Son amour impossible: une new romance italienne (French Edition)

Ils s’aimèrent toute la nuit avec le…

XII

 

 

Ils s’aimèrent toute la nuit avec le désespoir de deux amants obligés de se séparer au lever du jour. Deux tourtereaux déchirés par une passion interdite. Leur brève relation prendrait fin en même temps que la nuit qu’ils s’étaient offerts. Bien sûr, ils avaient la possibilité de se voir. Cependant, leur interlude prendrait fin dès qu’ils se lèveront de ce lit complice de leurs ébats.

Comme il dormait, elle l’observa à loisir. On aurait dit que son visage se transformait. Les traits fermes et sévères laissaient place à un visage, certes viril, mais plus adouci, apaisé. Sa beauté virile était à couper le souffle. Elle s’interdit de caresser sa barbe naissante pour éviter de le réveiller. Encore un peu de temps pour qu’elle se fasse son lot de souvenirs. Un peu de temps encore pour qu’elle contemple le Giuliano que très peu avaient la possibilité de connaitre.

Hier, il avait eu raison de douter qu’une nuit leur suffise pour étancher leur soif l’un de l’autre. Mais, elle se jura de respecter la décision qu’elle avait prise. Inutile de se leurrer, car même l’éternité ne suffirait pas pour qu’elle se rassasie de lui. Elle tiendrait parole même si son corps traitre se rebellait déjà. Dieu du ciel, combien elle aimait cet homme ! Il incarne tout ce qu’elle désire dans la vie, mais aussi tout ce qu’elle n’aurait jamais. Tout ce qu’elle pouvait obtenir de lui n’est que ces débris d’instants magiques, volés à l’éternité qui aurait pu être la leur.

Sa confession l’avait beaucoup surprise. Il lui avait avoué avoir passé les deux derniers jours à penser à elle. Il était sincère, elle le savait. Hélas, elle ne pouvait pas se laisser prendre au piège des paroles d’un homme durant l’acte sexuel. Probablement, il ne le lui aurait jamais dit dans une autre circonstance. En observant ses épaules musclées, en sentant la force de ses jambes mêlées aux siennes et les poils de ces dernières, caresser la peau lisse et douce de ses jambes à elle, elle ne résista plus.

Une dernière fois, se dit-elle.

Sérieuse ? lui demanda la petite voix dans sa tête.

N’est-ce pas ce que tu as dit hier ?

Qu’est-ce qu’elle est chiante, se dit-elle de la voix qui l’importunait.

Pourquoi cette voix ne la laissait-elle pas tranquille ? Elle sait ce qu’elle fait. Seules les personnes indécises ont besoin de conseils. Elle ne l’est pas, puisqu’elle est plus que décidée et sure d’elle.

Ayant mis les choses au point avec sa conscience, elle commença à déposer des baisers sur son torse. Il remua dans son sommeil en gémissant. Continuant à gouter sa peau, elle posa sa main sur son membre qui se réveilla aussitôt alors même que son propriétaire était encore à moitié endormi. Elle resserra légèrement sa main autour de lui et il se réveilla complètement.

— J’ai envie de toi !

— Moi aussi trésor !

 

***

 

Il avait travaillé, mais sans parvenir à se concentrer. Le travail, qui avait été longtemps le but de sa vie, lui paraissait ennuyeux. Sa tête et son cœur – le cœur n’avait rien à voir, rectifia-t-il – étaient ailleurs. Il n’arrêtait pas de penser à la merveilleuse nuit qu’il venait de passer. La générosité avec laquelle elle s’était encore donnée à lui l’avait bouleversé au plus haut point. Il était habitué aux nuits blanches, mais celle-là était de loin la plus incroyable, mais aussi la plus mémorable de toute sa vie. Avec elle, l’amour – non, le sexe – est toujours époustouflant. La nuit d’hier, elle lui avait fait découvrir des contrées de volupté jusque-là inconnues. Elle est si portée sur le plaisir qu’il avait du mal à croire qu’elle l’ait à peine découvert. S’il n’avait pas eu la preuve irréfutable de sa virginité, il aurait eu des doutes. Le seul regret qu’il avait de cette nuit est qu’elle avait été trop brève à son gout.

Que dire du matin ? Bonté divine ! Elle lui avait offert le réveil le plus délicieux que l'on puisse imaginer. Jamais un réveil n’avait été aussi porteur de joie de vivre. Malheureusement, un aussi beau début avait terni le reste des activités de la journée. Ses occupations l’ennuyaient à mourir. À dire la vérité, ce qu’il désirait par-dessus tout en ce moment, c’est d’écouter sa voix et de l’inviter à diner, ce soir. En fait, de faire toutes ces choses que font habituellement les couples. Mais, ils n’étaient pas un couple et ne le seront jamais. Cette dernière pensée le mettait hors de lui. La situation était d’une injustice qu’il avait du mal à comprendre. Ou plutôt, il ne voulait pas comprendre. Parfois, il avait envie de tout casser, tellement, il se sentait lésé dans son droit au bonheur. Son bonheur était étroitement lié à la femme qu’il aimait… non à la femme qu’il désirait. Ces derniers temps, il confondait souvent ces deux petits mots, se réprimanda-t-il. Ou bien, ce lapsus était-il révélateur ? Il préférait ne pas creuser la question. L’ignorance, dans certains cas, est plus que bénéfique, tenta-t-il de se convaincre. La voix dans sa tête retentit :

Ce n’est pas en l’ignorant que la vérité finira par changer ou disparaitre. La vérité est immuable.

Le bureau lui semblait trop petit, il se leva de son fauteuil pour se dégourdir les jambes. Il se sentait comme un lion dans une cage. C’était tout simplement inconcevable qu’il se sente libre dans le petit studio d’Érica alors qu’il étouffait dans son bureau, vaste et spacieux. Il soupira de dépit. Quoi qu’il pense, qu’il dise ou qu’il fasse, tout tournait autour d’elle. Même quand il faisait tout pour se distraire, il finissait toujours par se retrouver à la case départ. Elle lui avait jeté un sort. Il était obsédé.

Il participa à plusieurs réunions durant la matinée. Bien qu’il fût un peu distrait, il se réjouit de la succession rapide des heures, s’enchainant les unes après les autres. Il prit une pause à une heure et demie. Pour soulager et faire taire un peu sa conscience, il invita son meilleur ami, Riccardo, à déjeuner. Ce dernier malheureusement – ou heureusement – déclina l’invitation, car il avait déjà rendez-vous avec sa fiancée. Les deux hommes se saluèrent.

Il savait qu’elle avait passé la matinée chez lui avec sa gouvernante pour commencer le travail de décoration qu’elle devait faire chez lui. L’envie de faire un tour à la villa le tenaillait. Mais, il se rappela ce qui s’était passé, à l’aube. Après lui avoir offert le plus beau réveil de sa vie, elle s’était transformée en une personne méconnaissable. Intransigeante, elle lui avait demandé – ordonné était le mot le plus adapté – de partir. Elle lui avait rappelé que la nuit dernière avait été la dernière. Face à l’incongruité de cette idée, il avait ri. Elle ne l’avait pas apprécié. Une dispute avait éclaté entre eux.

Elle l’avait accusé de la manipuler et de jouer sur sa faiblesse. Elle avait même osé parler de sentiments.

— Je ne te laisserai plus te moquer de moi, avait-elle lancé en colère. 

— Mais de quoi tu parles ? avait-il répondu, ahuri.

— C’est juste mon corps qui t’intéresse. Quand tu veux du sexe, alors tu te souviens de moi… Je ne suis pas ta catin.

Ses paroles l’avaient énervé, il n’était pas un manipulateur. Il avait toujours été sincère, dès le début, avec toutes les femmes qu’il avait fréquentées, leur laissant le choix de refuser ce qu’il avait à leur offrir. L’accusation de la jeune femme lui avait semblé si injuste. Bien plus que ça, elle était aussi hypocrite.

— Tu as autant pris du plaisir que moi. Tu étais plus que consentante, lui avait-il lancé, hors de lui. 

— C’est fini, maintenant. Va-t’en !

Elle lui avait tourné le dos en se dirigeant vers la salle de bains. Elle n’en était pas ressortie jusqu’à son départ. Leur dispute avait été si animée qu’il avait douté qu’elle se présente à la villa, ce matin. N’y tenant plus, il avait appelé la Signora Neri, prétextant vouloir vérifier s’il avait laissé un certain dossier sur la table. Cette dernière le chercha en vain. Comprenant son jeu, elle l’informa qu’elle n’était pas seule.

— Érica est là au cas où ça t’intéresse.

— Je vous laisse travailler, avait-il répliqué, feignant de ne pas comprendre l’allusion de la gouvernante.

Madame Neri, sa gouvernante, est une femme très perspicace. Elle avait vu dans son jeu. Il préférait ne pas risquer de se faire démasquer. Inutile de rentrer à la villa pour sa pause. Il le faisait rarement. Ô combien ! il avait envie de la voir ou de lui parler, afin de savoir comment elle allait après leur dispute.

Il retourna à la trattoria, où il avait diné avec elle la veille et mangea sans appétit avant de retourner au bureau.

Contrarié par une journée peu productive à cause de sa distraction, il rentra chez lui avec une seule idée en tête : ouvrir une bouteille de cognac, d’absinthe ou une autre boisson très forte. Il en avait grand besoin pour évacuer sa colère contre elle. Oui, pour la façon dont elle l’avait chassé de chez elle et de sa vie. Il lui en voulait de ne pas leur accorder plus de temps qu’une seule nuit. Que pouvait-il bien faire d’une nuit quand il s’agissait d’elle ?

Encore plus, il était en colère contre lui-même. Devant elle, il avait trop baissé sa garde. Il ne comprenait même pas à quel moment il avait perdu le contrôle. Il ne se souvenait pas comment tout avait commencé, il s’était retrouvé à l’improviste à la merci de son désir pour elle. Impossible de s’en libérer, car l’étau s’était resserré fermement autour de lui, ne lui laissant aucune chance de s’éclipser. Il était aussi en colère parce qu’il ne parvenait pas à reprendre le cap. Sa faiblesse pour elle ébranlait les piliers de sa vie, exacerbait sa colère. Il s’insurgeait contre cette envie implacable qui lui hurlait de courir auprès d’elle, de la supplier, de leur donner la possibilité de passer encore du temps ensemble.

Mais, la jeune femme, ce matin, avait été catégorique.

— Nous n’avons aucun avenir ensemble, donc plus tôt chacun reprendra le chemin de sa vie, mieux ce sera pour tous les deux, avait-elle avancé pour justifier sa décision.

Giuliano ne partageait nullement son point de vue cruel. Pour lui, il était insensé de se priver d’un meilleur présent puisqu'on n’entrevoyait aucun futur.

Que faisait-elle du fameux « carpe diem » ? Ne devrait-on pas vivre dans l’instant présent, en saisissant chaque opportunité comme une expérience enrichissante ? Ce qu’ils venaient de vivre est bel et bien un moment inoubliable, que ce soit pour lui, comme pour elle. C’est un fait. Sa décision est une pure injustice, une vraie torture.

À peine rentra-t-il chez lui qu’il sentit le parfum de la jeune femme flotté encore dans l’air. Il se dirigea droit dans la dépendance où il demeurait à titre provisoire, le temps que l'on finalise les travaux.

