Terminus radieux

Antoine Volodine · Chapitre 1 sur 49

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Terminus radieux

Première partie - Kolkhoze

PREMIÈRE PARTIE

KOLKHOZE

 

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.1.

 

• Le vent de nouveau s’approcha des herbes et il les caressa avec une puissance nonchalante, il les courba harmonieusement et il se coucha sur elles en ronflant, puis il les parcourut plusieurs fois, et, quand il en eut terminé avec elles, leurs odeurs se ravivèrent, d’armoises-savoureuses, d’armoises-blanches, d’absinthes.

Le ciel était couvert d’une mince laque de nuages. Juste derrière, le soleil invisible brillait. On ne pouvait lever les yeux sans être ébloui.

Aux pieds de Kronauer, la mourante gémit.

– Elli, soupira-t-elle.

Sa bouche s’entrouvrit comme si elle allait parler, mais elle ne dit rien.

– T’inquiète pas, Vassia, murmura-t-il.

Elle s’appelait Vassilissa Marachvili.

Elle avait trente ans.

Deux mois plus tôt, elle marchait d’un pas souple dans les rues de la capitale, à l’Orbise, d’un pas dansant, et il n’était pas rare que quelqu’un se retourne sur son passage, car son aspect de jolie combattante égalitariste donnait chaud au cœur. La situation était mauvaise. Les hommes avaient besoin de contempler de tels visages, de frôler de telles silhouettes pleines de vie et de fraîcheur. Ils souriaient, et ensuite ils partaient en banlieue se faire tuer sur la ligne de front.

• Deux mois plus tôt : une éternité. La chute annoncée de l’Orbise avait eu lieu, immédiatement suivie de l’exode et d’une totale absence d’avenir. Les centres urbains ruisselaient du sang des représailles. Les barbares avaient repris le pouvoir, comme partout ailleurs sur la planète. Vassilissa Marachvili avait pendant quelques jours erré avec un groupe de partisans, puis la résistance s’était dispersée, puis elle s’était éteinte. Alors, avec deux camarades de désastre – Kronauer et Iliouchenko –, elle avait réussi à éviter les barrages mis en place par les vainqueurs et elle était entrée dans les territoires vides. Une clôture ridicule en interdisait l’accès. Elle l’avait franchie sans frémir. Elle ne retournerait plus jamais de l’autre côté. C’était une aventure sans retour, et, tous les trois, ils le savaient. Ils s’étaient engagés là-dedans en toute lucidité, conscients qu’ainsi ils accompagnaient le désespoir de l’Orbise, qu’ils s’enfonçaient avec elle dans le cauchemar final. Le chemin serait pénible, cela aussi, ils le savaient. Ils ne rencontreraient personne et ils devraient compter sur leurs propres forces, sur ce qui subsisterait de leurs propres forces avant les premières brûlures. Les territoires vides n’hébergeaient ni fuyards ni ennemis, le taux de radiation y était effrayant, il ne diminuait pas depuis des décennies et il promettait à tout intrus la mort nucléaire et rien d’autre. Après avoir rampé sous les barbelés de la deuxième clôture, ils avaient commencé à s’éloigner vers le sud-est. Forêts sans animaux, steppes, villes désertes, routes à l’abandon, voies de chemin de fer envahies par les herbes, ce qu’ils traversaient ne suscitait pas l’angoisse. L’univers vibrait de façon indécelable et il était tranquille. Même les centrales atomiques, dont pourtant les crises de folie avaient rendu le sous-continent inhabitable, même ces réacteurs accidentés, parfois noircis, toujours silencieux, avaient l’air inoffensif, et souvent, par défi, c’étaient les endroits qu’ils choisissaient pour bivouaquer.

Ils avaient marché vingt-neuf jours en tout. Très vite ils avaient senti les conséquences de leur exposition aux rayonnements. Malaises, affaiblissement, dégoût de l’existence, pour ne pas parler des vomissements et des diarrhées. Puis leur dégradation s’était accélérée et la dernière quinzaine avait été terrible. Ils continuaient à avancer, mais, quand ils s’allongeaient par terre pour la nuit, ils se demandaient s’ils n’étaient pas déjà morts. Ils se demandaient cela sans plaisanter. Ils n’avaient pas les éléments pour répondre.

Vassilissa Marachvili avait basculé dans quelque chose qui ne ressemblait que médiocrement à de la vie. L’épuisement avait raviné ses traits, les poussières radioactives avaient attaqué son organisme. Elle avait de plus en plus de mal à parler. Elle n’en pouvait plus.

• Kronauer s’inclina au-dessus d’elle et il lui promena la main sur le front. Il ne savait comment l’apaiser. Il écrasa un peu la sueur qui sourdait à la limite de ses sourcils, puis il s’appliqua à désembrouiller les mèches noires qui étaient collées sur sa peau fiévreuse. Quelques cheveux lui restèrent entre les doigts. Elle avait commencé à les perdre.

Il se redressa ensuite et il reprit l’examen du paysage.

Le panorama avait quelque chose d’éternel. L’immensité du ciel dominait l’immensité de la prairie. Ils se trouvaient sur une petite éminence et ils voyaient loin. Une voie ferrée coupait en deux l’image. La terre avait autrefois été couverte de blé, mais au fil du temps elle était retournée à la sauvagerie des céréales préhistoriques et des graminées mutantes. À quatre cents mètres de l’endroit où se dissimulait Kronauer, au bas de la pente, les rails longeaient les ruines d’un ancien sovkhoze. Sur l’emplacement qui avait été cinquante ans plus tôt le cœur d’un village communautaire, les installations agricoles avaient subi les outrages du temps. Dortoirs, porcheries ou entrepôts s’étaient effondrés sur eux-mêmes. Seuls le bloc d’alimentation nucléaire et un portail monumental tenaient bon. Au-dessus des piliers pharaoniques on pouvait encore reconnaître un symbole et lire un nom, « Étoile rouge ». Le même nom était inscrit sur la minuscule centrale, à moitié effacé et toujours déchiffrable. Autour des bâtisses destinées à l’habitation, cours et allées dessinaient des résidus géométriques. Une marée d’ivraies et de buissons avait fini par dissoudre la couche de goudron originelle.

• Tout à l’heure, un train était apparu à l’extrémité de l’horizon. C’était si insolite qu’ils avaient pensé d’abord à un délire collectif d’agonisants, pour ensuite constater qu’ils ne rêvaient pas. Par prudence, ils s’étaient cachés dans les herbes, Vassilissa Marachvili allongée sur un lit de tiges craquantes. Le convoi glissait dans la prairie à petite vitesse, venu du nord et allant droit vers sa mystérieuse destination, mais au lieu de poursuivre sa route il s’était lentement arrêté un peu avant le portail étoilé, à la hauteur d’un bâtiment qui avait dû, aux temps de la splendeur sovkhozienne, abriter un élevage de volailles.

