Son amour impossible: une new romance italienne (French Edition)

Après une demi-heure de route en silence,…

III.

 

Après une demi-heure de route en silence, elle comprit où ils se trouvaient. C’était au sud de Bergame, dans le quartier de Dalmine. Il s’arrêta un instant devant une grille où il actionna l’ouverture électronique. Le grand portail s’ouvrit dans un mouvement fluide. Il redémarra et ils disparurent dans un parking souterrain. Le sous-sol était assez éclairé, ce qui lui permit de voir une file de voitures de sport garées. Il descendit en premier et vint lui tenir la portière. Telle une somnambule, elle descendit de la voiture. Elle ne comprenait pas ce qu’ils faisaient là et surtout les intentions de Giuliano.

Ils prirent l’ascenseur. Dans l’habitacle, il lui parut encore plus grand.

Bien que l’espace soit assez vaste, elle manquait d’air si près de lui. Même si le sac à dos qu’elle tenait devant sa poitrine mettait assez d’espace entre eux, elle se sentait intimidée. Ce qui la dérangeait le plus, c’est son regard insistant sur elle. Ses yeux voulaient la déshabiller. La désirait-il ? Elle en doutait.

La grande villa était en pleine rénovation, et elle n’était pas encore complètement meublée.

— C’est chez toi ?

— Oui. C’était la maison de mon père. Je suis en train de la rénover pour y habiter. Pour le moment, je vis encore dans la dépendance.

— Et ton père ?

— Il est décédé il y a quelques années.

— Oh Giuliano ! Je suis désolée pour ta perte.

— C’est la vie !

Impassible comme toujours, il se tourna vers la porte pour lui signifier que l’argument était clos. Ils sortirent sur un patio à l’arrière de la maison. De l’autre côté se trouvait la dépendance.

Devant la porte, son cœur se mit à battre la chamade. C’est difficile pour elle d’expliquer son émoi à l’idée de rentrer dans le lieu où il habitait. Elle se sentait excitée de connaitre un aspect si intime de sa vie, du coup de le connaitre un peu plus aussi. Le pavé en marbre noir et les fauteuils de couleur beige conféraient une ambiance austère à la pièce. Elle jugea que le carrelage de marbre noir ternissait tout le reste du décor. Même le merveilleux beige des fauteuils semblait fade dans une ambiance aussi austère. La tablette en verre au milieu du salon, quoique luxueuse, apportait peu de chaleur à la salle. La maison était une vraie garçonnière à la pointe de la technologie. Une pointe de jalousie s’empara d’elle. C’est ici qu’il emmenait surement ses nombreuses maitresses, pensa-t-elle. L'idée ne lui plut aucunement.

— Que faisons-nous ici ? demanda-t-elle d’une voix belliqueuse.

— Nous sommes tous les deux trempés. On doit se changer.

— Parle pour toi ! Je porte un imperméable, au cas où tu n’aurais pas remarqué. En plus, je dois me rendre chez moi pour me changer.

— Enlève-le !

— Quoi ?

Il ne pouvait pas lui demander de se déshabiller.

— Ton imperméable. Enlève-le !

Ah ! Il parlait de son imperméable.

— Tu n’as pas d’ordre à me donner. J'apprécierais rentrer chez moi, répliqua-t-elle de plus en plus belliqueuse alors que son compagnon semblait imperturbable.

Elle ne voulait pas s’en libérer. Sa tenue frisait le ridicule. Il ne l’avait jamais vue dans une mise aussi peu amène.

— On doit parler d’abord.

D’un mouvement souple, il souleva l’imperméable et le lui ôta par la tête. Docile, comme une pâte à modeler, elle leva les mains au-dessus de sa tête pour lui permettre de le lui retirer. Au passage, elle huma son parfum boisé additionné de l’odeur de sa peau d’homme débordant de virilité. Giuliano la fixa droit dans les yeux, elle s’empourpra, non seulement à cause de la profondeur de son regard, mais surtout à cause de l’intimité de son geste.

— Mer… merci, bredouilla-t-elle.

Il ne dit rien. Avec un soupir, il se dirigea vers la porte où il déposa l’imperméable sur une chaise de jardin.

