Son amour impossible: une new romance italienne (French Edition)
Chapitre XV
Giuliano essayait de toutes ses forces de se concentrer sur sa tâche. Mais peine perdue. Son attention repartait vers la même personne. En fait, il avait l’impression d’être dans un bras de fer. Plus il cherchait à faire dévier son attention, plus la tentation se renforçait. Ne pas penser à elle, devenait impossible. C’est pourquoi il envisageait l’acceptation de la défaite. Le déjeuner, qu’il partageait avec Riccardo, s’avérait un supplice, car, son ami avait remarqué son trouble. Pour le distraire, il évoqua sa fiancée et leur futur mariage. Heureusement, les conversations sur Camilla lui faisaient perdre la lucidité. Dès qu’il parlait d’elle, on ne pouvait plus l’arrêter.
— Tout est déjà prêt pour que le monde sache qu’in s’appartient.
— Je suis ravi pour vous deux.
— Je bénis le ciel de nous avoir accordé une seconde chance sinon…
La sonnerie de son appel l’interrompit. C’est probablement sa bienaimée, pensa Giuliano alors qu’il s’éloignait pour prendre l’appel. Il se surprit à envier son ami. Les nombreuses questions qu’il avait tues s’imposaient à sa réflexion. Pourquoi devait-il renoncer à la chose la plus belle qui lui soit jamais arrivée ? Pourquoi avait-il peur de prendre le risque pour elle, pour eux ? Quelque chose de spécial est en train de lui échapper. Il en est certain. Ne méritait-il pas d’être heureux lui aussi ? Pour la première fois, une voix claire et forte tonna dans sa tête et lui répondit par l’affirmative.
Tu mérites d’être heureux. Tout ne dépend que de toi.
Son bonheur est sans conteste dans ses bras. Les choses n’étaient pas si simples lorsque la décision d’un seul homme peut entrainer des répercussions sur plusieurs autres vies et en changer complètement le cours. Sa décision ne manquerait pas de faire souffrir ses proches. La vraie question est de savoir s’il est prêt à payer le prix pour vivre avec la femme que son cœur quémandait ardemment.
Quand son ami revint vers leur table, il se demanda si ce dernier ne lui pardonnerait pas. Riccardo, en homme amoureux, pourrait le comprendre. De plus, leur mariage n’était que de convenance. Jamais, les sentiments n’avaient fait partie de l’équation. Et, ses parents ? Là, il était certain qu’ils ne supporteraient pas que le scandale s’abatte sur eux et qu’il souille leur nom. Sur cette conclusion, son bonheur avec Érica lui sembla un mirage.
— C’était Milla, dit Riccardo quand il s’assit. Elle voulait m’informer qu’Érica a annulé leur sortie de cet après-midi. Elle voulait que l'on déjeune ensemble…
— Tu peux partir, ne t’inquiètes pas, déclara-t-il, content au fond de se retrouver seul. Qu’est-ce qu’il appréciait encore plus la solitude dernièrement !
— Non. Pas question, Gio. Tu es plus fermé et fuyant que jamais. J’espère passer du temps avec mon meilleur ami. C’est possible ? demanda-t-il en le défiant du regard. Une fois de plus, il l’avait percé à jour.
— Bien sûr, répondit-il en levant les mains en signe de résignation.
— Bien. Milla comprend et elle t’envoie ses salutations.
— Merci.
Les deux commandèrent leur déjeuner. Riccardo dit au maitre en se moquant de Giuliano :
— Apportez-nous quelque chose de fort. Très fort même. Mon ami en a besoin. N’est-ce pas, Gio ? fit-il en lui donnant une tape à l’épaule.
Pendant qu’ils attendaient leurs antipasti – entrées –, Giuliano se demanda s’il était vraiment prêt à perdre une amitié aussi solide pour une femme.
— As-tu quelque chose à me dire, Giuliano ?
En ne l’appelant pas par le diminutif qu’il lui avait donné depuis leur enfance, il comprit le message de son ami. L’usage de son prénom trahissait sa volonté de le pousser dans ses retranchements. Cela traduisait surtout sa contrariété. Il voulait tant se confier, mais les répercussions l’empêchaient de le faire. La question nécessitait d’être approfondie. Parce qu'une fois qu’il l’aurait fait, aucune machine arrière ne serait possible.
