Terminus radieux
Chapitre .14.
.14.
Au milieu de la semaine suivante, la locomotive siffla de nombreuses fois, réveillant tout le monde ou du moins tous ceux qui étaient encore de ce monde, et le train freina, semble-t-il en urgence. On avait nettement dépassé midi. Le soleil brillait sans chaleur. Quelques-uns d’entre nous grognèrent en se demandant ce qui se passait et, sentant que le convoi n’avançait plus, ils s’approchèrent des portes. Elles n’étaient pas bloquées. Au moment du départ, Iliouchenko avait oublié ou fait semblant d’oublier qu’il fallait cadenasser les voitures qui hébergeaient des détenus. Les têtes épuisées qui reçurent la lumière du jour en furent éblouies pendant un quart d’heure. Des corps s’étirèrent, avec les bâillements et les plaintes qui en général accompagnent l’opération, mais, pendant un bon moment, personne ne se sentit assez en forme pour sortir.
Au-dessus du train des corbeaux croassèrent. La steppe un instant dérangée s’emplissait à nouveau de ses frémissements non humains. Il y avait près de la voie une demi-douzaine de jeunes sapins, isolés au milieu d’un paysage où les arbres étaient rares. Ils devaient servir de lieu de ralliement à toute une faune locale. Sur les branches, invisibles, pépiaient des verdiers, et entre les troncs se mirent à chicoter des gerboises, invisibles, elles aussi. Un criquet étourdi vola jusqu’à l’intérieur de la voiture où le commandant était encore allongé. Celui-ci tendit la main pour l’attraper et l’ajouter à sa provision de pemmican, qui était encore substantielle mais baissait. Si le marxisme-léninisme interdisait de manger de la viande humaine, il ne s’était pas prononcé sur la chair des insectes, ou alors dans des textes apocryphes qui n’avaient jamais fait l’objet de débat ni de diffusion au sein des masses. Les mouvements d’Iliouchenko étaient lents. Sans difficulté, le criquet échappa à son prédateur.
Puis le machiniste descendit de sa cabine et sauta dans l’herbe du fossé. Il s’appelait Noumak Ashariyev. Le deuxième conducteur sortit sur la passerelle, s’accouda à la rampe et alluma une cigarette. Il avait pour nom Hadzoböl Münzberg.
À quelques mètres de la locomotive, entre deux traverses, un gueux était assis en tailleur. Il marmonnait et, de temps en temps, d’un geste un peu énervé il remontait sur ses épaules un manteau fait de rubans et de déchirures de tissu qu’il avait dû emprunter à des autels chamaniques dans les montagnes. Les rubans avaient autrefois été multicolores, mais des années d’exposition en plein air les avaient délavés, ce qui réduisait le vêtement à deux ou trois brassées de langues brunâtres. Quand cette pelure glissait, elle découvrait la peau flasque de son buste mélangée à une chemise de mendiant et à des charpies de coton crasseux qui semblaient colmater les creux de sa cage thoracique.
– Eh ! l’interpella Noumak Ashariyev. Tu veux mourir, vieille saloperie ?
Le gueux leva sur lui un regard brumeux.
– Je suis pas aussi vieux que j’en ai l’air, dit-il.
– Ben je vois que t’es pas sourd, alors tu veux mourir, ou quoi ? insista le machiniste.
– Si je veux mourir, voilà ce qu’il me demande, ce camarade, marmonna le gueux. C’est des questions qu’on pose, ça ?
Noumak Ashariyev haussa les épaules. Il tourna la tête et échangea avec Hadzoböl Münzberg un regard de complicité ébahie.
– Un train approche, et toi tu restes assis au milieu de la voie. Tu voulais qu’on te passe dessus ?
– Tu as pas entendu qu’on sifflait ? intervint Hadzoböl Münzberg du haut de la passerelle.
– Les sifflements, j’en ai ma claque, répliqua le gueux en remontant une fois de plus son innommable pelure sur ses épaules.
Là-dessus, un soldat arriva et toucha la poitrine du gueux avec le bout de sa carabine pour l’inviter à se lever. Comme il constatait l’inamovibilité de celui-ci, il n’essaya pas de le menacer plus avant et il dit :
– Faut en référer au commandant. Je peux pas le fusiller comme ça sans procès.
– Et celui-là qui voudrait me fusiller, bougonna le gueux qui se parlait à lui-même, mais qui avait haussé le ton pour être entendu. Mais où qu’on est tombé, ma parole ! Dans quel monde qu’on vit !
• Le gueux suicidaire fut interrogé par Iliouchenko au milieu de l’après-midi. Plusieurs détenus et une poignée de soldats assistaient à l’interrogatoire qui se déroulait en pleine voie, à l’endroit même où le gueux était assis. Afin d’élargir le public, car il ne souhaitait pas abuser de ses prérogatives et mener une enquête de façon discrétionnaire, donc arbitraire, Iliouchenko décida de procéder à une distribution exceptionnelle de pemmican. Seuls les présents y avaient droit, encore qu’il ne s’agît que d’une miette par personne. Cela suffit toutefois à attirer une petite assistance. Chacun s’installa un peu au hasard tout en mastiquant avec componction sa bouchée, moins de trois grammes sans doute. Avant lui-même d’enfourner une minuscule portion de nourriture, Iliouchenko en proposa une à l’homme qu’il allait questionner. L’autre refusa.
