Terminus radieux
Chapitre .36.
.36.
• Des rideaux de sang, des rideaux de flammes, l’obscurité absolue, l’oubli absolu, la connaissance absolue, plus de lieu ni de temps, et toi tu tires vers toi les fils qui prolongent tes doigts, tu tires vers toi les plumes qui prolongent des ailes, tu tires à toi les âmes errantes, le tambour tonne en toi ce n’est pas un cœur c’est un tambour, ce n’est pas un tambour c’est le pilon effroyable du monde et des enfers, plus rien n’existe, l’absence absolue, et toi tu tords tes mains en hurlant, tu agites tes ailes en sifflant, plus de lieu mais tu es au cœur des murs ruisselants de plutonium, tu es au milieu des arbres, tu es debout entre les nuages, au-dessus de la steppe, plus de lieu mais tu es au centre des ruines du kolkhoze et autour de toi ce n’est qu’un ronflement silencieux de mort brûlante, le tambour tonne et résonne, les arbres centenaires sont tes sbires, le tambour tonne ce n’est pas un tambour c’est la lente giclure de la sève dans les artères et les veines des mélèzes, le tambour bat avec des notes si basses qu’elles sont inaudibles mais qu’elles ébranlent la terre et les herbes, qu’elles ébranlent les flammes, qu’elles enlèvent toute stabilité aux flammes et les dérangent, c’est ta voix, ce n’est pas un tambour c’est ta voix, tes rauquements quand tu t’agites en sifflant, tes craillements, ce n’est pas ta voix c’est ta pensée sorcière au milieu de nulle part, des rideaux de sang autour de toi tu n’es ni né ni à naître, des rideaux de flammes t’enveloppent tu n’es ni mort ni à renaître, tu bats tes ailes immenses tu es immobile comme un chien crevé, tu siffles abominablement, les arbres se courbent en désordre et se redressent, rien ne danse, rien ne danse ni ne bouge, aucun tremblement, aucune marée, tu écartes tes ailes comme pour t’envoler mais tu ne voles pas, tu tires vers toi les corbeaux qui ont volé à ta place, pas un seul corbeau ne te désobéit, tu tires et tu empoignes les fils qui te lient aux marionnettes humaines qui ont survécu, ni mortes ni vivantes elles ont survécu, parfois tu les nommes en craillant ou en croassant, tu les nommes dans des langues cryptes que nul n’a appris ni désappris, parfois tu les appelles l’une après l’autre pendant des heures, mais le plus souvent tu ne leur accordes qu’un anonymat dérisoire et tu les lances vers nulle part, tu les obliges à errer sans ton aide sous prétexte de respecter leur individualité, à errer sans ton assistance dans l’inconnu, ou bien tu les dépèces, ou, si ce sont tes filles ou tes femmes, tu les épouses, le tambour tonne ce n’est pas un tambour c’est le souffle dans les gouffres, c’est le ressac dans les gouffres, le tambour tonne les mélèzes courent en tous sens puis se couchent puis se redressent, se couchent puis se redressent, il n’y a ni ténèbres ni lumière, ce n’est pas un tambour c’est ta volonté de fer et ta colère de flammes qui s’exercent sur ce qui est absent et sur ce qui n’a jamais existé, c’est ton impitoyable et insane parole qui pétrit avec violence le néant et le rien, tu fais voler jusqu’au ciel plumes et aiguilles comme si tu étais une tempête, mais le ciel est absent et il n’a jamais existé, seules tes marionnettes mentalement éclopées et mutiques, seules tes marionnettes sans jugeote sont témoins des tourbillons que tu crées, tu tires à toi les fils qui te rattachent à elles, seules elles sont auditrices de ta parole, pour le reste il n’y a personne parmi les morts et personne parmi les vivants, l’humanité a été balayée, l’humanité s’est dissoute dans le rien, avec exaltation elle s’est engagée sur le chemin des abîmes et elle n’a pas laissé de miettes organiques récupérables, oubli absolu, absence absolue, obscurité absolue après les rideaux de sang et les rideaux de flammes et après l’huile noire, et toi tu tangues et tu te balances en fabriquant des résidus d’éternité, tu danses sur la pointe des ailes en employant des débris de comédiens et de comédiennes pour ton théâtre, tu n’es ni ici ni ailleurs, tu parcours la taïga en stridulant des restes de chants et des restes de théâtre, si tu étais vivant tu serais un oiseau noir immense, tu occuperais des portions immenses de la vieille forêt, tu vivrais caché dans ton nid ou dans un kolkhoze conçu pour toi seul, avec patience attendant le passage de mendiants fous ou de voyageurs, attendant vingt ans l’arrivée sous les arbres d’un rescapé ou d’une rescapée, cent quarante-neuf ans, onze siècles attendant la présence d’un survivant épuisé ou déjà mort, douze mille années lunaires bien pleines, avec patience attendant la résurrection d’au moins un vivant ou d’au moins un mort, attendant cela en vain, le tambour sonne un glas sans limite, le tambour tonne il égrène la dissolution totale, l’écoulement sans fin de la fin, si tu étais mort tu serais un animal sans fin, tu posséderais à toi seul la forêt jusqu’aux océans, la forêt avec toutes ses bêtes qui t’obéiraient, ses bêtes grincheuses, avides, lubriques et puantes, et pour te désennuyer, pour sortir de la forêt et de cette promiscuité animale tu creuserais dans le rien des tunnels débouchant sur de nouveaux univers, mais il n’y a plus ni lieu ni temps, seulement le tambour qui ne cesse de frapper et de frapper, ce n’est pas tes ailes qui frappent le sol c’est le tambour, ce n’est pas le battement des ailes de ceux qui ont survécu et qui t’obéissent, ni le martèlement des pieds des danseurs et des danseuses que tu animes en tirant vers toi des cordes magiques et des soies, et des plumes noires qui vibrent, il n’y a personne à l’extrémité de tes fils, quand ce sont des danseurs tu les élimines par jalousie et quand ce sont des danseuses tu les épouses, puis tu les répudies, puis tu les oublies, puis tu les réinventes avec leurs restes, le tambour ne cesse de frapper, oubli absolu et définitif, obscurité absolue, ni espoir ni désespérance, déversement de l’oubli et du rien, et toi tu prends ton essor au milieu de nulle part, tu ne fais pas un mouvement au milieu des flammes et du sang, tu aimes le rythme du tambour, tu l’accompagnes en sifflant le nom de tes marionnettes de désastre, tu es au fond de ton théâtre noir, même les marionnettes sont absentes, même ces marionnettes misérables, le tambour tonne, il n’y a pas de marionnettes, seulement leur misère, seulement leur confusion et leur misère.
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