Ils se regardèrent longuement dans les yeux.
— Pourquoi Érica a-t-elle annulé le rendez-vous avec Camilla ?
Son ami le dévisagea pendant un moment en arquant les sourcils. Sa perplexité était évidente. Lui-même était surpris de sa question. Ne dit-on pas que c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle ? C’est le seul sujet qu’il avait trouvé pour dévier la conversation, mais aussi pour briser l’intensité du regard qu’ils avaient échangé. De plus, il mourait de curiosité et de préoccupation pour elle. Si elle avait aussi annulé d’autres activités, sans doute, elle était mal. Au souvenir de leur conversation, il se tranquillisa un peu, car sa voix combattive ne pouvait pas être celle d’une malade.
— Est-ce de ça que tu veux me parler, Gio ?
— Oublie ça. D’accord ?
— Depuis quand les affaires de femmes t’intéressent ? demanda Riccardo, plus alarmé.
Venait-il de commettre le faux pas ? s’était-il trahi par cette question. Pour la première fois de sa vie, il invoqua la chance pour qu’elle l’épargne.
— Excuse-moi ! En fait, j’espérais faire diversion.
— J’avais compris ça. Mais pourquoi ? Pourquoi agis-tu ainsi, même avec moi ? Avec les autres, je peux le comprendre, mais pas avec moi, Gio !
— Écoute, je…
— Tu m’en veux de te laisser une grande charge de travail pour me focaliser sur Camilla ? Je suis vraiment désolé de…
— Non ! s’indigna Giuliano. Comment son ami pouvait-il penser une chose pareille ? Ricky, je l’ai fait avec plaisir, chercha-t-il à le rassurer. Que ne ferait-on pas pour un frère ? plaisanta-t-il. Je suis très ravi pour toi. Je sais qu’elle seule peut te rendre heureux.
Riccardo le fixait intensément comme s’il voulait lire en lui.
— Et toi ?
— Moi quoi ? Je ne te suis pas, Ricky.
— Es-tu heureux ?
— Que veux-tu que je te dise ? Certaines personnes ne sont pas douées pour ce genre de chose.
— Gio…
— Ne t’inquiète pas pour moi. Le mariage est dans moins d’une dizaine de jours. Au retour de ta lune de miel, je promets de tout te raconter. Sois patient !
— Tu n’es pas malade, j’espère.
— Je suis sain comme un poisson.
— Tu m’assures qu’à notre retour, tu me diras ce qui te tracasse.
— Promis, juré !
Une fois Riccardo rasséréné, ils déjeunèrent en parlant affaires et de tout et de rien. Une fois au bureau, Giuliano se rendit compte qu’il avait pris inconsciemment une décision définitive. Il parlerait franchement à son meilleur ami au retour de sa lune de miel. Durant le déjeuner, il avait voulu se jeter à l’eau et cracher le morceau, mais sa position de bras droit du marié l’en avait empêché. Ricky risquait de se retrouver sans témoin si les choses dégénéraient, il en était sûr. Être le témoin de mariage, l’un de l’autre, est une promesse faite depuis leur enfance. Une promesse qu’il avait trahie. Il l’avait déjà trahi, il ne pousserait pas les choses plus loin en gâchant un moment aussi important pour lui et sa fiancée. Une autre décision qui s’était imposée à lui est celle de ne plus résister contre la voix de son cœur, contre le but même de sa vie. Il comprenait aussi qu’il devait, sans l’ombre d’un doute, vendre ses actions, car continuer de collaborer serait impossible après le scandale. À raison, la famille Ravasio le bannirait de l’entreprise et de leurs vies. Hélas, tôt ou tard, un homme doit assumer son destin. Inutile de continuer à se voiler la face.
