Son amour impossible: une new romance italienne (French Edition)
Chapitre V
Il avait juré de partir pendant une semaine au moins. Être loin de la ville où elle se trouvait serait le remède à la confusion qui l’habitait depuis qu’il avait succombé à ses charmes. Aussitôt, il avait compris sa méprise. Rien, pas même la distance, n’avait empêché ses pensées d’aller vers elle. Il avait cherché de toutes ses forces à la bannir de son cerveau, mais elle y régnait en patronne implacable. Aucune des activités qu’il avait entreprises pour se distraire n’avait réussi. La tournée en boite de nuit pour draguer et bénéficier de la compagnie féminine avait tristement échoué. Animé par la force du désespoir, il s’était obligé à s’intéresser à une fille très belle et voluptueuse comme il les aimait bien. Cette dernière avait accepté de le suivre dans sa chambre d’hôtel. Cependant, quand elle avait cherché à l’embrasser, c’était le visage d’une rousse obsédante qui lui était apparu, bloquant ainsi ses ardeurs. Il s’était excusé et lui avait appelé un taxi tout en lui passant une liasse de billets. C’était inexplicable. Ce qui lui arrivait dépassait tout simplement son entendement. Tout lui échappait, il n’avait plus le contrôle de sa vie depuis qu’il avait gouté sa saveur. Ses gémissements de plaisir ne donnaient plus de repos à ses tympans. Ses doigts lui démangeaient d’urgence de caresser sa peau si douce comme la soie. Au troisième jour de son pèlerinage rédempteur, il avait admis sa défaite. Saisissant son téléphone, il avait composé le numéro de la jeune femme. Ne recevant aucune réponse, il s’était alarmé. Il devait savoir si elle allait bien. Pourquoi ne répondait-elle pas aux appels ? Ce ne pouvait pas être un refus de lui parler vu qu’elle ne possédait pas son numéro. Gagné par un mauvais pressentiment, il avait sauté dans le premier avion pour venir s’enquérir lui-même de la situation. De toute façon, il ne pouvait déléguer personne d’autre à la tâche par peur des commérages et de se faire démasquer. Personne ne devait soupçonner son intérêt pour l’ex-épouse de son meilleur ami. C’est ainsi qu’il était rentré après trois jours seulement d’un voyage professionnel qui devait durer beaucoup plus.
À peine atterri à l’aéroport d’Orio al Serio de Bergame, il se dirigea directement à Seriate, le quartier où il l’avait raccompagnée la dernière fois. Il ne comprenait toujours pas pourquoi elle avait déménagé dans un tel quartier au terme de son mariage. N’était-elle pas une riche héritière ? Ne bénéficiait-elle pas d’une pension alimentaire que Riccardo lui versait ? Il ne maitrisait pas tous les aspects des accords de leur divorce, dans la mesure où il avait soigneusement évité tout ce qui la concernait. Il déviait toutes les conversations sur elle ou sur son couple. Riccardo avait fini par comprendre, en ne lui parlant pas de sa vie conjugale. Aussi l’annonce de leur rupture l’avait surpris, car il n’était pas au courant de l’état de leur relation. Mais, étant le directeur financier de Ravasio Group, il avait remarqué que son ami lui avait versé une somme assez importante, le mois dernier. Qu’avait-elle fait de tout cet argent ? Cette femme était une énigme même pour un cerveau brillant comme le sien, dut-il admettre. Après s’être garé devant le petit immeuble, il l’avait rappelée, mais toujours sans succès. Il avait alors décidé de téléphoner son père. Avec une excuse, il lui avait demandé des nouvelles de sa fille. Au son du nom de cette dernière, l’homme avait craché tout son venin.
Le mépris dans ses propos à l’égard de son propre sang était très perturbant. Son sort ne l’intéressait en aucun cas. Le fiel de son interlocuteur lui fit regretter son initiative. Sans grand tact, il avait arrêté sa longue diatribe en mettant fin à l’appel. Il était sorti de sa voiture puis avait sonné chez ses voisins en demandant d’elle.
— Depuis qu’elle est ici, je n’ai jamais vu d’hommes lui rendre visite… ni de femmes d’ailleurs, lui avait répondu une vieille dame à travers sa fenêtre.
— C’est une fille plutôt calme et solitaire, avait renchéri son mari.
— Ses stores sont baissés depuis quelques jours et que l'on ne l’a pas vu, avait ajouté sa compagne.
