Terminus radieux
Deuxième partie - Éloge des camps
DEUXIÈME PARTIE
ÉLOGE DES CAMPS
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.9.
• Vassilissa Marachvili avait fermé les yeux au moment où Kronauer s’éloignait. Elle les rouvrit un quart d’heure plus tard sans rien dire, et ensuite, comme pour elle c’était la fin, elle ne les rouvrit plus.
Iliouchenko devait lutter contre la somnolence. S’il ne se laissait pas aller complètement, c’était plus par solidarité avec Kronauer, qui marchait en ce moment vers la forêt, vers d’hypothétiques secours, que parce qu’il craignait d’interrompre sa surveillance des soldats au bas de la pente. Il se rapprocha encore de Vassilissa Marachvili et il la regarda respirer. Il s’obligeait à rester à genoux, dans une position douloureuse, afin de mieux résister à la tentation de s’allonger à côté d’elle et de ne plus penser à rien jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. À ce moment, elle avait l’air paisible, mais l’approche du décès embuait son visage. Une rosée grise perçait sur sa peau crasseuse, au milieu des écailles racornies qui lui souillaient les joues. Le sang s’était retiré de ses lèvres desséchées. Elle avait vomi quand ils étaient arrivés devant l’« Étoile rouge ». Son battle-dress loqueteux empestait.
Une demi-heure passa.
Une demi-heure avait passé.
Le ciel était moins brillant. Les coups de vent se raréfiaient. Les herbes exhalaient leurs odeurs de tiges menacées de putréfaction et elles se maintenaient figées dans leur vert jaunissant. Kronauer avait disparu en direction de la forêt.
– Il est en route, il va revenir, dit Iliouchenko à voix basse, comme pour répondre à une interrogation de Vassilissa Marachvili.
Celle-ci ne réagit pas. Iliouchenko soupira. J’espère qu’il va revenir, pensa-t-il.
C’était la fin de leur vagabondage à trois. Après l’errance, après les bivouacs dans les agglomérations fantômes, près des piles abandonnées, la faim, la soif, le silencieux bombardement des rayons gamma, l’amour partagé de Vassilissa Marachvili. Ils avaient cessé de former une petite compagnie d’inséparables. Kronauer était parti, il allait bientôt s’enfoncer dans la taïga, il risquait de mourir d’inanition sous les arbres. Quant aux deux qui restaient en arrière, Vassilissa Marachvili et lui Iliouchenko, on voyait bien qu’ils ne formaient plus un groupe actif. L’exténuation était en train de les désunir. Ils ne communiquaient pratiquement plus. Cachés en terrain découvert, contraints d’attendre sans bouger soit le départ des soldats, soit d’improbables secours, ils n’étaient plus en état de se réconforter mutuellement.
Si Vassilissa Marachvili passait de vie à trépas, l’idée même de l’entraide sombrerait, qui les avait si fortement soudés jusque-là.
• Plus bas, les soldats ne s’activaient guère, et toujours avec des mouvements ralentis, comme si les radiations ou une maladie leur avaient ôté toute énergie. Se tenir debout sans appui les accablait. À tout moment ils interrompaient leur déplacement, ils tendaient la main vers un wagon ou un camarade pour ne pas tomber, et, durant deux ou trois minutes, on les voyait au bord de la syncope, reprenant leur souffle avec des attitudes de vieillards. Certains, trahis par leurs jambes flageolantes, s’étaient écroulés et, dispersés dans les herbes, ils paraissaient morts. D’autres encore, touchés par une grande faiblesse ou par une non moins grande inertie, n’étaient pas sortis des voitures. Ceux-là se contentaient de rester assis sur le plancher, jambes pendantes et visage tourné vers le ciel, yeux clos face à la lumière. Par contraste, les plus vaillants semblaient hyperactifs. Ils avaient formé un petit détachement qui finissait de rassembler des éclats de bois et des planches pour faire une flambée sur le ballast. On avait l’impression que pas un seul ne se donnait la peine de parler aux autres, soit que pour accomplir des tâches matérielles élémentaires les paroles fussent jugées inutiles, soit que chacun préférât se cadenasser à l’intérieur d’une solitude bourrue, ou tragique, de toute manière imbrisable.
