Terminus radieux
Chapitre .5.
.5.
• Hannko Vogoulian conduisit Kronauer jusqu’à l’extrémité du village, à deux cents mètres tout au plus de la maison d’arrêt qu’ils venaient de quitter. Elle lui nommait les bâtiments quand ils correspondaient à quelque chose de précis : le soviet, la maison de Myriam Oumarik, la cantine, la coopérative communiste, la bibliothèque populaire, la Maison des pionniers. Quand ils furent au bout de la rue, elle s’arrêta. La rue continuait dans la campagne sous la forme d’une route qui grimpait sur la colline. Elle lui indiqua d’un mouvement du bras l’immense dépôt administré par la Mémé Oudgoul. Elle avait les bras nus, une peau très pâle qu’aucun duvet même très fin ne recouvrait. Le soleil jouait sur son oreille gauche et, par transparence, il la rosissait de façon délicieuse.
– Je t’accompagne pas, dit-elle. J’ai à faire.
Kronauer acquiesça. Comme elle était placée à côté de lui, il pouvait éviter de croiser son regard étrange.
Il fit le reste du chemin en pensant à Hannko Vogoulian plus qu’à la Mémé Oudgoul et, quand il eut franchi le seuil de l’entrepôt, il fut presque surpris de trouver la vieille femme juste en face de lui. Elle s’agitait à la base d’une montagne de ferraille, avec peu d’énergie et en répétant les mêmes gestes infructueux. En réalité, elle se donnait une contenance pour accueillir Kronauer, qu’elle avait dû repérer sur la route dès qu’il était sorti du village et à qui elle voulait montrer que l’entrepôt était un lieu où l’on ne fainéantait pas.
La Mémé Oudgoul se redressa en posant ses mains sur ses reins, mais c’était surtout pour avoir la tête sévère et avoir une attitude de défi face à Kronauer, car elle ne ressentait aucune douleur dans le dos. Renforcées par l’effet salutaire de l’exposition aux rayons gamma, ses articulations ne connaissaient toujours pas l’arthrose et ne se préparaient pas à la connaître. Avant de parler, elle examina Kronauer lentement, des pieds à la tête, d’un air soupçonneux, malaimable.
– Tu portes une chemise de Bargouzine, dit-elle à la fin de son inspection.
Elle ne cachait pas qu’elle désapprouvait ce choix.
– C’est Myriam Oumarik qui me l’a prêtée, se défendit Kronauer. J’avais plus rien à me mettre.
– Bargouzine est pas encore mort, dit la Mémé Oudgoul. Je suis bien placée pour le savoir. Quand il meurt je le passe à l’eau pour qu’il revienne. Jusqu’à maintenant il est toujours revenu. Pas la peine de l’enterrer de son vivant.
– C’est juste une chemise, se justifia Kronauer avec un regard consterné.
– Myriam Oumarik est très belle, fit remarquer la Mémé Oudgoul.
– Oui, convint Kronauer. Il y a pas de doute là-dessus.
– C’est une fille à Solovieï, dit la Mémé Oudgoul sur un ton d’avertissement. Pense pas une seconde à lui faire du mal.
– Pourquoi que je lui ferais du mal ? protesta Kronauer.
– Elle est mariée, insista la Mémé Oudgoul. Compte pas qu’elle soit infidèle à Bargouzine tant qu’il est pas mort.
– J’ai jamais compté là-dessus, s’indigna Kronauer.
– Si tu fais du mal à elle ou à ses sœurs, Solovieï te le pardonnera pas.
Kronauer haussa les épaules.
– Pendant au moins mille sept cent neuf ans que tu l’auras à tes trousses, menaça la Mémé Oudgoul. Mille sept cent neuf ans et des poussières, et c’est possible que ça soit le double.
• Un peu plus tard, après avoir fait subir à Kronauer un interrogatoire serré sur ses antécédents militaro-politiques, ses convictions et son appartenance de classe, la Mémé Oudgoul organisa pour lui une visite du dépôt. Elle lui indiqua l’emplacement du puits et sa fonction, évoqua avec une évidente sympathie la pile qui bouillottait au fond, deux kilomètres plus bas, puis elle fit avec lui le tour de plusieurs montagnes de déchets flambant neufs et, pour finir, elle revint s’asseoir sur son fauteuil, devant le lourd rideau qui marquait la limite de son domaine strictement privé.
Kronauer considéra la masse imposante des archives de Solovieï au milieu de laquelle la Mémé Oudgoul trônait. Sur une petite table il y avait un appareil pour la lecture de cylindres enregistrés, et, entre les pieds de la table, plusieurs cartons remplis de rouleaux de cire ou de bakélite.
N’étant pas invité à faire de commentaires, Kronauer resta muet.