Le train avait freiné sans produire le moindre cri de métal, comme un bateau arrivant à quai, et, pendant un interminable moment, le moteur Diesel avait ahané en sourdine. Apparemment, un train de marchandises ou un transport de troupes ou de prisonniers. Une locomotive, quatre wagons sans fenêtres, vétustes et sales. Les minutes passaient, trois, puis cinq, puis un peu plus. Personne ne se manifestait. Le machiniste restait invisible.

Au-dessus de la steppe le ciel étincelait. Une voûte uniformément et magnifiquement grise. Nuages, air tiède et herbes témoignaient du fait que les humains ici-bas n’avaient aucune place, et, malgré tout, ils donnaient envie de s’emplir les poumons et de chanter des hymnes à la nature, à sa force communicative et à sa beauté. De temps en temps, des groupes de corbeaux survolaient la bande sombre derrière laquelle commençait la taïga. Ils allaient vers le nord-est et ils disparaissaient au-dessus de cet univers d’arbres noirs où l’homme paraissait plus indésirable encore que dans la steppe.

• La forêt, pensait Kronauer. D’accord pour une brève balade, à condition de rester en lisière. Mais une fois qu’on s’est enfoncé à l’intérieur il y a plus ni nord-est ni sud-ouest. Les directions existent plus, on doit faire avec un monde de loups, d’ours et de champignons, et on peut plus en sortir, même quand on marche sans dévier pendant des centaines de kilomètres. Déjà il se représentait les premières rangées d’arbres, puis très vite il vit les épaisseurs ténébreuses, les sapins morts, tombés de leur belle mort depuis trente ou quarante ans, noirs de mousses mais renâclant toujours à pourrir. Ses parents s’étaient évadés des camps et ils s’étaient perdus là-dedans, dans la taïga, et ils y avaient disparu. Il ne pouvait évoquer la forêt sans y associer le tableau tragique de cet homme et de cette femme qu’il n’avait jamais connus. Depuis qu’il était en âge de penser à eux, il les imaginait sous la forme d’un couple d’errants, à jamais ni vivants ni morts – perdus. Commets pas la même erreur qu’eux, pensa-t-il encore. La taïga, ça peut pas être un refuge, une alternative à la mort ou aux camps. C’est des immensités où l’humain a rien à faire. Il y a que de l’ombre et des mauvaises rencontres. À moins d’être une bête, on peut pas vivre là-dedans.

Il mit plusieurs secondes avant de pouvoir quitter l’image. Puis il revint à la steppe qui ondulait de nouveau sous un coup de vent. Il retrouvait le train arrêté, au-dessus du monde le ciel nuageux et infini.

Le moteur du Diesel ne grognait plus.

Il plissa les paupières.

À nouveau, la mourante gémit.

• Avec son manteau de feutre trop chaud et trop long, inadapté à la saison, ses bottes trop grandes, son crâne rasé où les cheveux déjà ne repoussent plus, Kronauer ressemble à nombre d’entre nous – je veux dire qu’au premier coup d’œil on voit qu’il s’agit d’un mort ou d’un soldat de la guerre civile, en fuite après n’avoir jamais remporté la moindre victoire, un homme épuisé et patibulaire, manifestement au bout du rouleau.

Il s’est assis sur ses talons afin de rester hors d’atteinte des regards. Les graminées lui arrivent aux épaules, mais comme il se baisse elles se referment au-dessus de sa tête. Il a passé son enfance dans des orphelinats, en zone urbaine, loin des prairies, et, logiquement, il devrait être incapable de nommer les plantes qui à présent l’entourent. Or une femme lui a transmis des notions de botanique, une femme experte en nomenclature végétale, et, par nostalgie pour cette amante défunte, il jette sur les herbes de la steppe un regard curieux, s’intéressant à déterminer si elles possèdent des épis, des feuilles ovales, des feuilles lyrées, si elles poussent en bulbes, en rhizomes. Après examen, il les étiquette. Sous le vent près de lui murmurent des grandes-ogrontes, des touffes de kvoïna, des zabakoulianes, des septentrines, des Jeannes-des-communistes, des renardes-bréhaignes, des aldousses.

Maintenant il espionne ce qui se passe au bas de la colline, à moins d’un demi-kilomètre. L’agitation n’est pas grande. Le machiniste a fini par sortir sur la passerelle de service de la locomotive – un engin fabriqué au début de la Deuxième Union soviétique –, puis il a descendu l’échelle, et, après avoir marché dans les herbes sur une vingtaine de mètres, il s’est étendu par terre. Et là, manifestement, il s’est aussitôt endormi ou évanoui.

Puis les portes des wagons se sont entrouvertes l’une après l’autre.

Des soldats ont quitté la deuxième et la troisième voiture. Des fantassins en loques, avec une démarche et des gestes d’hommes ivres ou très malades. Kronauer en a compté quatre. Après avoir fait quelques pas en titubant ils sont revenus s’adosser à la porte de bois, tête ballante ou renversée en direction des nuages. Mouvements à l’économie, aucun échange de parole. Puis ils se sont partagé une cigarette. Le tabac une fois épuisé, trois des hommes se sont hissés à nouveau à bord de leurs wagons respectifs. Le quatrième s’est écarté pour satisfaire un besoin naturel. Il s’est baissé à vingt mètres des voies dans un énorme bouquet d’armoises. La végétation l’a entièrement submergé. Ensuite il n’a pas reparu.

On a l’impression que le convoi s’est immobilisé devant les ruines de l’« Étoile rouge », comme s’il s’agissait d’une étape ferroviaire importante ou même d’une gare où il était prévu d’embarquer ou de débarquer des passagers. Le moteur de la locomotive a été coupé, et rien n’indique que le conducteur va le rallumer prochainement.

– Peut-être aussi qu’ils ont plus de combustible, suggère soudain Iliouchenko.

