Son amour impossible: une new romance italienne (French Edition)

Chapitre VI

 

Quand elle sortit de son sommeil, elle se souvint aussitôt de son état de santé. Sa tête ne lui faisait plus mal, mais elle avait l’impression qu’elle pesait des tonnes. Elle sentit quelque chose de bizarre. Son lit semblait différent. Le matelas était doux et dur simultanément. La chose la plus étrange, c’est qu’elle se sentait si bien dessus. Érica tendit la main, mais ce fut une autre main qui la tint fermement par la taille. Elle avait fait plusieurs rêves absurdes durant la nuit. C’était probablement l’un de ces rêves qui peuplaient son sommeil. Le point de tous ces rêves demeurait le même visage : celui de Giuliano. Ce fut alors qu’elle renifla son parfum boisé et épicé. Une fragrance virile de musc, fusionnée à l’odeur naturelle de sa peau d’homme, l’enivra. Le tout formait un parfum unique au monde, qu’elle reconnaitrait parmi des milliers. Elle ouvrit les yeux sur un mur de peau bronzée, couverte d’une barbe naissante. Elle releva le visage pour comprendre ce qui se passait. La main au niveau de sa taille se resserra de plus belle.

Alors, elle comprit qu’elle n’était pas seule dans son lit. Affolée, elle sauta hors du lit, en trébuchant. Elle se serait écroulée sur le pavé si ses mains d’acier ne l’avaient pas retenue à temps. Encore.

C'est impossible, ce n’est pas lui, se répéta-t-elle. La force de son rêve ne pouvait pas l’avoir matérialisé. La grippe était en train de lui jouer des tours. 

Pour se convaincre qu’il n’était pas un mirage, elle pointa son index contre son torse en s’exclamant :

— Toi ?

Le vertige lui faisait tourner la tête.

— Tu n’es pas encore bien. Tu dois te reposer.

Au son de la voix grave, elle sortit complètement de sa confusion. Ce n’était pas du tout un rêve. Il était bien réel et se trouvait dans sa chambre. Mais…

— Que fais-tu ici ?

— Je prends soin de toi.

— Tu… quoi ? le questionna-t-elle presque dans un cri qui frôlait la panique.

— Tu gisais dans un état pitoyable.

— Ce n’était pas ton problème.

Elle sombrait quasiment dans l’hystérie. Le teeshirt qu’elle portait lui confirmait la pire des hypothèses, car elle ne l’aurait jamais mis pour dormir. Il l’avait vraisemblablement déshabillée, puis rhabillée durant la nuit. Quelle humiliation ! Ce qu’elle avait cru n’être qu’un rêve pouvait être réel.

— Je ne pouvais pas te laisser dans de telles conditions. J’ai dû rester avec toi cette nuit.

— Pourquoi ?

— Parce que tu avais besoin d’aide.

— Oh non ! Non ! criait-elle dans une vaine tentative de nier les faits.

C’était la réponse à la question qui la tenaillait depuis son réveil. Les images qui lui revenaient dans la tête, comme des flashs, étaient bel et bien des souvenirs de ce qui s’était réellement passé durant la nuit.

— Calme-toi !

Comment pouvait-elle se calmer alors qu’elle avait surement trahi son secret le plus intime ? Pendant qu'elle croyait se baigner dans les méandres de son imagination, elle avait laissé libre cours à ses sentiments. Quelle humiliation cuisante allait-il lui infliger maintenant qu’elle n’avait plus aucun secret pour lui ?

— Je suis très calme et arrête de me dicter ma conduite. Va-t’en !

Les larmes menaçaient de couler, et elle tenait à lui cacher sa vulnérabilité. Ce serait une autre arme qu’elle mettrait dans ses mains pour la blesser encore plus.

— Je partirai bientôt… mais pas avant que tu n’aies pris ton petit déjeuner. Pour ta convalescence, tu dois prendre des forces en mangeant.

La douceur de sa voix et le ton si conciliant eurent raison d’elle. Elle vacilla. Rapide comme l’éclair, il la rattrapa et la déposa sur le fauteuil en lui ordonnant :

— Reste là ! Ne bouge pas !