La Mémé Oudgoul quant à elle s’était radoucie, ou du moins elle parlait en évitant de faire preuve d’agressivité. Elle avait conclu de l’interrogatoire qu’à première vue ce jeune quadragénaire se rattachait à une catégorie de soldats rouges non suspects d’apostasie ou de traîtrise. Elle avait discuté avec lui des derniers territoires égalitaristes de l’Orbise et de leur effondrement, et le parcours politique de Kronauer lui avait plu. Elle savait, bien entendu, que pour avoir pleinement confiance en lui il aurait fallu des mois d’enquête et de réclusion, accompagnées de multiples autobiographies écrites pendant des moments de privation de sommeil, mais, pour l’instant, elle ne voyait pas de raison de s’en prendre à lui. Il avait dû lui raconter en détail l’épisode de la retraite, quand ses camarades et lui avaient fusillé un officier pris de démence. C’était là une zone d’ombre, un comportement typique d’aventurier, sensible aux pulsions anarchistes plus qu’à l’intelligence bolchevique. D’un côté, elle l’approuvait de ne pas s’être laissé entraîner dans une entreprise suicidaire, et d’un autre elle se demandait si faire feu sur un supérieur n’était pas, au bout du compte, un acte exagérément gauchiste.
• Elle fit un geste de la tête pour montrer les papiers et les boîtes de rouleaux.
– Tu vois, tout ça, dit-elle. Solovieï appelle ça ses œuvres complètes. Il plaisante, mais je vois bien qu’il y tient. Parfois aussi il dit que c’est un trésor, le seul exemple au monde de poésie post-chamanique. Eh bien en fait ça ressemble à rien, et politiquement c’est plus nauséabond et subversif qu’autre chose. Ça s’adresse à aucun public. C’est des œuvres complètes pour aucun public.
Kronauer hochait la tête d’un air faussement intéressé. Tout ce qui concernait Solovieï avait plutôt tendance à l’irriter, ces mentions incessantes, pleines d’ambiguïtés et de menaces, comme si le territoire et les habitants du kolkhoze étaient magiquement soumis à leur président. Par ailleurs, il ne croyait pas à la complicité que la Mémé Oudgoul semblait établir avec lui aux dépens des prétentions littéraires de Solovieï. Cette complicité n’avait aucune raison de naître entre eux en ce moment. La Mémé Oudgoul n’était pas gâteuse et, si elle donnait un tel tour à la conversation, ce devait être pour l’entraîner à dire du mal de Solovieï. Ce devait être un piège de vieillarde dans lequel il n’avait pas l’intention de tomber. Quant aux prouesses poétiques de Solovieï, il se rappelait en avoir eu un exemple tout à fait insupportable dans la forêt, avant son arrivée au Levanidovo, tout à fait insupportable et humiliant, et il ne comptait pas partager le souvenir de son expérience avec la Mémé Oudgoul.
– Ben il y aura peut-être quelqu’un qui sera un jour charmé par ça, ironisa-t-il.
– Jamais personne avec la tête sur les épaules aimera ça, dit la Mémé Oudgoul. C’est du bredouillis infâme. Un peu comme les écrivains post-exotiques, à une époque, pendant leur époque mystique. Mais en pire. Du bredouillis enregistré pendant qu’il se baguenaudait dans les flammes atomiques, dans la mort ou dans l’espace noir.
– Bah, commenta Kronauer.
La Mémé Oudgoul avait commencé à sortir d’une poche de son tablier son attirail de fumeuse, et, en prenant ses aises, elle bourra sa pipe de brins de tabac. Le silence s’était établi entre eux deux et dans tout le dépôt. Kronauer était plus ou moins au garde-à-vous devant elle et, de temps en temps, il passait sa main sur son crâne rasé, plus pour se donner une contenance que pour lisser le demi-millimètre de poils qui lui piquetaient la peau et qui, selon toute vraisemblance, tomberaient et ne repousseraient plus jusqu’à sa mort.
Comme le silence se prolongeait, Kronauer alla examiner de plus près le phonographe.
C’était un appareil comme on avait recommencé à en fabriquer, d’après des modèles anciens, quand soudain on avait cru que l’ennemi possédait des armes capables d’anéantir à distance les mécanismes des appareils électriques. Cette rumeur infondée avait provoqué une panique dans l’industrie et dans la population, et elle avait conduit une usine pilote à réinventer des engins à ressort ou mus par des forces qui ne faisaient pas intervenir le courant. La rumeur s’était vite étouffée, mais déjà les premiers exemplaires non électriques étaient sortis des chaînes, démontrant les capacités d’adaptation de nos ingénieurs et la supériorité de notre technologie, disons de notre technologie de survie, dans la course à l’abîme que nous menions avec l’impérialisme. Ces prototypes n’avaient pas été produits en grand nombre, mais ils avaient été distribués dans le réseau des coopératives pour que la population laborieuse reste en contact avec notre culture et enrichisse encore celle-ci avec des contributions locales. On continuait donc à trouver çà et là des phonographes performants, ainsi évidemment que les cylindres vierges sans lesquels l’objet aurait perdu une grande part de sa signification. Kronauer manipula le pavillon en cuivre, caressa la membrane du diaphragme, examina l’aiguille, puis il se pencha sur un carton rempli de cylindres et il en prit un pour le voir de plus près.
Il sentit dans son dos l’hostilité de la Mémé Oudgoul et il se retourna vers elle. Elle ôta la pipe de sa bouche.