Érica, de son côté, se tenait comme un piquet au milieu de la grande salle, indécise sur la marche à suivre. Devait-elle s’assoir docilement en attendant qu’il l’éclaire sur ses intentions ? Ces questions se bousculaient dans sa tête. En plus, elle ignorait comment interpréter son comportement. Pendant une fraction de seconde, elle s’était sentie traitée comme une gamine quand il lui avait enlevé son imperméable. Pourtant, en croisant son regard, elle avait vu toute autre chose qu’un geste amical ou fraternel. Était-ce du désir ? Elle jurerait que oui, néanmoins, elle craignait terriblement de projeter son désir et ses fantasmes sur lui. Il avait toujours paru distant et froid avec elle. Pourquoi les choses devaient-elles changer de but en blanc ? C’est absurde. Elle soupira de dépit tout en s’intimant à réfléchir sur ses propres réactions avant de s’attarder sur celles de son hôte. En pensant justement à sa réaction quand ses mains larges et fortes avaient effleuré son corps, elle se morigéna de sa faiblesse et de son manque de maitrise de soi. N’avait-elle pas honte de se languir ainsi pour un homme qui ne lui cachait pas sa piètre opinion d’elle ? Prendre conscience de ses sentiments pour lui alors qu’il ne les partagerait jamais était déjà difficile à vivre, qu’elle se pâme devant lui est tout simplement insupportable.

— Tu peux utiliser la salle de bains au fond du couloir en haut.

— Je n’en ai pas besoin, merci. Je souhaite juste…

— Tes vêtements doivent être séchés si tu ne veux pas attraper une pneumonie. Tu trouveras dans la salle de bain un peignoir que tu pourras mettre le temps de les laver et de les sécher.

En la voyant écarquiller les yeux, il ajouta :

— Ça ne prendra qu’une demi-heure.

— Je t’ai déjà dit que je n’en ai pas besoin.

— Es-tu toujours aussi belliqueuse ou ce n’est qu’avec moi que tu t'entêtes ?

Sa question toucha une corde sensible en elle, mais courageusement, elle s’évertua à lui cacher son trouble.

— Je suis libre de faire ce que je veux.

— D’accord, comme tu voudras, lança Giuliano en commençant à défaire les boutons de sa chemise comme si elle était invisible.

D’une voix hésitante et troublée, elle l’interrogea :

— Qu’est-ce que… tu fais ?

— Moi, je ne veux pas tomber malade. Je dois me changer.

Sa chemise, à moitié ouverte, dévoilait un torse tout en muscles, comme tailler sur du granite. Il était recouvert d’une toison noire qui contrastait avec sa peau bronzée. Tout à coup, elle sentit ses doigts la démanger. Une réaction épidermique demandait à être soulagée en la touchant, en le caressant. Le spectacle viril qui s’offrait à elle l'hypnotisait. Leurs yeux se rencontrèrent, elle se sentit comme une gamine surprise en train de voler un bonbon. Quand il enleva complètement la chemise, elle perdit le contrôle de sa respiration. La panique la gagna quand il posa ses deux mains sur sa ceinture. Elle se retourna vers l’escalier qui menait en haut, là où il lui avait indiqué la salle de bains. Son spectacle sensuel la troublait au plus haut point. Elle n’avait pas confiance en elle et en ses réactions. Si elle restait là, elle ne pourrait pas répondre de ses actions.

— Je pense que… c’est mieux que je les sèche, ces vêtements, lança-t-elle sans se retourner.

— Bonne idée !

Était-ce une note de moquerie qu’elle avait sentie dans sa voix ? Son émoi ne lui avait surement pas échappé. C’était forcément son but. L’embarrasser pour l’obliger à obéir. Ce n’était pas pour un quelconque désir de la séduire puisqu’il se désintéressait des filles comme elle, avait-il affirmé. Non, elle n’est pas son genre. Cette fois, sa détermination empêcherait son imagination de lui jouer des tours. Qu’à cela ne tienne, elle avait eu la promptitude d’esprit pour prendre la fuite avant qu’il ne soit trop tard. Elle s’était déjà assez ridiculisée la semaine dernière avec lui. Point n’est besoin de répéter l’expérience. En effet, il n’avait pas hésité, non seulement à la remettre à sa place, mais encore à l’humilier. Bien qu’une semaine se fût écoulée, cette humiliation demeurait cuisante.

