Son amour impossible: une new romance italienne (French Edition)
Chapitre X
Son bureau était pour lui un lieu sacré. À vrai dire, cet endroit est son sanctuaire. C’était dans ce bureau qu’il se sentait vraiment lui-même. C’était toujours dans ce même bureau, qu’il avait fait prospérer cette compagnie avec son ami Riccardo alors que le père de ce dernier avait failli faire noyer la barque à cause d’investissements hasardeux. Quand il s’y trouvait, d’habitude, il se donnait à fond dans son travail. L’adrénaline qui coulait à flots dans ses veines le mettait dans un état de bienêtre insensé. Voilà pourquoi il avait toujours eu du mal à concevoir une vie sans travail. C’était jusqu’à la semaine dernière. Ou bien, il devrait dire jusqu’à leur rencontre, deux ans plus tôt. Sûr de son self-control et de la discipline qu’il avait commencé à cultiver depuis l’adolescence, il s’était jeté encore plus dans le travail pour l’oublier. Pendant un temps, ç'avait fonctionné.
Il n’en était pas réellement certain, mais au moins, il était parvenu à garder la juste distance entre eux, et quand cela n’était pas possible, il se barricadait derrière l’indifférence. Ces victoires lui coutaient des efforts énormes. Mais, la semaine passée, cet équilibre, déjà assez précaire, s’était rompu par sa propre faute. C’était lui qui l’avait d’abord suivie dans ce maudit parking. Puis, il était allé chez elle. C’est encore lui qui avait proposé de passer le weekend chez elle pour assouvir leur désir mutuel. Il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même.
Les choses auraient pu s’arrêter là. Au lieu de reprendre le rythme de sa vie comme prévu, il avait fait ce qui était sans doute la plus grosse bêtise, de son point de vue. En effet, moins de vingt-quatre heures après l’avoir saluée, il s’était présenté chez elle, prétextant lui offrir un diner. Il se sentait pitoyable chaque fois qu’il pensait à la façon dont il s’était jeté sur elle. Heureusement… ou malheureusement, elle avait fait la chose la plus juste en le repoussant. Il s’était senti offensé, mais au fond de lui, il savait qu’elle avait raison. Mais bon Dieu, que c’est difficile ! Pour lui, être dans la même pièce qu’elle sans la toucher ou l’embrasser s’apparentait à de la torture. Un vrai calvaire.
Comme si sa souffrance ne lui suffisait pas, il avait eu la merveilleuse idée de lui proposer de décorer sa villa. L’homme est parfois victime de ses propres intentions. Déjà, il avait du mal à mettre les pieds dans la dépendance sans la revoir, si offert, sur la table. Il entendait sans cesse ses soupirs de plaisir, sans parler de son parfum qui planait encore dans l’air et embaumait ses narines. Maintenant qu’elle allait décorer sa villa, il se retrouverait avec un double problème. Le premier consistait à résister à ses charmes. Ensuite, il devait vivre avec sa présence, dans toute l’habitation. Vivre avec des objets qu’elle aurait choisis pour sa maison. Cohabiter avec son empreinte dans chaque coin de sa maison. Ça le rendrait fou, il le sentait déjà.
Il ne pouvait pas le faire. Sa décision était prise. Il allait lui dire que l’offre n’était plus valable. Si elle le voulait, il lui donnerait de l’argent pour sa pâtisserie et le sujet serait clos. C’était, en effet, sur ses difficultés rencontrées pour l’ouverture de cette pâtisserie qu’il avait misée pour parer à son rejet. Face au manque de prétexte pour la revoir, il avait lancé la première idée qui lui était venue à l’esprit sans réfléchir. Après une nuit blanche, il était arrivé au bureau très grincheux. Sa secrétaire était presque terrorisée dès qu’il l’appelait. Son air toujours sévère, sa nature très discrète et réservée faisait de lui une personne peu abordable. Il inspirait la crainte auprès de ses collaborateurs et même des gens qui le fréquentaient. En effet, leur entourage comparait souvent son caractère avec celui de Riccardo qui, sans l’ombre d’un doute, était plus sociable. Bien qu’il fût conscient de l’effet de sa mauvaise humeur, il ne pouvait pas quitter ce masque des mauvais jours. En regardant sa montre, il dut quitter le bureau en toute hâte, car il était déjà quinze heures quarante. Il avait rendez-vous avec la jeune femme.