• Iliouchenko, Kronauer et Vassilissa Marachvili constituaient un trio harmonieux, tenu par des liens solides qui ressemblaient à de vieux et indéchirables sentiments de camaraderie. Pourtant, quand ils étaient entrés ensemble dans les territoires vides pour une marche commune vers la mort, ils se connaissaient seulement depuis quelques jours. Plus exactement, Kronauer était pour Iliouchenko et Vassilissa Marachvili une figure nouvelle. Il est certain que dans les circonstances de l’écroulement de l’Orbise vingt-quatre heures valaient bien une année, quelques jours une bonne décennie. Au moment où ils s’étaient faufilés derrière la limite barbelée du non-retour, c’était donc comme s’ils avaient longtemps vécu ensemble en ayant tout partagé – bonheurs et chagrins, croyances, désillusions et combats pour l’égalitarisme. Les dernières redoutes de l’Orbise avaient été emportées par l’ennemi et ils s’étaient retrouvés tous les trois dans une petite formation d’arrière-garde qui accueillait des survivants désireux d’en découdre. Malheureusement, leur commandant avait perdu la raison, et, après une semaine de maquis, la formation n’était plus ce qu’ils avaient espéré en s’y intégrant. Leur groupe n’était plus l’embryon d’une future armée de résistance, mais plutôt un rassemblement de déserteurs déboussolés, conduits vers le néant par un illuminé suicidaire. Le commandant en effet voulait reconquérir l’Orbise en faisant appel à la fois à des forces démoniaques, aux extraterrestres et à des kamikazes. Ils allaient et venaient en périphérie de la capitale sans aucune stratégie, soumis à une discipline de fer qui n’avait aucun sens. Le commandant donnait des ordres absurdes, envoyait des hommes dans des attentats-suicides où ils ne faisaient aucune victime, sinon des civils et eux-mêmes. Alors qu’il pointait son pistolet sur un récalcitrant, des mutins l’avaient désarmé puis fusillé avant de se disperser dans toutes les directions. Kronauer, Vassilissa Marachvili et Iliouchenko ne s’étaient pas dérobés quand il avait fallu tirer sur leur chef, mais, après avoir fait justice, ils avaient fait une croix sur leur avenir et ils avaient gagné les no man’s lands irradiés, les territoires vides, loin de l’ennemi et loin de tout espoir.

• Iliouchenko. Un quadragénaire boucané, comme nous tous fidèle au Parti dès son adolescence, et en outre assez enthousiaste lors de son adhésion au Komsomol pour s’être fait tatouer sur le cou un écusson où s’entrecroisaient une faucille, un marteau et un fusil sur fond de soleil levant. Ledit écusson avait été gravé dans sa chair par un artiste sans doute lui aussi enthousiaste mais qui ne maîtrisait pas son art, de sorte que le dessin ne paraissait pas se référer à la culture de la révolution prolétarienne – on y voyait surtout une masse confuse où trônait une espèce d’araignée. Iliouchenko avait bien été obligé de porter sur lui cette image ratée, mais il la cachait sous son col de chemise ou sous les plis d’un foulard. Dans une encyclopédie sur les univers capitalistes, il avait vu des reproductions de tatouages punk avec tarentules et toiles répugnantes, et, même s’il s’agissait d’images issues d’une mode éradiquée deux cents ans plus tôt, il ne tenait pas à être pris pour un nostalgique du nihilisme néo-fasciste. C’était un homme de taille moyenne, à la musculature nerveuse, qui n’aimait pas les phrases inutiles et savait se battre. Il avait occupé autrefois un emploi de camionneur, puis il avait été éboueur, puis, quand les choses avaient mal tourné dans le destin de l’Orbise, il avait pendant trois ans guerroyé avec la célèbre Neuvième Division, d’abord comme mécanicien puis comme tankiste, et à présent que la commune de l’Orbise avait rendu l’âme il était vêtu de guenilles et déprimé, semblable en cela à tout un chacun dans cette partie du monde et même ailleurs.

– Passe-moi les jumelles, réclama Kronauer en tendant la main.

Les jumelles avaient été ramassées sur l’officier après l’épisode pénible du passage par les armes. Il avait fallu gratter les verres pour en ôter les débris organiques – un fragment jaunâtre, du sang séché.

Maintenant Kronauer regardait à travers les lentilles et il sentait contre son nez l’objet qui émettait toujours des souvenirs de corps blessé et de démence militaire. Au premier plan, le convoi avait pris des couleurs troubles : vert camouflage, brun poussiéreux, rouille sombre. La molette de réglage avait été endommagée et on ne pouvait pas accommoder sur les visages, et, d’ailleurs, pour l’instant, aucun visage ne se présentait. De nouveau aucune silhouette n’était visible. Ceux qui s’étaient couchés ou assis au milieu des grandes-ogrontes et des kvoïnas ne se relevaient pas. Les autres ne tendaient même pas la tête dans l’embrasure des portes. On distinguait une paire de jambes dans l’ombre d’un wagon, mais c’était tout.

– S’ils ont plus de gas-oil, je me demande où c’est qu’ils vont s’en procurer, fit remarquer Iliouchenko, agenouillé à côté de Kronauer. Ça m’étonnerait qu’il y en ait encore dans le sovkhoze.

Contre la jambe droite de Kronauer, la mourante gémissait.

Autour du train, dans l’image, les herbes ondulèrent une nouvelle fois, des seigles dégénérés, puis se calmèrent. Un bouquet de panaches blanchâtres s’agitait encore, isolé, comme animé d’une vie propre. Des Jeannes-des-communistes.

– Bah, dit Kronauer. Va savoir ce que ces types ont dans la tête.

Iliouchenko fit un geste d’incompréhension. Il secoua la tête et s’assit sur la terre sans plus regarder ce qui se passait en contrebas.

• Ils restèrent immobiles un moment, invisibles dans leur cachette de longues feuilles et de tiges dont certaines, suite aux premières gelées nocturnes, étaient sur le point de jaunir et même de noircir. À une quinzaine de mètres, un massif d’herbes épicées embaumait. Des vornies-cinq-misères, pensa Kronauer. Mêlées à des bouralayanes, des chaincres. Plus près il y avait des sarviettes-à-odeur-de-menthe.

Revigorée par ces parfums, la mourante se redressa sur un coude et toucha le mollet de Kronauer.

– Ils sont sortis du train ? demanda-t-elle.