– Non, j’ai perdu l’habitude, dit-il, ça va me faire mal au ventre. Une fois que les crampes commencent, j’en ai pour un mois.
Il avait une voix bien posée d’acteur ou de chanteur de rue. Un peu éraillée, mais bien posée. Il ne fit aucune difficulté pour répondre aux interrogations et, tandis que les heures passaient, il raconta son histoire.
Il s’appelait Aldolaï Schulhoff.
• Aldolaï Schulhoff était né dans une région qui, deux ans après sa venue au monde, avait connu l’incendie d’une piscine où baignaient des barres de combustible. Les flammes avaient été peu spectaculaires, mais les équipes qui avaient tenté de les maîtriser avaient vu fondre leurs effectifs et leur moelle épinière en quelques jours, et, comme les experts avaient estimé que le flux de radiations mortelles qui s’échappaient des cuves baisserait de lui-même au cours des décennies à venir, on avait laissé les choses en l’état. Un vaste cortège de réfugiés s’était mis en marche vers l’ouest, vers un ouest légendaire où les victimes des radiations pensaient que se trouvait la capitale de l’Orbise, et le petit Aldolaï Schulhoff y avait pris place, mais le tohu-bohu et la panique étaient si grands que, dès le troisième jour d’exode, ses parents l’avaient perdu. Après quelques heures d’errance parmi des milliers d’inconnus, il avait été recueilli par un couple de charcutiers qui l’avaient engraissé plus qu’élevé, dans le dessein jamais ouvertement formulé mais manifeste de l’avoir près d’eux en cas de famine. La famine ne s’étant pas produite, ils avaient renoncé à disposer de lui et, un an plus tard, ils l’avaient remis à une organisation de bienfaisance, « Les Frères de la Onzième Heure », dont les objectifs caritatifs étaient également plus cannibales qu’altruistes. À six ans, il avait enfin réussi à échapper aux Frères, qui d’ailleurs ne le maltraitaient pas, mais le considéraient comme un animal pensant de boucherie et au contraire se réjouissaient de lui voir prendre des rondeurs. La chance avait joué en sa faveur. Suite à des combats au sud de Bogrovietsk, il s’était retrouvé seul dans un quartier en flammes, abandonné à son sort par les Frères qui, voyant leur onzième heure arrivée, avaient préféré sacrifier un festin potentiel plutôt que leur propre peau. Quand une escouade de l’Orbise s’était approchée du cœur de l’incendie, les soldats avaient repéré le petit garçon et l’avaient tiré d’affaire. Après un court séjour à l’hôpital où on l’avait admis pour des brûlures mineures, Aldolaï Schulhoff avait été pris en charge par un orphelinat du Parti. On lui avait assuré la sécurité, le gîte et le couvert, et surtout on l’avait éduqué en fonction de ses capacités intellectuelles, qui étaient considérables. Outre les sciences fondamentales et les piliers de la connaissance révolutionnaire, on avait tenu compte de ses aptitudes aux langues et à la musique. À quinze ans, il dominait le beltir, le kaybal, le kizil, le katch, l’américain ancien, le russe des camps, l’oltcha, le khalka, et il jouait déjà à la perfection de la cithare asiatique, du chatkhan, du yatga, du guzheng, et parfois aussi il pouvait s’emparer d’un igil et en tirer des sons extrêmement enthousiasmants, d’autant plus qu’il s’en servait pour accompagner des chants diphoniques traditionnels ou de son invention. Sa voix allait du plus grave au plus aigu et, comme il articulait bien, c’était un délice de l’entendre interpréter de longues cérémonies chamaniques ou des épopées lyriques, que ce fût en style de la steppe, de la taïga ou des déserts pierreux. Bientôt il fut en âge de quitter l’école et de choisir sa voie dans l’existence, et, tout en maintenant le contact avec l’institution qui l’avait formé et qui l’invitait de temps en temps à donner des soirées, il avait décidé de partir dans les rues, d’aller de ville en ville, de village en village, et de faire profiter de ses talents le public dispersé et humble des prolétaires, des paysans et des misérables. Pendant des années, il s’était ainsi partagé entre la capitale et les chemins qui menaient aux régions en naufrage, frappées par les désastres écologiques et le silence radioactif. Que l’assemblée qui l’écoutait fût fournie ou se réduisît à un groupe de loqueteux, il était toujours chaleureusement applaudi. Dans plus d’un trou perdu on lui avait proposé de rester à demeure en tant que musicien officiel, lui promettant des émoluments en nature, l’accès illimité à la cantine collective et une paix royale. Les femmes lui tournaient autour et il lui arrivait assez souvent de rompre sa monacalité prolétarienne et de céder à leurs avances. Toutefois, il ne s’installait nulle part. Il préférait toujours changer d’air, porter ailleurs ses chants, et, même quand cela signifiait pour lui mettre fin à une liaison amoureuse, il affrontait le chagrin de la séparation et ne s’attardait pas. Puis il s’était enfoncé dans de vieilles contrées irradiées, dans des régions de forêts impénétrables, et, bien qu’il continuât à donner des concerts, les humains ou assimilés susceptibles de constituer une assistance devenaient de plus en plus rares. Et un jour il avait abouti au kolkhoze « Terminus radieux », et là son existence avait radicalement basculé.