Craignant qu’un reflet sur l’optique de ses jumelles ne le désignât à la curiosité d’un tireur, Iliouchenko les observait à l’œil nu à travers les stries désordonnées des herbes. Les uniformes étaient en haillons, dépourvus de signes distinctifs, plus dignes de prisonniers de guerre que de soldats en exercice. On ne réussissait pas à déterminer leur arme d’origine. Quant à ce qui motivait leur stationnement à proximité du sovkhoze « Étoile rouge », c’était une totale inconnue. Ils s’étaient à peine écartés du train et aucun n’était parti explorer les ruines. Bien qu’éloignés de tout théâtre d’opérations, ils avaient disposé des fusils en faisceau à l’extérieur des wagons et, en résumé, ils respectaient une certaine logique militaire. Deux hommes avaient pris place aux extrémités du train et, même s’ils s’étaient vite assoupis, l’un entre les rails, l’autre adossé à la locomotive, ils étaient là pour monter la garde. De temps en temps, l’un d’eux émergeait du sommeil et vérifiait quelque chose d’abord dans le paysage, ensuite dans sa carabine, puis il se rendormait.
Plusieurs hypothèses. Iliouchenko ne cessait de les remuer. L’identité de ces types. Leur raison d’être. Leur provenance. Un corps de partisans qui essayaient de poursuivre l’expérience de l’Orbise dans les territoires vides, et qui faisaient la chasse aux traîtres ?… Ou un corps franc qui avait rompu avec l’Orbise ?… Ou s’agissait-il de déserteurs qui, comme nous, avaient abandonné l’armée par désespoir ?… Des mutins qui n’avaient plus nulle part où aller ?… Ou qui voulaient rejoindre l’ennemi ?… Des partisans du retour au capitalisme ? Ou des bandits ?… Une bande d’irradiés suicidaires, ayant décidé qu’ils n’auraient plus rien à perdre, tentés par le pillage et le crime pour occuper leurs ultimes semaines de vie, ayant jeté aux orties l’idéal d’honnêteté et de fraternité de l’Orbise ?… Dangereux ? Pas dangereux ?
Ils avaient hésité tout à l’heure, avec toutes ces questions sans réponse qui tournaient en eux – aller à la rencontre des soldats ? continuer à se cacher ?… Alors qu’il y réfléchissait, Kronauer devait certainement revoir des images de l’enfer qu’Irina Etchenguyen avait traversé, des images de l’hôpital investi par une troupe déchaînée de nervis à tête de chien. Ce cauchemar. Il en avait parlé une seule fois, un soir près du feu, sur un ton de confidence et en choisissant ses mots pour ne pas paraître écorché à jamais par le chagrin. Son récit évitait de s’arrêter sur des détails horribles, mais Vassilissa Marachvili s’était assombrie de plus en plus. Elle avait dû s’identifier à Irina Etchenguyen et, quand Kronauer s’était tu, elle n’avait émis aucun commentaire. Quant à lui, Iliouchenko, sans avoir connu de près une barbarie de ce genre, il en savait assez sur les comportements collectifs pour se méfier de cette brigade de zombies qui allait camper devant l’« Étoile rouge ». Même apparemment tranquille, n’importe quelle horde de mâles pouvait tout à coup perdre la raison et devenir hargneuse. C’était valable aussi pour ces soldats aux gestes lents. Et puis, maintenant, le phare de l’Orbise n’éclairait ni le monde ni le petit territoire où s’étaient amassés ses ultimes partisans. Toutes les sauvageries allaient réapparaître. Tout ce que nous n’avions pas eu le temps d’éradiquer pendant nos courts siècles de pouvoir. La morale des tueurs et des violeurs allait se substituer à la nôtre. Les cruautés ancestrales ne seraient plus taboues et, de nouveau, comme dans la période hideuse qui avait précédé l’instauration de la Deuxième Union soviétique, l’humanité allait régresser vers son stade initial d’homme des cavernes. Ses idéologues se rallieraient à ceux qui depuis autrefois prônaient l’inégalité et les injustices. Ses poètes mercenaires chanteraient la culture des maîtres. La soldatesque ne serait plus tenue en laisse. La danse de l’idiotie et du sang allait reprendre.
• Les dernières lueurs du couchant avaient fondu derrière l’horizon. Le soir commençait à bleuir l’espace. Iliouchenko occupa les dernières minutes de jour à examiner encore et encore les soldats qui, au bas de la colline, s’installaient autour du feu. En vain il scrutait leurs visages de morts-vivants, inexpressifs et gris. Maintenant il utilisait les jumelles. Il n’y avait plus de risque d’être trahi par un reflet de lumière sur leur verre. Il interrogeait anxieusement ces têtes aux cheveux sales, ces corps habillés de guenilles de l’armée. Il n’essayait pas de lire sur leurs lèvres ce qu’ils disaient, car, la plupart du temps, ils étaient muets. Puis, comme son examen ne lui avait rien appris, il se tassa derrière le rideau des hautes herbes et il laissa pendre à son cou l’inutile instrument d’optique.