Devant le minibar, il observa un instant toutes les bouteilles de boissons qu’il avait. Rapidement, il fit un bref calcul mental de celle qui était censée être la plus forte. Il émit un grognement de dépit. La voix dans sa tête lui soufflait que toutes ces boissons réunies ne parviendraient pas à lui apporter la paix intérieure qui l’avait abandonné. Résigné, il décida d’ouvrir une bouteille de Bourbon qu’il avait prise lors de son dernier voyage aux États-Unis. Le liquide, qu’il avala d’une traite, lui brula la gorge. La brulure, réveillant ses sens, lui apporta une sensation de bienêtre. Un bienêtre illusoire, car il savait bien que c’était loin d’être ce dont il avait besoin. Ce qu’il lui fallait, c’est une jeune femme à la chevelure de feu et aux yeux verts, dans lesquels il mourait d’envie de se noyer.

La gouvernante lui avait laissé le diner prêt, mais il n’avait pas du tout d’appétit. Il était très affamé, pas de nourriture, mais d’elle. La situation devenait insoutenable. À son fulgurant désir, il opposa une fureur à sa taille. Il était en colère d’être à la merci de cette femme qui ne montrait pas un grand intérêt pour lui. Au début, il avait pensé qu’elle partageait les mêmes sensations que lui, mais par la façon dont elle s’était comportée, ce matin, il comprenait sa méprise. Il s’était bien fourvoyé, et cela le rendait furieux, car il n’avait plus l’âge de s’égarer de la sorte. L’idée qu’il se soit trompé, et que de ce fait, son jugement n’est plus aussi fiable qu’il le pensait, lui était insupportable. 

Il n’y a rien de mieux qu’une activité physique massacrante pour évincer un mental agité. Ç'avait toujours fonctionné avec lui depuis son adolescence. Après s’être changé, il partit dans sa salle de gym. Il nageait dans la sueur quand il dut écouter ses muscles qui criaient grâce.

 

***

 

Le lendemain matin, il se réveilla d’une humeur insupportable. D’abord, ses muscles étaient endoloris, à cause de la torture qu’il s’était infligée la veille. Ensuite, il payait les frais d’une nuit blanche durant laquelle son cerveau ne s’était pas accordé le moindre repos. Ainsi, il commençait sa journée avec une migraine. Il voulut s’échapper de sa gouvernante qui avait le chic de lui poser des questions dérangeantes. Le sort n’était décidément pas de son côté, car la vieille dame se présenta plus tôt qu’à son habitude.

— Bonjour, Giuliano !

— Bonjour !

Cette dame est comme une mère pour lui. Après des années à leur service, elle est en mesure de lire en lui et elle le faisait déjà avec son défunt père. Ils n’avaient pas besoin de parole pour se comprendre. C’était le fruit d’une sincère affection et d’une respectueuse collaboration. Il comprenait donc pourquoi elle était là si tôt. Pourtant, il préféra faire semblant de ne pas le savoir afin de prendre un peu de temps, car il ne savait pas quoi lui dire. Il ne parvenait pas à déchiffrer ses émotions, alors comment l’expliquer à une autre personne ?

— Tu es bien matinal, ce matin. Tout va bien.

Elle le fixa intensément avant de lui demander :

— C’est à toi de me le dire… si tout va bien.

— Je ne vois pas à quoi tu fais allusion.

— Je parle de l’ex-épouse de ton meilleur ami.

— Qu’est-ce qui se passe avec elle ?

— Ne me vole pas ma question. Je l’ai posée la première, Gio. S'il te plait, réponds !

Elle le mettait au pied du mur. Hélas, il n’était pas prêt à se dévoiler. Il proposa à la dame du café qu’il venait de faire. Cette dernière prit la tasse avec le sourire de qui comprenait bien le jeu de son interlocuteur. 

— Que veux-tu savoir ? lui répondit-il en buvant son café.

— Qu’est-ce qui se passe entre vous deux ? Pour l’amour de Dieu, ne me dis pas : rien. Je ne suis pas née de la dernière pluie.

Bien ! Elle n’allait pas par quatre chemins.

— Peu importe ce qui a pu se passer entre nous… maintenant, c’est fini.

Sa confession fut accueillie par un long silence. Si ça n’avait pas été le regard scrutateur de sa gouvernante, il aurait dit qu’elle ne l’avait pas entendu. Pour la première fois, sa gouvernante loquace perdit sa langue. Elle sortit de son mutisme en se raclant la gorge et demanda :

— Fini ! dis-tu ? Donc, il y a eu un début de quelque chose.

Oui, un début de quelque chose de très fort. Ça, il ne pouvait pas le dire, n’empêche que si cela ne dépendait que de sa volonté, il n’y aurait pas mis fin maintenant.

— Mais pourquoi avec elle ? Pourquoi, Gio ?

En voilà une question pour un champion.

— Je… Ça m’est tombé dessus dans un moment de faiblesse. Je n’ai pas su réagir avec lucidité, malheureusement.

— Donc ce n'était qu’une aventure sans lendemain ? 

— Oui, c’est ça… C’est sans lendemain, répondit-il en sentant l’air lui manquer dans la cage thoracique face à cette évidence.

— Alors, pourquoi l’avoir embauchée ?

— Pardon ?

— Réponds-moi Gio !

— Je… J’avais besoin d’une décoratrice, et elle a grand besoin d’argent. En plus, elle est plutôt douée en décoration. J’ai confiance qu’elle fera du bon boulot.

— Penses-tu que ce soit vraiment une bonne idée ? demanda-t-elle, pensive.

— On ne se verra même pas. Elle se réfèrera à toi pour tout.

Ce n’était vraiment pas assez pour l’empêcher de la voir, dut-il reconnaitre. Il pouvait compter sur la détermination de la jeune femme. Elle avait été catégorique et il entendait respecter sa volonté même si cela lui coutait énormément. Lui aussi avait sa fierté et sa dignité à défendre. Il n’avait jamais couru après une femme, même pas durant son adolescence. Il n’entendait pas commencer maintenant. À quoi bon se ridiculiser pour une personne avec qui il n’avait pas le moindre futur ?

— Est-elle importante pour toi ?

La question le sortit de ses pensées et le frappa de plein fouet. S’il y a une chose qu’il aime chez cette femme, c’est sa faculté à poser des questions pertinentes au mauvais moment. Une de ses qualités qu’il détestait sur le coup. Parce que cette question le mettait trop à nu. Elle avait rôdé près de sa cervelle, mais il avait refusé de toutes ses forces de s’y arrêter. Il ne voulait pas répondre. En plus, à quoi cela aurait-il servi ? Si elle n’avait pas été comme une mère pour lui, et que sa question n’avait pas été motivée par un intérêt sincère pour lui, il lui aurait dit de s’occuper de ses propres affaires. Avec madame Neri, il ne pouvait pas se le permettre.

— Il faut que j’y aille.

Il savait que son refus de répondre était une réponse en soi. Mais, il jugea la fuite nécessaire. Sans plus tarder, il lui fit un signe de la tête avant de sortir de la maison.

 

***

 

Voilà exactement huit jours qu’elle travaillait pour Giuliano. Elle se rendait dans sa villa tous les matins pour attendre les livreurs du matériel qu’elle avait acheté pour la maison. Quand elle arrivait, il était déjà sorti. À deux reprises, elle avait voulu le surprendre en arrivant un peu plus tôt, mais là aussi, elle ne l’avait pas du tout trouvé. C’est impossible qu’un bourreau de travail comme lui de rentrer avant neuf ou dix heures du soir. Dieu ! il lui manquait à en mourir. Elle ne demandait qu’à le voir, même de loin. Il n’y avait pas un endroit où elle ne ressentait pas son absence. Chez elle, que ce soit dans son studio ou dans la pâtisserie en bas, tout lui rappelait les bons moments qu’ils avaient passés ensemble. Chez lui aussi, c’était pareil. Plusieurs fois, elle avait fui dans la salle de bains pour cacher ses larmes à la gouvernante. Rien ne lui échappait. Elle avait hâte de finir de décorer sa maison pour pouvoir se concentrer sur sa pâtisserie. Cette pâtisserie était son salut, en tous points.

Au fil des jours, elle se sentait à bout, prête à craquer. Heureusement, Riccardo l’avait invitée, un soir, à diner avec lui et sa fiancée. C’était ainsi qu’elle avait fait la connaissance de la douce Camilla. Comme plusieurs personnes, elle aussi avait jugé la jeune femme sans maitriser tous les faits. Elle était bien contente de mieux la connaitre. Maintenant qu’elle savait combien elle était amoureuse de Riccardo, et ce qu’elle avait traversé durant les deux ans pendant lesquels ils avaient été séparés, elle éprouvait une sincère sympathie pour elle. Elle savait, de sa propre expérience, ce que c’est d’être loin de la personne aimée. Ses excuses, à l’égard de la jeune femme, avaient été plus que sincères.

Par chance, la jeune femme est d’une douceur de caractère touchante. Elle l’avait mise aussitôt à l’aise. Le diner s’était passé dans un climat paisible. Ils avaient parlé de tout et de rien, comme de vieux amis. Durant toute la soirée, elle avait été témoin de la grande affection qui unissait le couple. Les deux tourtereaux avaient laissé s’exprimer leur amour l’un pour l’autre. Face à tant d’amour, elle avait même ressenti de l’envie pour leur bonheur. Riccardo et Camilla étaient tout ce qu’elle aurait voulu vivre avec l’homme qui hantait ses nuits. Tout le monde ne vivait pas la magie d’un tel amour. Sa déception avait connu une montée quand ils lui avaient informé que Giuliano aurait pu être des leurs, mais qu’à la dernière minute, il avait eu un empêchement.

Le message était clair, il ne voulait plus se confronter à elle. Curieusement, elle n’était pas soulagée qu’il respecte son injonction, au contraire, sa reddition facile lui faisait beaucoup souffrir. Même si, c’est elle qui lui avait demandé de mettre de la distance entre eux, mais elle commençait sérieusement à regretter sa décision. À tort, elle avait cru connaitre le tréfonds de l’abandon, la nuit où son père l’avait déshéritée. Jour après jour, elle se rendait compte que la solitude était un abime sans fin.

Après cette soirée, Camilla et elle avaient commencé à se fréquenter. Il y avait une bonne entente entre elles, devait-elle admettre. Cette dernière lui avait demandé de l’aider à effectuer certaines courses pour ces noces. Puisque le fiancé ne devait pas voir la robe avant la cérémonie, la future mariée devait la choisir sans lui, même s’ils avaient fait le reste ensemble.

Elles s’étaient donné rendez-vous au centre-ville. Malheureusement, les plans de son amie allaient mettre à l’épreuve le peu d’équilibre qu’elle s’efforçait de maintenir.

— Excuse-moi, mais on doit passer un instant au bureau de Riccardo, avait-elle déclaré. Ça ne te dérange pas, n’est-ce pas ?

Si la jeune femme devait passer au bureau de son fiancé avant de se lancer dans le shopping, qui était-elle pour s’y opposer ?

— Non. Bien sûr que non. Je ne veux pas mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce, rigola-t-elle.

Sa boutade généra de l’hilarité. Elles éclatèrent de rire.

Alors qu’elle partageait la joie de son amie, son cœur se mit à battre à l’idée de rencontrer Giuliano. Il travaillait là lui aussi.

Quand elles arrivèrent à la Ravasio Group, son amie la laissa dans la salle d’attente et se dirigea vers le bureau de son fiancé après que l’hôtesse l’eut annoncée.

Érica avait le cœur qui battait plus vite qu’à l’accoutumée. Elle retenait sa respiration à chaque mouvement de pas dans les couloirs. Elle lorgnait dans toutes les directions, dans l’espoir de le voir. Son agitation était si palpable que la réceptionniste lui lança des coups d’œil perplexes. Pour se contrôler, elle prit une revue de mode qui trainait sur la tablette et s’efforça de se concentrer. Après un quart d’heure, qui lui sembla une éternité, Camilla sortit du bureau. Elle était suivie par son fiancé, mais aussi par...