Ce d’une oreille distraite qu’il les avait écoutés. Leurs propos étaient la confirmation de ses peurs. Quelque chose ne cadrait pas et il ignorait quoi penser. Elle n’avait donné aucun signe, même pas à son propre père. Ce dernier n’avait vraiment pas démontré d’intérêt pour le sort de sa fille. Après plusieurs tentatives, elle avait fini par répondre et l’avait envoyé balader. Il s'était présenté devant son appartement et avait posé son doigt sur la sonnette, déterminé à obtenir une explication. C’est alors que…
En recevant ce doux fardeau, Giuliano éprouva un sentiment de paix. Le poids de la jeune femme, inerte dans ses bras, le fit sentir comme un samouraï devant un auguste trône à qui l’on confiait une mission sacrée et dont il avait hâte de s’acquitter. Durant la journée, il avait craint qu’elle ne soit victime de quelque chose de grave. Immense était son soulagement. La responsabilité d’une femme ne le fit pas tressaillir, pour la première fois de sa vie. Il la souleva en lui passant un bras sous les jambes et l’autre enveloppa ses frêles épaules. Elle lui sembla légère comme une plume. Pendant un instant, il s’arrêta au milieu de la pièce en contemplant ce beau visage qui hantait ses nuits et accaparait ses journées. Avec un soupir, il se résolut à la déposer sur le lit. Son corps était très chaud. Elle murmura quelque chose de confus, les yeux fermés. Que faire en pareille situation ? Elle avait de la fièvre et était grippée. Le son de sa voix lui confirma son diagnostic. Mais, il n’était pas médecin. Il devait agir au plus vite au lieu de la dévorer des yeux comme il était en train de le faire.
Il sortit son téléphone de la poche de son jean. Devait-il appeler un docteur ou l’emmener directement aux urgences ? Il était concentré dans ses pensées quand la sonnerie de son cellulaire retentit. C’était sa gouvernante, qu’il avait essayé de contacter à la sortie de l’aéroport.
— Signora Neri !
— Si signore.
— Excusez-moi du dérangement. Je suis rentré plus tôt que prévu. Je voulais savoir si je dois manger dehors ou pas.
— J’ai vidé le frigo pour toute la semaine, monsieur. Mais, je peux vous cuisiner quelque chose. À quelle heure souhaitez-vous que ce soit prêt ?
— Prenez votre temps.
Un gémissement de la malade attira son attention. Il se rappela que la dame possédait une soupe miraculeuse en cas de grippe et de fièvre forte. C’était déjà la gouvernante de son père quand il n'était qu'un gamin. Depuis qu’elle était venue à leur service, son père et lui n'avaient plus acheté de médicaments pour ce genre de mal. Sans hésiter, il demanda alors à son interlocutrice :
— Pourriez-vous me cuisiner aussi votre soupe magique pour la grippe ?
— Êtes-vous malade, monsieur ?
— Non. Je vais très bien, ne vous inquiétez pas.
Au silence qui suivit, il s’obligea à ajouter :
— C’est… pour une amie.
— Une amie.
C’était une affirmation. Curieusement, à ses oreilles, elle sonna plutôt comme une question.
— Elle est très malade et… elle n’a personne pour prendre soin d’elle.
— Je vois, répondit-elle calmement. Je pense qu’en une heure, elle sera prête.
— Merci ! Je m’excuse de vous déranger alors que vous n’étiez pas censée travailler cette semaine.
— Qui est-ce ? demanda-t-elle, ignorant sa réplique.
Giuliano serra ses mâchoires en signe de nervosité. Pour qui se prenait-elle pour lui faire ce genre de question indiscrète ? L’employeur, c’était lui. Ne méritait-il pas une certaine réserve ?
— Giuliano…
Le ton maternel qu’elle utilisa lui rappela aussitôt la position qu'elle occupe dans sa vie.
Elle était bien plus qu’une simple gouvernante. C'était comme une mère pour lui. Si elle avait osé l’interroger, c’est parce qu’elle s’intéressait à lui telle une mère attentionnée. Surtout, elle le connaissait depuis son enfance. Se grattant la nuque, il répondit :
— C’est Érica. Elle ne… Elle n’est pas bien et…
— Ce sera prêt dans trois quarts d’heure. Je vous attends.