– J’ai déjà entendu parler de ce kolkhoze, l’interrompit Iliouchenko. J’ai rencontré son président.
– Bah, s’étonna Schulhoff, tu as rencontré son président ?
– Oui, dit Iliouchenko. Ce type m’a pas plu.
– Solovieï ? Un énorme moujik avec des yeux dorés, une hache à la ceinture ?
– Oui, dit Iliouchenko. Il est intervenu pendant les obsèques de ma femme. Il m’a emberlificoté en échange d’un bloc de pemmican. Il m’a pas plu.
Schulhoff fit une grimace et réclama une cigarette. Hadzoböl Münzberg, le machiniste en second, lui en tendit une et l’alluma. Il possédait un lourd briquet d’éclaireur de l’Armée rouge qu’il avait trouvé dans les poches d’un mort.
La steppe frémissante.
Les derniers rayons du soleil.
L’odeur de ferraille des roues du train.
Le moteur Diesel qui, bien qu’arrêté, continuait à lâcher une puanteur de gas-oil.
Un glatissement de rapace dans les hauteurs.
Un ronflement de vent presque glacé, puis une accalmie, puis un deuxième souffle, puis le calme dans la steppe alentour.
La fumée qui s’échappe d’entre les lèvres de Schulhoff, d’Iliouchenko, de Hadzoböl Münzberg, d’Oumroug Batiouchine, de Noumak Ashariyev et de quelques autres détenus ou soldats.
Un long moment de silence.
• – On va pas repartir tout de suite, décida Iliouchenko. On va bivouaquer ici.
En commandant responsable de tout, il donna des instructions pour placer des sentinelles, préparer un feu, sortir des voitures ceux qui n’avaient pas survécu et éloigner leurs cadavres à distance respectable. On transporta ainsi derrière les sapins Pedron Dardaf, Babour Malone et Douglas Flanagan, et on leur fit sur le corps les incisions nécessaires pour attirer les vautours et accélérer leurs funérailles célestes.
Puis l’interrogatoire reprit.
De nouveaux passagers s’étaient extirpés de leur somnolence, étaient descendus sur le ballast et avaient rejoint le lieu où se tenait la séance dont Aldolaï Schulhoff était l’attraction principale. Il y avait maintenant une petite foule devant la locomotive. Les hommes étaient plutôt apathiques, mais ils se préparaient à écouter ce qui se disait. Certains étaient vautrés dans le fossé et tournaient le dos à Schulhoff et à Iliouchenko, mais la plupart attendaient que le gueux suicidaire se libérât de son histoire et fît naître en eux des images.
Aldolaï Schulhoff redemanda une cigarette. Il en goûta les premières bouffées sans fermer les yeux mais avec un air rêveur et sans rien dire. Puis il poursuivit son récit.
• Il décrivit son arrivée au Levanidovo. Le kolkhoze « Terminus radieux » lui avait paru bizarre, mais accueillant.
– À quoi que ça ressemblait ? demanda Iliouchenko.
– Je dirais que ça ressemblait à un village de la Deuxième Union soviétique, dit Schulhoff. Des fermettes dispersées dans une petite vallée encerclée de forêt, une rue principale avec le bâtiment du soviet en faux style classique, en haut d’une pente un horrible hangar pour entreposer les objets irradiés, et l’impression qu’en dehors d’une poignée de coriaces, personne avait survécu. L’impression que la plupart des maisons étaient inhabitées. Et d’ailleurs c’était pas qu’une impression. Il y avait même pas une douzaine de kolkhoziens encore en vie, d’après ce que j’ai pu voir. Peut-être qu’il y avait encore des humains intermédiaires, ni morts ni vivants, capables de se lever et de faire quelques pas, à défaut de penser et de parler, mais ils restaient entre leurs murs. Ils se montraient pas. Ceux-là, je peux pas dire combien qu’ils étaient. Peut-être aussi qu’ils existaient même pas. En tout cas, dans la totalité des kolkhoziens qui eux aussi étaient bizarres, il y avait un ingénieur entre la vie et la mort, des paysans qui valaient guère mieux, une vieille pluricentenaire couverte de médailles parce qu’elle avait été une liquidatrice héroïque, et les trois filles du président du kolkhoze. Les filles étaient toutes les trois manifestement détraquées et mutantes. Elles étaient chauves mais on pouvait pas s’en apercevoir, sinon en passant la nuit avec elles. Elles portaient des perruques très travaillées, très réussies, qui leur donnaient l’air d’être normales et attirantes, avec de longs cheveux fins et très noirs. Enfin, normales, oui et non. Au premier coup d’œil, peut-être, mais vite on voyait bien que quelque chose clochait. Dans leurs yeux et dans leur manière d’être. Elles paraissaient à l’aise mais quelque chose clochait. Il faisait vite aucun doute qu’elles bénéficiaient d’une existence surnaturelle, soit qu’elles avaient des prédispositions