Qu’il est beau ! pensa-t-elle. Il portait un costume sur mesure bleu de nuit sur une chemise immaculée. L’ensemble était complété par une cravate grise qui allait si bien avec la couleur de ses yeux. Il était à couper le souffle. Combien, elle adorait la façon dont sa démarche féline mouvait ses muscles ! Des muscles qu’elle avait eu le loisir de toucher, de caresser et d’en tâter la force.

Au fur et à mesure que le trio s’approchait, son cœur battait à la folie. Le bourdonnement dans sa tête l’empêchait de réfléchir. Leurs yeux se rencontrèrent, elle ébaucha un sourire, mais son visage demeura impassible, comme si elle avait été invisible. Comment devait-elle se comporter ? Elle n’eut pas la possibilité de répondre à cette question car…

Comme dans un ralenti, elle le vit déposer un baiser sur la joue de Camilla avant de se tourner vers un autre couloir, pour probablement aller dans son bureau. Elle sentit une poigne de fer sur son pauvre cœur qui continuait de battre malgré l’atroce douleur. Son indifférence lui était insupportable.

Ce fut dans un état second qu’elle réussit à se lever du fauteuil, à saluer Riccardo et à se soumettre à la séance de shopping. Tout son corps était alourdi par le poids de la douleur. Ses pieds pesaient des tonnes, car ils se rebellaient, ne voulant se diriger que vers une seule direction. Telle une boussole, son esprit continuait à pointer vers son nord : Giuliano. Hélas, ce dernier avait repris son indifférence à son égard. Il ne cessait de lui envoyer des messages très clairs. D’abord, il faisait tout pour ne pas la rencontrer chez lui. La semaine passée, il avait annulé le diner avec son meilleur ami à la dernière minute, ayant appris sa présence, au même diner. Bien qu’il ait prétendu un empêchement de dernière minute, elle n’était pas dupe. Aujourd'hui, il venait tout simplement de l’ignorer. Si seulement elle était en mesure d’être aussi indifférente que lui. Comment pouvait-il être si froid alors qu’elle savait bien de combien de tendresse, il est capable ? Doté d’un physique massif et une grande taille, additionnés à un visage aux traits fermes et sévères, il inspirait la sévérité, parfois même la peur. Elle savait que ce n’était qu’une façade. N’avait-il pas pris soin d’elle alors qu’elle était malade ? N’avait-il pas fait montre de passion, mais aussi d’une grande sensibilité quand il avait compris qu’elle découvrait le plaisir pour la première fois dans ses bras ? Elle avait du mal à concilier les deux versions de Giuliano qu’elle avait connues.

Après quatre essayages de robes dans l’enceinte du vaste établissement où se tenait la foire destinée aux futurs mariés, elle n’en pouvait plus. Elle se retira dans un petit coin pour laisser la jeune mariée s’entretenir avec sa grand-mère venue les rejoindre. À la clique s’ajoutait aussi une collègue de Camilla, une fille très gentille qui avait vraiment animé le groupe durant tout le temps. Son énergie était débordante et contagieuse. Érica l’enviait. Elle aurait aimé être sans soucis comme elle. Malheureusement, elle n’avait jamais connu ça. Le plus dur, c’était qu’elle savait que les choses n’étaient pas près de s’améliorer.

La grand-mère et sa collègue les laissèrent, car elles avaient d’autres courses à faire. Les deux femmes décidèrent alors de s’arrêter dans une crèmerie, à côté de la foire, pour se désaltérer.

— Ça va ? demanda-t-elle après qu’elles eurent passé leurs commandes.

— Oui, ça va. Tu es satisfaite de ce que tu as choisi ?

— Oui. Mais… je suis indécise entre la troisième robe et la sixième que j’ai essayée.

— Pour moi, la troisième est parfaite.

— Tu as raison. Le problème, c’est qu’ayant perdu beaucoup de poids, j’hésite à opter pour un décolleté, expliqua Camilla, un peu préoccupée.

— Mais, que racontes-tu ? Tu es en parfaite forme. Tu n’as pas à te plaindre, par rapport à moi.

— Pourquoi dis-tu ça ?

— Je ne… Je n’ai pas un physique filiforme. Ça se voit, non ?

C’est dans un sanglot qu’elle avait fini sa phrase. C’est insupportable, cette envie qu’elle avait de pleurer. Elle était à bout de nerfs. L’indifférence de Giuliano lui faisait très mal. Elle avait fait semblant de faire comme si de rien n’était, mais elle n’y parvenait pas. N’était-elle pas assez belle pour être aimée ? Était-ce parce que sa peau était remplie de taches de rousseur ou à cause de ses formes généreuses ? À bien y penser, elle n’était pas son genre de femme. Généralement, à son bras, on y voyait des femmes filiformes, et souvent des blondes, alors qu’elle est rousse.

Les larmes se mirent à couler sur ses joues sans qu’elle les arrête. Son amie lui tendit un mouchoir. Elle devait paraitre pathétique. Camilla allait la prendre pour une pleurnicheuse. Lui expliquer les vraies raisons de ses larmes était hors de question.

— Je suis désolée de… Je te prie vraiment de m’excuser, bredouilla-t-elle. 

— Mais pourquoi donc ?

— Parce que je… J'ignore ce qui m’arrive.

— Ça nous arrive à tous, ne t’inquiète pas, ma chérie.

— Merci pour ta compréhension, répondit Érica en se mouchant bruyamment.

— Je sais aussi écouter au cas où…

Elle affirmait savoir écouter ? Super ! Elle avait tant besoin de s’épancher pour alléger sa douleur. Comment pouvait-elle livrer ce qu’elle éprouvait pour Giuliano alors que ce dernier n’aspirait qu’à être laissé en paix ? Pouvait-elle faire confiance à sa nouvelle amie ? Par-dessus tout, était-elle prête à dévoiler son cœur ?

— Je ne veux pas t’embêter avec ça. Tu vis un moment magnifique, rien ne doit le perturber.

Camilla fit une moue comique qui lui fit échapper un sourire. Après un moment de silence pendant lequel on leur apporta leurs crèmes glacées, elle posa sa main sur la sienne en demandant :

— Es-tu nostalgique de ton mariage ? Je comprendrai que tu…

— Mon mariage… ?

— Oui. Tu as déjà vécu tout ça avec… Un peu de nostalgie, c’est normal.

— Non. Tu es complètement à côté de la plaque. Il n’a jamais été question de sentiments entre Riccardo et moi. Il te l’a dit, non ?

— Oui, mais je…

— Ça n’a rien à avoir avec toi et Riccardo, rassure-toi ! Je n’ai pas un beau souvenir des préparatifs de ce mariage, car ce sont d’autres personnes qui ont tout choisi à ma place, la coupa-t-elle, soucieuse de dissiper le moindre doute.

Camilla acquiesçait du chef pour souligner sa compréhension. Elle la fixa avant de déclarer :

— Je te crois. Je reconnais aussi ce genre de pleurs. J’en ai eu une infinité de fois.

— Ah bon !

— Oui. Chaque fois, c’était lié à un homme : Riccardo.

Érica déposa sa petite cuillère et s’essuya les lèvres, ahurie. Quelle perspicacité !

— Pourquoi ? Il est fou amoureux de toi.

— Je le sais maintenant. Avant, j’étais convaincue qu’il ne partageait pas mes sentiments.

Sa nouvelle amie l’avait cernée. On aurait même dit qu’elle avait tout lu sur son front. Avait-elle aussi deviné l’identité de cet homme dont elle était amoureuse ?

— Je vois.

— Je pensais ne pas être la bonne personne pour lui. Ça m’a rendue infiniment malheureuse, conclut-elle en soutenant son regard.

Érica chercha en vain quelque chose à dire. Une larme récalcitrante roula sur sa joue. Elle fut suivie par une autre. Puis une autre encore…

— Oui, ça fait très mal, sanglota-t-elle en se cachant le visage dans les mains.

Elle s’excusa auprès de son amie et alla droit aux toilettes.

Elle revint après s’être lavé le visage. Son amie ne relança pas le sujet, elle non plus. Elles finirent leurs crèmes en bavardant de tout et de rien. En vérité, elle hésitait à s’épancher auprès de Camilla qui avait d’autres préoccupations.

Au fond de son cœur, elle la remercia de ne pas insister. Elles étaient venues avec la voiture de Camilla qui proposa de la raccompagner chez elle. Quand elles arrivèrent, elle lui posa une main sur l’épaule pour l’empêcher de descendre aussitôt avant de lui confier :

— Je sais que tu n’es pas prête à en parler. Je le comprends, Érica, et je le respecte. J'ai connu la même chose. Heureusement, Ricky et moi nous nous sommes retrouvés et nous sommes très heureux.

Elle essuya une petite larme au bord de son œil avant de continuer.

— Mais, j'ai quand même un grand regret. Je ne cesserai jamais de regretter ma reddition facile. J’aurais préféré lutter pour mon amour, me battre pour l’homme que j’aime…

Presque au bord des larmes, elle renifla, avant de continuer sa diatribe.

— Nous avons perdu notre bébé et j’ai failli le perdre pour toujours, fit-elle en lui caressant la joue avant de conclure : si tu tiens vraiment à cet homme, ne commets pas la même erreur que moi. Tu le regretteras toute ta vie.

En fait, elle défonçait une porte ouverte, pensa-t-elle, car ce que son amie venait de lui dire, elle le savait déjà. Elle pouvait lutter pour lui, mais pas contre lui. C’était pour ça qu’elle s’imaginait condamner à une vie terne et sans aucun sens, loin de lui. Elle savait aussi qu’elle devait faire quelque chose pour se sortir de cette impasse. Certes, elle pouvait comprendre le fait de se battre pour l’homme qu’elle aime, mais comment le faire tout en tenant compte de son indifférence à son égard ? Elle ne pouvait pas le forcer à partager ses sentiments, n’est-ce pas ? Camilla se trompait sur une chose : c’est qu’elle avait eu à se battre contre ceux qui s’étaient opposés à leur amour. Riccardo était bien amoureux d’elle. Pour sa part, elle résisterait contre le monde entier, mais pas contre lui. Il ne pouvait pas être la raison de sa lutte et l’adversaire aussi. Une telle bataille serait perdue d’avance.

 

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XIII

 

 

Une fois chez elle, les paroles de son amie continuèrent à résonner dans sa tête. La raison et la passion se bousculaient en elle. Elle était complètement à leur merci. De dépit, elle se jeta sur son lit et laissa libre cours à ses larmes qui coulèrent copieusement de ses joues sur le coussin. Elles étaient intarissables.

Le lendemain, elle se réveilla avec une terrible migraine. Elle venait de passer l’une des plus longues nuits de sa vie. Dans son lit, elle avait envisagé les différentes possibilités qui s’offraient à elle. Dans tous les cas, continuer d'ignorer ses sentiments, la condamnait à la souffrance la plus atroce. Ou bien, elle suivait le conseil de Camilla. Elle avait décortiqué ses paroles durant toute la nuit. Elles ne se connaissaient que depuis peu, mais la justesse des propos de sa nouvelle amie, additionnée de sa douceur et de sa compréhension, avait touché son cœur. Aux premières lueurs du jour, elle était lasse de se tourner et de retourner sans paix dans son lit. Elle avait fini par prendre une décision.

Cette prise de position l’avait aidée à apaiser un peu son agitation même si elle avait de l’appréhension sur la suite des évènements. Après sa douche, elle prépara son petit déjeuner, que malheureusement, elle ne parvint pas à avaler à cause de sa nervosité.

