Son amour impossible: une new romance italienne (French Edition)

Chapitre I

 

Érica arriva juste au moment où le gala était sur le point de commencer. Les conversations allaient bon train. La salle était remplie de personnages renommés de tous genres. Vu la foule, on ne nota pas son entrée. Elle se plaça dans un coin et observa à loisir ce monde de paillettes où le m’as-tu-vu faisait la loi. Elle y était née et y avait grandi. Longtemps, elle avait même cru y être à sa place. Dernièrement, l’hypocrisie et le double jeu de ses membres avaient commencé à l’éloigner. Voilà déjà des mois qu’elle évitait ce genre d’évènements. Ses priorités avaient décidément changé. S’efforçant de respirer lentement pour calmer son trac, elle décida de chercher celui qui était encore son époux, il y a quelques mois. Bien qu’il n’ait jamais été question d’amour entre eux – même durant leur mariage – ils avaient beaucoup d’affection l’un pour l’autre. Il s’était toujours comporté en gentleman avec elle. Si bien qu’elle avait été incapable de lui refuser cette faveur. Quand il l’avait appelée pour lui demander d’être sa cavalière durant le gala, elle n’avait pas refusé, bien qu’elle évite désormais ce genre d’évènements. Pour lui, elle s’était résolue à faire une exception. Riccardo était son ami. Après leur divorce, ils avaient gardé de très bonnes relations. Il lui avait confié les sentiments qu’il éprouvait pour son ex et son désir de la reconquérir, car il s’était rendu compte qu’elle était la femme de sa vie. Mais, les choses n’étaient pas allées comme il avait voulu. La jeune femme avait refusé sa demande en mariage, ce qui l’avait plongé dans un état de désespoir. Elle comprenait donc ce qu’il vivait en ce moment. N’est-ce pas ce qu’elle vivait elle aussi ? La frustration et la douleur de vivre l’indifférence et le rejet de la personne aimée sont son quotidien depuis des années. Par expérience personnelle, elle connaissait la douleur d’un amour non partagé. Elle ne le souhaiterait pas à son pire ennemi.

Vu sa grande taille, elle le repéra sur le champ.

Ainsi, elle se lança dans la foule pour le rejoindre. Au beau milieu d’une conversation animée, il lui sourit tout en la saluant. Puis, il fit les présentations. Elle se tint à ses côtés comme une sage collégienne, se contentant de lancer des sourires ou riant quand c’était nécessaire.

Ricardo s'excusa auprès du petit groupe de convives et l'entraina à sa suite.

— Merci d’être venue, Érica.

— De rien ! Tu sais que tu peux compter sur moi ?

— Je le sais. Je t’en suis très reconnaissant. Tu veux boire quelque chose ?

— Une piña colada, s’il te plait !

Son compagnon s’en alla aussitôt pour lui prendre son cocktail préféré. Pendant qu’elle l’attendait, elle fut attirée par un groupe de personnes qui riait de l’autre côté de la salle. Parmi elles, il y avait l’homme qui l’avait bannie de sa vie en l’accusant de tous les péchés du monde.

— Tu n’es plus ma fille. Tu ressembles à ta mère, avait-il dit, plein de rage.

Cette phrase résonnait dans sa tête comme si c’était hier qu’elle avait été prononcée. Des mois après, elle se sentait encore blessée par les paroles dures et les insultes qu’il lui avait lancées à la figure avant de la chasser de chez lui. Désormais, elle pouvait se considérer comme étant seule au monde. Ça lui faisait mal. Mais, elle avait décidé que le moment des larmes était fini. Il lui fallait prendre sa vie en main.

La main de Riccardo sur sa taille, pour la conduire à leur table, l’obligea à sortir de ses pensées. Son cavalier, qui était le parrain du gala, la laissa pour aller prononcer le discours d’ouverture. Alors qu’elle souriait à son ami sur le podium, elle sentit sa nuque picoter. Son cœur se mit à battre la chamade. Elle comprit que c’était lui. Croyant que ne pas y penser l’aurait aidée à ne pas paniquer à l’idée de le revoir, elle avait préféré se concentrer sur l’éventuelle confrontation avec son père plutôt que sur lui. En vérité, elle s’était lourdement leurrée. Sa première crainte est de subir son indifférence à chaque rencontre. Le manque d’amour paternel était bien pâle face à la froideur et le rejet que lui faisait endurer cet homme. Elle s’ordonna de ne pas se retourner même si la curiosité était immense. Était-il seul ou accompagné ? En le sentant approché, elle reprit une certaine contenance pour calmer le rythme effréné de son cœur. Lorsqu'il prit place à table, elle reçut un uppercut en plein estomac. Il était accompagné. Et, quelle compagnie ! Une superbe brune était à son bras. Giuliano salua les présents en l’ignorant complètement, comme à son habitude. Elle contint avec difficulté un rire hystérique quand il présenta la brune.

— Je vous présente Camilla, une grande amie à moi.

C’est dans ce genre de situation qu’elle reconnaissait la valeur de l’éducation sévère qu’elle avait reçue. Parce qu'elle l'empêchait de se ridiculiser devant tout ce monde. Était-ce une blague ? Giuliano Rossi, juste l'ami d’une femme aussi charmante ? Elle n’avait plus l’âge de croire aux fables. Après être installés, il se montra très attentionné avec sa compagne. Ces attentions lui firent très mal. C’était le contraire de la façon dont il la traitait. Son malaise décupla quand elle surprit le sourire qu’il adressait à sa belle cavalière. Elle aurait juré qu’il en était incapable, mais apparemment, elle s’était trompée sur son compte. En réalité, c’est avec elle qu’il est avare de gentillesse. De plus, il faut reconnaitre qu’elle n’est pas son genre de femme. Il adore plutôt les brunes très minces alors qu’elle est rousse et elle a surement une taille ou deux de plus que sa compagne. Bien qu’elle cherche à se montrer indifférente en sa présence, ses yeux étaient animés d’une volonté propre. Lorgnant dans leur direction, elle remarqua que la jeune femme était plutôt timide, mais également tout le mal que Giuliano se donnait pour la mettre à l’aise. Quand Riccardo vint prendre place, elle était rongée par la jalousie. Elle se concentra sur son compagnon, dans une tentative d’ignorer l’homme qui hantait ses nuits. Heureusement, Riccardo se montra particulièrement affectueux avec elle. Ce devait être une façon pour lui de lui témoigner sa reconnaissance. Elle suivit d’une oreille peu attentive le discours que fit son père durant la soirée. Son esprit était occupé par autre chose. Elle regretta la période où le rejet paternel la faisait souffrir, car cette douleur-là était plus supportable que ce qu'il lui infligeait. Le gala se révélait un vrai calvaire pour elle. La succession de discours et de remises de prix l’ennuyait à mourir. Puis, durant le bal qui suivit, son regard croisa celui de son géniteur qui l’ignora complètement. À l'opposé du passé, elle ne fit rien pour raccourcir le fossé qui les séparait désormais. Giuliano dansait aussi avec sa cavalière. Ils formaient un très beau couple, devait-elle admettre. Les deux évoluaient au rythme de la musique avec grâce, contrairement à elle et Riccardo. Elle était très tendue. Riccardo dévorait des yeux la brune dans les bras de son meilleur ami avec convoitise et paraissait sur le point d’étrangler ce dernier. Qu’est-ce qui se passait vraiment ? Elle avait l’étrange sensation qu’un détail lui échappait. Était-ce possible que les deux amis se disputassent la même femme ?