Il alla dans la cuisine et revint avec un jus d’orange et de citron frais et une petite tranche de gâteau au chocolat. Elle fit une grimace à l’idée d’avaler quelque chose. Il s’accroupit devant elle et l’encouragea à fournir un effort. Sa sollicitude la toucha tellement qu’une petite larme lui échappa. Pourtant, elle voulait se contenir. Elle ne voulait surtout pas lui montrer combien elle se sentait vulnérable face à lui. Sans rien dire, il l’essuya de son pouce avec une douceur incroyable. Une autre larme coula encore. Elle ne savait plus pourquoi elle pleurait. Pleurait-elle pour l’évidence de sa faiblesse ou pour son incapacité à se contrôler ? Une petite voix lui souffla que l’émotion de voir un fantasme se réaliser était en cause. Une personne qui s’occupe d’elle et se préoccupe de son bienêtre lui avait toujours manqué. Elle le désirait au plus profond de son cœur même si elle continuait d’affirmer le contraire. En plus, elle ne voulait pas exaucer son rêve avec n’importe qui. Le protagoniste de ses rêves détenait bel et bien un visage. Ce visage était là, devant elle.

Elle s’efforça d’avaler une gorgée de jus. Le gout acide du citron lui fit un grand bien. Elle posa sa main autour du verre pour le prendre des mains de Giuliano en prenant garde à ne pas le toucher. Au lieu de le lui laisser, il enveloppa ses doigts autour des siens et le dirigea vers sa bouche. Le geste était d’une telle intimité qu’elle n’eut pas la force de se rebeller. Il fit de même avec le morceau de gâteau dont elle ne mangea que la moitié. Néanmoins, elle finit tout son jus. Giuliano, satisfait du résultat, lui donna un baiser sur le front. Elle le reçut avec un grognement de plaisir, qu’elle regretta aussitôt de dévoiler ainsi son plaisir. Quand il revint de la cuisine, il changea les draps du lit et lui apporta une nuisette propre.

— Si tu le veux, je peux t’aider les yeux fermés sans…

— Non. Je vais me débrouiller.

Elle avait riposté dans un cri chargé de panique. La lueur de son compagnon lui avait fait comprendre qu’il se moquait d’elle.

Il lui tourna le dos devant la fenêtre pour lui laisser un peu d’intimité.

— J’ai fini ! lui lança-t-elle après s’être changée.

Érica chercha à se lever pour aller mettre son teeshirt sale dans la corbeille à linge, mais elle ressentit le vertige. Elle se rassit aussitôt. Comprenant son intention, il vint la soulever et l’emmena jusque dans la salle de bains où elle déposa le teeshirt dans le panier. Elle sourit contre son torse. Son geste était d’un romantisme inouï. Il aurait pu prendre l’habit et le mettre dans le panier au lieu de la porter jusque dans la salle de bains. Ô combien elle aurait voulu que l’intérêt qu’il lui témoignait en ce moment soit le fruit d’un attachement profond pour elle ! Les mêmes sentiments qu’elle nourrissait pour lui, par exemple. La réalité, hélas, se trouvait bien à des années-lumière de son désir ou encore de son imagination débordante. Il la déposa alors sur le lit en lui disant de se reposer. Elle faillit se cramponner à lui pour ne pas rompre le contact merveilleux de ses mains autour de son corps, démuni par la fatigue. Mais, elle se résigna à éloigner le bras qu’elle lui avait passé au cou durant leur petite promenade de la pièce principale à la salle de bains. Malgré sa résolution de ne pas lui révéler sa frustration, un soupir de dépit lui échappa. Une fois la jeune femme couverte jusqu’à la taille, il prit ses affaires qui trainaient sur le fauteuil et se tourna vers elle. Il se pencha et déposa un doux baiser sur son front. Ce toucher léger transmit à Érica un sentiment de protection et quelque chose d’autre qu’elle préféra ne pas définir pour mieux savourer l’instant présent. Ensuite, elle se recroquevilla encore plus sur son coussin au contact de ses lèvres sur sa peau.

Il la fixa pendant un moment, puis il lui lança :

— Ne fais pas de bêtises. Reste au lit, d’accord ?

Elle acquiesça du chef sans le regarder.

Rassuré, il se dirigea vers la porte qu’il ouvrit. Alors qu’il s’apprêtait à la refermer, elle l’appela.

— Gio !

— Oui.