Arrivée à la villa, elle commença par placer les rideaux, puisque la veille, elle avait reçu tous les tissus qu’elle avait choisis. Après une heure, la gouvernante se présenta et lui proposa son aide.

— Si je peux faire quelque chose, dis-moi.

— Merci, je veux bien d’une assistante, s’empressa-t-elle de lui répondre.

En effet, elle avait besoin d’un coup de main, car elle se sentait déjà à bout de force de monter et de descendre de l’escabeau pour accrocher les rideaux. Le regard de la vieille dame la mettait mal à l’aise. Elle la regardait comme si elle voulait lire en elle. Que savait-elle de sa brève idylle avec Giuliano ? Si au début, elle avait lu dans les yeux de la gouvernante de la méfiance, maintenant, elle y voyait de la sympathie, mais… il demeurait des non-dits. Même si elle mourait d’envie de se confier à quelqu’un, elle hésitait, car elle ignorait la position de Giuliano.

Tout en travaillant, elles bavardèrent de tout et de rien. Madame Neri lui raconta un tas d’anecdotes qui la firent rire de bon cœur. À midi, elles finirent d’habiller toutes les fenêtres. Érica regarda le résultat de son dur labeur, elle était très contente. Les couleurs choisies allaient bien avec les différentes pièces. Elle était très fière d’elle-même. La gouvernante la complimentait plusieurs fois sur son bon travail. Ses compliments firent écho à d’autres qu’elle avait reçus, il y avait quelques semaines. La voix grave résonna dans sa tête comme s’il l’avait dit la veille.

Tu vas y arriver, avait-il dit, confiant dans son talent.

Bien sûr, à ce moment-là, il parlait de son don pour la pâtisserie, mais elle espérait vivement qu’il déclarerait la même chose de sa façon de décorer sa villa.

À treize heures, elles décidèrent de faire une pause. La gouvernante, fidèle à elle-même, insista pour leur préparer un déjeuner. Elle mijota des pâtes à la sauce tomate avec du basilic et des steaks, accompagnés d’une salade de roquette au vinaigre balsamique. Le repas, tout simple, n’en était pas moins délicieux. En voyant l’appétit d’Érica, elle lui dit :

— Que c’est beau de cuisiner pour une personne qui apprécie et ne le cache pas !

— Vous ne cuisinez pas pour Gio ? demanda-t-elle sans réfléchir.

Voilà déjà un moment qu’elle impatientait d’avoir cette discussion avec elle. Elle était bien l’une des rares personnes qui pouvaient prétendre connaitre l’homme qu’elle aimait plus que tout. Elle voulait le connaitre. Sa curiosité et son cœur amoureux étaient avides de tous les détails le concernant.

— Si. Mais, ces derniers temps, il sort très tôt et rentre très tard. Le lendemain, je trouve son diner intact. 

— Oh !

Ce fut tout ce qu’elle réussit à dire. La jalousie s’empara d’elle. Où mangeait-il ? Avec qui ? Pourquoi rentrait-il si tard ? La bouchée qu’elle mâchait devint tout à coup amère dans sa bouche. Elle déposa sa fourchette, incapable d’apprécier le contenu de son assiette refroidie comme son cœur.

— Je pense qu’il a des soucis, ajouta la vieille dame en la fixant intensément avant de continuer à manger.

Érica nota dans ce regard une question muette qu’elle ne parvint pas complètement à déchiffrer. Qu’insinuait-elle ?

— Quel genre de souci ?

— Je n’en sais rien. C’est une personne très réservée. C’est rare qu’il se confie.

— Ce doit être des soucis professionnels.

Elle posa la question en priant pour que son interlocutrice lui réponde par l’affirmative. Elle refusait de penser qu’il se tracassait pour une autre femme, par exemple. Très bel homme et riche, toutes les femmes le voulaient. Son estomac se contracta aussitôt. Le pire, c’est que s’il avait réellement des ennuis professionnels, elle n’avait pas la possibilité de le consoler. Il avait pris soin d’elle quand elle en avait eu besoin, le faisant comme personne d’autre ne s’était occupé d’elle avant. Même pas ses propres parents. Elle le lui devait bien, non ? D’être là pour lui dans un moment de difficulté. Même si, à voir son détachement, on avait du mal à l’imaginer demander de l’aide pour un quelconque besoin.

— Tu sais, ma petite, je le connais depuis son enfance. Même s’il évite soigneusement de parler de lui, je sais quand son travail lui cause des soucis. Elle s’arrêta un instant en posant sa main sur l’épaule de la jeune femme. Ce qui le tracasse en ce moment n’a rien à voir avec sa profession, continua-t-elle.

Leurs regards se rencontrèrent encore. Cette fois-ci, le message passa, clair et net. Le regard de la gouvernante était profond, mais aussi limpide quant au message qu’elle voulait lui transmettre. Érica comprit qu’elle savait. Que savait-elle exactement ? Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Sa langue semblait collée à son palais. Elle demeura silencieuse tandis que son interlocutrice finissait son assiette.

Érica proposa de débarrasser vu qu’elle avait cuisiné. La gouvernante ne se fit pas prier. Alors qu’elle venait de finir d’essuyer la dernière cuillère, elle lui demanda sans crier gare :

— Et toi ?

— Mo ? Je ne comprends pas.

— Qu’est-ce qui te tracasse ?

— Je ne…

— Ne prétends pas le contraire, je ne te croirais pas. Ton maquillage n’a pas réussi à cacher complètement tes yeux enflés et tes cernes.

Ah ! comment avait-elle deviné ? C’est inquiétant si tout le monde peut lire ainsi en elle. Tout le monde parvenait à le faire facilement sauf la seule personne qu’elle voulait faire rentrer dans les recoins les plus intimes de sa personne et de sa vie. Hier, c’était Camilla, et aujourd’hui, Madame Neri.

— Je parie que tu as eu une nuit blanche… et en pleurs.

— Je ne…

Pourquoi nier une chose aussi évidente ?

— Ce n’est pas un bon moment, je l’avoue, chercha-t-elle à minimiser.

— Veux-tu en parler ?

Elle hésita. D’un côté, elle souhaitait se confier, mais de l’autre, elle n’était pas prête à le faire. Trop de questions étaient en jeu. Des questions qui méritaient d’être élucidées avant d’être partagées. Cependant, elle ne voulait pas non plus paraitre impolie face à cette dame qui la connaissait depuis peu, mais qui se préoccupait d’elle comme si elle est une membre de sa famille. Elle n’est pas encore habituée à la sollicitude des autres vu son passé d’indifférence et d’ignorance totales.

— J’ai des soucis d’argent, car j’espère ouvrir une pâtisserie. Heureusement, avec ce travail que Gio m’a proposé, je vais pouvoir finaliser les dernières choses.

La vieille dame avait arqué ses sourcils en l’écoutant attentivement. Elle se leva de sa chaise et se planta devant elle. 

— Mon enfant ! Comme pour Gio, ton problème n’est pas d’ordre professionnel. Quand tu auras vraiment envie d’en parler, n’hésite pas. D’accord ?

La gouvernante laissa planer un silence lourd de signification. Puis, elle se dirigea vers la sortie.

— Puis-je te poser une question ? 

— Oui, bien sûr !

— Pour qui penses-tu avoir décoré cette villa ? Un célibataire ou pour un couple ?

Non, elle ne pouvait pas s’être trahie de cette façon.

— Je…

— C’est une question rhétorique. C’est à toi que tu dois donner cette réponse. Moi, j’ai déjà ma petite idée, dit-elle en prenant son sac au passage. Je vais te laisser, je dois rentrer chez moi. Tu vas t’en sortir, n’est-ce pas ?

— Oui. Il ne me reste que les plantes que j’ai achetées et… quelques bibelots à placer. En deux heures, j’aurai tout fini.

Sa langue était pâteuse. Elle se sentait nue devant la gouvernante, cette dernière l’avait bien cernée.

— Je te remercie pour… Pour tout.

— C'était un réel plaisir pour moi de passer du temps avec toi, Érica.

Les deux femmes se saluèrent en s’embrassant. Pour une fois, Érica se sentait comprise par une autre personne. Madame Neri lui avait fait comprendre qu’elle savait ce qui se passait entre elle et Giuliano, mais ne l’avait pas jugée.

Après le départ de la gouvernante, elle prit son téléphone et composa le numéro de Giuliano plusieurs fois, mais ne parvint pas à lancer l’appel tellement sa main tremblait et son cœur doutait. Elle sortit dans le jardin pour se distraire. Un jardin bien entretenu. Les fleurs et les plantes respiraient la santé. Elle avait même pris l’habitude d’en couper quelques-unes qu’elle plaçait en pot dans toute la maison. Néanmoins, dans sa chambre, elle hésitait à y mettre, car elle redoutait sa réaction. En aucun cas, elle ne désirait léser son intimité.

Dans l’après-midi, on lui livra enfin les plantes d’intérieur et les vases assortis qu’elle avait commandés. Elle se mit aussitôt à la tâche. L’idée de voir le résultat final de son travail était si excitante qu’elle avait hâte de finir.

Le soleil se couchait quand elle acheva de peaufiner les derniers détails. Elle ne savait pas ce que le chef des lieux penserait des choix décoratifs qu’elle avait faits jusque-là. Il n’avait pas cherché à la rencontrer pour lui dire ce qu’il pensait de ses choix. Avait-il au moins vu ce qu’elle avait fait ou bien allait-il tout découvrir une fois les choses faites ? Il lui avait répété de se référer à sa gouvernante, ce qu’elle avait fait. Cette dernière n’avait pas été avare de compliments. L’après-midi, après leur déjeuner, elle lui avait lâché une phrase qui l’avait troublée. Durant tout le reste de la journée, elle avait ignoré son trouble en s’efforçant de se concentrer sur ce qu’elle faisait.

Pour qui penses-tu avoir décoré la villa ? Un célibataire ou pour un couple ?

Est-ce qu’inconsciemment, elle avait décoré la demeure qu’elle aurait voulu partager avec lui ? Avait-elle sans réfléchir laisser ses désirs prendre le dessus sur la réalité ? De tout son cœur, elle espérait qu’il apprécierait le résultat final de la maison. Elle était fière du travail qu’elle avait fait. Les couleurs choisies donnaient de la chaleur à chaque pièce. Pour être sure, elle décida de faire la ronde de toute la maison pour vérifier si elle ne s’était pas trompée sur quelques détails ou choix de décoration. Même si chaque pièce avait un style propre à elle, l’ensemble devait rester harmonieux, convivial et accueillant.

Pour la grande salle, elle avait opté un blanc cassé pour lui permettre de créer une ambiance luxueuse. Un aménagement du style Henri II en bois d’ébène de Macassar. Pour y apporter de la chaleur et de la luminosité, elle avait utilisé du textile de couleurs beige et orange. Le grand sofa en cuir beige était orné de coussins fleuris. Bibelots et autres œuvres sculptées s’ajoutaient au décor chic. Sur ce point, elle avait privilégié des bustes en pierre et des sculptures en bronze grandeur nature que le propriétaire aimait. Ces objets de décoration, non seulement luxueux, mais aussi culturels, révélaient sa personnalité. Ce sont des lustres de Murano qu’elle avait choisis pour l’éclairage.

C’est dans la cuisine qu’elle s’était efforcée de calmer son imagination, car elle se voyait mijoter de délicieux plats pour eux. Son estomac se révulsait, prêt à rendre son déjeuner, à l’idée qu’une autre femme l’utiliserait à sa place. C’est pour un décor féminin et raffiné qu’elle avait finalement opté. Elle avait contrasté la couleur blanc cassé de la cuisine par le marbre rose italien et un tissu rose pastel pour les assises et certains électroménagers. Pour garantir une atmosphère élégante, elle avait mis une touche d’or sur la robinetterie et les luminaires.