Elle s’attendait surement à une inspection des lieux pour commencer son nouveau travail. D’abord, elle devait comprendre qu’espérer se retrouver aussi assidument sans faire d’étincelles est une folie. Comme toujours, il allait être franc, et la jeune femme ne manquerait pas de lui donner raison.
Au diable la fierté qu’elle voulait à tout prix préserver en refusant son aide. Ce n’était peut-être pas exaltant de recevoir de l’aide, mais tous passent par là un jour ou l’autre. Lui-même en avait reçu, et avant lui, son père. Si le père de Riccardo l’avait abandonné à son sort quand sa compagne avait fini par le ruiner alors qu’il était malade, probablement, il ne serait pas là où il est aujourd’hui.
On a tous besoin de l’autre à un certain moment de la vie. C’est inévitable. Le problème est de trouver une personne disponible pour vous tendre la main. Heureusement, elle avait une main tendue devant elle. Par conséquent, inutile qu’elle travaille pour lui. Convaincu de la justesse de sa décision, il sortit de son bureau en informant sa secrétaire qu’il allait rentrer dans deux petites heures.
***
Sa mise lui donnait un air professionnel. Elle avait, en effet, mis une veste de couleur beige avec son pantalon assorti. Elle voulait donner un air professionnel, autant pour lancer un message à son futur employeur, que pour se rappeler à l’ordre elle-même. Des mesures s’imposaient pour garantir une certaine distance de sécurité entre eux puisqu’ils allaient se côtoyer pendant un certain temps. Sinon la fin serait inéluctable. C’est pourquoi elle s’était répété qu’elle devait considérer ce rendez-vous comme un entretien d’embauche avec un éventuel employeur – pour qui elle avait des fantasmes indicibles. Bien qu’elle ne soit pas une professionnelle dans le domaine de la décoration d’intérieur, elle tenait à se comporter comme telle. Son domaine à elle, c’est la pâtisserie. Mais, elle aimait bien décorer. En effet, le jour où il l’avait emmenée dans sa dépendance, elle n’avait pas apprécié l’ambiance austère des lieux. Maintenant, elle imaginait déjà le style et les couleurs qu’elle pourrait lui proposer. Déjà, elle trépignait d’enthousiasme. Elle s’était occupée tant de fois d’ornementer les villas de son père qu’elle pouvait bien dire qu’elle maitrisait les différents contours de cet art. Pour son père, elle devait être une bonne maitresse de maison.
Aux souvenirs de tous les sacrifices consentis pour l’approbation paternelle, elle fit une grimace. La montagne de livres et de vidéos qu’elle avait consultés avait été interminable. Ses motivations, à l’époque, étaient futiles, mais toutes ces recherches lui avaient fait beaucoup de bien. Elle l’avait compris quand, une fois fiancée, elle avait orné sa future maison. Riccardo, son ex-mari, n’avait pas tari d’éloges sur la décoration qu’elle avait faite. N’ayant jamais obtenu de compliments de la part de son père pour les efforts fournis, elle avait eu un mal fou à croire à la sincérité de ses propos. Ses encouragements l’avaient remplie de bonheur et d’orgueil. La joie d’effectuer un travail de qualité et le plaisir d’avoir répondu aux attentes d’une personne qui nous admire. Aujourd’hui, elle espérait rendre Giuliano fier de son travail, et recevoir ses éloges.
— Je veux le rendre fier de moi, monologua-t-elle devant sa glace.
Ainsi, elle termina sa préparation gagnée d’impatience. Elle descendit pour aller l’attendre en bas, car elle manquait d’air dans son petit studio. Trop d’émotion se bousculait en elle. D’abord, la peur de ne pas être à la hauteur et le désir ardent de le satisfaire la paralysaient. Ensuite, la crainte de ne pas tenir en le côtoyant presque quotidiennement sans trahir ses sentiments et ses émotions. Heureusement, étant accro au travail, il serait très peu chez lui, ce qui lui laisserait la possibilité de se concentrer sur son activité. Ils se verraient probablement très peu. Après qu’elle se serait enquise de ses préférences et de ses souhaits pour la décoration, ils n’auraient même plus besoin de se voir. Elle pria le Ciel de l’aider à se maitriser comme le faisait Giuliano.
En parlant du loup…
Il descendit de sa voiture pour lui ouvrir la portière et l’aider à monter. Sans hésiter, il démarra presque en trombe. Silencieux, il gardait les yeux fixés sur la route. Le silence commençait à la déranger. Il ne l’avait même pas saluée, à part d’un signe de la tête. Les choses s’annonçaient mal, pensa-t-elle.