Il avait été très récalcitrant face à ce qui lui est tombé dessus sans crier gare : l’amour, le bonheur. Pendant deux ans, il avait lutté de toutes ses forces, mais dernièrement, il était à bout. Tout son être lui criait de lui accorder finalement la chance de connaitre la béatitude près d’elle. Désormais, il acceptait l’évidence qu’il avait cherché à tout prix à ignorer. Érica est tout pour lui. Sa raison de vivre. Il en était terriblement amoureux. Oui, il ne pouvait plus le nier. En espérant bénéficier encore d’une possibilité avec elle, il se préparait à renoncer à tout pour leur donner l’occasion d’être heureux. Tous les deux n’avaient plus de famille, ils en créeraient une pour eux. Il compta les jours qui le séparaient de sa délivrance. Le mariage se tiendrait dans une semaine, plus les deux autres de la lune de miel, et il connaitrait son sort. À n’en point douter, il perdrait un ami très cher, mais gagnerait la possibilité de vivre avec la femme qu’il aimait plus que tout au monde.
Un choix très difficile. Mais aussi le seul moyen de faire bouger les choses et d’être heureux.
Avec les idées un peu plus claires, il se concentra sur son travail. Son rendez-vous de dix-sept heures devait déjà être là. Au lieu de demander à sa secrétaire par interphone de le faire rentrer, il décida de le faire lui-même afin de se dégourdir un peu les jambes.
En passant devant le bureau de cette dernière, elle l’informa que Riccardo lui avait laissé un message. Il était sorti d’urgence et s’excusait pour la réunion à laquelle ils devaient participer tous les deux.
— Y a-t-il un problème ?
Cette urgence était forcément liée à Camilla ou aux préparatifs du mariage, se dit-il.
Hélas, la secrétaire le détrompa :
— Il s’agit de son ex-épouse.
Ignare de son trouble, elle lui tendit un journal.
Le cœur de Giuliano manqua un battement, puis se remit aussitôt à battre à la folie. Face à la photo de la femme qui occupait toutes ses pensées, il cligna plus d’une fois des yeux pour bien s’imprégner de ce qui y était écrit.
Une riche héritière jouant à Cendrillon.
Au lieu d’aller vers la délégation avec qui il avait rendez-vous, il repartit dans son bureau où il se concentra sur la lecture du journal. On y décrivait la jeune femme comme une héritière capricieuse qui voulait jouer les cendrillons. Selon eux, elle l’avait fait pour chanter son père qui ne cautionnait plus ses incartades. L’homme d’affaires avait donné une interview en matinée durant une conférence de presse où il brossait un portrait plutôt misérable de sa fille unique. Ce qu’il lisait lui donnait la nausée. Il se sentit mourir en apprenant que des vandales avaient saccagé son appartement. Le fait était de nature criminelle, supposait la police.
Lui avait-on fait du mal ? Où était-elle ? Pauvre chérie !
Ses appels demeurèrent sans réponse. Riccardo et Camilla, sa fiancée non plus, ne décrochèrent pas. Incapable de se calmer, il allait devenir fou s’il n’avait pas de ses nouvelles. Se calmer lui était impossible et son légendaire self-control, un lointain souvenir. Comment, dans un tel état, pouvait-il tenir une réunion d’affaires ? Il s’excusa auprès de la délégation et les informa que l’entreprise avait une urgence à gérer. La réunion serait planifiée pour une date ultérieure.
Il sortit de son bureau sans connaitre sa destination. La culpabilité le rongeait. Les raisons de son absence chez lui aujourd’hui s’expliquaient maintenant. Pourquoi ne lui avait-elle pas expliqué ce qui se passait réellement ? Elle l’avait laissé la traiter de capricieuse, la menacer au lieu de s’épancher auprès de lui.
Lui en as-tu seulement donné la possibilité ? lui demanda la voix de sa conscience.
Il secoua la tête en comprenant combien lui aussi avait mal jugé la jeune femme, comme le faisait tout le monde. Le journal dépeignait une Érica aux antipodes de celle qu’il connaissait. Cette personne n’existait qu’aux yeux de ceux qui se limitaient à juger sur les apparences. Elle est la femme la plus courageuse qu’il connaisse. Venant d’un milieu très aisé, elle n’avait pas hésité à aller vivre dans la pauvreté pour ne plus faire de compromis et se soumettre à la volonté d’un père sans affection. Au regard de l’interview que son père avait fait ce matin, il comprenait qu’elle ne lui avait pas tout raconté sur leur dispute.