génétiques qui leur permettaient de pas être affectées par les radiations, soit qu’elles avaient un soutien magique dans leur entourage. J’ai d’abord pensé que le soutien magique venait de la vieille mémé qui logeait en haut du village, dans un hangar à ordures nucléaires. Elle passait son temps près d’un puits que la pile nucléaire avait creusé, quand la centrale avait échappé à tout contrôle. Ben peut-être, oui, qu’elle ajoutait son grain de sel magique dans la mécanique du kolkhoze. Mais en réalité c’était le président du kolkhoze qui ordonnait tout ça avec ses pouvoirs de sorcier. Le dénommé Solovieï. C’est lui qui maintenait le kolkhoze à l’écart du reste du monde et c’est lui qui empêchait ses habitants et ses habitantes de sombrer dans le néant. Il avait cette puissance. Il avait dû cristalliser là-bas une de ses visions oniriques et il l’avait greffée sur un village qui existait avant lui, ou peut-être que le village avait été créé par lui de toutes pièces. Ça, je sais pas. Une de ses filles, la plus jeune, prétendait qu’il habitait à l’intérieur d’un nid de flammes, et que depuis là il dirigeait l’univers du village et de ses environs. Elle le détestait. Ce qui est sûr, c’est qu’il était le maître absolu de « Terminus radieux ». Personne pouvait exister au kolkhoze sans qu’il s’en soit emparé jusqu’à la moelle des songes. Pas un et pas une qui puisse se débattre dans son destin sans qu’il s’introduise dedans et sans qu’il oriente tout à sa guise. Il transformait tout le monde en des espèces de marionnettes, et, pour pas s’ennuyer, il créait des marionnettes qui lui résistaient ou qui pouvaient lui causer des déceptions ou des problèmes, mais, à la fin, c’était lui qui avait la haute main sur tout. « Terminus radieux », c’était pas vraiment un kolkhoze, c’était plutôt un théâtre pour l’empêcher de passer l’éternité à bâiller en attendant que le monde se désagrège, et, pour ceux qui vivaient au village, c’était un sale rêve dont ils pourraient jamais sortir. Mais ça, il m’a fallu du temps pour le comprendre. Je l’ai compris après. Bien après. Là-bas j’ai rencontré une de ses filles. J’ai dit qu’elles étaient toutes les trois détraquées et mutantes. Elles étaient aussi très belles. Celle que j’ai rencontrée avait un œil comme ceux qu’avait son père, jaune étincelant, et l’autre était d’un noir profond, magnifiquement profond. J’ai été envoûté par son regard, et c’était aussi une fille réfléchie, un peu réservée d’aspect, un peu froide au premier abord, mais qui s’est révélée sensuelle, d’une générosité intime je vous dis pas. On est tombés dans les bras l’un de l’autre et on s’est mariés. Mais son père était pas d’accord. Son père était jaloux, possessif, il la voulait pour lui tout seul. C’est pour ça que tout est parti en cauchemar.
– Comment qu’elle s’appelait ? demanda Iliouchenko.
Schulhoff baissa la tête et gémit.
– Je sais pas. Je sais plus. Son père m’a ôté son nom de la tête, juste avant de m’expulser du Levanidovo, juste au début de mon voyage. Il m’a sali la mémoire pour que je puisse pas m’y réfugier pendant mon voyage.
– Qu’est-ce que tu veux dire, il t’a ôté son nom de la tête ? intervint Oumroug Batiouchine.
– Je vais raconter ça, dit Schulhoff.
Un silence s’instaura.
Soldats et détenus le regardaient, certains avec indifférence, d’autres en ayant pitié de lui.
Schulhoff ne racontait plus rien.
Il se tenait assis, crasseux et déchiré, vaguement inhumain, le visage émacié et sale, et il respirait fort, avec des inspirations inégales, comme pendant une crise de sanglots.
• Iliouchenko se passa la main sur le cou, caressant avec rudesse les gravures qui exprimaient sa fidélité à l’Orbise. Le contact avec ces talismans ne l’inspirait pas. Il avait écouté Schulhoff avec attention, mais il avait du mal à évaluer sa sincérité, le degré d’affabulation et de rouerie qui pouvait se glisser dans son récit, et il n’avait toujours pas écarté la possibilité qu’il pût s’agir d’une créature mandatée par l’ennemi, d’un leurre humain ou presque humain destiné à empêcher le convoi de progresser vers son objectif.
Le crépuscule du soir s’étendait sur la steppe.
Trois ou quatre corbeaux s’étaient posés dans les branches des sapins et, du coin de l’œil, avec méfiance, ils examinaient les cadavres de Pedron Dardaf, Babour Malone et Douglas Flanagan. Ils ne croassaient pas. Ils devaient réfléchir à ce qu’ils feraient le lendemain, quand le déroulé des funérailles célestes dépendrait entièrement de leurs initiatives.