— Merci, dit-elle quand leurs yeux se rencontrèrent et se sondèrent en silence. Ce fut un instant chargé de non-dits.

Certaines choses, en effet, se communiquaient mieux par la force du regard que par des paroles. Ces choses-là étaient tellement chargées de sens, d’émotion et de sentiments que les paroles deviennent des sons dérisoires. Son attitude révélait bien plus que le remerciement qu’elle avait lancé. Ce fut aussi avec la profondeur de son regard qu’il lui répondit. C’était un langage que seules deux personnes connectées parvenaient à comprendre.

Son téléphone vibra dans sa poche, il s’abaissa pour le récupérer. Lorsqu’il l’observa de nouveau, elle dormait déjà. Sa respiration devenait de plus en plus légère et régulière. Il voulut revenir près du lit pour l’observer dormir. Qu’il adorait la contempler à son loisir quand elle se reposait ! En vérité, il ne se limitait pas à la regarder, il la scrutait, notant les moindres détails de sa plastique. C’était un spectacle fascinant qu’il ne se fatiguait jamais d’observer chaque fois.

Heureusement, il profitait du recul qu’il avait maintenant pour bien analyser la situation. Parce que près d’elle, réfléchir avec bon sens relevait presque de l’impossible. Il avait l’impression de se retrouver dans Docteur Jekyll et M. Hyde. Quand il s’opposait à ses sentiments – ou devrait-il dire ses pulsions –, deux entités se bataillaient dans sa tête. La première lui semblait celle du bien, car elle lui demandait :

Qu’es-tu en train de faire ? Tu sais bien que cette histoire est dénuée de sens. Si tu persistes, ça va finir très mal.

Tu n’as rien fait de mal. Vous êtes tous les deux adultes et conscients de vos actes. Plus encore, vous êtes en mesure de vous arrêter à temps, avant que les choses n’échappent à votre contrôle, non ? répliquait l’autre voix.

Bien qu’il la considérât comme négative, c’est la deuxième qui faisait son assentiment. Cette voix-là parlait directement à son cœur. Elle lui donna le coup fatal en murmurant à son oreille :

Tu sais bien que ce que tu vis avec elle est unique. Jamais plus tu ne connaitras un tel émoi pour une femme. Alors, ne laisse pas passer ta chance. Si tu le fais, tu le regretteras toute ta vie.

Giuliano était sorti du studio de la jeune femme, convaincu qu’il devait prendre un peu de recul par rapport à cette situation. Pour échapper à la tentation, il avait pensé envoyer sa gouvernante auprès d’elle. Son envie de la revoir était si pressante qu’il avait tout de suite changé d’avis. Il allait juste se doucher, car le faire chez elle était un peu acrobatique pour sa taille vu l’espace restreint de sa salle de bains. Il prendrait aussi quelques vêtements pour se changer. Tout ce qui lui servait pour travailler se trouvait déjà dans sa voiture. Une bonne fois pour toutes, il devait décider laquelle des deux voix dans sa tête, il allait suivre.

Après mure réflexion, il avait conclu que tous les deux étaient conscients que, depuis le premier jour de leur rencontre, quelque chose se passait entre eux. Inutile de se voiler la face. On ne pouvait pas les blâmer d’un manque de volonté. En effet, ils s’étaient efforcés de se tenir à distance l’un de l’autre durant le temps de son mariage. Cela n’avait pas empêché cette alchimie entre eux de grandir. Elle s’était tellement développée qu’elle devenait jour après jour ingérable. De son côté, il avait marre de jouer à l’autruche. Il allait franchement lui parler. Elle devait savoir le fond de sa pensée. Pour se libérer de leur attirance, ils n’avaient qu’une seule option : céder. Ils n’avaient pas le choix faute de perpétuer la lutte. S’opposer à un sentiment aussi fort et spécial s’annonçait être une vraie torture. De son point de vue, c’était une injustice extrême. Il ne voulait plus lutter. Il était las de toujours se contrôler, las de la tenir à distance alors qu’étreindre son corps était devenu une réelle obsession pour lui. Cette obsession, comme toute autre d’ailleurs, minait sa santé mentale. 

 

***

 

Elle se réveilla lentement. Sa tête ne lui faisait plus du tout mal et elle sentait l’énergie lui revenir. Les effets du repos se faisaient sentir. En posant ses yeux sur le fauteuil qui se trouvait un peu plus proche du lit que d’habitude, elle se rappela tout.