Il raccrocha en soupirant. Heureusement, comme toujours, madame Neri ne s’était pas démentie. Elle avait le chic pour le sortir de situations embarrassantes depuis qu’il était gamin. Alors qu’il n’aurait su comment continuer sa phrase pour lui expliquer la situation délicate, elle l’avait sorti de cette impasse. Il se rendit compte de sa crispation qu’au terme de l’appel. S’adossant à la fenêtre, il avait repris la seule activité qui le fascinait dernièrement : la contempler. On aurait dit une déesse. La masse de feu formée par ses cheveux couvrait presque son visage. Sa poitrine se soulevait au rythme de sa respiration dans un mouvement si érotique sous son body. Comme hypnotisé, il s’avança vers le lit. S’accroupissant, il écarta les mèches pour libérer ce beau visage qu’il aimait tant. Elle bougea en plaçant sa main sur la sienne. Il se sentit électrisé par ce léger toucher. Sa main fine sur la sienne, forte et virile, formait un merveilleux contraste. Sa peau douce et satinée inspirait les caresses les plus sensuelles. Ce contact était une délicieuse torture. Au prix d'un grand effort, il la retira.
Il prit les clés de la jeune femme avant de refermer calmement la porte. En route pour aller récupérer la soupe chez sa gouvernante, il asséna un coup de poing au volant pour s’assurer de ne pas rêver. Parce qu’il avait du mal à synchroniser avec tout ce qui lui arrivait. La voix de la sagesse le dissuadait de se lancer sur ce chemin. Il la fit taire en se répétant de contrôler la situation. Contrairement à la fois précédente, il saurait s’arrêter avant de commettre une bêtise. Puisqu’il ne pouvait pas abandonner la jeune femme dans son état, il allait s’assurer qu’elle se remette, ensuite, il pourrait reprendre ses distances et rétablir les limites.
Impitoyable, la voix insidieuse et pressante continua à lui murmurer qu’il avait perdu le contrôle.
— Je ne peux quand même pas la laisser seule en pareille condition, insista-t-il dans l’habitacle de sa voiture, inondé par une belle musique de Einaudi pour l’apaiser.
***
Debout au milieu du studio de la jeune femme, Giuliano avait du mal à comprendre. Au début, il ne s’était pas intéressé au décor, tellement préoccupé par l’état d’Érica et son propre comportement. Après lui avoir donné la soupe de madame Neri, il était resté à son chevet, vigilant à chaque réaction de sa malade. Il avait suivi toutes les indications de sa gouvernante à la lettre. Une heure après la prise de la soupe, elle avait beaucoup transpiré. Il s’était alors chargé de changer son lit et ses vêtements. Dans son petit placard, il n'avait pas déniché un pyjama. Il lui passa un teeshirt. L’exploration lui avait plutôt offert une trouvaille très intéressante. Dans l’un des tiroirs, il avait découvert de la lingerie si fine et sexy qu’il avait eu une érection puissante, comme il n’en avait pas eu depuis trop de temps. Imaginer la jeune femme dans ce genre de sous-vêtement avait été au-dessus de son self-control. La nécessité d’une douche froide s’était imposée à lui.
Sous la douche, il avait du mal à se mouvoir vu l’étroitesse de la pièce. Sous le flux de l’eau, il avait laissé libre cours à ses questions et à sa perplexité. Pourquoi vivait-elle dans ce studio exigu ? Elle distribuait des journaux à la gare. Pourquoi ? Durant son mariage, elle ne travaillait pas. Sans doute n’y avait-elle jamais songé. Son père est très riche et elle est sa fille unique, donc sa seule héritière. Alors pourquoi vivait-elle comme une moins que rien ? Son géniteur lui avait peut-être coupé les fonds pour l’aider à murir. Un peu trop tard, pensa-t-il. Revoir l’éducation d’un enfant à vingt-cinq ans est plutôt hasardeux. L’homme aurait dû y penser bien avant. Pour cela, il avait toujours remercié son propre père. Ce dernier lui avait prodigué des principes élevés. Il avait tenu à ce que son fils sache la valeur des choses et « qu’il n’y a pas de rose sans épines ». On lui avait enseigné le sens des responsabilités très tôt. Bien qu’il reproche au père l’éducation octroyée à sa fille, toutefois, il l’excusait, car il reconnaissait la difficulté de résister aux yeux d’Érica. On lui donnerait le bon Dieu sans confession, pensa-t-il. Les femmes avaient une grande capacité de manipulation. Assurément, elle l’avait fait avec son père aussi. La réduire à vivre dans ces conditions était un peu exagéré tout de même. Il ne pouvait pas la laisser moisir ainsi. C’était inconcevable. Il avait hâte de clarifier cette situation quand elle aurait repris des forces.