Le ciel n’était déjà ni gris ni noir.
Iliouchenko ordonna au groupe de se déplacer pour s’installer à une vingtaine de mètres des voies, à l’endroit prévu pour un feu de camp. Il toucha Schulhoff à l’épaule pour l’inviter à se lever et Schulhoff, qui jusque-là avait refusé de quitter les voies, s’exécuta sans protester et suivit Iliouchenko vers le creux de terre herbue où l’entretien allait continuer. Il marchait avec hésitation, sans respecter vraiment une ligne droite, comme un grand malade, et tous les deux pas Iliouchenko le rattrapait et l’aidait à reprendre son équilibre. Il sentait la bouse, le foin pourri, le cheval irradié, les étoffes de récupération, les nuits passées à attendre la mort, les autels de pierre, la solitude.
• La fumée des premières planches qui brûlent.
Comme allume-feu quelques éclats de bois mineurs, mais surtout du matériel choisi par des détenus dans la bibliothèque itinérante : des pages de romånces post-exotiques qui prennent bien, un essai sur les langues de l’Altaï, des brochures de propagande sur l’hygiène dans des conditions sibériennes extrêmes, sur les modalités de la dictature du prolétariat en cas de disparition totale du monde ouvrier, sur la persistance de la musique, de l’art, des croyances religieuses et magiques après la mort. L’odeur de charbon aigre-doux de tous ces textes.
Puis la fumée incertaine des premières planches.
Une tache de vernis qui caramélise sur une latte arrachée à on ne sait quelle ruine.
Des lâchers de gaz, issus de vésicules cachées sous l’écorce.
Des fibres qui prennent, qui brûlent déjà apparemment sans flammes, puis on voit naître un voile de chaleur qui dissipe les fumées.
Puis le feu pétille et se colore.
Enfin il se colore magnifiquement, et déjà on ne pense plus à sa naissance miraculeuse.
• Assis près du foyer, soldats et détenus nous fixions le jaune doré des flammes. Nous faisions peu de mouvements, nous laissions la nuit gagner du terrain à la fois au-dessus de la steppe et à l’intérieur de nos corps. Comme engourdis, nous admirions les spirales éphémères, les torsades qui montaient vers le ciel, veinées de rouge cuivré pendant un très court instant, puis se volatilisaient, puis se reproduisaient au même endroit, pas exactement identiques, merveilleusement différentes, inépuisablement nerveuses et belles. La danse comme toujours était surprenante autant que répétitive, et, comme toujours, nous avions l’impression qu’elle s’adressait mystérieusement à nous, ou plutôt à chacun de nous individuellement, et qu’au moyen d’un langage qui ne faisait pas intervenir la parole elle réveillait en nous de vieilles images, des images enfouies dans notre animalité, des images de soumission, de peur et d’émerveillement qui nous incitaient à faire allégeance au feu. Nous ne clignions pas assez des yeux et, au bout d’un moment, nous avions picotements et fièvre dans les globes oculaires. À vrai dire, tout en étant oniriquement mobilisés par notre échange personnel avec le feu, nous ne perdions pas une miette de la conversation qui se prolongeait entre notre commandant et le gueux suicidaire. De temps en temps, nous avancions la main vers le feu pour y allumer nos cigarettes. Nous avions le visage cuit et le dos glacé. L’assoupissement progressait dans nos muscles. Nos intelligences n’étaient pas loin non plus d’être endormies.
– Tu en étais à l’expulsion hors du kolkhoze, dit Iliouchenko. Le père de la fille t’a retiré la mémoire après l’expulsion.
– Pas toute la mémoire, corrigea Schulhoff. Une partie seulement.