Sa présence ne relevait pas de son imagination. Giuliano avait passé une grande partie de la nuit sur ce fauteuil minuscule. C’est sans aucun doute d’un inconfort incroyable pour un homme de sa taille. Ce sacrifice, il y avait consenti pour veiller sur elle. 

— Mais pourquoi ? se demandait-elle.

C’est certainement Riccardo qui lui avait demandé de prendre soin d’elle. Les préparatifs de son mariage avec Camilla devaient l’accaparer. Cependant, cette possibilité était très peu plausible puisque son ex-époux ignore qu’elle est malade. Il ne sait d’ailleurs pas où elle habite. Même si ce dernier se comporte désormais comme un grand frère pour elle, elle préfère ne pas trop en profiter. Par-dessus tout, elle veut être autonome. Elle devait apprendre à s’assumer pour reprendre sa confiance en soi, et le prouver à son père aussi.

Pour la première fois de sa vie, elle l’avait défié malgré les éventuelles conséquences de ce choix. Ce qui l’effrayait dans sa situation actuelle, c’est qu’elle avait l’impression de manquer à son but : l’indépendance. Le bilan de tous les sacrifices qu’elle avait consentis pour lui faire plaisir restait peu louable. Pour lui, elle avait même accepté de contracter un mariage de convenance. Elle manquait d'amis en dehors de ceux approuvés par son père puisqu’il avait régenté sa vie dans les moindres détails. Curieusement, au lieu de savourer sa liberté retrouvée, elle se jetait au cou d’un autre homme. Elle ne pouvait pas comparer Giuliano à son père, c’est certain. Ce serait une vraie injustice même. Ce qu’elle déplorait en fait, c’est le comportement qu’elle avait eu dans sa relation paternelle, qu’elle perpétuait avec lui aussi. Hélas, elle s’était reniée pour obtenir l’affection paternelle, aujourd’hui, elle était prête à tout pour un homme qui ne l’aimait pas. Même ses résolutions les plus déterminées fondaient comme neige au soleil face à lui. En un mot, elle n’était plus elle-même auprès de lui. Devant le gris de son regard, elle oubliait tout simplement d’être cette femme émancipée, libre et indépendante qu’elle voulait tant être. Pendant son adolescence, elle avait commencé à semer un souhait qui avait fini par devenir son désir le plus secret. : se lier à une autre personne qu’elle chérirait et qui lui donnerait cet amour qui lui manquait depuis toujours. Au lieu d’un vague idéal imaginaire, deux ans plus tôt, cet homme avait pris forme. Il possédait un visage et un nom. Malheureusement, il semblait hors de sa portée.

Oublie-le ! Tu n’as pas besoin de lui pour parvenir à la vie épanouie que tu mérites.

Combien de fois s’était-elle répété cette phrase ? Des milliers sinon des millions de fois. Mais, plus elle cherchait à se convaincre, plus la pensée dans sa tête se renforçait et prenait de l’ampleur. Déjà, elle avait du mal à résister contre la partie traitresse d’elle-même qui refusait de collaborer pour le bien. Maintenant, elle devait aussi combattre contre la gentillesse et les petits soins qu’il lui avait prodigués. La lutte ne s’arrêtait pas là. À la liste s’ajoutait le sentiment de sécurité et de protection qu’elle ressentait quand elle était avec lui. Le désir, l’attirance et sans oublier ce lien invisible qui les unissait même quand ils se trouvaient loin l’un de l’autre ne pouvaient pas être ignorés.

La veille, elle avait vécu quelque chose d’assez étrange. Non seulement elle s’était réveillée dans une sorte de continuité de son rêve, mais il était là, la tenant dans le cocon de ses bras. Elle avait peiné à différencier le rêve du réel. Tout semblait encore confus dans sa tête. Si le déroulement de la nuit demeurait enveloppé dans un brouillard, ce qui avait suivi dépassait son entendement. Elle avait rejoué des scènes avec Giuliano des milliers de fois dans sa tête, mais tout n’avait été qu’un pâle aperçu des évènements du matin.