Maitriser ses pulsions et ses émotions en sa présence était son souhait le plus ardent. Cependant, dès le premier instant de leur rencontre, elle avait compris qu’elle plongeait dans un vrai bourbier. La certitude de l’impossibilité de cette entreprise n’avait fait que s’accroitre. Quand la défaite parait si évidente, le bon sens nous oblige à nous retirer, reconnut-elle en se félicitant pour son choix. Elle se déshabilla comme une automate et chercha un peignoir propre dans un tiroir à linge en évitant celui de Giuliano accroché au mur. Son cœur se mit à battre la chamade en devinant par la taille que celui-là aussi lui appartenait. En fait, elle imaginait trouver le peignoir de l’une de ses nombreuses maitresses. Se regardant dans la glace, elle demanda à son portrait ce qui était en train de se passer. Elle n’y comprenait rien du tout. Tout allait de travers. La douceur du tissu caressa sa peau, et elle tressaillit en imaginant les mains de l’homme à leur place. Sentant ses jambes céder, elle s’assit au bord de la vaste baignoire de peur de s’écrouler sous le poids de ses sensations.

— Calme-toi, Érica ! s’intima-t-elle.

***

 

Giuliano la suivit du regard, hypnotisé par le balancement de ses hanches. Sa chute de reins lui coupait le souffle à chacun de ses mouvements. Ce dos l’obsédait depuis presque deux ans. Le soir de leur rencontre, il avait d’abord noté le rayonnement de sa chevelure de fée. La ligne parfaite de sa colonne vertébrale captivait toute son attention, terminée par cette chute de reins digne d’une sirène. Des hanches épanouies aux justes proportions dessinaient sa taille de guêpe d’une sensualité inégalable. Dans les rêves érotiques qu’elles lui inspiraient, ses jambes interminables le torturaient sensuellement chaque nuit. Il sourit en mettant en doute pour la première fois l’indifférence qu’elle semblait lui opposer. Ce ne pouvait être qu’une façade. Son émoi ne lui avait pas échappé. Elle avait pris la fuite en acceptant, à la fin, sa proposition de faire sécher ses vêtements humides.

Érica le désirait-elle aussi ? Bien sûr que non, pensa-t-il. C’était tout simplement impossible. Toute son attention pointait vers Riccardo, son meilleur ami, un riche héritier comme elle. Voilà pourquoi elle avait consenti à épouser ce dernier alors qu’ils ne se connaissaient même pas. Après leur mariage, bien qu’elle eût compris que Riccardo en aimait une autre, elle avait essayé de le retenir pendant plus d’une année. Déterminé, son ex-époux avait fini par mettre fin à ce mariage de convenance. Malgré cela, elle continuait lamentablement à attirer son attention. D’abord, elle lui avait demandé une somme assez importante alors qu’ils divorçaient. Puis, lors de la soirée de la semaine passée, elle était restée collée à lui comme une sangsue. À l’arrivée de Camilla à la soirée, à son bras d’ailleurs, son meilleur ami n'avait pas pu cacher sa jalousie pour la femme dont il est éperdument amoureux. Érica en était attristée. Face à l’évidence, elle avait fui dans le parking. La suite ? Il préférait ne pas y penser, parce que sa faiblesse le révoltait chaque fois qu’il pensait à cet épisode.

Voilà pourquoi il devait ronger son frein et revenir les pieds sur terre. Elle lui était interdite. Cette vérité résonnait dans sa tête tandis qu’il se dirigeait dans sa chambre pour accéder à sa salle de bains. Après une douche froide, il se changea. Il se décida pour une mise informelle, car il avait téléphoné au bureau pour avertir de son absence. C’est le premier jour de congé de sa vie, parce que le travail est son oxygène ; impossible de s’absenter inutilement. Les raisons de son comportement lui échappaient complètement. Depuis une semaine, il ne se sentait plus lui-même. La perte d’enthousiasme pour sa routine journalière et son travail était le comble. Ces derniers temps, il sentait un vide, un manque dans sa vie qu’il n’arrivait pas à s’expliquer. C'est un homme accompli à qui il ne manque rien. Pourtant, cette logique le laissait indifférent. Au début, il avait redoublé d’acharnement sur les questions professionnelles, dans l'espoir de la sortir de sa tête, mais sans succès. Puis, il s’était aussi jeté sur de longues séances massacrantes de sport pour se défouler de son stress. Enfin, il avait attribué la persistance de son malêtre à sa chasteté forcée depuis des mois. Il était sorti plus d’un soir dans l’espoir de faire des rencontres féminines, mais aucune femme n’avait attiré son attention. Une seule y parvenait.