Il avait donné un concert dans l’ancienne Maison des pionniers. La salle de réunion jouissait d’une bonne acoustique. La plupart des habitants valides du Levanidovo étaient venus l’écouter et avaient semblé émus par ses chants et sa narration. Même le président du kolkhoze avait montré de l’intérêt pour le spectacle et l’avait bruyamment applaudi. Puis, alors que tout le monde s’était dispersé et qu’il allumait une cigarette, un des kolkhoziens l’avait invité à traverser la rue et à entrer dans le bâtiment du soviet afin, prétendait-il, d’y « recevoir sa récompense ». Il s’y était rendu sans méfiance. À peine avait-il franchi le seuil qu’il se trouvait déjà au pouvoir de Solovieï. Derrière lui la porte s’était refermée sans bruit, comme si au lieu d’être en bois elle avait été un matelas s’encastrant dans un rectangle molletonné. Il avait fait trois pas dans l’obscurité du hall d’entrée et déjà il marchait ailleurs qu’entre quatre murs, déjà il se déplaçait dans un couloir noir qui menait dans les territoires infernaux de Solovieï. L’angoisse alors l’avait saisi. Il avait essayé de retourner sur ses pas, mais le chemin était à présent dépourvu de repères et, dans quelque direction qu’il avançât, il ne faisait que s’enfoncer dans un piège ténébreux. Plus il marchait et plus il se rapprochait du président de « Terminus radieux ». Celui-ci l’attendait en bout de parcours. Il était calme et géant, avec une hache. Ses cheveux volaient autour de lui comme électrisés, sa barbe ressemblait à une collerette de lave hirsute. Incandescente et hirsute. Il accueillit Schulhoff sans sourire, mais son affreux regard jaune rapace pétillait d’une méchanceté satisfaite. Ils étaient tous deux face à face, à distance de duel, dans un espace éclairé par un projecteur qui aveuglait Schulhoff même quand il fermait les yeux ou pivotait pour tenter d’éviter la lumière. « Que tu aies ou non encore des paupières, annonça Solovieï d’une voix grave, moqueuse, tu verras plus jamais rien par tes yeux de façon indépendante. Tu verras ce que je veux que tu voies, seulement cela jusqu’à la fin. » Ils restèrent un long moment sans rien se dire. Solovieï prenait son temps et Schulhoff savait qu’il était fichu. Le lieu évoquait un cratère lunaire, ou l’intérieur d’une gigantesque chaudière très encrassée, ou une station-service après un bombardement au phosphore. Il était encombré d’objets disparates, de machines agricoles carbonisées et de petites vasques, de cuvettes et de baquets dans lesquels à tout instant des braises se réveillaient en pétillant. Depuis les hauteurs tombaient des gouttes d’huile noire. Schulhoff pensa à une variante onirique du dépôt de la Mémé Oudgoul et il pensa aussi que Solovieï l’avait attiré sous terre, au fond du puits que la pile nucléaire avait creusé dans sa fureur imbécile, après avoir cassé les chaînes qui l’emprisonnaient. « Tu te trompes pas énormément », fit Solovieï en réponse, alors que Schulhoff ne s’était pas exprimé à haute voix. « En réalité, on est chez moi, c’est-à-dire partout. On est à l’intérieur de la vieille forêt, dans les rêves de mes amantes et au cœur des flammes. On est avant et après, même s’il y a ni avant ni après, juste un présent qui commence pas et qui finit pas. On est dans mon nid. Tu peux pas t’en rendre compte, tu peux même pas imaginer ça, tu as aucun sens de l’ubiquité et des durées paradoxales. Mais, sans comprendre, tu vas le subir. C’est une énigme à quoi tu t’habitueras jamais. Et je te cache pas que ça va te faire souffrir, Schulhoff. Jamais que tu t’y habitueras. Même dans quarante-neuf fois quarante-neuf années tu y seras pas encore habitué. Deux mille quatre cent un ans, si je calcule bien. Tu vas trouver le temps long, Schulhoff. Rien comprendre est très, très pénible. Pour toi, ce sera douloureux et sans fin. » Tandis qu’il parlait de cette manière effrayante, Solovieï s’écarta de quelques mètres puis revint tout près de Schulhoff en transportant un phonographe et quelques cylindres. Il posa le tout sur une table bancale dont un incendie avait tordu les pieds.
– Va plus vite, Schulhoff, l’interrompit Iliouchenko. Tu nous soûles avec tes détails. On est pas dans une soirée festive, avec chants et accompagnement musical. On est dans un interrogatoire. Les fioritures comptent pas. Si on t’écoute, si on perd notre temps de sommeil à écouter tes balivernes, c’est tout de même pour savoir si tu mérites ou non d’être fusillé.
– Je sais, dit Schulhoff.
– Et donc comment qu’il t’a retiré la mémoire, soi-disant ? demanda Iliouchenko.
– Une partie seulement, précisa de nouveau Schulhoff.
– Oui, s’impatienta Iliouchenko. Tu l’as déjà dit.