Le choix du style des différentes chambres de la villa, ne lui avait posé aucune difficulté. La principale est une autre affaire. À la fin, c’est un style minimaliste chic qui avait gagné. Elle s’était délectée de sélectionner de la literie en coton et en satin égyptien ; elle avait imaginé plusieurs fois leurs corps enchevêtrés dans ces draps. Dans chaque pièce qu’elle avait décorée, elle se voyait y vivre avec lui. Même dans la salle de bains en marbre, elle avait misé sur la robinetterie en or et sur le textile gris, beige et jaune pâle. Les trois couleurs contrastantes apportaient de la chaleur à la pièce.

En faisant le tour des pièces, alors que le travail touchait presque à sa fin, elle comprit la question que la gouvernante lui avait faite précédemment. 

Ces propos sous-entendaient qu’elle avait décoré la villa pour un couple et non pour un célibataire. Un nid d’amour pour eux.

Pour qui penses-tu décorer cette villa ? Un célibataire ou pour un couple ? Ses paroles révélatrices résonnaient en boucle dans sa tête.

Avant de partir, la gouvernante avait précisé que c’était une question rhétorique. Si au début, cette interrogation l’avait surprise, maintenant, elle pouvait y répondre. Giuliano ne lui avait rien dit sur ses gouts, si bien qu’elle en avait déduit que ses choix lui allaient aussi. Cependant, le doute s’était installé. Et, si le résultat final ne lui plaisait pas ? Vu sa révulsion du mariage, on pouvait s’y attendre.

Il ne restait plus que la terrasse et le jardin à aménager. Tout le matériel avait déjà été livré. Devant ses yeux se formait le cadre familial qu’elle avait imaginé donner à l’extérieur de la villa, qu’elle considérait en tous points comme le prolongement de la maison. Oh combien, elle aurait aimé se prélasser devant cette piscine avec lui !

Bien que préoccupée par le jugement du propriétaire des lieux, elle n’en demeurait pas moins très satisfaite du travail qu’elle avait fait. Exténuée, elle s’allongea dans un des fauteuils et la fatigue eut raison d’elle.

Ses cheveux étaient en bataille, elle courait pieds nus comme une folle. Son cœur battait de manière effrénée. Elle ne parvenait pas à normaliser sa respiration, car elle courait vraiment de toutes ses forces. Une seule idée résonnait dans sa tête : elle devait arriver avant qu’il ne soit trop tard. Sa jupe l’empêchait d’avancer plus vite qu’elle l’aurait voulu. Elle ralentit son allure pour la déchirer, et ainsi libérer ses jambes. Le tissu se lacéra dans un bruit strident qui fondit aussi le ciel. Un tonnerre et un long éclair traversèrent les nuages ténébreux. Son urgence était plus forte que sa peur. Au lieu de se mettre à l’abri, vu qu’une pluie torrentielle tombait maintenant, elle continua de courir dans la boue. Ses vêtements lui collaient à la peau. Dans sa course, elle marcha sur un morceau de tissu qu’elle trainait sans s’en rendre compte. Elle trébucha. Gisant à terre, elle pleurait, les yeux vers l’église où…

Les cloches sonnèrent et les lourdes portes de la grande bâtisse s’ouvrirent sur les mariés. Elle était arrivée en retard. Dans une ultime tentative d’arrêter le désastre, elle tenta de se lever, mais n’y parvint pas, car elle était exténuée. Le marié n’avait d’yeux que pour sa très belle moitié : une superbe blonde. Alors c’est vrai, elle n’est pas son prototype de femme. Une lumière la séparait du couple et de leurs convives. De leur côté luisait le soleil tandis que du sien, il pleuvait des cordes. Les invités se mirent à rire d’elle tandis qu’elle gisait dans la boue. Camilla et madame Neri la regardaient avec pitié. Dans leurs yeux, le même reproche : on te l’avait dit, tu aurais dû te battre pour lui bien avant. Oui, elle aurait pu le faire, reconnut-elle dans le tumulte qui régnait dans sa tête et son cœur.

J’aurais dû le faire plus tôt. Maintenant, il est trop tard.

Les mariés s’installèrent dans leur voiture, et celle-ci démarra sans tarder. D’un geste héroïque, elle se retrouva debout. Telle une forcenée, elle se mit à courir derrière la voiture en pleurant et en hurlant le nom de celui qu’elle avait perdu à jamais par sa propre faute. Son désespoir était si insoutenable.

Érica se réveilla en sursaut. C’était juste un rêve. Non, un vrai cauchemar. Passé la panique, elle rencontra une paire d’yeux qui la scrutaient attentivement. Pendant un bref moment, elle suspendit sa respiration de peur que ce ne fût la continuité du rêve. Non, ce regard était si captivant et intense qu’il ne pouvait pas être le fruit de son imagination. Il est bien réel.

— Que fais-tu là ?

— Je t’attendais.

— As-tu vu l’heure qu’il est ?

Il avait posé sa question en fixant l’horloge murale qui ornait le salon. Elle suivit son regard. Mince, il était déjà dix heures du soir ! Combien de temps avait-elle dormi ?

— Je dois te parler, dit-elle, gênée. 

Pas un sourire, il se tenait à une bonne distance d’elle.

— Je t’avais dit de t’adresser à la gouvernante pour tout ce dont tu as besoin.

— Oui. Mais, c'est avec toi que je voulais parler, répondit-elle en se raclant la gorge.

Déserté de son courage, le doute se faufilait en elle. L’idée de lui parler lui semblait plus aussi judicieuse. Il vaut mieux laisser tomber.

— Je t’écoute, lança-t-il depuis le minibar où il se servait un scotch.

Par où commencer quand, de l’autre côté, on ne vous tendait pas la main ? Elle déglutit plusieurs fois sans parvenir à prononcer un mot.

Il porta son verre à ses lèvres, qui lui manquaient tant et dont elle mourait d’envie de sentir la douceur sur les siennes.

— Alors ? De quoi veux-tu me parler ?

— Je… Tu avais raison ! bégaya-t-elle timidement.

Le verre qu’il portait à ses lèvres s’arrêta à mi-chemin. Il la dévisageait comme si elle venait d’une autre planète.

— De quoi parles-tu ?

— Du fait que… que l'on devrait… peut-être faire comme tu avais dit.

Il arqua les sourcils en avalant d’une traite sa rasade.

— Je pense que tu avais raison, insista-t-elle avant de perdre complètement le courage et de prendre ses jambes à son cou.

— Donc, tu penses que j’avais raison.

— Oui, murmura-t-elle.

— Bien ! Mais, s’il te plait, explique-moi exactement à quoi tu fais allusion, car je ne te suis pas.

Il ne lui facilitait pas la tâche. Impossible qu’il ne comprenne pas de quoi elle parlait. Elle n’allait quand même pas lui faire un dessin. Après avoir émis un long soupir, elle dut prendre son courage en main pour le lui dire de la façon la plus directe et concise qui soit.

— Je pense que c’est mieux que l’on consomme l’alchimie qu’il y a entre nous. Tu avais raison de dire que l'on devrait la vivre jusqu’à épuisement.

D’une traite, il avala le second verre qu’il se servit en faisant une petite grimace. 

— Je suis d’accord avec toi. Je le veux aussi, ajouta-t-elle en s’approchant de lui.

Devant son bar, il était l’image du stoïcisme. Marc Aurèle n’aurait pas fait mieux. Arrivée devant lui, elle posa sa main sur son torse et continua :

— Je suis vraiment désolée pour ma réaction de la fois dernière quand tu me l’as proposé. Tu me manques tellement, confia-t-elle en ébauchant un sourire timide, car le silence de son compagnon accroissait son mal l’aise. Pour se donner du courage et le faire réagir, elle lui passa les bras autour du cou et l’embrassa. Tu me manques ! Tu me manques, Gio ! J’ai tant envie de toi, murmura-t-elle entre deux baisers.

Impassible et intransigeant, il emprisonna ses poignets entre ses mains et les éloigna de son cou.

— Je ne suis plus intéressé. Je suis désolé ! déclara-t-il sans trahir la moindre émotion.

Elle retira ses poignets qu’il tenait encore et fit deux pas en arrière pour mettre de la distance entre eux. Son cœur venait de perdre un battement, il avait du mal à reprendre son rythme normal. En fait, il battait au ralenti, car tout à coup, elle se sentait sans énergie. Elle dut s’assoir sur le fauteuil le plus proche.

Sa tête tournait. Il avait pourtant dit éprouver pour elle une forte attirance. Au point qu’il lui avait demandé de poursuivre leur interlude jusqu’à ce qu’elle passe. Voilà qu’il lui disait, après quelques jours, que cette attirance s’était déjà éteinte. Il la rejetait. En aussi peu de temps, il était passé à autre chose alors qu’elle languissait après lui. Dans sa tête, il était un point fixe. Il lui manquait à en mourir. Quelle injustice ! Elle ne demandait pas qu’il partage ses sentiments, tout ce qu’elle aurait voulu, c’est qu’il ne l’efface pas aussi vite de sa vie. Ça faisait très mal. Les larmes menaçaient. Elle se cacha le visage dans ses paumes pour ne pas les lui faire voir.

— Érica…

Il venait de dire son nom avec un ton de pitié qui la révolta. De sa pitié, elle n’avait que faire. Ce qu’elle voulait de lui était un tout autre type de sentiment.

— Je vais bien, ne t’inquiète pas.

Elle devait lui donner une image piteuse, ainsi démunie et anéantie, mais heureusement, il ne fit aucun commentaire. Épuisée, elle était incapable de briser le silence pesant qui s’était installé et de sauver la figure pitoyable qu’elle faisait, d’avoir cru qu’un homme comme lui l’aurait attendue. Elle aurait dû sauter sur l’offre qu’il lui avait faite, il y a quelques jours. À la vitesse avec laquelle il fonctionnait, tout aurait déjà été fini à l’heure actuelle, de toute façon. Elle creusa sa tête en vain pour trouver des platitudes adaptées à ce type de situation. Deux possibilités se disputaient en elle :

Ne t’inquiète pas, on reste de bons amis ou une réplique cinglante du genre : tu ne sais pas ce que tu perds.

Sortir avec une réplique sarcastique ou acerbe, pour sauver la face, aurait été fantastique, mais le cœur n’y était plus.

— Allez ! Viens, je te raccompagne.

Ses paroles lui parvinrent de très loin, car elle était habitée d’une torpeur qui brouillait ses réactions.

Elle voulut refuser, mais se rappela qu’elle n’était pas véhiculée, et vu l’heure tardive, elle devrait prendre un taxi. Malheureusement, elle devait faire très attention à toutes ses dépenses en ce moment. En plus, refuser lui semblait être la réaction d’une gamine qui boude parce qu’on lui a défendu un bonbon. Pitoyable, n’est-ce pas ? À ce point, elle devait éviter de tomber plus bas.

Il se dirigeait gaillardement vers la grande porte coulissante alors qu’elle avait du mal à bien coordonner ses mouvements pour se lever du fauteuil.

Pour la première fois, elle pensa à son géniteur avec empathie. C’était probablement la même douleur qu’il avait ressentie quand sa femme l’avait abandonné avec une enfant en bas âge. Elle se rendit compte que le rejet est bien l’une des douleurs les plus atroces que l'on puisse vivre. L’abandon de la personne aimée surtout remet en cause notre identité et notre valeur. Cela allait plus loin, il touchait le sens même de notre existence. La vie semblait insipide. Certains diront surement que penser ainsi était un signe de faiblesse. Que leur répondre ? Seuls ceux qui sont passés par là pourront comprendre. Pour sa part, elle savait que les portes de l’enfer venaient de s’ouvrir pour l’accueillir. Ses démons l’attendaient chez elle.