Tu devrais céder à cette attirance. C’est le seul moyen de t’en débarrasser, lui souffla une voix dans sa tête.

Non ! s’opposa-t-il, déterminé.

Alors, pourquoi l’as-tu emmenée chez toi ?

Ce n’est pas que je veuille passer du temps avec elle, j'aimerais juste percer l’énigme qu’elle représente, rien de plus, continua son monologue intérieur.

Après s’être habillé d’un jean et d’un polo noir, il se plaça devant la fenêtre de sa chambre pour admirer le beau paysage qui s’offrait à lui. Il profita du calme que cette vision lui transmettait toujours pour se remémorer toute la longue liste de raisons qui l’empêchait de succomber à ce désir lancinant. Ce désir n’est pas un bien, mais plutôt un mal à éradiquer. Une seule question demeurait : comment ? Vouloir, c’est pouvoir. Fort de cet adage, il se promettait de trouver le remède à son problème. Il y arriverait d’une façon ou d’une autre, chercha-t-il à se convaincre sans grand entrain.

Sa résolution prise, il se pencha à travers le balustre pour voir si son invité s'y trouvait encore. La maison baignait dans le calme. Seul le silence lui fit écho quand il l'appela. Une panique absurde s’empara de lui. Était-elle partie sans rien lui dire ? De toute façon, elle n’avait pas caché son mécontentement d’être chez lui. Jouer le jeu de la distribution de journaux à la grande gare semblait tellement lui tenir à cœur. Ce qu’il venait de voir ce matin dépassait son entendement. Perplexe, il se dirigea vers la salle de bains où elle était censée être. Pour vérifier, il cogna légèrement sur la porte.

— Érica !

— Oui, j’arrive. J’ai… presque fini.

— Je t’attends en bas, d’accord ? Apporte tes vêtements pour que je les mette dans la machine. 

— OK !

La voix de la jeune femme lui avait paru différente, presque effrayée. Était-ce dû à la barrière de la porte de la salle de bains qui les séparait ? Elle s’y trouvait depuis un bon bout de temps, pensa Giuliano. Pourquoi ? Que lui cachait-elle ? Déjà, son accoutrement échappait à son entendement. Le pire, c'est qu'elle prétendait travailler à la gare en pleine pluie. C'était impossible. La fille unique d’un des hommes les plus riches de la ville n’avait pas besoin de travailler pour vivre. Elle n’avait qu’à lever le pouce pour que tout lui soit servi sur un plateau en or ou en argent. Des dizaines de personnes travaillaient sous ses ordres. Alors pourquoi se livrait-elle à cette parodie de mauvais gout ?

Il se plaça devant sa machine à café pour en préparer deux. Sentant la présence de la jeune femme dans son dos, il se retourna. La scène semblait irréelle. Elle s’était drapée dans l’un de ses peignoirs. Il était bien évidemment gigantesque pour elle, mais elle n’en demeurait pas moins sexy. La couleur flamboyante de sa chevelure contrastait avec la blancheur du peignoir. Il n’eut qu’une envie : celle d’y passer les doigts pour en tester la douceur de soie. Elle se présenta pieds nus et s’avançait timidement comme une vierge effarouchée. S’il la trouvait toujours très attirante dans cette tenue, il devait aussi reconnaitre qu’elle était la femme la plus sensuelle qu’il ait jamais vue. Elle s’arrêta à côté d’un fauteuil, mais ne s’assit pas. D’une main, elle tenait les vêtements qu’elle avait enlevés, de l’autre, elle jouait avec une mèche de cheveux qui lui tombaient sur l’épaule. Giuliano s’intima au calme et se dirigea vers la jeune femme. Il déposa les deux petites tasses sur la tablette en verre. Puis, il tendit la main pour prendre le linge des mains de son invitée. Elle le lui tendit en évitant soigneusement de le toucher.