Après sa douche, il attira un pouf du coin du mur près du lit pour satisfaire son désir inavouable de la contempler. Il avait du mal à chasser l’image de son anatomie quand il l’avait déshabillée pour lui mettre un teeshirt propre et sec. Il l’avait déjà vue nue, mais dans cette circonstance, c’est différent. C’est vrai, d’autant que la fois précédente, sa libido avait suffoqué sa vue. Son corps était si doux et souple que l'on aurait dit une poupée de chiffon. La tentation la plus grande avait été celle de résister face au toucher soyeux de son épiderme fin et velouté. Sa peau de porcelaine contrastait avec la sienne, plus mate et bronzée. Il ne voulait pas penser à ses jambes. Combien aurait-il aimé parsemer de baisers la chair tendre entre ses cuisses ? Elle avait gémi chaque fois qu’il l’avait effleuré. Les yeux fermés, les lèvres offertes dans une pose inconsciemment lascive, elle avait prononcé son nom en s’agrippant à ses épaules.
Cela l’avait obligé à sortir un instant du studio pour se rafraichir les idées. Il ne pouvait pas répondre à cette invite. Il n’était pas une brute pour profiter d’une femme dans une telle situation. Elle n’était pas dans son état normal. Jamais elle ne se serait comportée ainsi avec lui, d’autant plus qu’elle était en colère contre lui pour son attitude de la fois dernière.
Quand il revint dans la pièce, la jeune femme dormait. Sa fièvre avait baissé, mais elle restait vulnérable. Il était très tard. En envisageant de passer la nuit sur le petit fauteuil, il fit une grimace. Mais, il n’avait pas le choix.
Il ne pouvait absolument pas la laisser seule. Sa première pensée avait été de l’emmener chez lui, mais la prudence avait pris le dessus. Riccardo ou l’un de ses parents pouvait lui rendre visite sans avertir. Il ne pouvait pas prendre ce risque. Acceptant son sort, il tendit ses longues jambes et déposa son cou sur le dossier du fauteuil en fermant les yeux. Plusieurs fois, il se réveilla dans la nuit pour vérifier l’état de la malade. Il dut la changer à plusieurs reprises. Non qu’il apprécie la tâche, mais pour respecter les recommandations de madame Neri. Sa gouvernante, en effet, avait insisté là-dessus.
Elle doit absolument changer ses vêtements chaque fois que sa fièvre baisse et qu’elle est trempée. Il avait fait semblant de ne pas remarquer la perplexité dans son regard quand elle lui avait dispensé ce conseil en particulier. Elle s’était sans doute demandé s’il se sentait capable de dévêtir celle qui avait été la femme de son meilleur ami.
Non seulement j’en suis capable, mais j’aime aussi le faire, aurait-il souhaité lui répondre.
En plus de lui changer son pyjama, ce qui lui faisait encore plus plaisir, c’était le fait de prendre soin d’elle. L’idée de la protéger lui procurait une sérénité sans bornes. Il adorait la savoir en sécurité près de lui. L'était-elle vraiment ? Elle prendrait surement ses jambes à son cou si elle lisait ses pensées, dès qu’elle se trouvait en sa présence. La tête inclinée, il ferma les yeux pour se laisser bercer par le silence de la nuit, accompagné par la musique de sa respiration.
Accroupie, elle lui tournait le dos. Elle était couverte d’un voile blanc qui émanait des rayons jaune pâle tout autour d’elle, telle une auréole. Ses rayonnements créaient un halo éblouissant. Dans un mouvement souple, elle se leva, puis s’arrêta sans se retourner vers lui. Il eut l’impression qu’elle allait s’éloigner de lui pour toujours. Son cœur tambourinait dans sa cage thoracique, prêt à exploser. La peur le paralysait. De quoi avait-il peur ? Elle se retourna, comme au ralenti. Ses mouvements étaient pourtant d’une fluidité extrême. Quand elle leva les yeux pour rencontrer les siens, il manqua un battement.