À cette pensée, elle fut prise d’une grande tristesse. Était-elle condamnée à être transparente pour tous les mâles de son entourage ? À commencer par son père, qui devait être l’homme qui l’aurait chérie le plus au monde. De sa part, elle n’avait reçu que rejet et humiliation. Puis avait suivi son mariage avec Riccardo. Bien qu’il se montrât très avenant envers elle, son cœur avait toujours été ailleurs, auprès d’une autre femme. Heureusement, n’éprouvant pas de sentiments pour lui, elle n’en avait jamais souffert. Qu’à cela ne tienne, elle avait quand même pâti de certains épisodes.

La douleur la plus grande, c’est lui qui était en train de la lui infliger, sans l’ombre d’un doute. Cependant, elle commençait à perdre espoir que les choses changent un jour. Il avait trop d’emprise sur elle. Le pire, c’est qu’il l’ignorait complètement. Érica fulminait à l’idée qu’un homme exerce autant de pouvoir dans sa vie sans même le vouloir. Quand il s’agissait de Giuliano, elle se sentait si démunie. Elle ne s’était quand même pas libérée de l’influence paternelle pour le joug d’un homme indifférent. Peu importe que cet homme fasse battre son cœur à une vitesse hors norme ou qu’il incarne la beauté italienne dans un corps de dieu grec. Peu lui importait aussi qu’il soit le seul homme en mesure de faire vibrer son corps rien que par sa présence. Cette révolte contre ses propres sentiments lui donna un brin de détermination. Quand la musique classique s’interrompit, elle s’excusa auprès de Riccardo pour s’éclipser.

— Ça ne te dérange pas que je m’absente un moment, n’est-ce pas ?

— Tu es sure que ça va ?

— Oui, ne t’inquiète pas. J’ai juste besoin de respirer l’air frais.

— D’accord.

Après une brève réflexion, elle décida de descendre au sous-sol. À cette heure, il était sans doute désert, alors que dehors, elle risquait de faire des rencontres inopportunes, comme son père, par exemple. Dans le parking, elle donna un coup de pied à une colonne, mais elle comprit que s’en prendre à un béton de ciment était une bataille perdue d’avance. À bout, ses yeux se remplirent de larmes de frustration. Elle inclina la tête en fermant les yeux pour refouler ses larmes.

Au milieu de tous ces véhicules de luxe, elle parvint à se calmer un peu. Ce monde de richesse dans lequel elle avait évolué jusque-là ne l’émouvait plus. Elle ne voulait plus baigner dans les apparences au lieu de bâtir une existence digne de sens. Tout autour d’elle semblait si fade et terne. Tout ce qu’elle voulait désormais, c’est se sentir apprécié. Rien qu’une seule fois. Elle donnerait tout pour éprouver ce sentiment délicieux que tous les grands poètes et chanteurs célèbrent. En effet, elle partageait les paroles de l’une de ses chansons préférées qui disaient :

Une vie sans aimer et être aimé n’est pas une vie.

À la pensée de vivre cette vie dépourvue de sens, les larmes longtemps retenues échouèrent sur ses joues sans qu’elle cherche à les arrêter. Elle les laissa silencieusement couler. Cela lui ferait du bien à la fin.

 

***

 

Giuliano la vit se diriger vers l’ascenseur qui menait au parking. Il la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle disparût de son champ de vision. Le balancement de ses hanches l’hypnotisa malgré lui. C’est incroyable l’effet qu'elle lui faisait. Heureusement qu’il avait un sang-froid enviable sinon il aurait déjà fait une bêtise. Dans les milieux qu’il fréquentait et dans sa sphère professionnelle, il est respecté pour sa maitrise de soi. Il était fier de sa nature imperturbable, mais depuis qu’il l’avait rencontrée, il ne se sentait plus à l’abri du vacillement. Ayant compris cette faille dans son armure caractérielle, il avait fait tout son possible pour l’éviter comme la peste.

La voir si belle, à l’autre bout de la table, avait suscité des sensations qu’elle seule était en mesure de provoquer chez lui. Alors, il avait fait ce qui lui réussissait bien quand il la rencontrait : feindre d’ignorer sa présence. La complicité dont elle avait fait montre avec son meilleur ami, Riccardo, lui avait donné des envies de meurtre. Ces actions échappaient à sa compréhension. Les deux avaient été mariés, ce qui explique leur complicité. Le savoir ne l’empêchait pas d’être irritée. Souvent, il se comportait comme si le fait de ne pas l’avoir pour lui devait automatiquement l’interdire à d’autres hommes aussi. Or, cela était impossible. Elle était d’une beauté à couper le souffle. Il avait, en effet, surpris des regards d’admiration alors qu’elle traversait la salle. Cela l’avait rendu jaloux. Il avait des pulsions de possessivité à son égard qu’il n’arrivait pas à s’expliquer. Pourtant, elle lui est interdite.

De caractère réservé, Giuliano avait peu d’amis. Bien que dévoué à son travail, il adorait la gent féminine dont il ne se prive pas la compagnie. Juste de la bonne compagnie sans illusion de relation ni d’attaches. Dès le début, il se montre clair avec elles en leur expliquant qu’il n’a rien à leur offrir, sauf quelques soirées ou semaines, dans quelques rares cas. Il ne faisait jamais de promesses. Sa vie est essentiellement accaparée par la sphère professionnelle. Aucune de ses nombreuses aventures ne lui avait donné l’envie de se passer la corde au cou, comme on le dit. Il n’avait jamais eu envie d’une vie à deux, excepté en observant le couple que formaient les parents de son meilleur ami, Riccardo. Les deux étaient ensemble depuis plus de trente ans, mais s’aimaient encore comme au premier jour. Ils se respectaient et s’épaulaient mutuellement. Leur entente était telle qu’ils se comprenaient presque télépathiquement. Par chance, il avait les pieds sur terre pour reconnaitre que les couples pareils à celui de Téo et Marta faisaient l’exception et non la règle. La règle, ce sont des histoires comme celle de son cher père. Ce dernier avait été un jeune talentueux, destiné à un avenir de succès, jusqu’au jour où il avait rencontré celle qui l’avait écarté du droit chemin. C’était, en effet, durant une bravade dans laquelle sa mégère de conjointe l’avait entrainé qu’il s’était mis au volant soul. À un virage, il avait perdu le contrôle de la voiture et ils avaient pris un arbre. Sa mère s’en était sortie avec quelques blessures moins graves alors que lui avait été condamné au fauteuil roulant pour le reste de sa vie. La santé de son père avait nécessité un budget important pour faire face aux nombreuses interventions chirurgicales. Hélas, sa mère n’avait absolument pas voulu revoir son train de vie fastueux. Une fois les économies de son mari épuisées, elle l’avait abandonné avec un enfant de sept ans alors qu’il était handicapé. Très tôt dans son enfance, il avait ainsi été témoin des effets ravageurs d’un mental faible additionné à l’avidité d’une partenaire qui utilise le pouvoir de séduction et la manipulation. De l’histoire de ses parents, il avait compris que les charmes d’une belle femme étaient ce à quoi un homme devait le plus prendre garde. C’est pourquoi il s’était juré de cultiver une maitrise de soi infaillible pour ne jamais se retrouver faible devant une aventurière qui pourrait faire de lui son jouet.

Heureusement que son père avait eu un fidèle ami qui ne l’avait pas abandonné alors que tout son entourage l’avait fait en un temps record. Il lui avait donné un travail digne malgré son handicap. Très passionné par les chiffres, son ami lui avait proposé le poste de directeur financier de l’une des sociétés de vin luxueux les plus importantes du nord de l’Italie. C’était le même poste qu’il occupait aujourd’hui à la place de son père. Il devait beaucoup à la famille de Riccardo pour ce qu’elle avait fait pour eux. La relation de leurs géniteurs leur avait permis de se fréquenter depuis l’enfance. Son attachement à Riccardo allait au-delà d’une simple amitié. Ils étaient comme des frères. Comment pouvait-il désirer une femme qui lui avait appartenu ? Même s'ils ne sont plus mariés, elle lui est interdite. Si son père était encore en vie, il le traiterait de tous les noms, il en était sûr. Érica lui était interdite, il ne pouvait pas la désirer. Où trouver la force de tourner le dos à ce qui vous faisait sentir si vivant ?