À son retour de la buanderie, il la trouva toujours debout, contemplant le jardin à travers la baie vitrée. Il en profita pour l’observer à loisir. La ceinture exacerbait énormément sa taille de guêpe qu’il adorait tant. Que ne donnerait-il pas pour une étreinte avec cette déesse ? Une seule. Rien qu’une seule.

Tout ! faillit-il hurler à cette voix moqueuse qui ne le laissait plus en paix.

Il donnerait tout, même sa vie pour gouter à la saveur de sa peau. De plus, il rêvait de l’entendre gémir sous lui alors que ses jambes interminables s’enrouleraient autour de ses reins telles des lianes dans une forêt africaine. Ce spectacle imaginaire, mais si vivant dans sa tête, réveilla son membre viril. Serrant les mâchoires, il s’obligea au calme. Il n'allait pas l’abandonner là pour aller prendre une seconde douche froide en aussi peu de temps.

Cette attitude d’adolescent aux premiers émois le dérangeait au plus haut point. À trente-trois ans, il avait largement dépassé l’âge de se ridiculiser ainsi. Il occupait un poste à responsabilités où il gérait, non seulement, des millions chaque jour, mais encore des milliers de personnes dépendaient de lui. Alors, ce n’était pas une femme de moins d’un mètre soixante-dix qui allait le faire flancher. Pour l’avertir de son retour, il lança :

— Prends ton café, sinon il va refroidir !

Elle se retourna et s’avança vers la tablette en verre pour prendre l’une des tasses.

— Merci, bafouilla-t-elle en portant le breuvage des deux mains à ses lèvres.

— De rien !

Son tremblement et l’effort qu’elle fournissait pour le cacher ne lui échappèrent pas.

Il s’assit sur le fauteuil opposé à celui de la jeune femme et croisa les jambes tout en l’observant profondément.

— Tu ne bois pas le tien ? demanda-t-elle en faisant un signe de la tête vers la table basse.

— Je préfère t’observer prendre le tien. C’est plus intéressant.

Elle s’arrêta un instant dans son mouvement. Un silence éloquent, accentué par la profondeur du regard qu’ils partagèrent, enveloppa le salon. Pour briser l’enchantement qui les avait enveloppés, elle lança une boutade pince-sans-rire :

— Tu n’y as pas mis du poison, j’espère.

Il s’esclaffa au lieu de se vexer. Le son de son rire, grave et rauque, l’électrisa grandement. Pendant un instant, le mouvement de sa pomme d’Adam la captiva totalement.

— Pourquoi devrais-je faire une chose pareille ?

— Vu ce que tu éprouves pour moi, je pense que tu pourrais bien être tenté.

Une expression indéchiffrable traversa son visage. Elle le vit tressaillir. Qu’avait-elle dit d’aussi grave ? Ce fut si bref, qu’elle pensa surement l'avoir imaginé.

Le regard plus intense que jamais, il demanda :

— Qu’est-ce que j’éprouve pour toi?

Question plutôt facile.

— De la haine, je pense, fit-elle sans la moindre hésitation.

En le voyant arquer les sourcils, elle jugea bon de rectifier le tir.

— La haine, c’est peut-être exagéré. Je dirais du dégout, sans doute.

Ses yeux continuaient de la scruter dans le silence qui suivit. Alors qu’elle espérait un démenti de sa part, il lui posa plutôt une question inattendue.

— Qu’est-ce qui te le fait dire ?

— Tes yeux.

— Mes yeux ? demanda Giuliano, perplexe. 

— Oui. Je crois vachement au regard.

Il plissa le front en signe de questionnement muet.

— Ton regard me dit sans cesse : garde tes distances, reste loin de moi, continua-t-elle.

Une autre pause silencieuse s’installa. Le silence devenait si pesant qu’Érica commença à se demander comment le rompre. Ce fut à ce moment-là qu’il indiqua, comme pour lui-même :

— Tu te trompes… sur toute la ligne.

— Ah bon ! Qu’éprouves-tu pour moi, alors ?

Elle le défia du regard tout en posant sa tasse sur la tablette. La curiosité et la peur se querellaient en elle. La réponse à cette question lui importait grandement.