 

***

Giuliano demeura devant son immeuble jusqu’à ce que son studio s’illumine. Il démarra en trombe avant de changer d’idée et de suivre la voix traitresse de son cœur et du membre entre ses jambes. Mais, trêve d’hypocrisie, il se rendait compte que ce qu’il éprouvait pour elle allait bien au-delà d’une attirance physique. Durant toute la semaine, il avait ruminé sur le sujet pour parvenir à cette conclusion. Elle lui manquait aussi. Énormément. Si elle avait fait allusion à leur attirance mutuelle, lui proposant une aventure sans lendemain, pour lui, les choses n’étaient plus à ce niveau-là. Il voulait bien plus que ça. Il ne savait pas vraiment le décrire avec des paroles. Cependant, il savait que cela ressemblait à ce que son meilleur ami vivait en ce moment avec sa fiancée.

Ils parlaient de mariage et de famille. Pour la première fois de sa vie, il enviait son ami et désirait la même chose. Il se surprenait à regarder dans son cellulaire les photos qu’il lui avait volées alors qu’elle dormait durant les trois jours qu’ils avaient passés ensemble. Il lui avait aussi volé quelques clichés quand ils étaient à la trattoria. La regarder manger de bon cœur, ce jour-là, lui avait donné une sensation de sérénité sans pareille. Il s’était senti à sa place et en paix avec lui-même et le reste du monde. L’envie d’éterniser ce moment avait été si forte qu’il avait fait une chose qu’il jugeait dérisoire et qu’il n’avait jamais fait auparavant.

Il n’était peut-être pas amoureux, mais ce qu’il éprouvait pour cette femme est unique. Voilà pourquoi son cœur, malmené durant ces derniers jours, saignait en ce moment. Il est conscient de la souffrance qu’il lui causait. Elle avait été au bord des larmes. Son regard avait trahi toute la douleur qu’elle avait cherché à tout prix à lui cacher. Elle est la dernière personne qu’il souhaiterait faire souffrir. Hélas… Il n’avait pas le choix.

Quand elle avait posé ses mains si douces et si féminines sur ses épaules en l’embrassant, il avait failli perdre le contrôle. Il se demandait encore d’où lui était venue la force de s’éloigner, alors que tout son être ne demandait qu’à l’enlacer. Avide de sa chaleur, il aurait voulu la serrer si fort, pour ne plus la laisser partir. Étreindre son corps de femme, doux et tiède, était un vrai délice pour lui. Le paradis sur terre.

En effet, les jours où elle avait dormi dans ses bras lui avaient fait comprendre ce que les écritures sacrées appellent le sommeil du juste. Ces jours-là semblaient si loin maintenant. Il donna un grand coup de poing contre le volant. La colère et la frustration le rongeaient tandis qu’il ressassait en boucle sa dernière question dans la voiture durant le trajet.

— Pourquoi ? avait-elle demandé.

Ne sachant comment lui répondre sans se mettre à nu, il avait réagi avec hostilité.

— Je n’ai pas de comptes à te rendre.

Giuliano était conscient de sa brutalité, et il reconnaissait aussi d’être injuste envers elle. Elle ne l’avait même pas salué avant de descendre de sa voiture. Érica méritait une explication, et surtout, d’être traitée différemment. Sa détermination l’avait empêché de faire marche arrière. Après l’avoir déposée, il effectua le trajet de retour en silence. Pour faire taire la voix qui l’importunait par ses questions dérangeantes, il alluma la radio et mit le volume à fond.

C’est bien dur tout ça. Oui, il s’était fait violence pour la repousser une bonne fois pour toutes. Sans ombrages, c’était la chose la plus difficile qu’il ait jamais faite. Le sacrifice en valait la peine. Il ne pouvait pas briser une amitié trentenaire pour une aventure, aussi alléchante soit-elle. Hors de question, qu’il jette l’opprobre sur Riccardo et les siens. Une famille pour qui il avait beaucoup de respect et leur devait toute sa loyauté. Ils avaient sa reconnaissance à jamais. Quand bien même, ils avaient dû se battre pour faire leurs preuves, les Ravasio les avaient bel et bien sortis du trou. Ils leur avaient donné une deuxième chance contrairement à ce que le reste de son entourage avait fait. Même sa famille paternelle leur avait tourné le dos quand son père s’était retrouvé handicapé et ruiné. Mais Teo ne l’avait pas abandonné. Il l’avait soutenu durant tout le temps qu’avait duré son hospitalisation, puis tout le long de sa convalescence. Généreux et loyal, il lui avait offert les meilleurs traitements, ne faisant aucune attention aux dépenses. Après sa guérison, alors qu’il avait du mal à trouver une occupation puisqu’il se trouvait désormais en fauteuil roulant, son ami lui avait proposé un emploi fait sur mesure pour lui. Un travail adapté à ses besoins et à ses limites, mais qui lui donnait de la dignité. C’est ainsi qu’il avait pu remonter la pente. Les deux hommes étaient restés proches jusqu’à la mort de son père, il y a quelques années. Jusqu’à son dernier souffle, il remercia son ami en reconnaissant que, sans son aide, il ne s’en serait pas sorti aussi bien. Il devait beaucoup à Teo Ravasio et nourrissait un amour sincère pour son épouse, qui souvent avait été une présence maternelle pour lui. Que dire de leur fils ? Riccardo est son meilleur ami, mais aussi son confident. C’est le frère qu’il n’avait pas eu. Étant des fils uniques tous les deux, très tôt dans leur enfance, ils s’étaient fait la promesse d’être des frères l’un pour l’autre. Une promesse faite depuis la maternelle, mais toujours d’actualité.

Voilà pourquoi depuis qu’il avait succombé aux charmes d’Érica, il se sentait coupable de trahison. Soutenir son regard lui devenait de plus en plus pénible. Ce dernier avait même remarqué qu’il était fuyant. Quand son ami l’avait une fois de plus affronté, il avait inventé une excuse bidon pour justifier son comportement tout en jurant de se reprendre. Sans conteste, le moment de tourner la page et oublier la jeune femme était arrivé. Trêve d’hésitation, il devait le faire une bonne fois pour toutes. Malheureusement, sa volonté s’avérait toujours vacillante et versatile comme pour toutes choses qui concernaient cette femme. Il avait failli revenir sur sa décision quand elle s’était présentée belle et attirante à son bureau avec Camilla, la fiancée de Riccardo. Alors qu’il s’était efforcé de ne pas la rencontrer, la revoir ce jour-là avait manqué d’envoyer sa détermination aux orties.

Heureusement, la providence avait décidé, pour une fois, d’être de son côté pour l’empêcher de faire une bêtise. Teo, le père de Riccardo, l’avait convié à diner chez eux le lendemain. Marta, son épouse, avait fait des lasagnes. Pourtant, c’est le plat du dimanche en famille. C’est pourquoi son cœur avait failli s’arrêter quand il avait reçu son appel. S’il l’invitait à manger des lasagnes en pleine semaine, et de surcroit au diner, c’est qu’il y avait un problème. Mille questions se bousculaient dans sa tête. De quoi voulait-il lui parler ? Était-il au courant de ce qui se passait entre lui et Érica ? Il imaginait déjà l’étendue du scandale sur les journaux. Le pire serait la trahison et la déception de ceux qu’il considérait comme sa famille. C’est en imaginant la catastrophe qu’il s’était rendit à la résidence des Ravasio.

 

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XIV

 

 

Le repas se passa comme d’habitude même si Giuliano restait sur le qui-vive, prêt à recevoir le courroux qu’il méritait. Cependant, le couple continua de se comporter comme toujours. Teo ne cessa de parler d’affaires et de bourses tandis que Marta le remplit d’attention. Au fur et à mesure que la soirée avançait, les questions se multipliaient dans sa tête. Pourquoi, Riccardo n’avait-il pas été convié à la soirée ? Pourquoi restaient-ils aimables s’ils avaient découvert son pot aux roses ? Il dut museler sa confusion pour rester imperturbable. Leur affection à son égard lui rappelait combien il avait été déloyal en séduisant Érica. À vrai dire, il se sentait coupable de la plus haute trahison. Pour toute la considération qu’ils lui témoignaient, ils ne méritaient pas le scandale que créerait son aventure avec Erica. Que pouvait-il dire pour sa défense ? Rien ! Sa conduite demeurait inadmissible.

La soirée se déroula dans une ambiance sereine et conviviale alors qu’il angoissait intérieurement. Après le diner, les deux hommes laissèrent Marta pour prendre un dernier verre dans le jardin.

— Tu es comme un fils pour moi, Gio, avait-il débuté. J’ai beaucoup d’estime et de confiance en toi. 

— Je sais.

— Je suis fier du travail que Riccardo et toi faites pour l’entreprise familiale.

— Merci, répondit-il, ému.

— En l’homme brillant que tu es devenu, je vois ton père, mon ami, mon frère. Paix à son âme !

— On fait de notre mieux.

Être comparé à son père est pour lui le compliment ultime. En lui se querellaient la fierté et la perplexité. Le vieil homme n’est pas enclin aux compliments. Il était d’une nature réservée, lui aussi.

— Justement, je voulais te dire que je compte sur toi. Vu ce que nous avons traversé ces derniers temps avec les révoltes des ouvriers, non seulement à Rome, mais dans les autres villes, nous devons rester prudents.

Giuliano nota que son interlocuteur était fort préoccupé. À l’inverse de ses craintes, son inquiétude était pour son entreprise. Ce n’était pas pour sa conduite déréglée avec l’ex-épouse de son meilleur ami qu’il avait appelé. Il soupira de soulagement.

— Je sais que vous avez bien géré la situation, toi et Riccardo, mais c’est quand les choses vont à merveille que nos ennemis peuvent en profiter pour nous jouer un tour.

Le vieil homme, bien qu’étant à la retraite, s’intéressait de près à tout ce qui a trait à l’entreprise familiale. Sans la ténacité de son épouse, il serait déjà revenu au travail. Comprenant son inquiétude, il s’empressa de le rassurer.

— Tu n’as pas à t’inquiéter sur ce point. Je te promets que Ricky et moi ne permettrons pas que l’entreprise soit déstabilisée par quoi que ce soit.

— Riccardo est trop amoureux en ce moment pour être vigilant. Il n’a que sa fiancée dans la tête, se plaignit Teo.

— Cela ne l’empêchera pas de faire son travail comme il se doit. Il est très diligent, tu le sais.

— Écoute-moi, mon garçon ! Je suis passé par là, moi aussi, dit-il en lui faisant un clin d’œil complice. Quand on perd la tête pour une femme, comme c’est le cas de Ricky, aucune diligence ne peut tenir. Tu ne peux pas le comprendre parce que tu n’y es pas encore passé.

— D’accord !

Si les inquiétudes du patriarche pouvaient être fondées, sur ce dernier point cependant, il se trompait. Il n’était pas complètement amoureux d’Érica, mais il avait bel et bien perdu la tête pour elle. De ce fait, il comprenait exactement combien cela affectait la vie d’un homme. N’est-ce pas son quotidien depuis des semaines ?

— Ce n’est pas le moment de baisser la garde et de dormir sur nos lauriers. Voilà pourquoi je compte sur toi, ajouta-t-il avec une voix de conspirateur.

— Je ne l’oublierai pas. Compte sur moi.