• La nuit tomba.
Vassilissa Marachvili gémissait sourdement, avec une telle faiblesse que sa voix ne portait pas à plus d’un mètre.
Puis, tous les deux, Iliouchenko et elle, ils dormirent. Iliouchenko s’assoupissait et rouvrait les yeux en sursaut. Le ciel était sombre, parcouru de nuages et sans lune. Les étoiles trop rares scintillaient derrière un voile et n’éclairaient rien. La nuit humidifiait la steppe. Les herbes et la terre laissaient s’épanouir leurs arômes d’automne, riches de pourriture et d’insectes assassinés par le gel précoce. Iliouchenko écoutait autour de lui les crissements indéfinis, peut-être ici l’ultime crispation des sauterelles et là le racornissement des racines obscures pour l’hiver, des rhizomes. Il n’avait en réalité qu’un seul souci – continuer à entendre la respiration de Vassilissa Marachvili. Au bas de la colline, les soldats étaient inactifs. Le feu près des rails avait cessé de rougeoyer. Iliouchenko essayait de rester aux aguets le plus longtemps possible, puis, paupières closes, il s’appliquait à analyser les rumeurs nocturnes. Puis il renonçait à tout effort et sombrait.
Ainsi passa la nuit. Ensuite vint le matin accompagné d’une brume légère, puis la brume se dissipa.
• Le ciel était gris-bleu et sans soleil. Il demeura ainsi toute la journée.
L’état de Vassilissa Marachvili était stationnaire. Elle ne réclamait rien, elle ne se plaignait pas, elle semblait ne pas souffrir, elle respirait avec régularité et presque sans bruit. Iliouchenko demeurait inerte sur son flanc et laissait passer les heures. Avec douceur il lui touchait le poignet, ou sa main s’arrêtait sur les veines de son cou, pour s’assurer que le sang y battait encore, ou sur son front, pour en nettoyer la moiteur. Plus tard, au début de l’après-midi, il s’intéressa de nouveau aux hommes qui campaient au pied de la colline. Dans la clarté de l’aurore il avait vérifié qu’ils étaient toujours là, puis il s’était recouché près de Vassilissa Marachvili, comme frappé d’une grande indifférence. Maintenant, le visage dissimulé, la peau irritée par le contact avec les barbes végétales, les tiges froides, le bord coupant des feuilles, il renouait avec sa tâche de guetteur.
Les sentinelles avaient été relevées. D’autres les remplaçaient, non armées, ce qui incita Iliouchenko à penser que peut-être le convoi comportait deux catégories de voyageurs, des militaires d’une part et des civils d’autre part, indifférenciés, vêtus des mêmes oripeaux interchangeables de la guerre perdue. Puis cette idée le quitta. Elle ne débouchait sur rien. Les uns et les autres pouvaient se révéler hostiles. Pas plus que la veille, il ne parvenait à comprendre ce que ces hommes attendaient. Ils étaient prostrés dans l’herbe, autour du feu de camp éteint, et, en dépit de la lumière du jour qui aurait dû les tonifier, la plupart paressaient ou continuaient à dormir. Quelques-uns s’étaient aventurés sur le territoire du sovkhoze et ils s’y promenaient avec une lourde nonchalance. Parfois ils pénétraient dans des bâtiments en ruine pour en extirper un objet qui leur avait paru récupérable, ou un bout de bois, une planche éclatée, et ensuite, épuisés, ils s’asseyaient par terre et restaient sans bouger une heure ou deux avant de repartir d’un pas précautionneux vers un nouvel objectif.
• La journée se déroula de cette manière, dans la lenteur, l’absence d’initiative collective, l’absence d’activité descriptible. Tard dans l’après-midi, Iliouchenko fut pris de vertige. Il cessa de regarder ce qui se passait près des voies ou dans le sovkhoze et il s’étendit près de Vassilissa Marachvili. Au-dessus d’eux les nuages dérivaient, en hauteur et chargés d’ombre plutôt que de pluie. Les heures s’écoulaient l’une après l’autre dans le silence, dans le frémissement des herbes, dans quelques échos de très minces conversations nées près des wagons ou de la locomotive. Puis le crépuscule s’avança.