— Tout va bien ?
— Oui.
— Tu reviens tout droit de ton travail ?
— Oui.
Il restait très concentré sur la route et ses bras sur le volant exprimaient une forte tension. Pourquoi était-il nerveux ? Ç'avait surement été une dure journée de travail pour lui. Elle continua de bavarder pour pallier la tension qui s’était installée et pour briser le silence que son compagnon continuait de tenir. Il ne répondait que par monosyllabes. Parfois avant de répondre, il serrait les mâchoires, pour lui signifier que sa question n’était pas la bienvenue. Au lieu de se désister, elle continuait à lui parler pour l'inciter à bout. Elle ne se comprenait pas, mais le contrarier lui donnait une sensation de pouvoir. Cela signifiait qu’elle avait encore un certain contrôle sur la situation, mais aussi sur lui.
— Quel type de décoration, tu souhaiterais pour…
— Je ne veux pas parler de ça, la coupa-t-il.
— Mais… nous devons en parler. C’est pour ça que tu es venu me chercher, non ?
Une certaine agitation s’était emparée d’elle. Avait-il changé d’avis ? Non ! Elle avait besoin de ce boulot pour pouvoir ouvrir sa pâtisserie. En outre, elle avait fait tous les calculs et savait que la possibilité qu’il lui donnait était l’idéal dans sa situation. Pourvu qu’il n’ait pas changé d’idée.
— Nous devons parler.
— Encore ? Tu as changé d’avis, n’est-ce pas ?
Son silence était une réponse en soi. La déception de voir ses attentes mourir avant même de commencer lui provoqua une douleur insupportable.
— Arrête-toi ! déclara-t-elle, au bord des larmes en empoignant la portière.
— Écoute, Érica…
— Fais-moi descendre tout de suite.
Cette fois, sa voix était presque hystérique. Elle actionna plusieurs fois la poignée pour ouvrir la portière, mais en vain, car il l’avait verrouillée.
D’une main, il essayait de la calmer, mais elle ne pouvait plus l’écouter.
— Érica…
— Fais-moi descendre, t’ai-je dit. Tout de suite, je t’en prie !
Elle s’agitait de plus en plus, au bord des larmes. Or, elle ne voulait pas lui donner ce tableau pitoyable d’elle.
Il se gara sur le côté, mais ne déverrouilla pas les portières.
— Je n’ai pas changé d’avis. Je veux toujours que tu décores la villa, déclara-t-il d’une voix lasse.
Se passant la main dans ses cheveux sombres et drus, il s’adossa contre son siège en fixant le regard droit devant lui.
— Mais, tu sembles si…, balbutia-t-elle, perplexe.
Ses paroles l’avaient aussitôt calmée et elle se tourna vers lui.
— Tu as… voulut-elle continuer, mais il ne la laissa pas finir sa phrase.
— Je suis désolé de t’avoir donné cette impression, mentit-il. J’ai des soucis en ce moment qui me mettent dans un état plutôt belliqueux. Je te prie de m’en excuser.
— Quel genre de soucis ? demanda-t-elle consciente de son indiscrétion.
— C’est professionnel, répondit-il, laconique.
Elle comprenait bien qu’il ne lui en dirait pas plus. Une partie d’elle lui soufflait qu’il est un homme adulte capable de gérer ses problèmes tout seul. Cela ne l’empêchait pas de désirer qu’il partage ses soucis avec elle. Elle donnerait sa vie pour qu’il lui ouvre son cœur. Elle voulait qu’il compte sur elle.
— Tu peux m’en parler, si tu veux.
Mais, il préféra ignorer sa proposition. Elle n’était pas dupe de son calme apparent. Son attitude n’augurait rien de bon.
— Tu es prête à aller faire cette première inspection des lieux ?
Le message était clair, inutile de faire semblant comme lui en ignorant sa proposition à se confier à elle.
— Oui, murmura-t-elle en bouclant sa ceinture qu’elle avait détachée dans l’agitation.