Sans l’avoir décidé, il se retrouva dans sa rue. Il se dirigea devant le magasin délimité par la rubalise de la police. L’appartement en haut était probablement aussi délimité pour empêcher l’accès aux curieux. Bien sûr, elle n’y était pas. Il pensa à combien elle devait être bouleversée. L’ouverture de cette pâtisserie représentait un nouveau départ pour elle. Il retenta de contacter soit la jeune femme, soit son meilleur ami, mais aucun des deux ne lui répondit. Le fiel de la jalousie commença à monter en lui.
S’il était sûr que son ami n’avait d’yeux que pour sa fiancée, pour Érica, il ne pouvait pas se prononcer. Elle avait prétendu ne rien éprouver pour son ex-mari. Mais…
— Alors, pourquoi, bon Dieu ! est-ce à lui que tu demandes de l’aide en un moment de détresse ? demanda-t-il à une Érica invisible.
Un lent et bruyant soupir lui échappa. Le fait qu’elle ne se soit pas confiée à lui le rendait fou. La passivité lui donnait un sentiment d’impuissance insoutenable. Une petite visite au père de la jeune femme s’imposait.
Quand il arriva, il nota aussitôt l’hypocrisie sur le visage de l’homme. Il le fit assoir dans son salon et lui offrit un whisky de marque. Comme à son habitude, il cherchait à l’impressionner. Tout en cet homme était ostentatoire et faux. Son hypocrisie le dérangeait, car il savait bien son opinion sur lui. Cet homme le détestait, parce que le père de Riccardo l’avait préféré à lui comme associé, en lui accordant le même pourcentage d’action que son propre fils.
— Que me vaut ta visite, fiston ? commença-t-il.
— Vous n’avez pas honte ?
La franchise était de loin préférable à la duplicité de son interlocuteur.
— Pardon ?
— Je parle d’Érica. Vous savez bien qu’elle n’est pas telle que vous l’avez dépeinte dans cette interview. Vous devriez avoir honte de vous. C’est votre fille, bon sang !
— Que sais-tu de ma fille ? Elle est exactement comme sa mère, pleine de duplicité et…
— Non, ça, c’est vous. Érica est la personne la plus authentique sur cette terre. Arrêtez de la punir pour les erreurs de sa mère. Elle ne mérite pas un père comme vous.
— Jeune homme, je ne te permets pas de m’insulter chez moi. Comme tous les hommes, tu te laisses attendrir par ses simagrées et…
— Ne vous approchez pas d’elle, l’interrompit-il.
— Sinon ?
— J’espère que vous n’aurez jamais à le découvrir.
Giuliano le dévisageait, les yeux noirs de colère telle un abime. Son regard était menaçant, ce qui obligea son interlocuteur à baisser les yeux. Il était incapable de soutenir leur duel silencieux.
Il sortit de la grande résidence du père d’Érica encore plus conscient de l’idée erronée qu’il s’était fait sur elle. Son instinct de protection se réveilla pleinement. Il se jura qu’il la protègerait de tout, au risque de sa propre vie. La question est de savoir si elle lui donnerait la possibilité. Il en doutait sérieusement. Une chose est sure, c’est qu’il ferait tout son possible pour reconquérir sa confiance et leur donner une autre chance.
Décidé à affronter la situation et à ne pas rester les bras ballants, il passa quelques appels à certaines de ses relations pour mieux comprendre ce qui se passait. Au terme du dernier, il rentra chez lui en attendant un rappel soit de la jeune femme ou de son ami. Probablement, ce serait celui de son ami qu’il recevrait.
***
De violents coups à la porte de sa chambre perturbèrent son sommeil. Au début, elle avait pensé à un rêve, car le vacarme lui parvenait de très loin. Mais, les coups devenant de plus en plus forts, elle avait fini par se réveiller. En ouvrant la porte, elle avait trouvé le gérant de l’auberge et Riccardo, son ex-mari.