Vassilissa Marachvili était une fille courageuse et, si depuis plus d’une semaine ses compagnons se relayaient en la portant sur leur dos, ils n’avaient jamais eu l’impression d’avoir la charge d’une mauviette. Elle était dure à la douleur et elle acceptait l’adversité sans faire d’histoires. Par exemple, quand il avait fallu liquider leur commandant fou, sans broncher elle avait rejoint le peloton d’exécution. Ou lorsqu’ils s’étaient introduits dans un monde que les accidents nucléaires avaient rendu invivable pour les dix millénaires à venir, elle avait fait contre mauvaise fortune bon cœur. Personne ne l’avait entendue prophétiser des horreurs sur ce qui les attendait. Et plus tard, quand les premières atteintes de la radiation l’avaient affaiblie, elle ne s’était pas plainte. Elle avait ri avec eux, au contraire, avec Kronauer et Iliouchenko, quand il était devenu évident qu’ils se défaisaient tous les trois, mentalement et physiquement, et qu’ils allaient à leur perte. Ses deux compagnons appréciaient son refus de tout prendre au tragique, même la défaite, même leur fin prochaine, et ils ressentaient pour elle une muette mais grande tendresse. Elle était d’un naturel joyeux, depuis trente ans elle vivait ainsi, avec obstination mais aussi avec un détachement ironique quelles que soient les circonstances. Elle avait travaillé dans une brasserie de la capitale pendant les années qui avaient suivi ses études secondaires, puis elle était entrée dans une bande de voleurs, puis elle avait décidé de s’engager dans un régiment de Louves qui se battaient pour la survie de l’Orbise. Et maintenant elle était malade, elle vomissait du sang et elle n’avait plus de forces.

Kronauer délaissa les jumelles et il lui caressa la main, le poignet.

– De temps en temps, il y en a un qui sort, dit-il. Il s’écarte dans les herbes pour faire ses besoins. Parfois, on le revoit revenir. Parfois, il reste dans les herbes. On comprend pas bien ce qu’ils font.

– C’est qui ? demanda Vassilissa Marachvili.

– On sait pas trop, dit Kronauer.

– Il y a une locomotive et quatre wagons, décrivit Iliouchenko. C’est des déportés ou des soldats. Ou un mélange des deux. Pour l’instant, presque personne se montre. Ils attendent.

La mourante se laissa retomber sur le dos. Elle n’avait pas ouvert les yeux.

– Pourquoi ? demanda-t-elle.

– Tu veux dire pourquoi ils attendent ? se fit préciser Kronauer.

– Oui, dit Vassilissa. Pourquoi qu’ils attendent pour sortir, si ils ont ouvert les portes.

– Je sais pas, dit Kronauer. C’est bizarre.

– Peut-être que je dors et que je rêve, réfléchit la mourante.

– Oui, dit Kronauer d’un ton las.

Il l’avait déjà entendue délirer, et il pensait qu’elle retournait vers cela, vers ce délire, ces paroles surgies de la fièvre ou de nulle part.

– Oui, soupira Vassilissa Marachvili. Ou peut-être que c’est eux qui dorment et qu’on voit leur rêve.

Il y eut de nouveau une bouffée très intense d’herbes aromatiques.

– Ça pourrait être une explication, fit Iliouchenko, par compassion.

– Bah, murmura Kronauer.

– Peut-être que ce qu’on voit, c’est leur rêve, insista Vassilissa Marachvili.

– Tu crois ? dit Iliouchenko.

– Oui, dit Vassilissa Marachvili. Peut-être qu’on est déjà morts, tous les trois, et que ce qu’on voit, c’est leur rêve.

Puis elle se tut, et ils l’imitèrent.

• Ciel. Silence. Herbes qui ondulent. Bruit des herbes. Bruit de froissement des herbes. Murmure de la mauvegarde, de la chougda, de la marche-sept-lieues, de l’épernielle, de la vieille-captive, de la saquebrille, de la lucemingotte, de la vite-saignée, de la sainte-valiyane, de la valiyane-bec-de-lièvre, de la sottefraise, de l’iglitsa. Crissements de l’odilie-des-foins, de la grande-odilie, de la chauvegrille ou calvegrillette. Sifflement monotone de la caracolaire-des-ruines. Les herbes avaient des couleurs diverses et même chacune avait sa manière à elle de se balancer sous le vent ou de se tordre. Certaines résistaient. D’autres s’avachissaient souplement et attendaient un bon moment, après le souffle, avant de retrouver leur position initiale. Bruit des herbes, de leurs mouvements passifs, de leur résistance.

Le temps s’écoulait.

Le temps mettait du temps à s’écouler, mais il s’écoulait.

• L’état de Vassilissa Marachvili empira vers quatre heures de l’après-midi. Ses mains tremblaient convulsivement, son visage ravagé se couvrit de gouttelettes, sur ses pommettes saillantes la peau avait une teinte blême. Elle ne pouvait plus faire l’effort de soulever les paupières. Elle avait sur le menton des écailles de sang séché. De sa bouche entrouverte fuyait une haleine fétide. Elle ne prononçait plus une seule parole compréhensible.

Kronauer chassa une mouche qui se posait avec insistance près des lèvres de la mourante. Il veillait sur Vassilissa Marachvili, avec sa manche il tamponnait le front de Vassilissa Marachvili pour en faire disparaître cette rosée de mort qui en sourdait, du bout des doigts il effleurait le dessous des yeux de Vassilissa Marachvili, la naissance de ses cheveux, le tour de ses oreilles qui étaient grandes et duveteuses. Il se souvenait de ce qui les avait liés pendant les dernières semaines, une camaraderie intense assez trouble pour se muer presque dès le début en aventure sentimentale, ou plutôt une alliance forte et non bavarde, à trois, où bravoure, abnégation et tendresse s’additionnaient. Sur un plan physique, sexuel, l’amour que Kronauer et Iliouchenko portaient à Vassilissa Marachvili n’avait abouti à rien de concret. Elle avait semblé partager son affection entre tous les deux, avec la volonté affichée mais non dite de n’établir ni avec l’un ni avec l’autre une relation où la sexualité aurait joué un rôle prépondérant. Ils savaient tous trois que si un couple se formait à l’intérieur de leur minuscule groupe, des problèmes surgiraient. Et ensuite cette menace s’était évanouie d’elle-même, avec rapidité et facilement compte tenu de leur état commun de délabrement et de fatigue. Ils avaient fini par se comporter comme frères et sœurs, sans craindre l’intimité et le contact, mais sans craindre non plus qu’intervienne dans l’histoire une dimension incestueuse ou romantique.

Il chercha ses doigts et il les serra en prenant soin de ne pas lui faire mal. Sa main était sale, moite et anormalement chaude.

– Il faudrait qu’on lui donne de l’eau, dit Iliouchenko.

– J’en ai plus, dit Kronauer en indiquant d’un geste de tête la bouteille qui lui servait de gourde depuis des jours.

– Moi non plus, dit Iliouchenko. On a tout bu quand on est arrivés ici.

– J’avais pensé qu’on en trouverait forcément quelque part dans le sovkhoze, se reprocha Kronauer.