***
Une fois chez lui, il lui avait fait faire le tour de la villa en silence. Sa présence, mais surtout le poids de son regard dans son dos, minait grandement son calme. Elle lui posait des questions sur ses attentes pour chaque pièce et prenait des notes dans le calepin qu’elle avait apporté. Il était très peu bavard aujourd’hui, reconnut-elle. Il répondait aux questions sans grand enthousiasme. Elle ne comprenait pas ce qui lui traversait la tête. Dans la voiture, il avait prétendu des soucis professionnels, mais avait aussi fait comprendre de façon éloquente qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur la question. Elle se sentait comme dans une impasse.
— Je t’ennuie ?
— Non. Pourquoi me poses-tu cette question ? Ai-je l’air de m’ennuyer ?
— Franchement… oui. Tu sembles ailleurs. Si je te pose toutes ces questions, ce n’est pas pour t’enquiquiner. Je veux comprendre tes gouts pour faire une décoration qui ressemble à ta personnalité.
Il se détacha de la porte-fenêtre où il était adossé en l’observant.
— Je ne m’y connais pas en matière de décoration. C’est plutôt un talent de femmes, non ? demanda-t-il en s’avançant vers elle.
— Pas forcément.
— Écoute, je te donne carte blanche. Je te fais confiance. Fais les choix que tu penses être en harmonie avec le reste de la maison et le style de meubles déjà installés.
Ses yeux rivés aux siens, il se plaça devant elle. Alors qu’elle avait voulu capter toute son attention, maintenant, elle peinait à soutenir ce regard. Elle se sentait nue quand il la scrutait de cette façon.
— Je veux faire quelque chose qui te ressemble.
— Je te fais confiance. Je sais que tu réaliseras du bon boulot.
Cette déclaration fit battre son cœur à la folie. Il lui souriait, ignorant les émotions que ses paroles venaient causer. Ces paroles, elle avait toujours désiré les entendre de la part de son père. Mais, elles n’étaient jamais arrivées. Savoir qu’une personne vous faisait assez confiance pour se fier à votre sens du jugement était tout simplement épanouissant. Ça l’était encore plus quand cette personne est Giuliano : un homme exigent dans toutes ses activités. En dépit de tout, il avait affirmé lui faire entièrement confiance. Sa gorge se noua, elle voulait dire quelque chose, mais ses cordes vocales ne collaborèrent pas.
— Je… Merci ! Merci de me faire confiance. Je te promets de faire de mon mieux pour que tu ne le regrettes pas, dit-elle, la voix tremblante.
Elle ne pouvait pas assurer si c’est l’émotion de ses paroles, ou bien l’effet de sa proximité. Leurs corps se touchaient presque. Confuse, elle voulut reculer, mais la barrière de la cuisine américaine qui trônait dans la pièce le lui empêcha. Elle retenait sa respiration pour éviter que sa poitrine ne frôle son torse dans son mouvement.
Il posa sa main sur le col de sa chemise tout en effleurant du pouce la base de son cou. Son regard chargé de désir la troublait. Sa main descendit lentement en s’arrêtant au niveau de la carotide où son pouls battait de façon effrénée. La lente et douce caresse sur sa peau créa des spasmes dans tout son corps. Ce contact inattendu la déstabilisait outre mesure, et elle ne savait pas comment réagir. Devait-elle le repousser ou bien se laisser aller pour savourer les délicieuses sensations qui se promenaient tout le long de sa peau ? Il avait suffi qu’il la caresse tout en la fixant, comme si elle était la femme la plus belle du monde, pour qu’elle se transforme en une boule de nerfs excités, réclamant la satisfaction immédiate.
— Pourquoi t’es-tu habillée de cette façon ? la questionna-t-il en tirant légèrement sur le col de sa chemise.
— Je…
Sa gorge était sèche tout à coup. Elle déglutit pour l’humidifier, mais elle ne parvint pas à lui répondre. Les pensées se bousculaient dans sa tête sans aucune cohérence. En plus, ses yeux gris, si profonds, étaient sa perte.
— Tu penses te rendre moins désirable en te camouflant dans une tenue formelle ?
— Je ne vois pas de quoi tu parles.
Par la taille, il l’attira contre lui. Son membre dressé pointait contre son ventre. L’évidence de son désir pour elle l’excita au plus haut point à son tour. Ses doigts lui démangeaient d’urgence de le toucher là où vibrait toute son excitation.
— Ton corps est fait pour le plaisir. Il ne doit pas être caché.