— Je ne pense pas que tu veuilles vraiment l’entendre, déclara-t-il, énigmatique.

Là, c’était lui qui se trompait lourdement. Même si elle se doutait que sa pensée soit négative, la curiosité l’emportait. Comme une cure par la douleur, cela l’aiderait sans doute à trouver la force de le sortir de sa vie.

— Dis plutôt que tu ne me juges pas digne d’une réponse du grand Giuliano Rossi.

Sa voix tremblait. Sa diversion est une réponse en soi. Curieusement, sa réaction lui fit mal même si elle connaissait déjà son opinion sur elle.

Ignorant la réaction de son interlocutrice, il continua, imperturbable, en posant une tout autre question pour éluder le sujet.

— Explique-moi plutôt pourquoi tu distribuais des journaux à la gare, ce matin.

— Je travaillais, te dis-je !

Sa réplique était chargée de colère pour se défendre de la douleur que sa dernière affirmation lui avait causée.

— As-tu vraiment besoin de travailler ? Qu’est-ce que ce caprice de riche héritière ?

— Oui, j’ai besoin de travailler. Et non, je ne fais pas de caprice, comme tu le penses.

Puisque les larmes menaçaient de couler, elle se leva de son fauteuil dans l’espoir de les lui cacher. Hors de question qu'il voie sa détresse. Une fois seule, elle aurait tout le temps pour pleurer sur la certitude qu’il venait de lui donner. Elle avait toujours su qu’il ne la portait pas en haute estime, soit, mais l’entendre dire donnait un gout de bile à la bouche.

— Je ne crois pas que tu as besoin de faire ce genre de boulot.

— J'en ai cure de ton point de vue.

Il la fixa longuement avant de demander :

— Pourquoi ?

Le calme de sa voix l’irrita encore plus. Comment pouvait-il se montrer aussi calme alors qu’elle vivait un vrai supplice ? Ne se rendait-il pas compte de la portée de ses propos sur son mental ?

— Qu’est-ce que ça peut bien te faire ? lança-t-elle en se tournant vers lui dans une posture rebelle. Fous-moi la paix !

Sans réfléchir, elle prit l’un des coussins sur le fauteuil et le lui lança. Il l’attrapa aisément et le déposa sur le fauteuil où il était assis. Puis, d'un mouvement félin, il se leva en la fixant. Sans s’arrêter de la fixer intensément, il s’avançait. Alors, la jeune femme commença à reculer en lui intimant par des gestes de s’arrêter.

— Reste loin de moi ! Ne t’approche pas ! tenta-t-elle de le menacer.

Comme si elle l’avait encouragé, il continua de s’approcher. Maintenant, elle était coincée entre lui et le buffet. Quand il la toucha par les épaules, la digue céda.

Elle éclata en sanglots. Pourquoi pleurait-elle ? La solitude et le manque d’amour dans sa vie devenaient insoutenables. Pour commencer, sa mère l’avait abandonnée à son père. Son père, lui, ne l’avait pas abandonnée, mais l’avait utilisée comme un souffre-douleur. Toutes les personnes sur qui elle avait compté s’étaient montrées indifférentes envers elle. Dans le milieu de la haute bourgeoisie bergamasque dans lequel elle avait grandi, elle s’était toujours sentie comme un cheveu dans la soupe. Même dans les pensions luxueuses où elle avait grandi, elle n’était pas bien intégrée, car elle n’était pas très brillante. Seule la pâtisserie l’intéressait. Le point culminant, c’est l’homme en face d’elle. Son rejet constituait la souffrance la plus grande de sa vie.

Je ne pense pas que tu veuilles vraiment entendre la réponse, avait-il répondu quand elle lui avait questionné sur ses sentiments pour elle.

Cette phrase lui avait fait l’effet d’un poignard dans le cœur. Au son de ses paroles, toutes ses frustrations avaient eu le dessus sur elle. Elle avait perdu le contrôle. Il lui avait donné le coup de grâce en l’enlaçant. Ce geste avait signé sa perte. Sa peur de se mettre à nu devant lui avait fini par se réaliser. Enlacée par ses mains fortes et blottie contre son corps si musclé et puissant, elle comprenait la gravité de sa faiblesse, non seulement émotive, mais aussi physique.

 

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