– On a été idiots, dit Iliouchenko.

– Oui, on a été idiots, confirma Kronauer.

• Silence.

Ciel immense.

Herbes. Immense étendue d’herbes, et, sur la ligne d’horizon, à l’est, la lisière de la forêt. Au-dessus des arbres, sans que l’on pût déterminer à quelle distance se situait son origine, il y avait une fine fumée grise. Elle montait à la verticale puis se dissolvait dans un nuage.

– On pourrait peut-être aller vers eux, suggéra Kronauer.

– De qui que tu parles ? demanda Iliouchenko.

– Les types du train, dit Kronauer. Ils ont sans doute de l’eau.

– C’est des soldats, dit Iliouchenko.

– On pourrait leur dire qu’une femme est blessée, ils nous rempliraient peut-être une bouteille.

– On sait même pas à quelle fraction qu’ils appartiennent, objecta Iliouchenko. Qu’est-ce que ça peut leur faire, une femme blessée. Si ça se trouve, au lieu de nous donner de l’eau, ils nous tireront dessus.

– Boh, dit Kronauer. C’est peut-être pas des ennemis.

– Va savoir. C’est peut-être des contre-révolutionnaires.

– Ou des fous.

– Oui, ça aussi. Des fous. Et puis, des femmes, ils en ont peut-être pas vu depuis un moment. Autant pas leur dire qu’il y en a une dans les environs.

• Silence. Ciel. On approchait de cinq heures de l’après-midi. Les nuages avaient perdu de l’épaisseur, mais ils n’éblouissaient plus. Derrière eux, le soleil jetait des feux pâles. On était déjà en octobre. Le jour n’en aurait plus pour longtemps.

– La fumée, là-bas, tu as vu ? demanda Kronauer.

Il pointait l’index sur la traînée claire au-dessus des arbres. Iliouchenko se redressa un peu pour suivre la direction qu’il indiquait.

– Un village, diagnostiqua-t-il. Ou un feu qui brûle tout seul.

– Plutôt un village, dit Kronauer.

– C’est pas la porte à côté, dit Iliouchenko.

– J’ai le temps d’arriver à la forêt avant la nuit, dit Kronauer.

– Faudra marcher vite, fit remarquer Iliouchenko.

– Ensuite, demain matin, j’irai chercher du secours au village, dit Kronauer.

Iliouchenko haussa les épaules.

– Une fois sous les arbres, tu auras plus aucun repère. Tu risques de te perdre, dit-il.

– J’ai pas peur d’entrer dans cette forêt, mentit Kronauer. Je me débrouillerai.

– C’est le début de la taïga, objecta Iliouchenko. Elle est peut-être pas très fournie sur les premiers kilomètres, mais ensuite elle s’étend dans toutes les directions. Il y a une chance sur dix que tu arrives à un village.

– Faut courir le risque, dit Kronauer. Il y a pas d’autre solution.

– On pourrait attendre que le convoi redémarre, suggéra Iliouchenko.

– Ben et si il redémarre pas ?

La mourante poussa un gémissement. Elle voulait dire quelque chose. Kronauer se pencha sur elle, comme pour déposer un baiser sur ses lèvres. Il regardait sa bouche avec attention. Des sons s’ébauchaient. Il ne comprenait rien.

Il lui embrassa le front, avança la main pour essuyer encore une fois son front très moite. Il recevait dans les narines l’odeur de dégradation qu’elle émettait, sous sa paume il sentait la chaleur anormale de son visage.

– Vassia, murmura-t-il. Te fais pas de souci. Les soldats nous ont pas vus. On est en sécurité dans les herbes. Je vais aller chercher de l’eau. Ça va aller mieux.

Un coup de vent l’interrompit. Les herbes plièrent, frémirent. Le souffle passait sur Vassilissa Marachvili, il apaisait un peu Vassilissa Marachvili, il caressait Vassilissa Marachvili, il l’aidait à respirer.

– Il y a un village, dit Kronauer. Je vais aller là-bas. Je vais revenir avec de l’eau.

Vassilissa Marachvili n’essayait plus de parler. Elle avait l’air inconsciente.

Pendant un quart d’heure, Kronauer resta agenouillé près d’elle. Il lui tenait la main, il regardait son visage de belle et énergique jeune femme qui maintenant s’éteignait. Des restes de sang souillaient ses lèvres, des crevasses étaient apparues sur ses joues.

Il avait du mal à se séparer d’elle. Ils se considéraient tous les trois comme déjà morts, mais, pour elle, il craignait le pire.

• Iliouchenko avait repris les jumelles. Il observait une nouvelle fois ce qui se passait sur la voie. Il resta deux bonnes minutes à moitié relevé, la tête cachée derrière un vigoureux bouquet de fausse-malmequaire.

– Ils s’installent pour la nuit, finit-il par dire. Tous les wagons sont ouverts. Ils sont une vingtaine de visibles. Des soldats, des prisonniers. Il y en a six ou sept en train d’explorer les ruines de l’« Étoile rouge ». Ils doivent chercher de l’eau ou quelque chose à brûler. Ils vont faire un feu de camp.

– Bon, ben moi, j’y vais, dit Kronauer.

– Fais attention, dit Iliouchenko. Ils ont placé une sentinelle sur le toit d’un wagon. Marche dans la combe pour commencer. Ensuite, si il te voit, tu seras trop loin pour qu’il te descende.

– Pourquoi qu’il voudrait me descendre ? fit Kronauer.

– C’est des soldats, dit Iliouchenko. Forcément ils obéissent toujours à des ordres qu’on leur a donnés. Ils savent que personne de normal peut se trouver dans les parages. On a dû leur dire de tirer sur les ennemis et sur les déserteurs.

– Faut avouer que ça se comprend, remarqua Kronauer. Si on avait encore nos fusils, on ferait pareil.

• Après avoir franchi la combe, Kronauer continua d’un pas rapide en direction de la forêt et, bien que la fatigue lui amollît les jambes, il ne diminua pas son rythme. Maintenant derrière lui le paysage avait changé. Le convoi immobilisé et le sovkhoze étaient invisibles. Il en était de même pour la colline sur laquelle Iliouchenko et Vassilissa Marachvili se cachaient. En dehors de la lointaine ligne noire qui marquait le début de la forêt, il n’avait plus de repères. Le soleil avait disparu, et de toute façon Kronauer n’aurait pas su s’orienter en lisant le ciel comme une carte, il n’avait pas cette culture de paysan ou de trappeur.