Un quart d’heure après, il remarqua que sa chaise était toujours vide. Pourquoi n’était-elle pas encore de retour ? Était-elle partie ? Peu probable. À en juger par sa complicité avec Riccardo, il pouvait en déduire que ce dernier la raccompagnerait. Riccardo était un vrai gentleman. Or son ami était là, complètement absorbé par la présence de son ex, Camilla qui est en effet sa cavalière. Ces deux avaient besoin de parler, car leur amour saute aux yeux.

— Tu devrais lui parler, Camilla.

— Tu penses ?

—Oui. Tu es venue jusqu’ici pour lui parler, non ?

—Oui, mais, Riccardo ne veut pas me parler. En plus, il est avec son ex-femme.

— Ne pense pas à ça. Parle-lui ! Les choses peuvent s’arranger.

Riccardo, son ami, est encore amoureux de Camilla, son ex. Il préféra les laisser pour qu’ils s’expliquent.

Instinctivement, il s'achemina dans la direction qu’Érica avait prise, quelques minutes auparavant.

Il la repéra immédiatement. La masse flamboyante de ses cheveux rayonnait au milieu de la lumière tamisée. Il se plaça de sorte à l’observer sans se faire repérer. Elle avait les yeux fermés.

Ce devrait être interdit d’être si belle, pensa-t-il.

Il eut une pensée pour son défunt père envers qui il avait été injuste pendant son adolescence. Tant de fois, il lui avait reproché sa faiblesse face à son épouse, sa propre mère. Mais, quand il voyait Érica, il perdait le compte de toutes les bêtises qu’il serait disposé à faire pour elle. Rien que pour le plaisir de passer les doigts dans la douceur soyeuse de ses cheveux couleur de feu. Souvent, il rêvait de l’allonger sur son lit en contemplant le halo qu’ils formeraient sur la taie d’oreiller blanc. Mais, il ne le ferait jamais, car il avait trop de choses à perdre en cédant. Il risquait de gâcher l’estime des personnes qui s’étaient avérées plus qu’une famille pour lui et son père. Par-dessus tout, il refusait cette vulnérabilité face à une femme, aussi belle soit-elle. Tout homme a sa croix. N’était-ce pas ce qu’on lui avait enseigné au catéchisme pendant son enfance ? Érica était bel et bien une croix pour lui. Il devrait la porter toute sa vie. Qu’elle est lourde, cette croix ! Bien qu’il ne soit plus un enfant de chœur ni ne croie vraiment en la religion, il tenait, dans cette situation, à suivre ce qu’il lui restait de son éducation religieuse.

Elle avait toujours le visage incliné en arrière, il put remarquer toute sa tristesse. Une vive colère s’empara de lui. Quand il s’agissait d’elle, il peinait non seulement à comprendre ses réactions, mais surtout à les contrôler. Les flammèches de la jalousie le narguaient. Ses poings le démangeaient. Pourquoi continuait-elle à s’accrocher à un homme qui en aimait une autre ? Elle avait été si pathétique en se cramponnant à Riccardo. N’avait-elle pas compris que le cœur de Riccardo n’appartenait qu’à une seule femme ? Cette femme, c’est Camilla. Elle devait se faire une raison. C’était donc pour évacuer sa jalousie envers Camilla qu’elle était en pleurs. L’attirance entre Camilla et Riccardo ne lui avait surement pas échappé, même si les deux s’évertuaient à feindre l’indifférence.

Scrutant son visage, il vit la même douleur qui le taraudait depuis deux ans. Comprenant combien elle devait souffrir de ses sentiments à sens unique, il se sentit un peu injuste envers elle. On ne pouvait en aucun cas la blâmer d'en pincer pour un homme qui en désirait une autre. En plus, on ne peut pas se débarrasser de ses sentiments comme s’il s’agissait d’un manteau. Sinon il l’aurait déjà fait, il y a belle lurette. Dans son cas, il ne s’agit pas d’amour, dut-il reconnaitre, mais plutôt, d’une forte attirance. Il refusait d’être amoureux de qui que ce soit. Par bonheur, il connaissait la solution à cette attirance téméraire. Pour s’en libérer, il devait y céder. C’était la seule solution, il en était sûr, puisque tout ce qu’il avait mis en acte jusque-là avait lamentablement failli. Pouvait-il vraiment céder à ce caprice téméraire en ignorant les possibles conséquences ? Bien sûr que non. Il avait trop à perdre. Voilà pourquoi, c’était risqué de rôder là où elle se trouvait.

Il décida de battre en retraite sans attirer son attention. Pour lui, succomber à la pulsion de la suivre était un réel échec de sa logique sans faille d'habitude. Cet épisode lui faisait comprendre qu’il devait redoubler de prudence. Sa résolution galvanisant sa détermination, il décida de rebrousser chemin. Avant, il se tourna pour la regarder une dernière fois. Scrutant son beau visage, il nota une tristesse insoutenable. Elle pleurait. Son cœur manqua un battement et…

 

Sans comprendre ce qu’il faisait, il rebroussa chemin. Au diable les bonnes résolutions, il ne supportait pas de la voir dans cet état. Il ne pouvait pas jouer à l’indifférence face à sa souffrance. Cela lui était tout simplement impossible. De plus, son erreur avait été de la suivre. S’il ne l’avait pas fait, il n’aurait rien su de son amertume pour son ex-mari. D’habitude, il déteste les pleurs d'une femme, car il savait qu’elles les utilisaient pour mener les hommes en bateau et obtenir tout ce qu’elles veulent. C’était ce qu’il avait vu sa mère faire quand il n’était qu’un garçon. Très jeune, il avait décidé de s’immuniser contre leurs manigances, mais une seule faisait exception. Cette dernière était à quelques mètres de lui. Ses jambes refusèrent d’obéir à la raison qui lui criait de battre en retraite, de fuir le danger. Le vin était tiré, il fallait le boire. En deux enjambées, il sortit de sa cachette et se retrouva devant elle.

 

***

 

Érica ressentit d’abord le même picotement pressenti au début de la soirée. Celui qui la prenait à la nuque chaque fois qu’il était proche. Puis, elle entendit des bruits de pas dans la direction de l’ascenseur. C’était bien lui. Elle retint sa respiration de peur de se faire remarquer. Il ne fallait surtout pas qu’il la voie dans cet état. Giuliano ne devait aucunement voir ses larmes et découvrir ainsi tout le pouvoir qu’il avait sur elle. Que venait-il faire dans le parking alors que le gala battait son plein ? Rentrait-il déjà, sans sa belle cavalière ? Elle se cacha derrière la grosse colonne en espérant passer inaperçue. La chance n’était pas de son côté.

— Érica… ça va ?

Sa voix grave pénétra tout son être et elle se sentit aussitôt apaisée. Au lieu de se réjouir de la sensation de joie qui l’avait gagné récemment, sa réaction la choqua. Cette réaction témoignait de sa faiblesse face à un homme qui allait sans doute rire de sa fragilité. Ce constat la mit en colère. Elle était en colère, envers lui, mais surtout envers elle-même. N’avait-elle pas décidé de prendre sa vie en main ?

— Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? l’attaqua-t-elle pour se défendre au lieu de lui répondre.

— Je sais que tu me prends pour un sans-cœur, mais sache que je peine à rester de marbre face à une femme en détresse, dit-il en la fixant droit dans les yeux.