– Il a fait ça avec le phonographe et avec la hache, murmura Schulhoff. Mais d’abord il m’a raconté ce qui m’attendait. Errer dans la steppe et la taïga sans jamais pouvoir mourir. « Jamais pouvoir mourir, jamais se consoler avec l’idée d’un avenir meilleur, jamais se rappeler les trésors du passé. » C’est là-dessus qu’il insistait. Une marche brouillonne, monotone et sans joie, pendant des milliers d’années. Une éternité confuse et idiote. Il me promettait que jamais je retrouverais sa fille, ni en rêve ni dans mes souvenirs. Que je penserais à elle sans réussir à me remémorer les moments de bonheur que j’avais connus avec elle, ni même son nom. Il m’annonçait aussi que pendant les périodes de somnolence ou de repos, quand je serais tenté par l’oubli, il me ferait entendre ses poèmes ou ses sifflements. Ça surgirait en moi sans que j’y comprenne rien, uniquement pour que je me rappelle que je lui avais causé du tort. « Et quel tort que je t’ai causé ? » ai-je alors demandé. « Mes filles sont à moi, a dit Solovieï. Tu leur as fait du mal. Tu t’es interposé entre moi et elles. Tu t’es marié avec l’une d’elles. Tu étais libre de le faire ou pas. Maintenant tu commences à payer le prix. Crois pas qu’on possède impunément ce qui m’appartient. Tu t’es emparé d’une de mes filles. Tu as enfilé ta sale queue dans son ventre et, même si elle s’en est pas plainte, tu lui as fait du mal. Aujourd’hui c’est le premier jour de l’expiation. Il y en aura des dizaines de milliers comme ça pour commencer, et ensuite des centaines de milliers. Des jours de misère. Des nuits de peur et de lassitude. Tu saisis, Schulhoff ? Aujourd’hui c’est le début de ton enfer. Tu y resteras jusqu’à ta mort, sauf que jamais tu arriveras à mourir. »
• Schulhoff s’attarda un peu pour décrire la manipulation que Solovieï lui avait fait subir. Le président de « Terminus radieux » ne lui avait pas imposé une souffrance physique particulière, mais à la fin de son discours d’avertissement il l’avait immobilisé, ou plutôt pétrifié de la peau à la moelle des os. En une seconde, Schulhoff était devenu un bloc de cire durcie. Solovieï avait détaché le bras articulé du phonographe pour lui écrire avec l’aiguille des poèmes sur le front, sur la bouche, sur les yeux. De temps en temps, le président du kolkhoze prenait sa hache en main et il s’en servait pour effacer avec le plat de la lame ce qu’il avait gravé. Il lissait la surface qu’il venait de raboter, puis il s’attaquait à un autre poème ou à une autre série d’instructions magiques. Les phrases énigmatiques l’une après l’autre creusaient des gouffres en Schulhoff, posaient des balises sorcières qui étaient destinées à guider et à empoisonner son voyage des siècles et des siècles plus tard. « Ça a été long, expliquait Schulhoff. Ça se passait dans un espace noir sans durée, mais c’était très long. » Tantôt Solovieï écrivait, tantôt il sifflait de façon assourdissante, abominablement, ou encore il se taisait et se balançait en conservant toujours le même rythme. Ou encore il allait remettre la pointe et la membrane du phonographe en place sur l’appareil, et il insérait un rouleau. Tandis que le pavillon débitait une des compositions verbales étranges dont il était l’auteur, il observait méchamment Schulhoff et il battait la mesure avec ses pieds de colosse. Le temps était malléable et affreusement étiré, il n’y avait plus ni lumière ni ténèbres, et tout autour, dans les récipients les plus divers, des flammèches grésillaient et formaient des gerbes, des torches s’épanouissaient, devenaient des rideaux orange, s’éteignaient en ronflant, ressuscitaient. Elles émettaient certainement des fumées, des radiations et des gaz toxiques, mais Schulhoff ne respirait plus et les odeurs agressives ne le concernaient plus. Déjà il était immunisé contre ce qui était mortel. Des gouttes d’huile noire se détachaient d’on ne sait quelle voûte et s’écrasaient visqueusement sur le sol. Le phonographe poursuivait son soliloque d’une voix parfois enjôleuse, parfois insupportablement pédante et autoritaire. Souvent Solovieï intervenait dans le texte que le rouleau reproduisait. Il l’agrémentait de syllabes supplémentaires ou d’exclamations approbatrices, ou il le renforçait par un bourdon qui en soulignait le caractère fondamental de chant chamanique. La lumière du projecteur cependant continuait à aveugler Schulhoff, qui depuis longtemps ne battait plus des paupières, même quand Solovieï lui intaillait des mots et des phrases directement sur la cornée. Elle faisait partie de l’image qui s’était fixée dans sa conscience au tout début de l’opération, et que rien ne modifiait. Pourtant, à l’intérieur de cette image et principalement à son premier plan, Solovieï bougeait, allait et venait et changeait fréquemment d’aspect. C’était tantôt une ombre hirsute et fuligineuse, tantôt une silhouette sculptée dans le feu, tantôt un paysan riche en habits de fête.
– Bon, dit Iliouchenko. Et ensuite ?
– Ensuite il m’a laissé seul et j’ai commencé à marcher, dit Schulhoff. J’avais cessé d’être une statue inerte. C’était le matin dans une région déserte, une plaine herbue avec des montagnes au loin et, à mi-chemin, les reflets gris-bleu d’un petit lac. À tout hasard je me suis dirigé vers le lac. J’avais retrouvé l’usage de mon corps, de mes yeux. Je souffrais pas de ces inscriptions qu’il m’avait burinées dans la peau. Elles avaient laissé aucune trace. J’essayais de me rappeler ce qui venait de se passer, et ce que j’avais vécu pendant les jours qui avaient précédé. J’avais la tête vide. Rien me revenait. Pendant six ou huit mois, j’ai été totalement amnésique, puis j’ai retrouvé un peu de mémoire. Puis un peu plus. Ça s’est reconstruit par bribes au fil des années. Et finalement tout m’est revenu, sauf le nom de la femme que j’ai épousée au Levanidovo. Sans son nom, je peux pas faire remonter mes souvenirs. J’ai pas non plus d’image très précise d’elle. Le regard qu’elle avait quand on était tout près l’un de l’autre, son regard à la fois très jaune et très noir, je sais même pas si je le confonds pas avec l’horrible regard de son père. Sans son nom, sans son image, c’est impossible de me souvenir vraiment d’elle.