Immergé jusqu’aux hanches dans un océan végétal, parfois jusqu’aux épaules, il avançait sans économiser ses forces. Son corps lui faisait mal mais il se refusait à l’admettre. Il ne s’était pas accordé de pause pendant les deux premiers kilomètres, pensant qu’il fallait éviter le tir éventuel de la sentinelle, et, ensuite, il n’avait pas laissé les pauses s’étirer au-delà des dix ou douze secondes nécessaires pour reprendre son souffle. Il était entièrement tendu vers son but. Il voulait atteindre la lisière de la forêt avant la nuit, pour pouvoir la franchir le lendemain dès le lever du jour et avancer droit sous les arbres jusqu’à ce qu’il débouche sur un village. C’était un objectif simple. Une action définie et simple. De son accomplissement dépendait la vie de Vassilissa Marachvili.

De temps en temps il foulait des endroits humides. Il s’arrêtait alors pour voir s’il n’y avait pas à proximité une source ou un étang dans quoi il pourrait boire et remplir sa bouteille ainsi que celle qu’il avait prise à la ceinture de Vassilissa Marachvili. La terre était mouillée et parfois elle avait une consistance boueuse, mais il ne trouvait jamais d’eau sous une forme récupérable. Il s’acharnait une ou deux minutes, fouillait dans les buissons d’argamanche, de gourgoule-des-pauvres, pourtant communes près des points d’eau. Il écartait en vain les tiges pulpeuses des lancelottes, des grumes-amères. Puis, en grommelant un bref chapelet de jurons, il reprenait son chemin.

Herbes qui font barrage contre les mollets, contre les genoux, contre les cuisses. Herbes rarement cassantes, à l’exception de la dame-exquise, de la regrignelle, de la civemorte-à-panaches, de la folle-en-jouisse. Herbes dures, élastiques, violentes. Herbes qui s’effacent au moindre contact, comme la tortepousse, la fine-brousse, la majdahar, la souffe-magnifique, la bourbeblaire-pèlerine, la mère-du-lépreux. Herbes que le pied n’écrase pas quoi qu’il arrive. Herbes qui répandent des senteurs fortes et désagréables, telles la torchepotille ou la pugnaise-des-errantes, et même pestilentielles, comme la dangue-à-clochettes. Herbes rassemblées en haies difficiles à franchir. Herbes qui exhalent leur parfum avec l’arrivée du soir. Herbes au suc âcre. Herbes au suc capiteux, telle la diaze-lumière ou dive-diaze. Vert foncé, vert émeraude, vert jaunissant, vert argenté comme la terbabaire-du-camelot, vert bronze comme la terbabaire-du-ravin. Graines, vert terne, vert brillant, épis. Nulle fleur. Herbes qui n’évoquent rien, sinon la fadeur et l’absence. Herbes douces, sans vigueur. Larges étendues moins chargées en insectes que pendant les mois d’été, mais tout de même vibrantes de sauterelles, de mouches.

Le bruit de cette avancée. Sa violence crissante. Un homme avance à allure forcée au milieu d’une végétation qui ne lui témoigne aucune bienveillance. Un homme traverse la steppe au lieu de dormir à jamais sur la terre. Un homme casse le silence des herbes.

Parfois des corbeaux dans les hauteurs. Un vol vers la forêt, cinq ou six individus, souvent moins. Toujours vers le nord-est ou l’est, comme s’il s’agissait de l’unique direction possible. Parfois sous le ciel leurs appels criards. Comme si, par un reste de solidarité entre bêtes, ou par respect d’une tradition magique, ils essayaient de transmettre à l’humain égaré au sol une indication utile ou un avertissement. Kronauer ne ralentissait même pas pour les regarder passer. Il levait la tête, mais il ne ralentissait pas.

• Kronauer allait, le corps concentré sur l’effort à accomplir, tandis que son esprit vagabondait. Plusieurs plans de conscience se fondaient en lui, comme avant l’endormissement, et, sans vraiment se contrarier, ils s’entremêlaient. Il demeurait obsédé par l’idée de rejoindre coûte que coûte le village et il se projetait lui-même dans une séquence fortement cinématographique, au cours de laquelle des villageois rassemblés autour de lui l’écoutaient puis partaient en hâte vers le sovkhoze « Étoile rouge » avec de l’eau et des vivres. En même temps il continuait à se représenter Vassilissa Marachvili et Iliouchenko en détresse sur la colline, condamnés à s’allonger dans les herbes et à se taire pour ne pas être remarqués par les soldats qui allaient bivouaquer près des rails. Mais d’autres images fusionnaient avec celles-là, des moments de la fraternité amoureuse qui s’était développée entre eux trois au fil des dernières semaines, autour de feux de camp, le long des routes désertes, au cœur de cités fantômes, pendant d’interminables heures de marche en pleine steppe. Des détails de cette longue marche.

Leur adieu aux carabines et aux cartouches, dont ils avaient conclu qu’elles ne leur serviraient plus à rien et qu’ils avaient cachées dans le four d’une boulangerie, dans une ville morte.

Des gouttes de pluie froide interrompant une nuit à la belle étoile.

Deux vaches ensauvagées, aperçues dans la distance.

Vassilissa Marachvili ne s’écartant pas pour se déshabiller, avant d’aller se laver dans un étang aux eaux brunes. L’odeur du corps de Vassilissa Marachvili qui frissonnait ensuite sur la berge de l’étang, la sueur remplacée par des relents de vase.

Les panneaux d’interdiction et de danger rongés par la rouille. Sur une tête de mort encadrée de rouge et noir, des escargots qui, avant de mourir, avaient abandonné autour d’eux d’intenses traces de bave.

Iliouchenko cherchant un dernier biscuit dans sa besace et ne le trouvant pas.

Les dents de Vassilissa Marachvili sur lesquelles au début de leur périple il avait souvent imaginé qu’un jour il presserait sa langue.

Des chuchotements entre Iliouchenko et Vassilissa Marachvili.

Une mue de couleuvre au milieu de la route.

L’idée qu’ils avaient été irradiés, qu’ils avaient grillé et qu’ils étaient déjà morts, en train de se désagréger au pied d’un réacteur.

Une voie ferrée disparaissant sous les orties.

Des villages au loin, sans vie et repoussants.

Une halte près d’une centrale nucléaire déglinguée, dans un local ouvert aux quatre vents mais qui sentait le suint, et la discussion qu’ils avaient eue pour déterminer s’il s’agissait de suint de mouton ou d’ours.

Alors que c’est nous qui sentions mauvais, pensa-t-il brusquement.