C’était, à n’en point douter, le regard le plus pur et intense qu’il n’ait jamais vu. Son immense innocence témoignait qu'elle lui venait du ciel. Son visage émanait de la tristesse, une forte mélancolie. Elle l’abaissa pour se concentrer sur ses mains qu’elle tortillait au niveau de son bassin. Il lut un frémissement sur ses lèvres pulpeuses comme la chair tendre et mure des fruits sauvages. Le mouvement avait été si léger qu’il ne l’aurait sans doute pas remarqué si toute son attention n’était pas focalisée sur cette déesse. Alors qu’il cherchait à déchiffrer ses murmures, un vent souffla. Certains l’appelaient le vent du nord. Ce vent sec et froid lui importait peu. Tout ce qu’il voulait, c’était exaucer tous les vœux de cette madone. Hélas, la bourrasque avait apporté en outre des anges guerriers vêtus de noir sur des chevaux, eux aussi tout noirs. Ils brandissaient des lames à double tranchant. Ce tableau sombre lui révéla la raison de l’effroi qui l'avait précédemment gagné. Oui, c’était la terrible peur de se séparer de son amour. Comment se résigner à perdre sa belle aux cheveux éblouissants tel un soleil au zénith ? Les chevaliers guerriers soulevaient le voile de la jeune femme avec leurs épées. Elle volait au-dessus de lui, prête à disparaitre dans l’éther. Ce fut alors qu’il comprit quelle était sa mission de vie : il devait combattre pour la garder près de lui. Elle était son cadeau divin. Tous les dons du ciel nécessitent que l'on donne la preuve de les mériter. Cette preuve se démontrait soit par l’obstination, soit par un vigoureux effort, soit par la lutte. La troisième option s'imposait dans son cas. Il était heureux d’affronter cette bande d’anges vengeurs. Sans la moindre hésitation, il offrirait sa vie pour elle. Ces chevaliers, armés d'épées, s'opposaient à lui muni que de la force de son amour pour elle. De toutes les façons, l’amour est l’énergie la plus puissante qui soit. Le regard défiant le sort et le torse bombé de ténacité, prêt à cracher toute sa détermination, il se mit à courir vers l’auréole qui emprisonnait l’objet de son immense attachement. Alors qu’il s’approchait d’elle, il tenta de la soustraire à ses ravisseurs quand le vent souffla dans un rugissement effrayant. Il se créa un vortex qui aspira la jeune femme qui tendait vainement la main vers lui. Pendant un moment, leurs doigts s’effleurèrent, mais le tourbillon les sépara aussitôt. Elle disparut derrière les rayons aveuglants, puis s’éleva un tsunami de nuages. Il ne voyait plus que son bras tendu qui s’éloignait de plus en plus. Elle hurlait son nom alors qu’il courait et luttait de toutes ses forces pour la rattraper.
— Giuliano ! Giuliano ! criait-elle désespérément.
Elle disparut…
Le vent cessa de souffler et un calme irréel s'abattit. Cette perte l’anéantissait. Les battements désordonnés de son cœur couvraient ceux du vent. Son cœur cognait tellement qu’il avait l’impression qu’il pulsait dans ses oreilles et non dans sa cage thoracique. Une voix de femme en pleurs s'éleva au milieu de la cacophonie.
— Giuliano ! Giulia…
Il se réveilla presque dans un saut. Pendant un bref instant, il se demanda où il se trouvait, car non seulement le décor avait brutalement changé, mais il ne le reconnut pas tout de suite. Il venait de vivre le pire cauchemar qui vous met devant l'impuissance de l'humain. Cette sensation est atroce.
— Giuliano ne… Non… ne me…
C’était le même cri que dans le rêve. Cependant, il ne rêvait plus. Le corps faible qui se tortillait en appelant son nom était bien réel. Il s’approcha aussitôt du lit pour chercher à la calmer. Elle était encore très souffrante. Quand il la toucha, elle se démena de plus belle en vociférant des paroles confuses. Il la prit alors fermement par les épaules pour la neutraliser.
— Érica ! Érica ! l’appela-t-il pour la sortir de son cauchemar.
Elle ouvrit les yeux, puis le fixa un instant comme dans un état second.
— Giuliano ?
— Oui, c’est moi.
Après un moment de confusion, elle s’agita de plus belle en tambourinant son torse.
— Calme-toi, bon sang !
— Laisse-moi tranquille ! Je te hais, hurlait-elle en larmes.
Il l’enlaça fermement, empêchant sa liberté de mouvement. Ses pleurs s’étaient transformés en sanglots. Giuliano ne relâcha pas son étreinte d’un pouce. Lentement, elle commença à s’apaiser, puis posa sa tête sur son épaule. Instinctivement, il se mit à lui caresser les cheveux et à lui masser la nuque. Après un peu de temps, elle se rendormit.