— Je ne suis pas en détresse.

— Ce sont surement des larmes de joie qui couvrent ton beau visage, dit-il d’un ton moqueur avec un petit sourire.

Zut ! Elle avait oublié de les essuyer, convaincue qu’il ne l’aurait pas vue.

— Ce ne sont pas tes affaires, lança-t-elle en se tamponnant les yeux de ses doigts pour effacer la preuve de sa maudite faiblesse.

La voix de la raison lui dicta de s’enfuir, car le danger était proche. L’alarme sonnait dans sa tête. Il fallait déguerpir au plus tôt, puisqu'elle n'est pas au top de sa forme. Sans tarder, elle devait partir avant de faire une bêtise telle que se jeter dans ses bras pour recevoir le réconfort de ses puissantes épaules. Combien rêvait-elle de s’y blottir ? Ses propres pensées lui firent peur. Il fallait absolument qu’elle parte. Courageusement, elle se dirigea vers la sortie en passant devant lui. D’un mouvement brusque, il la bloqua par le coude. Elle ne l’avait pas anticipé, car il avait les mains dans les poches de son pantalon. Le geste la prit de court, ce qui la plongea dans une certaine panique. 

— Lâche-moi ! se débattit-elle.

Il la fixa sans rien dire. Ses yeux gris semblaient comme deux fissures. Elle s’y attarda pour en soupeser la profondeur. Ce qu’elle y lut la stupéfia. Elle ne s’autorisa pas à l’espoir de peur de se tromper. Ses yeux fixaient maintenant sa bouche pulpeuse. 

— Lâche-moi, te dis-je !

— Sinon ? la défia-t-il.

— Je te…

Elle n’eut pas le temps de répliquer, car ses lèvres happèrent les siennes. Un voile couvrit son cerveau de telle sorte qu’elle ne réussissait plus à agencer des pensées logiques. Elle avait juste l'urgence de répondre à l'appel de son désir. Le baiser était dépourvu de douceur. En revanche, il était chargé d’avidité, d’exigence et de colère. Il voulait la punir pour son insolence. Révoltée, elle refusa de subir son assaut sans réagir. D’abord, elle allait lui montrer qu’elle n’était pas aussi faible qu’il le pensait. Elle ne se laisserait pas dominer par un macho de son acabit. Ensuite, il devait découvrir la femme forte et gaillarde qui se cachait en elle. Sa langue franchit la barrière de ses lèvres et se souda à la sienne. Par le son rauque qu’il émit, elle comprit qu’elle avait réussi son coup. Elle pouvait être fière de contrôler de la situation.

Sa victoire ne dura qu’un bref instant, car il reprit bien vite le dessus sur elle. Il la souleva et la plaqua contre la colonne. Sa langue s’enroula autour de la sienne dans un duel sensuel qui la laissa pantoise. Elle avait du mal à coordonner ses mouvements. Ses jambes fléchissaient. Comme s’il l’avait senti, il souleva l’une de ses jambes et la posa au niveau de sa hanche musclée. La position dans laquelle elle se trouvait maintenant lui fit sentir la preuve de sa virilité. La puissance de la bosse qui pointait au niveau de son bas-ventre la remplit d’euphorie, car c’était la preuve indubitable de son désir pour elle. Sans l’ombre d’un doute, il la désirait aussi. Ses doigts la démangeaient d’urgence de le toucher à cet endroit. Elle s’aperçut de l’impossibilité de le faire, puisque ses mains étaient emprisonnées au-dessus de sa tête par une poigne ferme. À quel moment l’avait-il fait ? Elle n’en avait aucune idée. Le plein d’émotion qu’il lui faisait ressentir avait un grand besoin d’être extériorisé. Son corps ondulait contre le sien tandis qu’il la caressait avec une habileté sans pareille. Ses lèvres parcouraient maintenant la peau tendre de son cou. La porte d’un monde de délicieuses sensations s’ouvrit à elle. Son corps échappait à son contrôle, car il ne lui appartenait plus. Elle était à la merci de cet apollon italien.

— Je t’aime.

Oups ! les mots lui avaient échappé sans qu’elle l’ait vraiment voulu. La force de ces mots la frappa de plein fouet, jamais elle n’aurait pensé le lui avouer un jour. C’était trop tard. La réaction de Giuliano lui fit encore plus regretter sa confession. Ses lèvres abandonnèrent aussitôt son cou et s’incurvèrent en un pli sévère. Ses yeux n’étaient plus remplis de désir, mais la dédaignaient maintenant.

— Tu ne m’auras pas, cracha-t-il hautain. Tu ne réussiras pas à m’attirer dans tes filets comme tu as réussi à le faire avec Riccardo. Tu m’entends ? 

— Je n’ai rien fait de telle.

Furieux, il ne la laissa pas aller au bout de sa protestation. Il l’obligea à soutenir son regard.

— N’as-tu pas affirmé ne pas vouloir que je te touche, tout à l’heure ? 

— Je…

— Comment peux-tu oser me dire « je t’aime » alors que tu pleurais pour un autre homme, il y a à peine quelques minutes ? la coupa-t-il, intransigeant.

— Arrête. Tu me fais mal.

Il la relâcha en notant la marque qui avait commencé à se former sur son bras. Aussitôt, elle s’adossa sur la colonne, témoin de leur duel sensuel pour ne pas perdre l’équilibre. D’un ton sévère, il lui cracha toute sa hargne.

— Tu n’es qu’une écervelée. Une fille à papa, capricieuse et qui se croit tout permis.

Une telle sévérité la déstabilisait.

— Excuse-moi, je n’aurais pas dû dire ça.

— Tu ressembles à ton père. Vous ne pensez qu’à manipuler les personnes autour de vous. Tu n’y parviendras jamais avec moi. Les filles comme toi m’indiffèrent.

La dureté de ses propos eut le dessus sur elle. Les larmes qu’elle s’était efforcée de retenir se mirent à couler.

— Je te prie d’oublier ce que je viens de dire, commença-t-elle en se cachant le visage entre les mains. Je ne suis pas comme mon père. Tu te trompes, continua-t-elle en sanglotant.

Bien que Giuliano notât la sincérité de son tourment, il en déduisit que ça devait faire partie d’un numéro habile pour le manipuler. Il se traita de tous les noms face à la faiblesse qu’il manifestait devant cette femme. Avait-il vraiment cru pendant un instant qu’elle était sincère ? Cela prouvait bien son manque de lucidité quand il s’agissait d’elle. 

— Tu peux garder tes simagrées pour quelqu’un d’autre, gronda-t-il.

Il se passa une main dans les cheveux avant de l’avertir d’une voix impitoyable. 

— Pour ton propre bien, reste le plus loin possible de moi. Tu as compris ? demanda-t-il en la prenant par la nuque.

La dominant de toute sa taille, il recouvrit sa bouche de la sienne. À travers son baiser, il lui rappela qui des deux, était le plus fort. Elle n’avait aucune chance si elle se mettait contre lui. Sa faiblesse lui parut encore sans limites. Les larmes couvrirent, pour la énième fois, ses joues en cette soirée. Regroupant toutes ses forces, elle entreprit de le repousser. Mais, ce fut une erreur, car le toucher de ses muscles pectoraux se transforma en caresse. Consciente de son erreur et qu’il allait l’utiliser contre elle, elle commença à le marteler de coups.

— Lâche-moi, Giuliano.

— Quoi ?

— Lâche-moi !

Il rit dans son cou avant de croiser son regard.

— Tu n’es qu’une allumeuse.

— C’est faux ! Tu te trompes à mon sujet.