Une main sur sa taille, l’autre posée sur sa nuque, Giuliano captura ses lèvres dans un baiser fulgurant, qui lui coupa le souffle. C’était comme quand on sort de l’eau après une longue apnée. On respire avidement pour rattraper le manque d’air. Leurs lèvres, leurs langues aussi, se repaissaient pour rattraper le temps perdu loin l’un de l’autre. De sa taille, sa main se faufila sous sa chemise pour caresser sa peau.
Bien que confuse, elle retrouva un semblant de lucidité. Les dernières paroles de l’homme lui revinrent en tête.
Ton corps est fait pour le plaisir, avait-il dit.
Son cœur sembla s’arrêter un moment. Elle se traita d’idiote. Pour lui, ce n’était que du plaisir, elle ne représentait qu’une belle plastique pour assouvir ses fantasmes. Mais, où avait-elle la tête pour céder aussi facilement ? Même si tous ses membres se comportaient comme sous une volonté autre que la sienne, elle devait tout arrêter. Comment le repousser alors que se donner à lui est tout ce qu’elle désire ? C’est si bon de l’embrasser, de sentir ses lèvres exigeantes soumettre les siennes, tandis que ses mains caressent chaque parcelle de son épiderme.
— J’aime ton corps, lui souffla-t-il en léchant son lobe.
Ces paroles, murmurées sensuellement, au lieu de l’exciter de plus belle, la firent plutôt sortir de sa léthargie voluptueuse. Ce n’est pas elle qu’il adorait, mais juste son corps. Une vraie douche froide pour ses rêves.
— Non, opposa-t-elle tout en le repoussant.
La main qu’elle réussit à poser sur son torse pesait des tonnes. Elle bouillait de caresser les muscles saillants de ce torse bombé.
Elle serra ses poings pour ne pas céder à sa faiblesse. Déterminée, elle refusa aussi de renvoyer sa décision de reprendre son destin en main à plus tard. Les rênes de sa vie étaient entre ses mains, elle n’avait plus aucune excuse. Le temps où elle donnait le pouvoir sur sa vie à une autre personne était révolu. À vingt-cinq ans, elle n’était plus une gamine en recherche désespérée d’affection. Elle était une femme maintenant, son comportement était tout simplement inadmissible.
En femme adulte, elle devait être en mesure de faire la différence entre ce qu’elle voulait et ce qu’elle ne voulait plus dans sa vie. Son souhait est d’être aimée. Elle ne voulait pas être qu’un corps. Hélas, c’est ainsi qu’il la considérait. C’est aussi clair que les choses ne changeraient jamais un jour. Giuliano n’était pas un homme qui cherchait à se caser. Le concept de mariage et d’enfants lui insupporte. Il ne le cachait pas. D’ailleurs, il prenait toujours soin de l’expliquer à ses éventuelles maitresses, de telle sorte qu’elles sont sans attentes de tout genre. En dépit de son divorce, elle croyait aux liens sacrés du mariage et désirait une famille toute à elle. Une fratrie nombreuse, de préférence. Hélas, ils étaient aux antipodes sur ce point. Fille unique, ayant grandi sans mère, avec un père absent et indifférent à son égard, elle envisageait de fonder sa propre famille. Elle voulait des enfants ainsi qu'un époux. C’est lui qu’elle voulait comme conjoint et père de ses enfants. Une famille heureuse est son souhait ultime.
Malheureusement, ce rêve est destiné à ne pas se réaliser, lui souffla une voix dans la tête.
— Tu es sure ? demanda son compagnon qui la tenait toujours fermement contre lui.
— Oui. Je ne veux plus faire ça.
Un rire grave sortit de sa gorge. Une lueur moqueuse dans les yeux, il effleura un téton en disant :
— Ton corps dit pourtant le contraire. Tout comme moi, tu en meurs d’envie, Érica.
Le corps de la jeune femme tremblait d’excitation au contact de ses doigts. La caresse de ses tétons à travers le tissu de sa chemise était exquise. Elle luttait pour que la raison reprenne le dessus. Une lutte infernale.
Avec un mouvement lent, il passa à l’autre téton.
— Arrête… je t’en prie !
Toute tremblante, elle pria pour qu’il l’écoute, car elle n’avait plus de force pour le repousser. Le désir de lui appartenir était si intense, son corps si faible et sa volonté si versatile qu’elle savait déjà la bataille perdue d’avance s’il ne s’arrêtait pas. Nonchalamment, il arrêta la caresse sur son sein. En silence, il la regarda longuement, puis il retira sa main du globe sensible. Il la porta sur son visage, et du pouce, essuya la larme qui avait coulé sur sa joue. Le geste était très délicat, on aurait dit une caresse.