À son réveil, elle avait tardé à se reconnecter à la réalité. Quand elle avait compris ce qui se passait, pour faire face à la panique et cacher son trouble, elle avait choisi de l’attaquer. La véhémence qu’elle avait mise dans ses propos l’avait laissé impassible. À la place de sa sévérité habituelle, il avait, au contraire, fait montre d’une douceur incroyable. Une tendresse dont elle le jugeait incapable. Du moins à son égard. Comme dans la trame du film le plus romantique, il lui avait préparé son petit déjeuner, puis l’avait aidée à manger – comme un bébé –, ensuite, il avait refait son lit. Somme toute, il méritait la médaille de l’homme le plus attentionné de l’année. Il avait poussé les choses plus loin, en la portant jusque dans la salle de bains pour qu’elle mette son teeshirt sale dans le panier à linge. Une telle intimité allait au-delà des mots. Giuliano ignorait le trouble dévastateur que ses gestes lui causaient. Le baiser qu’il avait déposé sur son front l’avait ému encore plus. Sa douceur avait réchauffé son corps et son cœur d’un immense bienêtre. Instinctivement, elle s’était mise en boule pour garder à jamais en son sein les sensations de ce moment de pur bonheur. À ce moment-là, elle avait regretté de lui avoir demandé de partir. Pourquoi lui avait-il obéi ? Devant sa porte, il avait disparu tel qu’il était apparu dans son studio : sans lui donner le temps de se faire à l’idée.

Toujours fatiguée, elle rumina pendant beaucoup de temps avant de sombrer encore dans le sommeil. Fidèle à sa ligne de conduite dernièrement, il vint peupler son sommeil de rêves sensuels, pleins d’érotisme, à faire rougir une libertine.

 

***

Il était de retour depuis une demi-heure. Pour la première fois, elle lui avait obéi. En effet, elle dormait paisiblement. Au lieu de travailler comme prévu, il restait les jambes croisées, une main sur l’accoudoir du fauteuil, et l’autre soutenait son menton. C’était sa position pensive par excellence. Ses yeux ne se laissaient pas distraire par le brouhaha de ses pensées. Il demeurait aux aguets du moindre détail, du moindre mouvement. S’il envisageait de céder à son attirance pour elle, il savait aussi que ce ne serait qu’une chose temporaire. Voilà pourquoi il avait intérêt à se faire un tas de souvenirs pour le restant des jours noirs à venir. Quand ils se sépareront, sa vie ne sera plus la même. Le passage d’Érica dans son quotidien aura laissé une trace indélébile. C’est étrange, la façon dont une personne pouvait vous rentrer dans la peau et annuler toute volonté en vous. En plus, il avait critiqué les hommes – et les femmes d’ailleurs – qui s’étaient montrés vulnérables dans leurs relations sentimentales. Son père en premier n’avait pas échappé à son jugement. Même s’il était convaincu de ne pas se trouver à un niveau aussi bas de self-control, il comprenait son défunt père, sans pour autant l’excuser, bien sûr.

Lui ne mettrait sa vie et son cœur dans les bras d’aucune femme. Même pas Érica, aussi belle soit-elle, pensa-t-il. Tout ce dont il avait besoin, c’est de céder au désir lancinant qu’il éprouvait pour elle. Après y avoir cédé, l’euphorie de la nouveauté passée, le charme se briserait tout seul. Ils se salueraient pacifiquement et reprendraient le chemin de leurs vies, chacun de son côté. Un plan parfait. Il comptait se libérer de cette obsession au plus tôt s’il ne voulait pas se trahir et faire du mal aux personnes qui comptaient le plus pour lui. Les paroles de sa gouvernante, ce matin, le lui avaient confirmé.

— Tu étais déjà attiré par cette fille alors qu’elle était mariée avec ton meilleur ami ?

C’était une question rhétorique. En effet, il n’avait pas eu besoin de répondre. Le bref regard qu’ils s’étaient échangé et le silence qui avait suivi étaient très éloquents.

— Pourquoi elle ?

— Je n’en sais rien.

— Il y a tellement de femmes qui te courent après, mon garçon. Je ne comprends pas…

— Elle n’est pas comme les autres, avait-il rétorqué sans laisser à la vieille dame le temps de finir sa phrase.

— Mais… tu as pensé à Riccardo et sa famille ? Le scandale créé par une telle relation, y as-tu pensé ?

— Oui, avait-il lancé, laconique.