Vassilissa Marachvili n’avait pas repris conscience. Iliouchenko lui caressait tendrement le visage, le haut du cou, les mains, mais il avait renoncé à la débarrasser des taches de poussière terreuse, ravinées par des ruisseaux de sueur, qui formaient sur elle des dessins de mort. Quand le crépuscule s’épaissit, des gouttes de sang perlèrent depuis les coins de ses paupières, sous ses narines, à la naissance de ses lèvres. Elle ne respirait plus avec calme. Elle ne produisait aucun son autre que des souffles irréguliers et rauques. Inconsciente ou encore capable de recevoir en elle des fragments compréhensibles du monde, elle s’accrochait à la main d’Iliouchenko qui ne la lâchait plus. Pendant la première partie de la nuit, son agonie ne connut pas d’évolution notable. Le cœur déchiré, Iliouchenko s’était assis tout contre elle, il se penchait sur elle, et dans l’obscurité il la regardait parcourir les derniers moments de sa vie.
• Dans l’obscurité, sous une poignée d’étoiles dispersées entre les nuages, sur la terre qui avait rapidement perdu la tiédeur du jour, au milieu de ce qui naguère avait peut-être été une surface cultivée mais qui, depuis la catastrophe nucléaire, avait rejoint la mer indistincte des herbes sans noms, à portée de voix des soldats et de leur convoi étrange, à courte distance du sovkhoze abandonné « Étoile rouge », de ses ruines et de son petit réacteur incontrôlable, Iliouchenko regardait Vassilissa Marachvili parcourir les derniers moments de sa vie. L’agonie durait, comme imposée par un destin sadique, amateur d’émotions et de souffrance. Enfin, bien avant l’aube, Vassilissa Marachvili poussa son dernier soupir. Elle se raidit puis se détendit, et Iliouchenko détacha les doigts qu’il avait entrecroisés aux siens, aida son bras à retrouver un emplacement naturel et tranquille le long de son corps. Il resta ensuite prostré pendant une heure, fermé au chagrin, ouvert seulement à des sensations élémentaires, à l’humidité de la nuit et des herbes, aux rares et infimes ruptures dans les ténèbres, aux mauvaises odeurs qu’exhalaient son corps et celui de Vassilissa Marachvili.
• Le ciel ne montrait pas l’intention de s’éclaircir prochainement. L’air se rafraîchit encore. Des crampes rôdaient dans les jambes d’Iliouchenko. Il se remit debout et remua les membres. Ses articulations étaient douloureuses. Il les réchauffa au moyen de mouvements qui ressemblaient à une gymnastique d’octogénaire. À l’horizon une demi-lune venait d’affleurer, n’apportant sur la steppe qu’une lumière dérisoire. Il se dit que malgré tout, si les sentinelles n’étaient pas endormies, elles avaient maintenant une occasion en or de le repérer, car en dehors de lui tout était rigoureusement pétrifié sur des kilomètres à la ronde. Il attendit un claquement de culasse, une détonation, mais rien ne vint, et la lune disparut. Alors, ne se posant même pas la question de savoir s’il s’agissait d’une bonne ou d’une mauvaise initiative, il souleva le haut du corps de Vassilissa Marachvili et il commença à le traîner en direction de la voie ferrée.
Après la chute du jour, les soldats avaient allumé un feu et quelques-uns s’étaient installés autour pour passer la nuit. Le feu à présent était éteint, mais Iliouchenko au cours des dernières heures l’avait scruté tant de fois depuis le haut de la colline qu’il connaissait exactement son emplacement, et en outre il se guidait sur une minuscule tache rouge qui palpitait encore dans les cendres. Il descendit la pente sans prendre la moindre précaution pour éviter d’être remarqué. Il consacrait toute son énergie à ne pas tomber et à ne pas manipuler la dépouille de Vassilissa Marachvili de façon irrespectueuse.
Quand il fut arrivé à quinze mètres des braises, l’un des soldats qui somnolaient en désordre près du feu sortit de sa léthargie, alluma une torche électrique et en dirigea le faisceau sur Iliouchenko. Celui-ci se tint immobile dans la lumière, ébloui, crasseux et muet, étrange figure de vagabond des steppes ayant pour tout bagage un cadavre de femme. Le soldat éteignit sa lampe sans l’interroger pour savoir ce qu’il voulait, qui il était, ni lui souhaiter la bienvenue ou l’inviter à prendre place parmi les dormeurs.
La nuit ne touchait pas encore à sa fin et elle était froide. Iliouchenko resta une demi-minute sans faire un pas, le temps que ses rétines provisoirement mises hors d’usage par le rayon de la torche récupèrent leur aptitude à distinguer le noir du blanc. Aucun des soldats rassemblés près du feu ne disait un mot et, comme ils ne ronflaient pas dans leur sommeil, Iliouchenko fut traversé par l’idée que peut-être eux aussi, comme Vassilissa Marachvili, n’avaient pas survécu. Il fit glisser à terre son fardeau lugubre, veillant à ce que la morte n’allât pas buter obscènement contre le sol, et ensuite il avança jusqu’au foyer et il s’assit très près des cendres pour remuer les tisons avec un éclat de bois. Une flamme pétilla sous une planchette, rouge et or, mais le feu ne reprit pas et, après des efforts inutiles, Iliouchenko abandonna la partie. Il n’avait même pas pu se réchauffer les mains.