Sa douceur à son égard suscitait toujours une vive émotion en elle. Au lieu de la calmer, elle fit couler une deuxième larme, puis une troisième… Il la relâcha et recula de deux pas, en soupirant. Ce fut à ce moment-là qu’elle comprit qu’elle avait retenu son souffle dans l’attente de ce qui allait suivre.
— OK. Je respecte ta volonté.
Ses sentiments pour lui n’étaient plus sujets à débat. En temps normal, sa douceur aurait été la bienvenue. Cependant, elle préférait qu’il continue d'être l’homme indifférent et à l’allure sévère qu’elle avait connu durant ces deux dernières années pour lui faciliter les choses. Son habituelle indifférence lui servait de rempart, de bouclier. Quand, il laissait place à la douceur, elle se sentait vulnérable. En ce moment, ses yeux, sa voix et même la posture de son corps ne lui exprimaient que la douceur.
— Tu souffles le froid et le chaud comme si c’est un jeu.
— Je promets… de ne plus te toucher, promit-il en levant les mains en signe de défaite. Excuse-moi, j'ignore ce qui m’a pris, s’excusa-t-il en lui tendant un mouchoir immaculé avec ses initiales.
Profitant de son retrait, elle se déplaça pour accroitre la distance entre eux. Elle renifla bruyamment pour refouler ses sanglots. Son désespoir était au comble. En effet, c’est déchirant d’entrevoir le bonheur, et y renoncer, car il est à jamais hors de portée. Elle voulait crier sa souffrance à tue-tête. Au lieu de cela, elle se dirigea vers le couloir pour aller dans la salle de bains. Le silence de son hôte était chargé de regret, d’impuissance, mais aussi de respect.
***
Désemparé, il se gratta la nuque. Il ne comprenait pas cette force qui le poussait sans arrêt vers elle. Déterminé à garder ses distances et sa maitrise de soi, il ne comprenait pas quelle mouche l’avait piqué pour l’acculer contre cette cuisine. La faire pleurer ou la faire souffrir n’était pas son intention. Non, il ne voulait pas la mettre dans un état pareil. Contrairement à son habitude, ses larmes ne le rebutaient pas, elles étaient sincères, il n’en doutait pas un seul instant. Cependant, cet épisode venait d’ajouter une autre pièce à son puzzle : elle aussi luttait pour ne pas succomber à leur désir mutuel.
Comme toutes les fois qu’elle le repoussait, il se sentait rejeté et cela lui donnait une sensation désagréable. Il avait lutté durant toute sa vie pour être : maitre de son destin et le capitaine de son âme. C’est pour échapper à ce genre d’emprise qu’il fuyait tous engagements. Sa volonté de forger son caractère, sur ce point, l’amenait à considérer son travail et l’argent qu’il gagnait à flot, non pas comme une fin, mais comme un moyen de s’assurer son indépendance. Il ne tolérait aucune dépendance. Alors pourquoi le rejet de ce petit bout de femme lui provoquait-il un tel malaise ?
Si d’un côté, le malaise ressenti le troublait, de l’autre, il remerciait la fermeté de la jeune femme à les ramener sur terre. Parce que lui en était tout simplement incapable. Dès qu’il la touchait, il perdait toutes ses facultés de réflexion et celles de perception s’affolaient littéralement. Les mains dans les poches, il se dirigea vers le salon pour se servir quelque chose de fort. Il en avait grand besoin pour calmer ses sens, mais aussi pour mieux raisonner. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. En ce qui concerne la jeune femme, il faisait tout de travers. On aurait dit un adolescent aux premiers émois.
Entre les murs de son bureau, il avait pourtant pris la décision de lui expliquer qu’il avait changé d’avis à propos du travail qu’il lui avait proposé. En partant de son bureau, il n’avait pas la certitude du bienfondé de sa décision, mais il avait perdu le contrôle de la situation en arrivant chez elle.