Ils continuèrent leur conversation en parlant toujours d’affaires. Le vieil homme conclut en lui affirmant :

— J’ai appris pour les réformes que tu as entreprises dans nos filières à l’étranger. Je trouve que ce sont des aménagements très opportuns et bien ciblés. Tu fais du bon boulot, fils.

— Merci. Ça me va droit au cœur.

— Ton père serait fier de toi, finit-il en lui donnant une tape sur l’épaule.

Sa respiration n’était revenue à la normale qu’une fois installer dans sa voiture. Cet entretien lui avait rappelé qui il est et quelles sont ses valeurs. Il pria le Ciel que son secret ne soit jamais révélé. Si d’un côté, il avait été soulagé, de l’autre, il était sorti de cette résidence plus déterminée que jamais à se tenir loin de la jeune femme. Le sort lui avait épargné le scandale, il comptait se montrer digne d’une telle grâce. Il aurait fait tout son possible pour sortir la belle rousse de ses pensées, telle avait été sa promesse.

Hélas, une fois chez lui, la nature avait voulu le mettre à l’épreuve pour voir la sincérité de son vœu. La trouver endormie dans son salon avait quasi eu raison de lui. Heureusement, les paroles du vieil homme et la tendresse de sa femme à son égard l’avaient sauvé.

Il restait déterminé, alors qu’il avait l’impression de s’arracher un membre en la repoussant. En pensant à la douleur qu’il avait vue dans ses beaux yeux verts, il ne cessait de se dire : comme à la guerre, le sacrifice et les retombées sont inévitables.

Maintenant qu’il s’était assuré qu’elle le détestait pour le reste de ses jours, il pouvait prétendre à une certaine normalité. Pour commencer, il devait absolument qu’il sorte pour rencontrer de la compagnie féminine. Jouir d’une présence féminine dans son lit l’aiderait à ne pas trop penser à elle. Une petite voix lui soufflait que ce n’était pas si simple que ça. Mais, il l’ignora, car il ne voyait pas d’autre solution. Sa santé mentale dépendait de sa sortie de cette impasse. Sa consolation est que le temps finit par guérir toutes les blessures.

 

***

 

Dès qu’elle descendit de la voiture de l’homme qui l'avait repoussé, elle laissa ses larmes couler. Son rejet représentait une humiliation cuisante pour son égo. Elle s’était efforcée de retenir ses larmes pour ne pas lui donner une image déplorable. En effet, elle s’était fait violence et avait puisé dans les réserves de force les plus cachées de son corps pour lutter contre son infinie tristesse. Quel soulagement que de les laisser couler sur ses joues ! Les mêmes qu’il avait couvertes de doux baisers aériens. Elle soupira de dépit, ne croyant pas encore à ce qui venait de se passer. Tout évoluait au ralenti, dans un cauchemar qui tardait à s’arrêter.

Vu l’heure tardive, elle ralentit ses pas pour ne pas déranger les voisins. Quand elle arriva devant sa porte, elle eut un mauvais pressentiment. Quelque chose n’allait pas. La porte n’était pas fermée comme d’habitude. La serrure était défoncée. Tremblante, elle la poussa et l’état de son petit studio confirma son pressentiment. Elle s’avança à petits pas dans la pièce dévastée. Son corps se mouvait à la vitesse opposée des battements de son cœur. Toute la pièce était sens dessus dessous. Elle n’avait pas grand-chose, mais tout ce qu’elle possédait était dans un état pitoyable. La jeune femme ignorait que faire, que penser ou encore comment réagir. Son cerveau semblait hors fonctionnement. D’instinct, elle se dirigea vers le petit escalier qui menait dans le magasin en bas. Là, son cœur faillit s’arrêter, ses jambes cédèrent…

La voiture de la police appelée l'avait déposé devant une petite auberge de la ville. Il était presque l’aube. L’un des policiers très gentils lui avait fait une réservation depuis le commissariat. Quand elle parvint dans la chambre qu’on lui avait assignée, elle ne prêta aucune attention au décor, elle se jeta sur le lit et éclata en sanglots. Pour éviter d’attirer l’attention par ses pleurs, elle enfouit sa tête sous le coussin. Ses larmes paraissaient intarissables. Elle ignorait pendant combien de temps, elle avait pleuré, mais progressivement, l’incrédulité laissait place à l’évidence. Le découragement qui s'ensuivait rendait les larmes inefficaces. Elle sortit sa tête du coussin et s’allongea sur le dos en fixant le plafond. Dans le silence de la chambre, elle ressassait le déroulement des évènements de la veille.

Tout avait commencé par cette stupide idée de lui proposer une aventure. Il avait refusé comme si elle était atteinte de la lèpre. Dans son attitude et ses paroles, elle n’avait lu qu’une chose : l’indifférence. Il n’éprouvait pas pour elle le moindre sentiment. Certes, il l’avait désiré pendant quelques jours, mais cela n’allait pas au-delà d’une brève aventure. De toute façon, c’était bien clair qu’elle n’était pas son genre de femme. Le fait qu’il l’ait désiré relevait déjà du miracle. D'abord, elle se traitait de tous les noms pour s'être dévoilée et pour avoir provoqué ce rejet humiliant. Mais, ensuite, elle reconnaissait que c’est grâce à cette initiative – hasardeuse – qu’elle n’était pas chez elle lors du saccage de son appartement. Sinon, sa vie aurait été en danger.

Au commissariat, on lui avait posé un tas de questions pour sa déposition.

— Avez-vous une idée de qui peut vous vouloir du mal ? avait demandé l’officier de police.

Elle ne comprenait pas sa question, car pour elle, c’est le travail des voleurs qui avaient cru trouver un gros butin.

Malheureusement, l’officier lui expliqua qu’il soupçonnait quelque chose de bien plus terrible. Il pensait que l’auteur ou les auteurs de l’acte n’avaient pas l’intention de voler, mais juste de saccager l’appartement et surtout la pâtisserie. À leur avis, il avait aussi l’intention de lui faire du mal. Depuis ce moment-là, elle se creusait en vain les méninges dans l’objectif de trouver une personne susceptible de lui vouloir du mal à ce point. Aucun nom ou visage ne lui venait en tête. Elle fréquentait peu de monde en ce moment. Les quelques personnes, qu’elle côtoyait encore, elle pouvait jurer ne rien craindre de leur part. Jamais, ils ne lui causeraient un tel tort. Ensuite, elle avait un autre cercle d’ex-amis, ceux qui l’avaient abandonnée quand elle avait perdu le prestige du statut de son père. Ces gens ignoraient son domicile. En plus, elle est convaincue qu’ils ne s’abaisseraient pas à un aussi bas niveau pour lui faire du mal.

Une personne lui venait à l’esprit, mais elle refusait une telle hypothèse. Impossible. Elle se refusait à penser qu’il ait osé faire une méchanceté pareille. Son père avait un caractère rancunier et vindicatif, mais quand même pas à ce point. Surtout pas avec sa propre fille, non ? 

— Tu vas me le payer, Érica. Tu le regretteras, lui avait-il lancé cette nuit-là.

Éprouvait-il autant de haine pour elle au point de détruire son avenir juste par soif de vengeance ? Non, elle était en train de délirer. C’est normal, vu son épuisement et les évènements de la veille. Ce jour, elle ne l’oublierait jamais. En une nuit, elle avait tout perdu. Du moins tout ce qui comptait pour elle.

Tu as encore la vie, ma fille lui souffla une petite voix.

— Mais quelle vie ? s'entendit-elle répondre dans le silence de sa chambre d’auberge.

Pouvait-on vraiment parler de vie quand cette dernière semblait dépourvue de tout sens et vous narguait sans cesse ?

D’abord, elle se déchaussa pour se mettre sous les draps. Ensuite, elle ferma les yeux dans l’espoir de se perdre dans les bras de Morphée. Au lieu du repos, ce fut le visage de l’homme qui l’avait humilié qui lui apparut. La blessure était encore neuve et ça faisait vraiment mal. Elle ouvrit aussitôt les yeux pour échapper à la douleur atroce. Cependant, une autre image lui apparut, aussi douloureuse que la première : son petit appartement complètement saccagé et la pâtisserie ayant subi le même sort. La scène chaotique qu’elle avait trouvée chez elle était juste le reflet du chaos de sa vie entière. C’est la possibilité d’un ancrage dans la réalité dont on l'avait privé. Elle avait tout misé sur l’ouverture de cette pâtisserie après s’être rebellée du joug de son père et d’un mariage de convenance. Ce projet était son rempart contre la solitude et le désarroi. L’impossibilité d’un futur avec Giuliano l’avait presque plongé dans un état dépressif. En outre, elle avait espéré panser ses blessures en se jetant corps et âme sur le succès de cette activité. La paye de Giuliano avait rendu la réalisation de son rêve très imminente. En voyant tout le matériel détruit et rendu hors de fonctionnement, elle s’était sentie comme dans un cauchemar où la chose désirée s’éloigne à chaque pas que l'on fait vers elle. Ses yeux fatigués ne parvenaient plus à verser aucune larme. Elle se sentait si impuissante. Si seule aussi. Tout ce qu’elle voulait, c’est dormir. Ne plus jamais se réveiller, si possible. Elle sombrait dans la dépression.

 

***

 

C’était la deuxième fois qu’il appelait chez lui. Comme le précédent appel, la gouvernante l’informa qu’Érica n’était pas encore arrivée. Au début, il avait justifié son retard en supposant un embouteillage ou un problème avec les transports en commun. Maintenant, il commençait à s’inquiéter sérieusement. En cas de retard, elle aurait sans doute averti la gouvernante. Le fait qu’elle ne l’ait pas fait l'incitait à envisager un problème plus sérieux. Voulait-elle le punir pour l’avoir repoussée hier soir ? Ce serait une vraie déception pour lui ; il la considérait comme différente d'autres femmes qu’il avait connues. Apparemment, il avait tapé à côté. Les femmes sont toutes pareilles, les unes plus manipulatrices que les autres. Érica ne voulait pas comprendre que sa décision était la meilleure pour le bien de tout le monde. Au lieu de jouer à la gamine vexée, elle devait comprendre que sa détermination lui coutait beaucoup. Il avait perdu la paix intérieure et déambulait d’heure en heure tel un zombi. Alors qu’il avait toujours eu une santé de fer, il se retrouvait à prendre plusieurs cachets de jour comme de nuit pour de constantes migraines. Il avait déjà assez de tracas pour qu’elle en rajoute. Il rumina toute la matinée, se noyant dans une montagne de questions et de suppositions. 

— Qu’est-ce qui se passe ? lui demanda la gouvernante au cinquième appel.

— Comme toi, je n’en sais rien. Je l’appelle, mais son téléphone est injoignable.

La vieille dame se racla la gorge et lui reposa la question de façon plus claire pour éviter la moindre incompréhension.

— Qu’est-ce qui se passe entre vous deux ?

— Je ne…

— Ne cherche pas à nier qu’il y a bel et bien un problème entre vous. Nous savons tous les deux que c’est très loin de la vérité.

Il se gratta la nuque, ne sachant que répondre. Malheureusement, il ne pouvait pas nier l’évidence.

— Je ne peux pas en parler au téléphone… Si elle arrive, je t’en prie, informe-moi.

— D’accord.

Il continua de l’appeler et de lui laisser des messages sur son répondeur.

Vers midi, il reçut les accusés de réception des messages qu’il lui avait envoyés. Aussitôt, il la rappela, mais elle refoula l’appel, ce qui le mit hors de lui. Elle le faisait donc juste pour le punir pour ce qui s’était passé hier. Giuliano détestait être manipulé. Les accusés de réception étaient la preuve qu’elle était bien vivante. Rassuré, il aurait dû se concentrer sur son travail. En revanche, il était en colère de ne pas être en mesure de se contrôler et d’être indifférent. Son manque de volonté face à sa manigance l’outrait au plus haut point. À cause de son silence radio, il avait pensé au pire scénario. Maintenant qu’il avait réussi à la joindre, elle avait le toupet de lui raccrocher au nez. Il ne se laisserait pas mener par le bout du nez ou se faire chanter par elle. Furieux, il décida de ne plus la joindre pour lui envoyer un message clair : il n’est pas une marionnette.