— N’étais-tu pas amoureuse de moi, il y a quelques minutes ? demanda-t-il en faisant semblant de lire l’heure sur sa Rolex.

— Non. Je ne suis pas amoureuse de toi.

— Je le savais bien, la coupa-t-il. Les filles comme toi me font pitié.

Les filles comme elle ? Que souhaitait-il dire par là ? L'animosité de ses paroles la plongea dans une immense confusion. Les larmes lui emplirent aux yeux. Elle voulait pleurer de frustration et de colère envers elle-même. Un ressentiment dû à la faiblesse qui s’emparait d’elle dès qu’elle se trouvait proche de lui. Réalisant ce qui venait de se passer dans ce parking à moitié éclairé, elle se mit à trembler. Refusant de tourner son regard dans sa direction, son cœur battait au son de ses pas qui s’éloignaient.

Ce ne fut qu’en entendant le déclic de la fermeture de l’ascenseur qu’elle se rendit compte qu’elle avait retenu sa respiration durant tout ce temps. Elle respira lentement et longuement pour se calmer et reprendre sa lucidité. Comme une somnambule, elle se dirigea vers la sortie. Elle ne pouvait pas repartir dans cette salle et revoir cet homme qui avait tous pouvoirs sur elle. Il était hors de question qu’elle se ridiculise encore devant lui. Tout en marchant, elle se passa les doigts sur ses lèvres, encore enflées de leurs baisers. Le souvenir des lèvres de Giuliano était si présent sur les siennes qu’elle gémit de désespoir et d’impuissance.

 

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II.

 

 

Giuliano avait le cœur qui battait la chamade. Il s’intima intérieurement au calme alors qu’il se dirigeait vers les ascenseurs. En réalité, il avait presque pris ses jambes à son cou de peur de faire d’autres folies, comme faire machine arrière et la posséder à même le capot d’une de ces voitures de luxe. Il avait complètement perdu le contrôle et n’arrivait pas à se l’expliquer. Quand était-ce, la dernière fois qu’il avait été hors de lui ? Il ne s’en souvenait aucunement. Déjà petit, il s’était promis de ne jamais se laisser gouverner par ses pulsions. L’impulsivité mène à la perte de soi. Dans l’ascenseur, il s’efforça de reprendre un rythme cardiaque normal. Il fallait qu’il se reprenne et le plus tôt serait le mieux. Il avait travaillé très dur pour être là où il était maintenant. Ce n’est pas une héritière aventurière qui va tout gâcher. Par-dessus tout, sa loyauté et sa fidélité sont en jeu. Personne ne le ferait dévier de ces valeurs, preuve d’une grande moralité. Même pas une rousse pulpeuse, diablement belle. En rentrant dans la salle, il intercepta un serveur et prit une coupe de champagne qu’il avala d’une traite. Mais, le breuvage ne lui sembla pas assez fort. Il promena son regard dans la salle à la recherche d’un serveur avec du whisky, car il avait besoin d’une arme à la taille de son adversaire. Bien sûr, il ne voyait pas une fille aussi menue comme ennemie. En revanche, le pouvoir qu’elle avait sur ses sens était bel et bien un rival de taille. C'était primordial de la déloger immédiatement de sa tête. En sentant les effluves du parfum de la jeune femme encore sur lui, il s’obligea à ne pas penser à la douceur de ses lèvres, à sa langue qui s’était enroulée autour de la sienne dans un duel sensuel. Encore plus, il devait oublier la sensation de sa généreuse poitrine contre son torse. Ce souvenir réveilla la partie la plus virile de son anatomie.

— Porca la miseria — nom de Dieu —, jura-t-il.

Il devait partir, car il ne pouvait garantir la gestion de ses pulsions les plus primitives s’il la revoyait. Mais avant, il devait avertir Camilla de son départ et prenne des mesures pour qu’elle soit raccompagnée à la fin du gala.

D’un pas décidé, il se dirigea vers la sortie. Hors de question de repartir dans le parking, il demanderait au voiturier de lui amener sa voiture. Il serra les mâchoires de frustration et de tension en s’arrêtant devant la porte en tambour du hall, les deux mains dans les poches. Une envie de donner un grand coup de poing contre quelque chose le tenaillait. La maitrise de soi avait toujours été une priorité pour lui. Savoir qu’il avait jeté aux orties les efforts de plusieurs années pour une femme avec qui il n’avait aucune possibilité d’avenir le rendait littéralement fou. Cette femme lui est à jamais interdite. Quand le voiturier se gara devant lui, il s’assit au volant avec un gémissement de frustration. Durant le trajet, la scène qui s’était passée au sous-sol de l’hôtel se rejoua plusieurs fois dans sa tête. Il n’arrivait pas à se pardonner sa perte de contrôle. Comment était-ce possible ? Pourquoi l’avait-il suivie dans ce maudit parking ? D’où tenait-elle ce pouvoir de saper son légendaire self-control ? Qu’avait-elle de plus que les autres femmes qu’il avait croisées dans sa vie ? Giuliano était un homme à femmes. Il les adorait. Bien que l’expérience de ses parents lui ait appris très tôt à se méfier de la gent féminine, il ne pouvait pas s’en passer. Mais, il ne s’impliquait jamais outre la sphère du divertissement. Pour cela, il était toujours très honnête dans ses relations. Il expliquait dès le début sa position avant d’entreprendre toute aventure. Sa devise est : aucune implication, aucune attente. Toutes ses relations avaient une durée inférieure ou égale à un mois. Pas plus. Grâce à Dieu, il avait eu la chance de ne croiser que des femmes qui arrivaient à le comprendre. Elles étaient disposées à ne prendre de lui que ce qu'il offrait. Ni plus ni moins. Cette façon de faire avait toujours marché jusqu’à ce qu’il la rencontre.

Il maudit intérieurement le jour où son meilleur ami Riccardo lui avait parlé de la fille de l’un de leurs associés. Il lui avait aussi confié le fait qu’il devait l’épouser. C’était l’exigence de l’associé pour protéger ses intérêts. Son enfant ne pouvait pas assurer sa succession, car elle est une femme. Leur associé avait encore une vision très archaïque et machiste du monde. Il ne jugeait pas une femme digne de le succéder en affaires. Pour garantir sa succession, il avait exigé que Riccardo épouse cette dernière en contrepartie de son appui et une part de ses actions quand l’entreprise avait traversé une mauvaise passe. Il avait imaginé rencontrer une fille à papa, capricieuse de manière plus qu’agaçante. Il connaissait bien le milieu de la bourgeoisie pour prévoir qu’elle n’est pas différente des autres. Souvent, outrageusement tape-à-l’œil et sans cervelle. Passant la journée a dépensé sans compter l’argent de leurs nantis parents. 

Quand il l’avait rencontrée pour la première fois, il ne connaissait pas encore son identité. Elle était superbe et sur son trente-et-un puisque c’était le jour de ses fiançailles avec l’un des héritiers les plus en vue de la ville, mais il ignorait à ce moment-là. Mais loin d’être une capricieuse qui cherchait à attirer à tout prix l’attention, elle s’était montrée très timide. Parfois, il avait eu l’impression qu’elle ne se sentait pas à l'aise quand son père la trimbalait de groupe en groupe pour se pavaner avec sa charmante fille. Elle semblait presque perdue. Un sentiment de protection l’avait envahi. Pour la première fois, la fragilité d’une femme avait réveillé un aspect de lui jusque-là inconnu. Au souvenir de son désarroi, son côté protecteur se manifestait promptement. Les yeux fermés, il se rappela leur première rencontre. Sa beauté l’avait frappé de plein fouet. Sa taille de guêpe, soutenue par des jambes fuselées, avait attiré en premier son attention. Puis, il l’avait scruté comme si elle avait été une œuvre d’art. Elle avait la tête baissée, fixant sa pochette. Dans cette position, une cascade de soie couleur de feu lui couvrait quasiment le visage. Se sentant observée, elle s'était retournée vers lui. La rencontre de leurs regards avait été quelque chose d’indescriptible. De grands yeux d’un vert bouleversant mangeaient un beau visage en forme de cœur et des taches de rousseur parsemaient son teint de porcelaine. Elle avait soutenu son regard pendant un instant. Quand il avait ébauché un sourire, sous l’effet dévastateur de la contemplation de cette déesse, elle lui avait souri aussi. Il avait cru défaillir. C’est l’un des moments qu’il n’oublierait jamais de toute sa vie. Brusquement, elle avait baissé les yeux sur sa pochette et s’était tournée de l’autre côté, lui offrant le spectacle enivrant de sa chute de reins.