La trouver en bas de son immeuble en train de l’attendre lui avait fait comprendre combien elle tenait à l’opportunité qu’il lui offrait. Sa tenue avait été le coup de grâce sur sa résolution. Pour se rendre plus professionnelle, elle avait jugé nécessaire de choisir une mise austère. Cela n’avait été qu’un leurre, du moins pour lui qui connaissait chaque courbe de son corps. Elle avait attisé encore plus son imagination et son désir. Durant le trajet, une seule idée accaparait ses pensées : libérer son corps de déesse. Ces tissus couvraient son corps, mais pas sa beauté. Cependant, il était descendu de son bolide pour lui ouvrir la portière en gentleman puis avait démarré en direction de sa villa au lieu de lui communiquer sa décision. Son parfum, qui remplissait l’habitacle de sa voiture, lui avait donné des idées dignes d’un acteur de film pour adultes. Dans son imagination, il s’était vu la culbuter sur le siège arrière et la prendre comme un forcené. Pour lutter contre ces images, il s’était barricadé dans un silence tombal. Les tentatives de la jeune femme pour le sortir de son mutisme l’avaient laissé de marbre. Il ne l’avait entendue que d’une oreille. Tous ses sens étaient conscients de sa présence, de sa féminité.
Se doutant de sa volonté de retirer son offre, elle n’avait pas caché sa frustration et sa déception. C’est clair qu’elle misait sur son offre pour enfin réaliser son ambition d’ouvrir sa pâtisserie. Sa forte réaction et l’expression si vive de son désespoir l’avaient conduit de façon impulsive à la rassurer. Sans comprendre son comportement, il lui avait menti en prétendant n’avoir pas changé d’avis, et prétexté des soucis professionnels pour justifier sa mauvaise humeur. Sa réaction passionnelle, son parfum féminin si envoutant, en un mot, sa présence, brouillait sa réflexion. C’était comme dans un brouillard qu’il avait conduit jusque chez lui. Pendant tout le temps de l’inspection, il l’avait dévorée des yeux. Son déhanchement et sa longue chevelure ondoyante l’avaient complètement hypnotisé. Arrivé dans la cuisine, il avait cessé de lutter. Il s’était rendu face à ce désir lancinant qui ne voulait pas le laisser en paix tant qu’il ne l’aurait pas assouvi. Ses actions n’étaient pas préméditées. Les choses s’étaient enchainées à une telle vitesse que cela échappait à son entendement. La longue liste des raisons qui l’aurait empêché de le faire s’offusquait devant lui.
Ça le rendait fou qu’elle ait eu plus de jugeotes et de force mentale pour les empêcher de refranchir la limite. En sentant les pas de la jeune femme s’avancer, il décida vite d’une ligne de conduite.
Bon, il allait lui donner les clés de la villa. Elle pourrait y accéder sans sa présence. C’était plus judicieux qu’il la mette en contact avec la gouvernante pour que cette dernière leur serve d’intermédiaire. Leurs rencontres devaient se limiter au strict nécessaire.
À son retour, il oublia un instant ses bonnes résolutions. Ses yeux rougis le contraignirent à revenir à l’ordre. Se raclant la gorge, il lui lança :
— Ça va ?
— Oui, merci !
— Tu veux quelque chose ? lui demanda-t-il en lui montrant son verre à lui.
— Non… merci, bégaya-t-elle.
Comprenant son trouble – car il était le reflet du sien –, il remplit une rasade et le lui tendit, ignorant son refus.
— Bois-le ! Ça te fera du bien, crois-moi.
Elle prit le verre et le gouta en faisant une grimace, comme le breuvage était très fort. Après un moment, qu’ils passèrent dans le silence, chacun plongé dans ses propres pensées, elle sirota une autre gorgée du liquide couleur vert citron avant de demander :
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est de l’absinthe : un ensemble spiritueux à un degré fort d’alcool.
— C’est très fort.
— Je sais que tu préfères le vin blanc. Mais, tu as besoin de quelque chose de plus fort.
— Ta liqueur n’est pas pour tout le monde.
Il avala d’une traite le reste de son verre en grimaçant légèrement et conclut :
— Tu as raison, ce n’est pas pour tout le monde.
Une fois sa main libérée de son verre, il empocha ses mains et la fixa avant de dire :
— On doit établir les accords de cette… collaboration.
—D’accord.
— Tu n’as pas besoin de me consulter sur tes choix. Je te laisse carte blanche sur tout. Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu peux demander à ma gouvernante.
Ils parlèrent aussi de sa rémunération. Le montant lui fit presque sortir les yeux des orbites.
— Je crois que c’est trop, s’exclama-t-elle.
Les mains dans les poches, il ignora sa protestation. Pour lui signifier la fin de la conversation, il prit les clés sur une console et se dirigea vers la sortie.
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