— Que fais-tu là ? J’ai déjà averti Camilla que…
— Je sais. Habille-toi ! On part d’ici, lança Riccardo au bord de l’agitation.
— Pourquoi ? Je ne comprends pas. Tout va bien, Ricky ?
— C’est à moi de te poser cette question. Vite ! Dépêche-toi ! Une cohorte de journalistes campe devant l’auberge, bientôt, ils ne seront plus contrôlables.
— Des journalistes ? De quoi parles-tu ?
— Partons d’abord. Je t’expliquerai tout en route.
Paniquée, elle se dirigea vers la douche où elle mit sa robe encore humide. Elle empoigna son sac à main et ils sortirent par l’arrière. Un véhicule les attendait, mais deux photographes réussirent à les intercepter. Riccardo la protégea de ses larges épaules sous lesquelles elle se recroquevilla telle une enfant apeurée. À dire vrai, elle était désorientée et ne saisissait pas ce qui se passait réellement. Dans la voiture, il lui indiqua un journal qu’elle prit. Son visage en gros plan et le titre associé l’obligèrent à le déposer sans le lire. Maintenant, tout était clair. Quelqu’un avait vendu la mèche aux médias. Voilà pourquoi tout ce monde s’agglutinait devant l’auberge. Si Riccardo n’était pas intervenu, elle s’en serait probablement rendu compte trop tard. Aurait-elle su faire face à toute cette émeute ? Elle en doutait sérieusement. L’évidence de sa solitude lui fit couler des larmes. Elle n’avait personne pour prendre soin d’elle.
Depuis hier, elle avait évité de laisser libre cours à une idée qui rôdait dans sa tête. C’était peut-être la bonne solution. Qui sait ?
***
Il venait de raccrocher après avoir finalement pu parler avec Riccardo. Ce dernier, très inquiet pour la jeune femme, lui avait fait un compte rendu détaillé de tout ce qui se passait. Incapable de cacher sa préoccupation, il l’avait assommé de questions. Cet intérêt démesuré pour la personne d’Érica avait fait mouche auprès de son ami, mais il avait fait semblant d’être décontracté. Quand il avait confessé à son ami sa confrontation avec le père de la jeune femme, Riccardo avait marqué une longue pause avant de continuer de parler.
— Comment a-t-il réagi ?
— Comme tu peux l’imaginer, il a craché son venin.
— Je vois. Mais, tu es conscient que c’est une vipère prête à l’attaque.
— Oui, je le sais.
— Pourquoi l’as-tu fait alors, Gio ?
— J’ai… Je ne supporte pas qu’elle… ce genre d’injustice.
— Tu sais que l’affronter ainsi pourra nous causer des problèmes ?
— C’est inadmissible qu’il abandonne sa propre fille à la merci de ces vautours.
Un silence assez lourd fit écho à ses paroles. Il se racla la gorge avant d’ajouter :
— S’il est incapable de la protéger, il faut bien que quelqu’un le fasse, non ?
— Voudrais-tu être cette personne ?
La question de Riccardo était chargée de sous-entendus qui ne lui échappèrent pas. Heureusement, il n’insista pas sur le sujet face à son mutisme.
Riccardo suspectait-il quelque chose ? Probablement. De toute façon, il avait décidé de tout lui avouer. Ce n’était pas le bon timing, mais la situation de la jeune femme avait changé la donne. Avec beaucoup d’efforts, il s’intima à la patience pour ne pas précipiter les choses. Évitons de vendre complètement la mèche. Il hésitait à lui demander où elle se trouvait. Après un peu de temps, ce fut son ami qui soulagea sa curiosité.
— Elle… est dans mon appartement à Città Alta. C’est plus sûr qu’une chambre d’auberge.
— Oui, bien sûr ! répondit-il en bénissant son ami du plus profond de son cœur. Il aurait voulu exulter de soulagement, mais se contenta de sourire pour la joie que lui procurait cette importante information.