— Quel idiot ! s’exclama-t-il en se rappelant la suite de ce qui aurait été un jour spécial.

En effet, Riccardo et le père de la jeune femme s’étaient avancés vers elle. Riccardo avait déposé un baiser délicat sur ses lèvres avant de la lui présenter comme sa fiancée. Son cœur avait fait un bond dans son torse pendant un moment. Elle lui avait tendu la main sans pour autant croiser son regard. Sa main était froide et si petite dans la sienne, large et ferme. Sa vulnérabilité avait aussitôt réveillé son côté protecteur. Il n’avait eu qu’une seule envie, celle de l’attirer dans ses bras, mais il avait dû se résoudre à l’évidence. Elle lui était à jamais interdite, car elle allait se marier avec son meilleur ami, celui qu’il considérait comme un frère. Il devait lutter contre le désir qu'elle lui inspirait tout en gardant à l'esprit la longue liste de raisons pour laquelle il devait le faire. C’était d’une oreille distraite qu’il avait écouté le père d’Érica faire l’éloge de sa fille alors que le nouveau couple de fiancés s’enlaçait devant lui. Inutile de dire que cette soirée se révéla être un vrai supplice. Plusieurs fois, il chercha à rencontrer encore son regard, mais elle l’évita majestueusement. À un certain moment, le père de la jeune femme et les parents de Riccardo demandèrent l’attention de l’assistance et firent l’annonce du mariage de leurs enfants pour consolider leur alliance professionnelle. Après les applaudissements, l’assistance exigea un baiser au nouveau couple alors qu’ils semblaient ne pas se souvenir de cette coutume. Il avait baissé les yeux en voyant leurs visages s’approcher l’un de l’autre. C’était très étrange, avait-il dû reconnaitre, car il ne l’avait rencontrée que depuis quelques minutes, mais cela lui avait paru la perte la plus terrible de toute sa vie. À ce moment-là, il avait aussi compris que sa relation avec Riccardo allait prendre un coup. C'était inévitable pour éviter de croiser cette femme s’il ne voulait pas commettre de bêtise. Tel un robot, il s’était avancé vers son ami pour lui faire ses félicitations et avait porté un toast en l’honneur des nouveaux fiancés. Le cœur lourd, il avait prétexté un mal de tête pour s’éclipser.

Sur le balcon de sa chambre, il avait siroté son whisky, en se promettant de faire tout son possible pour mettre la distance nécessaire entre eux. Il avait juré de museler, à jamais, les émotions qu’il avait éprouvées pour elle. C’est bien ce qu’il s'était toujours évertué à faire. Pourquoi, avait-il jeté sa prudence aux orties ? Était-ce parce qu’elle était maintenant divorcée de Riccardo ? Qu’à cela ne tienne, elle lui était toujours interdite. En effet, il imaginait bien le scandale que cela créerait si l’on apprenait son béguin pour l’ex-épouse de son meilleur ami. Il en serait couvert de honte.

— Ça n’arrivera plus.

Il le jura avec une conviction et une détermination farouche. Sans doute, elle était la plus belle femme qu’il ait jamais rencontrée, mais il est un homme d’honneur avec des principes moralement élevés. Jamais il ne trahirait Riccardo et sa famille alors qu’ils le traitaient comme un des leurs.

— Plus jamais ! jura-t-il une fois de plus.

 

***

 

C’était une petite commune de la périphérie de la ville de Bergame. Elle l’avait choisie parce qu’elle se situait dans la zone est de la ville. Très loin du centre et de Città Alta, le lieu de résidence, non seulement de son père qui l’avait bannie à cause de l’échec de son mariage, mais aussi de toute la bourgeoisie bergamasque. C’était un quartier tranquille sans trop de prétention, différent de ce à quoi elle était habituée. La rivière, Il Serio traversait cette partie de la ville, elle s’imaginait déjà aller courir chaque matin ou pour se faire caresser par le soleil. En plus, ce n'était pas loin du centre de Bergame.

Ne disposant pas de voiture, elle pouvait y arriver très tôt le matin en un quart d’heure avec les transports en commun.

Elle paya le taxi qu’elle avait dû prendre vu l’heure tardive. Les bus s’arrêtaient déjà à vingt heures dans cette partie de la ville. Le petit immeuble dans lequel se trouvait son studio était baigné dans l’obscurité. L'enceinte ne comptait que deux autres appartements. Ce sont deux couples de personnes âgées, ce qui lui garantissait le calme et la discrétion dont elle avait vraiment besoin. De plus, elle abondait en gratitude pour sa chance. Elle avait trouvé ce studio au-dessus d’un local destiné au commerce ou à une activité publique. Lancer une pâtisserie était son rêve. Le coin est idéal. Sa boutique serait l'unique activité de ce genre dans l’entourage proche. Un parc dans lequel des familles se rendaient régulièrement constituait un autre atout en sa faveur. Cette affluence constituait un atout de taille pour son projet. Elle avait sollicité l’aide de Riccardo, son ex-mari, et maintenant un bon ami. Sans lui poser de questions, ce dernier lui avait accordé la somme qu’elle lui avait demandée. Pour ne pas abuser de sa générosité, elle lui avait emprunté moins d’argent que ce dont elle avait réellement besoin. Il avait insisté en lui disant que ce n’était pas un prêt, mais elle s’était juré de le rembourser jusqu’au dernier centime, le moment venu. Inopinément, les choses ne s’étaient pas déroulées comme prévu. Les appareils étaient arrivés en retard et les travaux à effectuer avaient nécessité plus d’argent que prévu. Le plus gros était fait, mais elle se trouvait bloquée, car il manquait les travaux de finition pour l’ouverture. Elle n’avait personne à qui demander de l’aide. Son père ne voulait plus la voir et elle se refusait de demander à Riccardo un autre prêt. C’est pourquoi elle avait reporté l’ouverture et avait décidé de faire quelques petits boulots dans l’espoir de réussir à économiser la somme qui lui manquait.

Elle actionna l’interrupteur contre le mur à l’entrée de la porte. La lumière remplit son studio. L’exigüité de la pièce et l’énormité de sa solitude lui firent l’effet d’un coup à l’estomac. En déposant sa pochette et les clés sur une étagère murale, une larme roula sur sa joue. Elle se passa le revers de la main pour l’essuyer, mais d’autres grosses larmes se mirent à couler. Le chagrin nouait sa gorge. Pourquoi pleurait-elle comme un bébé ?

— C’est normal d’être triste avec une telle vie, non ? 

Avachie sur son lit d’une pièce, elle se cacha le visage sous le coussin en sentant ses sanglots redoubler. De qui se moquait-elle ainsi ? Elle savait bien que l’exigüité de son appartement n’avait rien à voir avec son désespoir. Son affliction était causée par un grand brun aux larges épaules. Cette force de la nature avait un pouvoir dévastateur sur elle. C’est la même histoire chaque fois qu'elle se trouvait en sa présence.