— Mais ça ne t’arrête pas ?

— C’est plus fort que moi.

Madame Neri avait soupiré bruyamment en faisant un geste las des épaules. Après une lourde pause silencieuse, elle avait conclu avec une voix dépourvue de son entrain habituel :

— J’espère que tu pèses les conséquences de tes actes. Je ne veux pas que tu t’embrouilles avec Riccardo et sa famille. Je sais combien ils comptent pour toi.

— C’est vrai ! ils sont comme une famille pour moi, déclara-t-il sérieux. Tu te trompes si tu penses que je n’ai pas cherché à taire mes sentiments. J’ai tout essayé, crois-moi !

Sa déclaration sonnait comme un cri du cœur.

— Je comprends. Mais…

— Je serai très prudent. Ne te préoccupe pas !

Cette dernière phrase et le visage contrit de la gouvernante l'incitaient à se désister. À revoir son plan. Était-il prêt à prendre le risque ? En valait-il la peine ? Sous la douche, les images du corps de la jeune femme pendant qu’il l’avait changée lui étaient revenues dans la tête comme des flashs. Le souvenir de ce corps tant désiré avait réveillé, sa virilité et sa détermination à la posséder. Il avait envoyé la prudence et les avertissements aux orties. La voix de la perdition lui hurlait : qu’un homme qui ne risque rien n’a rien. C’était ce qui avait déterminé son succès dans le monde des affaires. Il codirigeait l’une des entreprises les plus prospères du pays et est aussi le conseiller financier de beaucoup d'entreprises à succès, à la fois dans son pays, et à l’étranger. Pourquoi le risque devait-il lui faire peur dans ce cas-ci ? Comme d’habitude, il ne se retirerait pas comme un lâche. Il est un homme adulte capable d’affronter son destin.

Il sourit de sa duplicité, car l’envie de succomber éclipsait toute détermination de rester sur le bon chemin. Oui, il en avait très envie. Cet immense désir était en train de le ronger.

Elle le fixait ébahie. Ses yeux verts avaient la capacité de voir dans les recoins les plus profonds de son être. Chaque fois qu’il s’y noyait, il pensait à une fameuse chanson française : les yeux révolver. Oui, elle avait tapé droit dans le mille avec ces yeux de biche. Tirer dans son cœur ? se demanda-t-il.

Mais non ! Le cœur n’y a rien à avoir. C’est juste une question d’attirance, donc de sexe. C’est tout, se raisonna-t-il, étonné de songer à une telle chose.

Il sourit à la belle au bois dormant qui venait de se réveiller. Elle lui rendit son sourire avant de demander :

— Tu es encore là ?

— Oui.

— Mais tu avais affirmé que…

— J’ai menti pour te tranquilliser.

Elle continuait à le fixer en silence.

— Je ne pouvais pas te laisser seule, ajouta-t-il. Tu es encore faible, inutile de me répéter de partir, car je ne t’obéirais pas, l’avertit-il calmement.

— Je ne… je n’ai rien dit.

— Bien ! Puisque ce point est clair, nous allons maintenant penser à toi.

— Penser à moi ? demanda-t-elle sans comprendre.

— Oui à toi. C’est toi la malade. Il est quatorze heures, tu dois manger maintenant.

Curieusement, au lieu de se rebeller comme il l’avait imaginé, Érica secoua la tête en signe d’assentiment et voulut se lever. Il se montra plus rapide qu’elle. Une autre occasion de la tenir dans ses bras qui se présentait, il ne voulait la perdre pour rien au monde. Il la souleva et la déposa sur un tabouret. Là aussi, contrairement à son habitude, elle ne manifesta pas la moindre perplexité. Appréciait-elle aussi son contact autant qu’il savourait le sien ? Ce doute devenait de plus en plus une certitude.

Il déballa le déjeuner que sa tendre et talentueuse gouvernante avait préparé pour eux. Le repas se constituait en premier d’une soupe aux épices, puis d’une délicieuse papillote de merlu au citron qu’elle avait dégusté avec appétit. La vieille dame avait couronné le tout avec une macédoine d’agrumes. Elle avait pour habitude de manger les fruits loin du repas. Cependant, la délicate attention de la gouvernante, dans le choix de ce menu, la décida de faire une exception.