Son interlocuteur continua :
— J’ignorais qu’elle ne vivait plus chez son père. Tu imagines Érica vivre dans un tel quartier et dans de telles conditions ? Sa voix trahissait toute son incrédulité. Elle m’a tout expliqué et je reste admiratif face à sa résilience et son courage, continua-t-il. C’est une fille incroyable !
— Oui. Elle l’est.
Giuliano ne put s’empêcher d’acquiescer à ses propos. Quand il pensait à Érica, les paroles lui manquaient souvent. Elle est si différente de toutes ses anciennes conquêtes. Tout ce qu’il imaginait sur les femmes s’effondrait à son contact.
— Si je l’avais su, je n’aurais pas permis qu’elle soit réduite à vivre ainsi, avoua Riccardo.
Le remords l’étouffa encore plus en écoutant son ami. Oui, il n’était pas fier de lui. Sans doute, il aurait dû affronter la situation d’une autre façon. En outre, il crierait de toute évidence au scandale, le jour où il découvrirait la vérité. Il savait aussi que la jeune femme n’aurait pas accepté une telle aide. Une nuit, elle lui avait juré de vouloir réussir de ses propres forces, non seulement pour le prouver à son père, mais encore pour se prouver à elle-même qu’elle en était capable. Sur le moment, il avait respecté ses raisons. Mais, aujourd'hui, à l’idée qu’elle aurait pu être agressée cette nuit-là, il avait des sueurs froides et regrettait amèrement son manque de persistance pour la convaincre.
***
Bien qu’ayant très peu d’appétit, elle se surprit à apprécier le repas. Riccardo avait beaucoup insisté pour qu’elle se nourrisse.
— Tu as besoin de prendre des forces, avait-il insisté pour qu’elle le fasse.
En effet, elle devait être en forme pour affronter la suite des évènements sans flancher. Sa sollicitude la touchait tellement qu’elle lui obéit sans trop se faire prier. Comme on dit, l’appétit vient en mangeant. Les premières bouchées lui confirmèrent tout de suite qu’elle était affamée. Le diner commandé par ses amis était succulent. Elle le remercia intérieurement pour son insistance. Dans cet appartement, elle se sentait assez tranquille et protégée. Située à Città Alta, une forteresse pour les personnes fortunées de la ville l’abritait des yeux indiscrets. Aucun journaliste n’y aurait accès. Elle décida d’aller prendre un peu d’air sur le balcon. À peine voulut-elle s’y rendre qu’elle entendit la sonnette. C’est probablement Riccardo de retour pour s’assurer que tout allait bien et surtout qu’elle avait bel et bien mangé. Elle sourit en se disant qu’au moins une personne se préoccupait de son sort. Quelle fierté pour elle, d’avoir pu instaurer une relation franche et saine avec son ex-époux ! Bien que leur union se soit soldée par un divorce, l’estime et l’amitié qu’ils portaient l’un pour l’autre étaient bien sincères. Elle fit une moue en pensant qu’à la place de Riccardo, elle aurait préféré que ce soit cet autre homme. Sa seule présence lui aurait donné le plus grand réconfort. Au lieu de cela, il lui avait lancé des propos et des accusations sordides.
En lorgnant par le judas, elle reçut comme un uppercut en plein estomac. C’était Giuliano qui s’impatientait derrière la porte. L’avait-elle fait se matérialiser par la force de sa pensée ? Non. Bien sûr que non. Elle lorgna mieux pour s’assurer que ce n’était pas Riccardo qu’elle avait pris pour Giuliano. Comment osait-il se présenter ici ? Elle comprit que son ami l’avait surement informé de la situation. Que venait-il faire à une heure pareille après son comportement du matin ? Quel culot !
— Érica, je sais que tu es là. J’ai entendu tes pas. Ouvre, s’il te plait !
— Il est tard. Riccardo est déjà parti, lança-t-elle, la gorge sèche au cas où il serait là pour son ami.
— Je sais. Ouvre cette…
— Que veux-tu ? l'interrompit-elle.
— Je veux… te voir, s’il te plait, ouvre-moi !
— Non. Va-t’en !