Le jour de leur rencontre, il lui avait souri. C'est le plus beau sourire qu’elle a jamais vu. Le seul qu'il lui ait fait d'ailleurs. Depuis la soirée de ses fiançailles avec Riccardo, il se comportait avec elle comme un bloc de glace. Giuliano la tenait à l'écart comme si elle avait la peste. Voilà pourquoi elle était désemparée de ce qui venait de se passer dans le parking de l’hôtel. Incroyable, mais vrai, il l’avait embrassée. Dieu seul sait combien elle avait rêvé d’un baiser de lui ! La réalité surpassait de loin le rêve. Pour la première fois depuis des années, elle s’était sentie en vie, à sa place et en paix avec l’univers entier. Elle s’était donnée entièrement dans ce baiser. Son cœur saignait à l’idée que, pour lui, ce n’était qu’une punition octroyée à une capricieuse héritière. Il l’avait humiliée pour lui prouver quelle piètre opinion, il avait d’elle. Elle sentait bien qu’il lui en voulait. Mais pourquoi ? Qu’avait-elle fait pour mériter sa haine ?

Il l’avait qualifiée de manipulatrice, exactement comme son père. Pendant des années, elle avait été une marionnette dans ses mains, mais elle n’était en aucun cas pareille à lui. Aujourd’hui, elle avait changé, s’affranchissant de son joug. Hélas, Giuliano ne lui laisserait jamais la possibilité de le lui expliquer. C’est un travail de fond qu’elle avait dû faire pour accepter le rejet paternel. Si son père n’est pas en mesure de l’aimer comme elle est, c’est son problème et non le sien ! Dommage pour lui, elle n’est pas le fils qu’il désirait. En plus, elle n'avait pas le flair pour les affaires que son successeur est censé posséder. Sa passion, c’est la cuisine, précisément la pâtisserie. Son père lui en voulait aussi pour les fautes de sa mère qui les avait abandonnés. À la fin, elle avait compris que quémander l’affection paternelle était peine perdue. Désormais, elle aspirait à vivre sa propre vie et non celle d’une personne éternellement insatisfaite.

Si elle se sentait affranchie du jugement paternel, celui de l’homme qui faisait battre son cœur comme personne d’autre restait une autre question. Sa piètre opinion d’elle lui ôtait la paix de l’esprit. Son désir le plus cher est que Giuliano la voie différemment. Qu'il la couve du même regard que dans le hall de cet hôtel ! L’impossibilité de la réalisation de son vœu accroissait son désarroi, elle se mit à sangloter de plus belle.

— Elles me font pitié, les filles comme toi.

Cette phrase résonnait sans cesse dans sa tête. La dureté de sa voix semblait comme un coup en plein plexus.

— Tu ne m’auras pas, tu m’entends ?

À quel genre de fille faisait-il allusion ? La douleur laissa place à la colère. De quel droit se permettait-il de la traiter avec cette suffisance ? Il ne la connaissait pas pour la juger ainsi. 

— Je te hais, Giuliano. Je te hais de tout mon cœur, cria-t-elle sous son coussin pour étouffer le bruit de ses plaintes et de ses sanglots.

***

 

Le réveil sonnait déjà depuis quelques minutes. On dirait qu’il retentissait de très loin. Elle tendit timidement la main vers son smartphone qu’elle utilisait aussi comme réveil. Toutefois, en tâtant pour prendre le téléphone, ce dernier tomba dans un fracas qui l’obligea à ouvrir complètement les yeux. Elle prit le téléphone et interrompit la sonnerie. Il était cinq heures et dix minutes. Elle était déjà en retard. Dans un mouvement digne d’un samouraï, elle sauta hors du lit en panique. Dans la salle de bains, elle se brossa vite les dents et se lava juste le visage, car elle n’avait pas le temps pour une douche. Le prochain bus passait dans moins de dix minutes. Pour réduire un peu son retard, elle devait absolument le choper. Sinon, elle aurait plus d’une demi-heure de retard. Sa patronne ne serait absolument pas contente. La dame était toujours antipathique le matin et très peu encline à la tolérance. Elle avait encore besoin du petit revenu que lui procurait ce travail. Le perdre compliquerait grandement les choses. Elle courut à la manière d’Usain Bolt pour arriver à l’arrêt de bus avant cinq heures vingt-cinq. Il était cinq heures vingt-trois.

— Dieu merci, j’ai encore deux minutes.

Étrangement, personne ne se trouvait à l’arrêt. Son anxiété monta d’un cran. Le bus était-il passé plus tôt ? Au comble de la panique, elle murmura :

— Dieu, faites que ce ne soit pas le cas, je vous en prie !

Pourquoi n’avait-elle pas entendu son réveil ? Elle savait bien la raison de ses problèmes de sommeil. Depuis ce qui s’était passé entre elle et Giuliano dans le parking du grand hôtel, elle ruminait. Si en journée, elle trouvait de quoi distraire son attention, la nuit, cela devenait une autre question. Dormir relevait presque de l’impossibilité. Elle se tournait et se retournait dans son lit, sentant sa voix dure lui cracher toute sa piètre considération à son égard. À peine parvenait-elle à dormir qu’elle se réveillait tout excitée, car elle revivait leur étreinte dans ses rêves. La fermeté, dosée de douceur, de ses lèvres la hantait tellement qu’elle sentait fourmiller les siennes. Le souvenir de son torse viril et de ses mains fermes qui avaient caressé et enlacé sa poitrine la tenait éveillée des nuits entières. Ses tétons s’excitaient toutes les fois qu'elle y pensait. La texture drue de ses cheveux, qu’elle mourait d’envie de caresser encore, lui manquait. Elle était dans un état de versatilité profonde depuis une semaine. Par moments, elle était comblée de l’intimité et la sensualité partagées. Sa joie était telle qu’elle donnerait sa vie pour revivre ses émotions. Hélas, le bon sens la ramenait à la raison, elle regrettait ses instants magiques vu les motivations de Giuliano. Dans ces moments, elle jurait qu’elle le détestait et s’en prenait à elle-même pour sa faiblesse.

Elle sourit en entendant le vrombissement du moteur caractéristique du bus qu’elle avait appris à reconnaitre depuis qu’elle utilisait les transports en commun. Son soulagement augmenta quand elle le vit apparaitre au virage.

— Merci Seigneur !

À peine monta-t-elle dans le bus qu’une bruine commença à tomber. Si un bon jour se voyait dès le matin, elle se dit que ce devait être une mauvaise journée. Le petit boulot qu'elle avait déniché consistait à distribuer des journaux à la gare. La pluie n’était vraiment pas la bienvenue, d’autant plus qu’elle allait commencer avec du retard. Elle regarda dans son sac si sa casquette s’y trouvait. Quel soulagement pour elle de la trouver ! Cette casquette lui permettait de passer inaperçue. Ce serait le scandale si une personne la reconnaissait, car elle ne pourrait plus travailler en paix.

— La prochaine fois que tu es en retard, ne te présente même pas, aboya sa responsable quand elle arriva devant la cafétéria de la gare où on lui apportait les journaux à distribuer.

— Ça ne se reproduira plus jamais, madame.

— Tu as intérêt, car je n’ai pas le temps de t’attendre.

Elle se confondit en excuses pour calmer la colère de sa patronne.

En se mettant à l’abri devant la gare à cause de la pluie, elle se rendit compte qu’elle risquait de ne pas finir de distribuer tous ses journaux. Pour cela, elle se déplaçait aussi vers les feux pour aller à l'encontre des véhicules. Ce qui est sûr, c’est qu’elle risquait sérieusement de perdre son boulot si elle contrariait encore sa patronne. Elle devait se couvrir pour ne pas attraper une pneumonie. Le choix est entre un imperméable et un parapluie. Elle décida pour le premier. Un parapluie la limiterait dans ses mouvements puisqu’elle devrait le tenir d’une main et dans l’autre, les journaux.