– Tu as pas vu ce qui est écrit sur le rouleau ? demanda-t-elle d’une voix glaciale.
Kronauer fit pivoter le cylindre qui, à première vue, paraissait dépourvu d’indication, et sur la section il découvrit une inscription en lettres grises. Il fallait l’orienter sous la lumière pour la lire. Comme des traits de graphite sur de l’ardoise.
– Ben il y a plusieurs caractères, dit-il. I A V A M E A C.
– C’est une abréviation, annonça inutilement la Mémé Oudgoul.
– Je sais pas déchiffrer ça.
La Mémé Oudgoul expulsa un jet de fumée en direction de Kronauer. Elle avait un visage brusquement tout à fait froncé et inamical.
– Tu es vraiment pas bien malin, soldat, fit-elle.
– Non, convint Kronauer.
– Ça veut dire « Interdit aux vivants, aux morts et aux chiens ».
Elle avait prononcé ces mots avec une agressivité sinistre, comme s’il était coupable de quelque chose qui était indéniable, mais qu’il se refusait à reconnaître. Kronauer jugea bon de mettre les points sur les i.
– Je fais partie ni des uns ni des autres, dit-il.
– Ouais, on dit ça, grogna la Mémé Oudgoul.
Ils observèrent tous deux plusieurs secondes de silence.
– Aïe ! s’exclama Kronauer tout à coup.
– Qu’est-ce qu’il y a ? sursauta la Mémé Oudgoul.
– Rien, dit Kronauer. Je me suis piqué à l’aiguille du diaphragme. Je voulais insérer le cylindre dans le mandrin pour voir comment ça marche, et je me suis piqué.
• Kronauer s’est piqué un doigt à l’aiguille du phonographe.
Une minuscule goutte de sang se forme à l’extrémité de son index.
Une piqûre et tout bascule.
La belle au bois dormant s’est écorchée à la pointe de son fuseau et cela lui a coûté cent ans de sommeil et d’immobilité.
Kronauer ne s’effondre pas, ne s’endort pas. Il ne songe pas un instant à la comparaison qui pourrait être faite entre la princesse du conte et lui, entre la vieille fileuse et la Mémé Oudgoul, entre la pointe du fuseau et l’aiguille du phonographe. Il n’a rien en tête qui ressemble à des histoires pour enfants et, simplement, il regarde la goutte de sang qui gonfle sur son doigt. Il la regarde, puis il l’approche de ses lèvres et il l’aspire.
Le goût du sang sur la langue. Là encore, comme sous la douche, une arrière-trace de césium et d’iode.
Kronauer s’est blessé au sang sur un objet qui appartient à Solovieï, qui fait partie des souvenirs de Solovieï, qui sert à diffuser la voix de Solovieï, une mécanique magique qui dit à haute voix les poèmes de Solovieï, les souvenirs, les braillements emphatiques de Solovieï, les admonestations terribles et les rêves de Solovieï.
Une blessure minuscule et tout bascule.
Kronauer éprouve un léger engourdissement dans la pulpe de l’index, un élancement négligeable. Une nouvelle petite perle de sang apparaît à l’extrémité de son doigt, il la laisse trembler avant de la lécher de nouveau, mais déjà tout bascule.
Kronauer ne se rend pas compte de ce basculement, il est silencieux en face de la Mémé Oudgoul qui l’observe sans aménité, silencieuse, elle aussi.
Il pense aux vivants, aux chiens et aux morts, et, bizarrement, il se demande à quelle catégorie il se rattache, et, non moins bizarrement, il se sent incapable de répondre.
En tout cas, s’oblige-t-il à conclure, cette interdiction sur le cylindre me concerne absolument pas.
Il se trompe. Même en admettant qu’il ne soit ni vivant, ni mort, ni chien, il a saigné sur le phonographe de Solovieï et il a basculé dans le monde des rêves de Solovieï.
Une piqûre a suffi, quelques microlitres de sang ont servi de passerelle pour passer d’un monde à l’autre. Maintenant tout est pareil, et Kronauer ne s’est aperçu de rien.
Tout est pareil, mais il a basculé.
• Il vient d’entrer dans une réalité parallèle, dans une réalité bardique, dans une mort magique et bredouillée, dans un bredouillis de réalité, de malveillance magique, dans une tumeur du présent, dans un piège de Solovieï, dans une phase terminale démesurément étirée, dans un fragment de sous-réel qui risque de durer au moins mille sept cent neuf années et des poussières, sinon le double, il est entré dans un théâtre innommable, dans un coma exalté, dans une fin sans fin, dans la poursuite trompeuse de son existence, dans une réalité factice, dans une mort improbable, dans une réalité marécageuse, dans les cendres de ses propres souvenirs, dans les cendres de son propre présent, dans une boucle délirante, dans des images sonores où il ne pourra être ni acteur ni spectateur, dans un cauchemar lumineux, dans un cauchemar ténébreux, dans des territoires interdits aux chiens, aux vivants et aux morts. Sa marche a commencé et maintenant, quoi qu’il arrive, elle n’aura pas de fin.
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