En début d’après-midi, madame Neri l’appela pour l’informer que la jeune femme avait appelé pour signifier son absence. Sur le moment, elle n’était pas en mesure de dire quand elle reprendrait le travail, mais elle l’en aviserait dès que possible.

Le peu de self-control qu’il avait acquis en tentant de l’ignorer fondit immédiatement comme neige au soleil. Son comportement n’était qu’un caprice. Cette fois, elle décrocha quand il rappela.

— Je viens de parler avec madame Neri, commença-t-il sans préambules. Je ne suis pas prêt à cautionner tes caprices. Ce qui s’est passé entre toi et moi, n’a rien à voir avec le travail que tu dois faire.

— Je ne fais pas de caprices, se lamenta-t-elle.

— Alors, comporte-toi en adulte. Tu as intérêt à finir le travail qu’il reste dans les plus brefs délais…

— Sinon quoi ? le défia-t-elle.

Un silence, brisé uniquement par le son de la respiration de la jeune femme, s’installa. Il dut se faire violence pour parler, brisant ainsi cette musique mélodieuse qui caressait tout son être.

— Sinon, tu peux oublier ta paye, répondit-il d’une voix calme.

Au fond, il savait que ses paroles étaient injustes et qu’il ne les pensait pas réellement, car elle avait presque fini le travail. Il ne manquait que quelques détails. Vu le beau travail qu’elle avait fait, elle méritait le moindre centime. Mais, cela avait été plus fort que lui. Sa menace était juste pour la sortir de ses gonds. Il avait voulu ébranler la voix défiante qu’elle avait utilisée avec lui. Sans oublier qu’il devait se prouver, sa capacité de se libérer de l’emprise qu’elle avait sur lui. C’était une façon pour lui de reprendre le contrôle et de le faire noter à la jeune femme.

Seul le silence fit écho à sa menace. Même le son de sa respiration ne lui parvenait plus. Avait-elle raccroché ?

— Érica… ?

— J’y renonce, fut sa réponse.

— Quoi ?

— Tu peux garder ton argent. Je n’en veux plus.

Le son de la ligne coupée résonna à ses oreilles. Elle venait de raccrocher. Un sourire détendit ses lèvres. 

— Tu bluffes ma chère !

Elle ne pouvait pas renoncer à cet argent. Ils le savaient tous les deux. Elle en avait terriblement besoin.

Il déposa son cellulaire sur son bureau en verre en attendant le moment où elle l’appellerait pour s’excuser et le supplier de lui donner cet argent. Elle reviendrait vers lui, il lui laissait le temps de jouer les dures. En pensant au rictus de ses lèvres pulpeuses quand elle boudait, une exclamation lui échappa dans le silence de son bureau.

— Bon Dieu ! Que tu es belle, Érica !

Tout en elle l’émouvait. Cette obsession qu’il avait pour elle, c’est ce qui le dérangeait le plus. Il secoua la tête en s’immergeant dans les colonnes de chiffres qui remplissaient l’écran de son ordinateur ultramoderne.

***

 

C’est en fin de matinée qu’elle s’était réveillée. Son téléphone était déchargé. Heureusement, on lui avait prêté un chargeur universel à la réception de l’auberge. De retour dans sa chambre, avec une forte migraine, elle avait dû affronter la dure réalité. Le réveil était si amer qu’elle avait sciemment refermé les yeux en espérant sombrer de nouveau dans l’oubli du sommeil. Ses efforts avaient été vains. Se rappelant qu’elle devait avertir la gouvernante qui l’attendait, ainsi que décommander sa sortie de l’après-midi avec Camilla, elle avait sauté du lit malgré elle.

Quand son téléphone atteignit dix pour cent de charge, elle se résolut à l’allumer. Une avalanche de notifications résonna. Elle avait reçu plusieurs appels en absence de Giuliano et de sa gouvernante. Elle appela cette dernière et la tranquillisa sans pour autant lui parler du saccage dont elle avait été victime la veille. La dame souffrait d’hypertension, elle préférait ne pas la paniquer. Elle lui expliquerait de vive voix.

— Je dois m’absenter pendant quelques jours.

— Tu es sure que tout va bien, ma petite ?

— Oui, je vais bien. Ne vous inquiétez pas, s’était-elle empressée de la rassurer. J’ai juste un imprévu… C’est une urgence à laquelle je dois faire face. Je vous expliquerai tout.

— Érica, je…

— Je vous en prie, je dois raccrocher. 

— D’accord. Si tu as besoin de quoi que ce soit, sache que je suis là.

Après un bref silence, elle renifla avant de dire.

— Merci madame Neri. Merci infiniment !

Elle coupa aussitôt avant d’éclater en sanglots. Sa nouvelle amie n’allait pas se rassurer en assistant à son désespoir.

Quelques minutes après s’être calmée, elle appela le commissariat pour s’enquérir de l’évolution de la situation. Ensuite, elle voulait aussi l'autorisation d’accéder à son appartement pour récupérer quelques vêtements. Elle avait grand besoin de se changer et de prendre un paracétamol pour la terrifiante migraine qui lui vrillait la tête. Comme toujours, une longue attente avant de passer au bureau désiré s’annonçait. Elle avait pianoté un tas de numéros en suivant la voix du robot, puis avait suivi l’attente d’un opérateur disponible. Le robot répétait de ne pas raccrocher pour éviter de perdre la priorité. Alors qu’elle était cramponnée au téléphone, elle reçut la notification d’un autre appel entrant. Elle le rejeta pour ne pas perdre la précédence de celui en cours. Au terme de ce dernier, elle le rappellerait. Cependant, son insistance l’obligea à mettre son premier appel en attente et à décrocher.

Fidèle à sa sévérité et à son attitude froide, il ne daigna même pas la saluer. Comme s’ils n’avaient jamais partagé d’intimité. Sans détour, il l’avait menacée de finir le travail qui restait au plus tôt si elle ne voulait pas perdre sa rémunération. Ce qui l’écœurait le plus, c’est qu’il ne lui avait même pas demandé les raisons de son absence avant de lancer sa menace. Pourquoi cette froideur ? Bien que de nature très réservée et peu abordable, elle savait qu’il est tout sauf insensible. Il était capable d’une grande sollicitude. Par exemple, lors du gala de leur entreprise, il avait été si protecteur et avenant avec Camilla. Elle s’en souvenait, comme si c’était hier, car le voir ainsi avec une femme avait pour la première fois suscité sa jalousie.

Au lieu de faire montre de compréhension, il l’avait traitée de capricieuse, puis l’avait menacée de ne pas la payer si elle n’obéissait pas. Au comble de la frustration, elle lui avait lancé qu’elle renonçait à cet argent. C’est la colère qui avait parlé, mais il pouvait garder son argent, car avec la pâtisserie complètement saccagée, elle ne pourrait plus rien faire. La somme qui, au début, avait paru astronomique pour les travaux de finition et pour l’aspect administratif semblait dérisoire pour tout recommencer de zéro. Bref, son arrogance l’avait conduit à renoncer à la paye dans l’espoir d’ébranler son sang-froid. Comment briser son indifférence qui la faisait tant souffrir ? Hélas, ébranler ce colosse d’acier, relevait de l’impossible, comme arrêter la force d’un torrent déchainé. Elle avait mieux à faire que de ruminer.

Maintenant, elle se retrouvait avec une pâtisserie hors usage. L’ouverture n’était plus qu’un rêve lointain. À bien y penser, la somme à laquelle elle avait renoncé l’aurait aidée à vivre au moins jusqu’à ce qu’elle trouve un travail. Elle n’avait personne à qui demander de l’aide. Elle était seule au monde. Appeler son père est hors de question. Elle ne savait pas comment elle allait s’en sortir, mais elle trouverait bien un moyen. L’optimisme est le meilleur remède en pareille situation.

— Inutile d’y penser maintenant que tu ne peux rien y faire, s’intima-t-elle. Pense plutôt à te doucher et à te changer. Ça, c’est primordial pour reprendre des forces.

Au terme de sa conversation avec Giuliano, elle reprit son appel au commissariat. Après quelques autres minutes d’attente, on lui passa l’officier qui s’occupait de son enquête. 

— Buongiorno, lieutenant Rossi.

— Buongiorno. C’est Érica, la fille de l’appart…

— Oui, Érica. Je m’en souviens. Dites-moi, que puis-je faire pour vous ?

— Je veux savoir si je peux entrer dans mon appartement. Je souhaiterais prendre quelques affaires.

— Je suis désolée, Érica. L’enquête vient de commencer, donc vous ne pouvez pas y aller. En plus, tout est dans un tel état qu’il est préférable de vous vos procurez des affaires neuves.

Craignant la réponse, elle hésita avant de demande :

— Oh ! Tout est vraiment abimé ?

— Je crains que oui. Il marqua une pause avant de continuer. Allez faire du shopping. Ce ne sont pas les moyens qui vous manquent, la princesse à papa. Le petit numéro est terminé.

— Pardon… ?

Elle doutait de comprendre. Les allusions de l’homme lui donnaient froid dans le dos.

— Allez dépenser l’argent de papa. Ne jouez pas les saintes-nitouches avec moi. Si vous osez encore nous importuner avec une comédie de ce genre, vous serez dénoncée, peu m’importe votre patronyme.

— Je vous…

Inutile de continuer, il venait de raccrocher. Ayant découvert l’identité de son père, ils avaient classé l’affaire comme une comédie capricieuse d’une héritière écervelée. Comme tout le monde, ils la jugeaient aux apparences. Pour eux, le fait qu’elle vive dans un appartement de moins de vingt mètres carrés est un petit jeu pervers auquel elle participait pour se moquer de ceux qui se trouvaient vraiment dans le besoin. Si seulement, ils savaient. Son géniteur est bien un homme puissant et fortuné, mais elle ne possédait rien de toute sa richesse. En colère, il lui avait dit qu’il n’était plus son père. Quand l’as-tu été ? avait-elle voulu rétorquer ? Être géniteur ne fait pas forcément d’une personne un père ou une mère. Encore moins être un bon parent. Son cas en était la preuve tangible. Bien que ses deux parents fussent encore en vie, elle se sentait pourtant plus seule que jamais. Comme toujours, les gens la jugeaient sans connaitre les faits. Lui aussi l’avait fait. Les préjugés constituaient son destin. Si elle ne voulait pas se retrouver sur les premières pages des journaux à scandale, elle avait intérêt à faire profil bas. Inutile de compter sur la police pour la protéger. Elle imaginait les gros titres de la blague qu’une riche héritière écervelée avait faite à la police.

Tout allait à une vitesse de lumière. Sa vie lui échappait et elle avait du mal à suivre ce rythme effréné. Pire encore, elle ne savait pas comment mettre le frein. Elle avait très peu d’argent, qu’elle préférait ne pas toucher pour pouvoir payer quelques jours de sa chambre, en espérant trouver une autre solution au plus vite. Son rendez-vous avec Camilla annulé, elle décida de laver la robe qu’elle portait avant de prendre sa douche. De toute façon, elle n’allait pas sortir de sa chambre. Ainsi, la robe aurait tout le temps de sécher.

Sa douche prise, elle se mit sous les draps pour dormir, car sa migraine s’aggravait de plus en plus.

 

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