L’imperméable coutait un peu plus, mais elle n’avait pas le choix, pensa-t-elle en se dirigeant vers le feu pour continuer sa distribution aux chauffeurs. Elle portait son sac à dos sur la poitrine pour éviter que le contenu se mouille. Une jaguar se gara devant le feu rouge. Érica s’y précipita tout en se débattant avec la fermeture de son sac pour prendre un journal. Elle entendit le son léger de la vitre qui s’abaissait. Quand elle leva les yeux pour tendre le journal au passager…

Son cœur fit un bond. Le mouvement de sa main s’arrêta, suspendu en l’air. Sa respiration se bloqua dans sa gorge, la tête lui tournait. Faisait-elle de l’hypoglycémie, vu qu’elle n’avait pas eu le temps de manger quelque chose avant de sortir ? Non, c’était lui le coupable. C’était lui qui la mettait dans cet état. Elle pria pour qu’il ne l’ait pas reconnue. Elle était plutôt dans un piteux état. Une queue de cheval attachait ses cheveux sous la casquette, mais ils s’en échappaient quand même. En plus de la casquette, elle avait aussi la capuche de l’imperméable qui la couvrait. Elle ne ressemblait plus à la fille glamour de la haute société. Il ne pouvait pas la reconnaitre. Vraiment ? Du moins, elle l’espérait de tout son cœur.

— Qu’est-ce que… monte ! aboya-t-il en ouvrant la portière du côté passager où elle se trouvait.

— Je… je… Je ne peux pas.

Monter dans sa voiture ? Mais pour aller où ? En plus, elle ne pouvait partir nulle part tant qu’elle n’avait pas épuisé son stock. Elle avait encore un autre gros caddie rempli de journaux qui l’attendait dans un coin de la gare.

— Érica, ne me pousse pas à bout.

Le ton était menaçant.

— Je ne peux pas.

La profondeur de son regard lui était insoutenable. Elle se tourna dans la direction opposée, dans l’espoir qu’il s’en aille et l’oubli.

Le feu passa au vert et les véhicules devant Giuliano commencèrent à klaxonner d’impatience. Il dut démarrer. Elle se retourna et vit la voiture qui s’éloignait d’elle. Ses yeux se remplirent de larmes. Cette fois-ci, elle n’était pas triste. Non. Son émoi était dû au soulagement, car elle n’osait même pas imaginer s’il était descendu de voiture pour l’obliger à monter. Quelle scène épouvantable ! Son soulagement était au comble.

Elle tendit les journaux aux véhicules qui s’étaient arrêtés, puisque le feu était redevenu rouge. Sans se retourner, elle se sentit observée. Par lui.

Oh non, pas ça ! pria-t-elle avant de se retourner lentement.

Malheureusement, sa prière ne fut pas exaucée. De toute façon, elle aurait pu le prévoir, non ? La journée n’avait-elle pas commencé de la mauvaise manière ? Que pouvait-elle attendre d’un tel début ? Rien de bon.

En effet, l’homme qui hantait ses pensées, celui qui l’empêchait de dormir depuis des jours, s’élançait bel et bien vers elle. De sa démarche féline, il s’avançait vers elle tout en la fixant avec un air très sévère. Elle ignorait la réaction adéquate à cette situation. Devait-elle fuir ? Rester là debout comme un piquet ? Puisqu’elle ne pouvait pas se permettre la fuite, elle se mit à réfléchir sur la conduite à tenir. Comment devait-elle alors se comporter ? Qu’allait-elle lui dire ? Les questions se bousculaient dans sa tête. Son regard l’hypnotisait au point qu’elle perdit toute notion de l’espace et du temps. Pendant un instant, elle crut être dans une bulle à deux. Un conducteur tendit la main pour prendre un journal, mais elle ne réagit pas. Il dut crier pour attirer son attention. Le bruit des klaxons l’aida à regagner sa lucidité. Erica se tourna alors vers le chauffeur pour lui tendre le journal, il le prit de façon brutale en l’insultant.

— Troia, muoviti ! Putain, bouge-toi ! Le mouvement de l’homme fut tellement brusque qu’elle faillit se faire trainer par la voiture. Perdant l’équilibre, elle manqua de finir sur l’asphalte. Heureusement… 

Sa poigne était ferme et décisive. Il l’attira à lui en dévisageant le chauffeur du véhicule qui s’éloignait d’eux. Elle aurait juré que Giuliano lui aurait donné une bonne leçon si seulement il avait eu l’homme devant lui. Reportant son attention sur elle, il demanda, tout en la toisant de la tête aux pieds.

— Qu’est-ce que ce théâtre ?

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

— Participes-tu à une émission de caméras cachées, par hasard ?

Giuliano paraissait perplexe.

La jeune femme se rappela où elle se trouvait et comment elle était vêtue, elle comprit le pourquoi de sa question et de son air ahuri. Elle offrait une bien piètre image d’elle.

— Non, je travaille. Apparemment, toi aussi, tu y vas, alors laisse-moi en paix et va-t’en ! déclara-t-elle en évitant soigneusement son regard.

Il la prit par le coude.

— Viens ! ordonna-t-il en la scrutant comme si elle venait d’une autre planète.

— Non. Laisse-moi tranquille !

— Je ne vais pas le répéter.

— Je n’irai nulle part avec toi. Laisse-moi tranquille, le défia-t-elle.

Vu les nombreux regards qui convergeaient vers eux maintenant, elle se rendit compte qu’elle avait haussé la voix.

— Tu veux vraiment t’offrir en spectacle ? lui dit-il, en remarquant à son tour la foule qui les observait.

— Non, tu ne comprends pas. Si je ne fais pas mon quota, je risque d’être licencié vu mon retard de ce matin.

Comment lui expliquer sa situation ?

— Tu viens sans faire d’histoire ou je te porte. Tu as le choix.

— Tu n’as pas le droit de…

— Tu veux le voir pour croire, n’est-ce pas ? l'interrompit-il, en la prenant par les épaules.

Giuliano était un homme de parole qui ne professait pas de menaces en l’air. C’est une personne déterminée. Si nécessaire, il la porterait, indifférent à la foule.

— D’accord, je viens. Mais, je dois prendre le caddie.

— Quoi ? De quoi parles-tu ?

— J’ai encore des journaux dans la gare. Je ne peux pas les laisser, je serais licenciée.

— Tu viens avec moi. Quelqu’un d’autre s’en occupera, ne t’inquiète pas.

Il était complètement trempé, mais n’en avait cure. Elle décida de le suivre. Dans la voiture, elle lui expliquerait la situation, puis elle reviendrait vite distribuer ce qui restait, se dit-elle pour se rassurer.

Quand elle hésita avant de monter dans le bolide, car son imperméable était tout mouillé et ses chaussures un peu tachées de boue, il lui ordonna de monter, faisant fi de l’intérieur de sa bagnole d’un beige immaculé. Il téléphona à un de ses collaborateurs pour s’occuper du reste des journaux, en demandant à la jeune femme les indications sur l’endroit où se trouvait le caddie. Le trajet se fit dans le silence. Elle chercha à se rebeller en lui demandant où il l’emmenait, mais il ne répondit à aucune de ses questions. Elle le traita de despote, mais il ne broncha pas.

— Je ne suis pas ton enfant pour que tu décides de ma vie.

Au lieu de lui répondre, il tendit la main pour lui enlever sa casquette.

— Rends-la-moi tout de suite !

Giuliano demeura impassible.

 

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