile. Me redresse contre la banquette ravagée qui pue la sueur de deux générations. La gueule d’assassin pour pièces de patronages du chauffeur est tournée vers ma pomme.

J’émerge.

—

Alors, quoi, c’est là, oui ou non? aigrise-t-il.

2u

4

CIRCULEZ! Y A RIEN À VOIR

Je mate par la vitre. J’avise le gros arbre, la maison pimpante avec sa partie boisée.

—

Oui, oui. C’est bien là. Vous pouvez m’attendre?

—

Pas question.

Je renonce à le convaincre. En soupirant je lui tends un talbin qu’il happe de la main, si j’ose dire, comme le caméléon happe une mouche.

Pendant qu’il prépare la morniflette, je file un coup de saveur à la crèche de Cecilia. Tiens, c’est éclairé en bas et en haut. Y a réception? On le dirait car Página 119

San Antonio 1 - San Antonio-Circulez Il N'y O Rien a Voir - Frederic Dard- Fleuve noir - 2010

deux tires stationnent devant la maison.

Quelque chose (ou plutôt quelqu’un : mon lutin de famille) me chuchote que ça devrait offrir un intérêt certain, voire un certain intérêt.

Un truc qui me fait poirer, dans les causeries, les études, les blablateries, c’est l’expression « nous verrons plus loin », ou « nous y reviendrons », ou bien encore « nous aborderons le sujet par la suite ». Et tu remarqueras qu’on «

voit » jamais plus loin, qu’on n’y « revient » pas, et qu’on « n’aborde plus le sujet » àaucun prix. Ce sont des artifices, les nuages artificiels de la discussion, des entourloupes pour gogos naifs (pléonasme~

Moi, quand je t’annonce qu’on « verra plus loin », on « voit plus loin ». Je laisse jamais quimper le lecteur. Je fournis. Je livre en temps et en heure. Bon, alors là, je te déclare que la soirée chez Cecilia, je t’en parlerai plus tard, on y reviendra, on abordera le sujet par la suite. Dans l’immédiat, j’examine les deux bagnoles, immatriculées l’une et l’autre dans l’Etat de Nouille. L’une est une Chevrolet banale, l’autre une Porsche épique noire, décapotable, mais présentement capotée; elle comporte le téléphone. Chez moi, les idées naissent au débotté. Voyant ce téléphone posé sur la console centrale, la pensée que je devrais m’en servir m’assaille. Mais pour téléphoner à qui? A l’horloge

CiRCULEZ! Y A RIEN A VOI

R

205

parlante? A Béru, savoir si Mathias est rentré? Nada! comme dirait ma copine Esmeralda (dans l’oeil).

Alors, tu sais quoi? Il sort son petit carnet à malices, le bel Antoine. J’y avais noté les coordonnées des protagonistes de cette affure. Il trouve ce qu’il cherche, oeuf corse. Compose le numéro.

La sonnerie d’appel, je la perçois en double exemplaire : dans l’écouteur, ce qui est logique, et aussi dans la maison puisque c’est chez Cecilia que je carillonne. A la troisième sonnerie, on décroche et c’est son timbre délicat qui annonce « Cecilia Heurff, j’écoute! ».

Ma pomme, je travestis ma voix aussi facilement qu’un marchand de bagnoles d’occase travestit le compteur d’une vieille tire pour lui réparer des kilomètres l’irréparable outrage. Je choisis un parler sucré et vaguement zézayant d’asiate.

— Du côté des Français, ça ne va plus du tout, je lâche rapidement. Ils viennent de massacrer Boggy et...

Je coupe la communication. Ça dramatise davantage l’appel. J’aime balancer des cailloux dans un banc de poissecailles. Ça ne les blesse pas, mais ils prennent peur. Alors ils se dispersent pour revenir un peu plus tard vérifier s’il y a vraiment le feu au lac.

Ayant produit mon petit effet, je quitte la Porsche et, plié en deux ou trois, cours jusqu’à la baie vitrée me blottir au creux d’un massif de couillus biscornus àfleurs dépravées. ~ecilia a descendu le store californien chargé d’aveugler la baie, mais les dernières lames dudit s’arrêtent à deux centimètres du bas de la vitre, ce qui m’autorise une vue sur le salon de la dame.

Charmante réunion, en effet. Les invités sont au nombre de trois. Et j’en reconnais deux. Je te dis? Hein, jolie môme, ça t’intéresse de le savoir?

Qu’est-ce que tu me proposes en échange? Rien? Tu te fous de moi, ma belle!

Ecoute, fais un geste, quoi. Montre-moi ta culotte par exemple. D’ac? Oh!

Seigneur, t’appelles ça une culotte? Mais c’est une pochette de premier Página 120

San Antonio 1 - San Antonio-Circulez Il N'y O Rien a Voir - Frederic Dard- Fleuve noir - 2010