Les larmes remplirent ses yeux. Confuse, elle n’entendait pas qu’il soit si machiavélique en soufflant le chaud et le froid en même temps. Hier à peine, il l’avait rejetée en lui faisant comprendre qu’il n’éprouvait rien pour elle. Sans détour, il lui avait confirmé qu’il se moquait complètement d’elle et de ses sentiments. Ce devait forcément être son meilleur ami qui lui avait dit de passer ou encore, il avait pitié d’elle. Puisque, sa présence l’insupportait, elle l’exemptait de sa corvée. Elle désirait son amour, pas sa pitié. Elle n’en voulait de personne, d’ailleurs.
— Érica, je t’en prie !
L’inquiétude dans sa supplication la sortit de ses pensées. Elle était prête à ouvrir la porte, mais elle s’arrêta, la main au niveau de la serrure. Sa faiblesse la révolta. Elle avait une dignité à faire respecter.
— Je n’ai pas besoin de sa pitié, lança-t-elle.
— S’il te plait ! je souhaite juste…
— Laisse-moi tranquille, tu m’entends ? Je ne veux plus jamais te voir. Je te hais !
C’est en colère qu’elle avait presque hurlé ces mots. Puis, elle avait couru dans la chambre en se jetant sur le lit avant d’éclater en sanglots. Son chagrin avait grand besoin de s’exprimer.
— Je ne veux pas de sa pitié, se répéta-t-elle.
Les larmes avaient coulé copieusement sur le coussin jusqu’à ce que, lasse, elle sombre dans l’oubli.
***
Ce fut d’humeur maussade qu’il arriva au bureau après une autre nuit blanche. Il y était depuis à peine une heure, qu’il avait déjà pris trois tasses de café. La concentration et la lucidité l’avaient abandonné, à leur place l’anxiété et l’agitation régnaient en maitres. Pour la première fois de sa vie, il avait réellement peur. L’angoisse d’avoir ruiné de ses propres mains toutes possibilités d’être avec la femme qu’il aimait le rongeait. À l’inquiétude et la peur s’ajoutait le remords. Il s’en voulait énormément de l’avoir repoussée le soir où elle lui avait demandé de leur donner une chance. Qu’il se sentait misérable pour son détachement !
Hier, la souffrance dans sa voix ne lui avait pas échappé, quoique séparés par la porte. Pour l’éloigner, il avait suscité sa haine, maintenant que c’était chose faite, il n’était en aucun cas fier de lui. Au contraire, il se sentait dans une prison qu’il avait façonnée de ses propres mains. Son bureau ressemblait à une cage dans laquelle, il étouffait minute après minute. À dire vrai, c’est depuis la veille qu’il manquait d’air dans les poumons. Cette sensation l’habitait depuis la lecture du torchon de calomnies sur elle. Après sa conversation téléphonique avec Riccardo, il avait cru trouver du soulagement en la voyant finalement. L'accueil que la jeune femme lui avait réservé n’avait fait que resserrer l’étau autour de sa cage thoracique. Donc, ce sentiment d’étouffement n’était pas dû à l’espace de son bureau. Concrètement, il mourait de ne pas la serrer dans ses bras pour la consoler.
Il prit son cellulaire et composa le numéro. Il hésita avant de lancer l’appel comme il l’avait déjà fait plusieurs fois depuis l’aube. Déterminé, il alla jusqu’au bout. Il retint sa respiration en attendant le son de sa voix. La troisième sonnerie lui fit comprendre qu’elle ne le ferait pas. Quand enclencha le répondeur, il laissa un message :
Érica, je sais que tu ne veux plus me voir. Je te comprends. Mais, il faut vraiment que je te parle, s’il te plait.
Tout en étudiant ses dossiers, il continua de vérifier son téléphone pour voir si elle l’avait rappelé ou lui avait répondu par message. Après deux heures, il comprit enfin pourquoi l’humain associe le travail à l’effort, il était à bout. Il demanda un autre café à sa secrétaire qui ne dit rien, mais son expression trahissait bien sa perplexité. Elle avait du mal à reconnaitre son supérieur.
J’ai moi-même du mal à me reconnaitre, pensa-t-il.
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