Ils mangèrent en silence l’un à côté de l’autre vu l’espace confiné de son angle de cuisine. Plus d’une fois, leurs épaules, leurs jambes ou même leurs mains se frôlèrent. C’est comme une décharge électrique chaque fois. Quand ils eurent fini, il refusa fermement son aide et débarrassa tout seul. Elle l’observait attentivement. C’est étrange, la façon dont il se mouvait dans une pièce aussi restreinte. Bien qu’il prenne garde à ses mouvements pour éviter des incidents, on aurait dit qu’il était chez lui. Un studio comme le sien rendrait claustrophobe n’importe quel homme de son gabarit, mais il ne donnait pas l’impression de s’en préoccuper.

Pour briser le silence devenu pesant, elle le taquina alors qu’il vidait les restes de leurs assiettes dans la poubelle.

— Tu ne me portes pas ?

— Tu y as pris gout, on dirait, déclara-t-il en s’adossant contre le plan de travail de la cuisine.

— Oui, je… J’ai adoré quand tu m’as portée.

Sa confession le troubla, mais il ne dit rien. 

Se détachant du plan de travail où il était adossé, il s’avança lentement vers elle avec sa démarche féline. Les mouvements de son corps massif captaient toute son attention. Il s’arrêta devant elle tout en continuant de soutenir son regard. Une fois devant elle, il lui souleva le menton avec les doigts en lui demandant :

— Tu sais ce que j’adore, moi ?

— N... non, bégaya-t-elle dans un murmure.

Les cloches de la raison resonnèrent dans sa tête, mais il les ignora. Le désir de gouter ses lèvres pulpeuses fourmillait les siennes.

— T’embrasser. J’adore t’embrasser, Érica.

— Moi aussi, avoua-t-elle.

Ce qu’il venait de dire faisait écho à son ressenti. Impossible de taire l’évidence d’une telle connexion. 

— Vraiment ?

La jeune femme n’eut pas le temps de répondre à sa question, car ses lèvres couvrirent les siennes. Le baiser couvrit aussi d’un voile sa faculté de réfléchir. En outre, il oublia toute la logique qui l’aurait empêchée de se laisser aller. Il n’avait conscience que de sa bouche, soumettant la sienne. Son baiser était exigeant et avide. Il passa sa langue sur les contours de ses lèvres avant d’en franchir la barrière. Leurs langues flirtèrent un moment avant de se souder dans une fusion sensuelle. Il en rêvait depuis toujours. Cette scène avait envahi ses fantasmes durant la nuit dernière. Que ce soit le souvenir, ou l’imagination, aucun des deux ne pouvait rivaliser avec la réalité. Elle inclina davantage la tête pour lui permettre d’approfondir leur baiser. À bout de souffle, il abandonna sa bouche et il lui dit en souriant :

— Je veux te faire plaisir… Je vais te porter. 

C’était bien son désir avant qu’il ne l’étreigne à en perdre le souffle.

Durant le petit trajet, ils ne cessèrent pas de l’embrasser tendrement tandis qu’il la portait comme si elle pesait moins qu’une plume. Quand ses fesses touchèrent le matelas, elle protesta à l’idée de se séparer de la chaleur de son corps. 

— Non !

— Non ? répéta-t-il, perplexe.

— Ne pars pas, s’il te plait.

— Je ne vais nulle part. Je pensais que ce point était clair entre nous, n’est-ce pas ?

— J’ai… Je ne veux pas que tu arrêtes de m’embrasser.

— Je n’y pense pas un instant, répondit-il en lui offrant son plus beau sourire.

Son corps, si doux, se tenait au-dessus du sien, athlétique et viril. Sa respiration était saccadée, ce qui accentuait la générosité de sa poitrine. Elle leva les mains pour caresser son dos musclé à travers son polo. Le grognement qui lui échappa l’encouragea à longer jusqu’à ses épaules puis à redescendre lentement vers sa taille. Toujours plus bas. Ses caresses l’excitaient au-delà de tous les fantasmes qu’il nourrissait pour elle. Tout comme elle, il désirait connaitre chaque parcelle de son corps. Quand elle posa ses mains sur ses fesses musclées et solides, il s’arrêta de l’embrasser.

— Tu aimes ce que tu découvres ? lui demanda-t-il, tout excité.

— Oui. J’adore !

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