Après l’avoir redéposée sur son oreiller, il alla prendre son ordinateur qu’il avait laissé dans sa voiture. La fraicheur de la nuit lui fit du bien. Dans la petite pièce d’à peine vingt mètres carrés, il avait du mal à tracer la frontière entre le réel et l’irréel. Par exemple, la madone de son rêve avait hurlé son nom pour le supplier de ne pas l’abandonner. À son réveil, Érica l’appelait. Pourquoi l’avait-elle réclamé dans son sommeil ? Faisait-elle le même rêve que lui ? Où se terminait le songe, et où commençait la réalité ? Il avait du mal à le distinguer. En plus, la madone du rêve avait les traits d'Érica. La chevelure de feu, la peau laiteuse et l'innocence étaient identiques. Quoique s'il se fiait de la lingerie qu’il avait vue dans son tiroir, elle n’est plus si innocente qu’il parait.
Tout portait à croire que Érica était la protagoniste de son songe. Si c’était le cas, était-il prêt à lutter, au risque de sa propre vie, pour la garder près de lui ?
Il fit une grimace en se passant la main sur le visage. Non, ce n’était pas pareil. Un bon rêve, comme un cauchemar, reste irréel. En revanche, dans le monde matériel, on ne se laisse pas dominer par la passion ou la libido, c’est le bon sens qui fait la loi. Sa raison, en effet, lui commandait de prendre garde. Dans la vraie vie, les actions entrainent aussi des conséquences à assumer. Les impacts des choix ne retombent pas que sur les protagonistes. C'est insensé de ne pas tenir compte des autres dans ses faits et gestes. Des personnes comme Riccardo, Teo et Marta comptaient beaucoup pour lui. Non, son intellect ne lui disait pas que d'être vigilant, il lui hurlait de prendre ses jambes à son cou. Bon Dieu, que c’est difficile ! Honnêtement, il avait déjà outrepassé la limite. Hélas, quand on la franchit, c’est toujours pénible de revenir en arrière. Le pire pour lui, c’est qu’il n’a pas envie de retourner sur ses pas. Tout ce qu’il espère, c’est d’avancer pour découvrir tous les mystères qui se cachent derrière la puissance du désir qu’il éprouve pour elle. Ce lien invisible qui les attire l’un vers l’autre, il voulait connaitre sa profondeur et sa force.
Une vraie folie. Sans aucun doute. Qu’est-ce qu’une vie sans folie ? De l’ennui, hurlait son chanteur rock préféré dans un tube très fameux. Une suite d’évènements insipides caractérisait son quotidien depuis peu. Il avait bien le droit de raviver le feu de son énergie, non ? Il avait besoin d’une montée d’adrénaline dans sa vie. La seule personne qui réussissait dans cette entreprise, c’est apparemment cette belle rousse aux yeux verts.
À son retour, il s’était mis à travailler sur son ordinateur. Il lorgnait sans arrêt dans sa direction en s’intimant de se focaliser sur ses dossiers. La concentration s’avérait de plus en plus difficile quand il s'égarait. Alors qu'il tentait d'y parvenir, elle avait recommencé à s’agiter encore dans son sommeil. Il abandonna son P.C. pour la prendre dans ses bras.
— Je suis là. Calme-toi !
— Giuliano ! C’est… c’est toi ?
— Oui, c’est bien moi, chérie.
— Oh Dieu merci ! Je… Je pensais que…
Elle jeta ses bras autour de son cou en souriant. Puis, comme une petite fille, elle nicha sa tête au creux de son cou et se rendormit sans finir sa phrase.
Sa respiration devenue régulière, il décida de la remettre sur son oreiller pour continuer à travailler. Mais, la jeune femme se plaignit, à peine chercha-t-il à la détacher de lui. Elle s’accrocha à lui comme une sangsue. Ainsi enlacés, il se retrouvait bloqué au lit avec elle. Il fit quelques tentatives pour délier ses bras, mais elle se recroquevilla encore plus contre lui. Le mouvement continu de sa respiration contre son corps était d’un plaisir inouï, mais aussi la plus délicieuse des supplices. Oui, c’était bien une torture que de la tenir dans ses bras sans pour autant se repaitre de son corps féminin : promesse de douceur et de volupté. Au prix d’un effort, il parvint à s’assoir contre le mur, et plaça son tendre fardeau entre ses jambes tout en lui passant une main sur la taille et l’autre sur l’épaule. La respiration légère de la jeune femme l’apaisait. Ce son régulier finit par le plonger dans le sommeil à son tour.
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