Il s’arrêta de marcher, regarda derrière lui le ciel plus clair qu’au-dessus de la forêt. La steppe s’étendait à l’infini, ondulante, veloutée, en multiples nuances de jaune, de vert, avec des taches blanches qui signalaient la présence de panaches de Jeannes-des-communistes, de droglosses-étincelantes.

Il reprit son souffle. Il respirait la vastitude à pleins poumons.

Tu es dans la steppe, Kronauer, pensa-t-il. Faut pas regretter d’être ici pour la fin. C’est beau. Faut en profiter. C’est pas tout le monde qui peut avoir la chance de mourir dans la steppe.

• La steppe. Il avait passé son enfance en ville, dans un orphelinat qui n’organisait guère d’excursions à la campagne, à moins que l’on appelle excursion les journées consacrées à la récolte collective des pommes de terre. Il avait connu presque exclusivement des décors urbains. Son univers de référence était balisé par les grandes avenues, les cours intérieures, les bâtiments gris et l’odeur des gaz d’échappement. Toutefois, grâce aux films et aux livres dont l’école l’abreuvait, il avait fréquemment erré, nomadisé et voyagé dans les espaces herbeux écrasés de ciel bleu, à côté des Scythes, des Avars, des Pétchénègues, des Tatars, de la Cavalerie rouge, et, bien évidemment, en compagnie des héros mythiques de la Russie de Kiev dont pas un enfant de l’Orbise n’ignorait les exploits, en compagnie d’Ilia Mouromietz, d’Aliocha Popovitch et de tous leurs complices, rivaux et camarades. La steppe avait fini par lui être aussi familière et indispensable que les rues de la capitale. Et plus tard, sorti de l’enfance, il était tombé amoureux d’Irina Etchenguyen – et, à ce théâtre des grandes chevauchées épiques, cher aux orphelins tout autant qu’aux communards de l’Orbise, cette femme inoubliable avait ajouté sa passion pour la botanique.

Irina Etchenguyen aimait elle aussi, comme nous tous, les bylines russes et les images de prairies illimitées liées à des millénaires d’histoire, de l’empire scythe à la Deuxième Union soviétique, en passant par le tonnerre des chevaux de Gengis Khan et par le crépitement des mitrailleuses de Tchapaïev. Mais, avant tout, elle était membre d’une équipe scientifique qui travaillait sur la nomenclature des graminées non cultivées et des herbes sauvages en général. Kronauer ne partageait pas avec elle cette approche savante, et il était resté à tout jamais incapable de l’aider dans sa classification compliquée, mais il avait appris à voir les herbes autrement que comme une masse végétale anonyme. Il avait en tête des centaines de noms, des listes qu’il l’avait vue établir avec patience quand il vivait avec elle, qu’il avait relues avec elle, qu’ils avaient déclamées ensemble comme s’il s’agissait d’interminables litanies post-exotiques.

Ils étaient restés mariés dix ans. Irina Etchenguyen était morte pendant une longue maladie, au cours d’une offensive des contre-révolutionnaires. Elle se trouvait sous perfusion dans une clinique. Les contre-révolutionnaires avaient fait irruption dans la salle commune où elle reposait avec une dizaine d’autres cancéreuses, ils avaient arraché les tubes, les aiguilles, ils avaient cassé tout le matériel médical, puis ils avaient violé les femmes, y compris celles qui déjà ressemblaient à des cadavres. C’était un groupe d’ennemis à tête de chien, des fanatiques de l’exploitation de l’homme par l’homme. Ensuite, ils avaient abandonné la place, mais, avant de partir, ils avaient tué Irina Etchenguyen.

• La molle-guillote, la malveinée, l’ashrang, la captive-petite-gloire, la benaise-des-saules. La demoiselle-en-fuite, la mascaratte, la belle-de-quatre-heures, la pituitaine, la douce-lieuse ou Jeanne-de-minuit.

• Un couple de corbeaux, très bas, passa sans croasser juste au-dessus de sa tête. Le ciel était beaucoup moins éblouissant que tout à l’heure. Le soir approchait. La température avait baissé et, de temps à autre, il y avait des souffles de vent aigre. La ligne noire de la forêt, plus proche, avait cessé d’être une indication abstraite. Déjà elle se composait d’arbres et de branches dont on voyait les différences de taille et d’épaisseur. Il avait encore deux kilomètres à parcourir avant de l’atteindre.

Ça va, pensa-t-il. J’aurai le temps d’être là-bas avant la nuit.

Il venait de trébucher plusieurs fois et il fit une nouvelle pause. Une minute, pensa-t-il, juste une minute.

La fumée qui tout à l’heure indiquait la possibilité d’un village s’était effacée. Il n’avait plus aucun repère. Seule, devant lui, la masse sombre des premiers mélèzes.

Il ferma les yeux pour que son vertige d’épuisement se dissipe. Une couche de nuages s’était mise à tourner derrière ses paupières, grise et instable, mais c’est surtout à la noirceur de la forêt qu’il pensait.

Bon sang, Kronauer, se morigéna-t-il, me dis pas que tu as la frousse ! Tes parents sont morts dans la taïga, et alors ? On est encore loin de la taïga, c’est juste un bois un peu épais, ça va pas se prolonger au-delà de quelques kilomètres. Deux ou trois heures de marche, et tu tomberas sur des champs, avec un village et des paysans. Reprends-toi ! Va pas renâcler devant la première difficulté ! Tes petits malaises sont rien à côté de l’apocalypse qui frappe l’Orbise !

• Il avait trente-neuf ans. Il était né à l’Orbise. Toute son éducation avait été alignée sur le destin des Communes ouvrières et paysannes.

Sa vision du monde était illuminée par la morale prolétarienne : abnégation, altruisme et combat. Et comme nous tous, bien sûr, il avait souffert des reculs et des effondrements de la révolution mondiale. Nous n’arrivions pas à comprendre comment les riches et leurs mafias réussissaient à gagner la confiance des populations laborieuses. Et avant la rage c’est d’abord l’ahurissement qui nous saisissait lorsque nous constations que les maîtres du malheur triomphaient partout sur le globe et étaient sur le point de liquider les derniers d’entre nous. Nous n’avions aucune explication quand nous nous interrogions sur les mauvais choix de l’humanité. L’optimisme marxiste nous interdisait d’y voir les preuves de graves défauts dans le patrimoine génétique de notre espèce, une attirance imbécile pour l’autodestruction, une passivité masochiste devant les prédateurs, et peut-être aussi et surtout une inaptitude fondamentale au collectivisme. Nous pensions cela au fond de nous, mais, comme la théorie officielle balayait ces hypothèses d’un haussement d’épaules, nous n’abordions pas le sujet, même entre camarades. Même dans les plaisanteries entre camarades.