Le soldat à la torche électrique engagea alors la conversation. Des restes de flammes se reflétèrent sur son épaule, dans ses yeux d’épuisé fiévreux, sur sa physionomie cartonneuse, puis la lumière baissa encore et il n’y eut plus que sa voix.
– On mange pas de viande humaine, dit-il.
– Ah, commenta Iliouchenko.
Il avait la gorge et la langue desséchées. La voyelle eut du mal à sortir, elle évolua vers un son sifflant, puis il toussa. Le soldat lui tendit une gourde. Iliouchenko laissa l’eau imprégner ses muqueuses avant de l’avaler. Elle avait un goût vinaigré. Il la mâcha avec prudence, afin de ne pas s’étouffer ou avoir des contractures qui lui tétaniseraient l’estomac.
– Le marxisme-léninisme l’interdit, poursuivit le soldat en reprenant la gourde.
– Il interdit quoi ? demanda Iliouchenko.
– De manger de la viande humaine.
– Je sais bien, dit Iliouchenko.
– Alors, pourquoi que tu nous l’as apportée ? objecta le soldat.
Iliouchenko vit enfin où se situait la source du malentendu, mais il se sentait trop harassé pour s’en offusquer.
– Vous pouvez m’aider à m’occuper d’elle. J’ai pas envie que les corbeaux et les rats la dévorent en pleine steppe.
Il eut une nouvelle quinte de toux. Son interlocuteur, qui ignorait dans quel état de déshydratation il se trouvait, ne lui proposait plus de se désaltérer.
– On a rien mangé depuis des semaines, mais jamais on se mettra à manger de la viande humaine, s’obstina celui-ci.
L’organisme d’Iliouchenko lui ordonnait de s’effondrer près des cendres. Ses paupières se fermaient lourdement, son cœur battait comme en plein sommeil. Les corps allongés autour de lui l’invitaient à ne plus lutter. Même la douleur causée par la perte de Vassilissa Marachvili était devenue cotonneuse. Brusquement, il ne pensa plus à rien, sinon aux odeurs de planches carbonisées et à l’absence de tiédeur et de lumière.
• Au lever du jour, les soldats ankylosés s’étirèrent et bâillèrent. Avec une grande mollesse ils se mettaient debout et commençaient à marcher. Quelques-uns allèrent à l’écart faire leurs maigres besoins, d’autres remontèrent dans les wagons pour s’y étendre. Certains demeurèrent couchés sur la terre, respirant sans hâte en attendant que le soleil apparaisse et les réchauffe.
Ils offrirent de l’eau à Iliouchenko et ils partagèrent avec lui des fragments de pemmican. Il fallut patienter jusqu’à l’aurore pour entendre enfin le son de leurs voix. Ils conversèrent un peu de choses et d’autres, de la fin de l’Orbise, de l’égalitarisme, des officiers qui se suicidaient ou qu’on était obligé de fusiller, de leur espoir d’en finir avec leur interminable voyage en train. Ils allaient et venaient depuis un mois dans les zones irradiées, sans rien trouver qui pût ressembler à un havre. Ils avaient l’impression de tourner en rond. Leur but était un camp de travail qui n’était pas indiqué sur les cartes ferroviaires, mais dont ils connaissaient l’existence par ouï-dire. Ils parcouraient l’ensemble du réseau à la recherche de ce qu’ils considéraient comme la fin heureuse de leur errance. Dans un camp, prétendait l’un d’eux, ils seraient pris en charge et enfin libres. Ils avaient des regards et des discours d’insanes. Ils parlèrent aussi de Vassilissa Marachvili. Celui qui avait une torche, et que les soldats avaient élu commandant pour une semaine, suggéra de l’entreposer là où se trouvait le générateur nucléaire, afin qu’elle y séjourne à l’abri des prédateurs. Ceux-là, argumentait le commandant, les radiations les éliminaient, et elles continueraient à les éliminer aussi longtemps que durerait l’éternité. Plusieurs soldats acquiesçaient. C’est sûr, dit l’un d’eux.
Iliouchenko se laissa aisément convaincre. Il n’avait absolument aucune envie d’ensevelir Vassilissa Marachvili. La laisser seule au contact de la pile était une forme d’incinération lente, et de toute façon bien préférable au pourrissement sous la terre, parmi les bêtes, les vers, les mille-pattes et les larves.
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