Schulhoff soupira profondément.
– Je l’ai perdue, dit-il. Je vais errer comme ça vingt-quatre siècles et demi et des poussières sans son nom, sans son image, et en la cherchant en permanence.
– Bah, philosopha un des détenus qui allongeait les mains vers le feu, ça passe. Quand on a perdu quelqu’un, ça passe.
– Non, dit Schulhoff en secouant la tête d’un air désolé. Solovieï s’arrange pour que ça passe pas. Il me fait avancer de forêt en forêt, de lac en lac, et, quand l’absence de la femme que j’aime me paraît un peu moins insupportable, quand le manque me fait moins souffrir, il se réintroduit en moi et il ravive mon envie de souvenir. Il siffle dans ma tête jusqu’à ce que je m’effondre. Il pousse des sifflements, il chante ses espèces de poèmes. Ça dure des jours et des nuits. J’arrive pas à y échapper. J’arrive pas à mourir. Je suis entre ses mains. Entre ses rêves. Aucune mort m’est accessible. Je me dis aussi que peut-être je suis carrément à l’intérieur d’un de ses rêves. Ça passe pas et on s’en échappe pas.
– Et après les vingt-quatre siècles et demi et des poussières ? s’informa Hadzoböl Münzberg.
– Après, pareil, fit Schulhoff.
– Le désir d’en finir, commenta soudain Matthias Boyol. C’est vrai que c’est quelque chose qui diminue pas.
– Ben oui, compléta un détenu. Qu’on soit vivant ou mort, ça diminue pas.
• Quand la nuit fut terminée, Iliouchenko donna l’ordre au machiniste de rallumer le moteur de la locomotive. On écrasa les derniers charbons du feu de camp et on retourna prendre place dans les voitures. Les sentinelles firent une dernière ronde autour du convoi et rapportèrent au commandant qu’il n’y avait rien à signaler, sinon que les funérailles célestes avaient commencé à l’aube, avec quelques coups de bec des corbeaux sur les mains des cadavres, puis s’étaient interrompues, sans doute parce que les oiseaux préféraient accomplir leur tâche en l’absence de témoins. Les corbeaux s’étaient envolés vers le nord et ils avaient provisoirement cédé la place aux rats et aux insectes nécrophages. Iliouchenko se rendit derrière les sapins pour dire au revoir à Pedron Dardaf, Babour Malone et Douglas Flanagan. Les trois hommes étaient allongés dans l’herbe. En dépit de leurs paupières closes et de quelques écorchures blêmes sur le dos des mains ou sur le front, ils n’avaient l’air ni plus morts ni plus vivants que la plupart de leurs camarades du convoi, c’est-à-dire de nous autres.
Iliouchenko resta sans bouger une minute en leur compagnie, puis il se retourna, conscient qu’il n’était pas seul. À sept ou huit pas à l’écart, Schulhoff était posté sur une taupinière et il attendait. Quand il vit qu’Iliouchenko le regardait, il remua les épaules à l’intérieur de ses déchirures puantes.
– Maintenant tu pourrais ordonner qu’on me fusille, dit-il.
– J’ai aucun motif pour qu’on te fusille, dit Iliouchenko.
– J’étais sur la voie, plaida Schulhoff. J’ai obligé le train à s’arrêter. Ça peut être assimilé à un sabotage ou à un acte de guerre. On en a abattu pour moins que ça.
– Bah, fit Iliouchenko.
– D’un autre côté, plaida Schulhoff, j’ai raconté des balivernes au lieu de répondre sincèrement à tes questions. J’ai abusé de la bienveillance des enquêteurs. J’ai fait que tromper tout le monde avec des inventions.
– Alors c’était des mensonges ? demanda Iliouchenko.
– Oui, mentit Schulhoff.
Là-bas, sur les voies, le tracteur Diesel ronflait.
On fait jamais le plein de carburant, pensa brusquement Iliouchenko. On se ravitaille jamais. On avance comme si on était ailleurs que dans la réalité. La locomotive pourrait continuer comme ça pendant des années. Pourquoi pas pendant vingt-quatre siècles et demi et des poussières. Nous aussi, on fait partie d’un rêve de Solovieï.
– Et en outre, continua à s’auto-accuser Schulhoff, j’ai en ma possession, gravés en moi, des recueils entiers de poèmes contre-révolutionnaires. C’est de la diversion idéologique. Ça se punit de mort.
– Bah, fit encore Iliouchenko, qui hésitait fortement sur la décision à prendre.
– Tu sais bien, insista Schulhoff. Tu as qu’un ordre à donner. Et puis, serait-ce que pour me soulager. Serait-ce que pour abréger mes souffrances.
– Tu es pas un chien, fit remarquer Iliouchenko. Si tu étais une bête, on aurait pitié de toi. Mais non, tu es pas un chien. On peut pas t’achever comme ça.
– Bah, regretta Schulhoff.
OceanofPDF.com