Après le lycée, la formation intellectuelle de Kronauer avait été bâclée et elle comportait de grosses lacunes, comme chez beaucoup de jeunes gens de l’Orbise ayant dû interrompre leurs études en raison du chaos et des défaites. Si la situation mondiale n’avait pas été aussi défavorable à l’égalitarisme, il se serait peut-être orienté vers un métier tranquille, avec un apprentissage pas forcément très long et sans rapport avec le métier de soldat. Il n’était guère attiré par l’abstraction. Certes il aimait les livres et il empruntait volontiers des romans dans les bibliothèques de quartier, or si on faisait la liste de ses emprunts, en dehors des classiques politiques on voyait bien que ses préférences allaient vers les récits d’aventures sans malice et les bluettes post-exotiques les plus traditionnelles. Au fond, même s’il ne répugnait pas à s’asseoir pendant des heures dans le silence de la lecture, il ne se sentait pas à l’aise en face des constructions complexes de l’esprit, et il avait le goût de l’action. Un exemple, qui du reste avait totalement bouleversé son existence. Alors que le Komsomol le lui proposait, il avait refusé d’entrer dans une école de cadres du Parti et il avait demandé à être rattaché à une unité opérationnelle. Au sortir de sa première année de stage, il aurait dû assumer des tâches mineures d’instructeur politique, or le travail de propagande ne lui plaisait pas. Il avait envie de se confronter directement avec l’ennemi ou avec les traîtres. L’Orbise était en danger. Recourir à la violence militaire lui paraissait plus naturel qu’animer des réunions où il devrait appeler à la violence militaire. C’est dire que les débuts de la guerre civile ne lui avaient pas posé de problèmes. Il s’était engagé immédiatement dans l’armée régulière, et on l’avait envoyé travailler avec une des organisations clandestines qui harcelaient l’ennemi de façon non conventionnelle. Il avait ensuite été affecté à un centre de renseignement spécial. Si l’on excepte, bien entendu, des périodes de calme pendant lesquelles il revenait à la vie civile en tant que travailleur sans grande qualification, tantôt dans le bâtiment, tantôt dans l’industrie alimentaire, il y avait maintenant quinze ans qu’il guerroyait ici ou là. Il n’avait jamais été blessé. Il était dans la force de l’âge. Cela dit, il avait vu trop de morts, assisté à trop de déroutes, et il avait perdu beaucoup de sa réserve d’espérance.

• Il reprit sa marche. Il n’arrivait pas à maintenir un rythme régulier. Les deux kilomètres qui le séparaient encore de la lisière de la forêt lui semblaient s’étirer interminablement. Continue, Kronauer, continue sans réfléchir, sans mesurer, compte pas les mètres parcourus, compte pas ce qui reste, mesure rien !… Écoute pas autre chose que le bruit de tes pas, regarde pas le ciel, continue comme si que tu étais en pleine forme !

Déjà la campagne prenait les tonalités gris-violet du crépuscule.

Il venait d’obliquer pour éviter un tumulus à peine visible comme il en existait des milliers dans la steppe depuis l’âge du bronze, un kourgane qui se dressait sur sa route, tassé et insignifiant, symbole des existences gaspillées et des millénaires écoulés pour rien, simplement pour en arriver à l’effondrement de l’égalitarisme et à une même gueuserie qu’au temps des premiers nomades. Maintenant il vacillait en bordure d’un champ de seigle-des-lièvres, une variété mutante qui était apparue dans les campagnes trente ans auparavant, qu’on cultivait près de la capitale et qui donnait une farine au goût de carton. Il s’engagea dedans, au milieu des épis desséchés, à la couleur brune peu agréable, puis il en sortit. Il suivait une trajectoire d’ivrogne. Et soudain ses jambes. Elles se dérobaient sous lui. Il fit encore dix mètres de zigzags puis il mit un genou à terre et s’affaissa.

Bah, pensa-t-il en essayant de se relever. C’est rien. Un coup de fatigue.

Il ne réussissait pas à se remettre debout. Ses muscles lui répondaient à peine. Il avait des crampes dans la nuque, toutes ses articulations étaient en feu. Il haletait bruyamment.

Tu imagines que tu vis encore, dit soudain une voix en lui, à l’intérieur de son crâne mais étrangère.

– Bah ! grogna-t-il. Qu’est-ce que…

Il s’était mis à gesticuler comme pour écarter de lui des mouches ou des guêpes. Il était à genoux, abattu. Et cette voix.

Tu imagines que tu vis encore, mais c’est fini. Tu es qu’un reste. Ton cadavre est déjà en train de pourrir quelque part sur la terre humide et tu t’es pas rendu compte que c’est fini. C’est que des foutaises d’après le décès qui bougent dans ta tête. Insiste pas. Allonge-toi là où tu es tombé et attends que les corbeaux viennent s’occuper de tes funérailles.

Puis, aussi instantanément qu’elle était apparue, la voix le quitta. Elle le quitta entièrement, ne laissant aucune trace dans sa mémoire, comme n’ayant jamais sonné en lui. De nouveau il se retrouvait seul, avec les rauquements de son souffle court, avec ses douleurs physiques, son épuisement.

Un gros coup de fatigue, pensa-t-il. C’est rien de grave. La nuit tombera pas avant une demi-heure, trois quarts d’heure. Je vais m’allonger. C’est l’absence de nourriture, la déshydratation. Je vais m’allonger et attendre que ça passe. De toute façon, mes jambes me portent plus.

Il se coucha. Au-dessus de sa tête, quand il ouvrait les yeux, le ciel de nouveau s’était mis à tourbillonner. Il fermait les yeux pour lutter contre la nausée. Remuées de nouveau par le vent, les herbes s’agitaient contre lui. Il les écoutait.

Des fausses-ivraies, pensa-t-il. Des racines-rieuses, des lovouchkas, des solivaines. Ça va passer. Même si je m’évanouis un moment, ça passera. Ensuite je me relèverai et si l’obscurité est pas encore trop épaisse j’irai me coucher sous les arbres, à la limite des premiers arbres, et j’attendrai le petit matin pour entrer dans la forêt. Du nerf, Kronauer ! Demain tu seras au village, et, à partir de là, tout ira bien. Ça tourne mais ça va passer.

Demain. Au village. Tout ira bien.

• Des chiennelaines, des doroglosses. Des lovouchkas-du-savatier, des solivaines-graine-de-voyou, des solivaines-odorantes.

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