Terminus radieux

Antoine Volodine · Chapitre 45 sur 49

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Terminus radieux

Chapitre .45.

.45.

 

 

• L’idée de basculer dans le gouffre et, après une chute de deux kilomètres, d’être engloutie et digérée par la pile, commença à obséder la Mémé Oudgoul à partir de cet hiver-là. Elle en avait assez de l’immortalité et elle se sentait de plus en plus impotente et socialement inutile. Les tâches de liquidation avaient été menées à bien dans la région, il n’y avait plus d’éléments suspects à signaler aux autorités en charge de la morale prolétarienne, et les autorités de leur côté s’étaient dissoutes en même temps que l’espèce humaine qu’elles devaient mener vers l’avenir, ou, du moins, vers le communisme. L’existence de la Mémé Oudgoul avait, par voie de conséquence, perdu une grande partie de son sel. À cela s’ajoutait que la nature avait évolué sous l’effet de constantes émanations de radionucléides. L’éventail des espèces vivantes s’était refermé et, après une brève période de mutations où l’on avait observé des apparitions baroques et spectaculaires, la stérilité avait été la règle, et la planète était retournée à un état essentiellement végétal. Contrairement aux prévisions des savants, comme toujours contredits par le hasard, les araignées et les arachnidés en général n’avaient pas occupé les places laissées libres par le déclin animal. Pendant quatre-vingt-une décennies et quelques, les mouches avaient prétendu être une espèce dominante, puis, à leur tour, elles s’étaient éteintes sans laisser de descendance. Dans la taïga vivotaient encore quelques rescapés à plumes ou à fourrure, mais leur nombre était négligeable, et, en résumé, la Mémé Oudgoul était une des dernières créatures terrestres dotées d’un cerveau et de quelques membres. Si elle avait eu mille neuf cent soixante-dix-sept ans de moins, elle se serait peut-être lancée dans l’aventure de la construction à petite échelle d’une Troisième Union soviétique, mais à présent l’âge jouait son vilain rôle d’étouffoir et elle ne s’en sentait plus la force.

• Elle se mit à ruminer sur le sujet du suicide et elle en parla tous les soirs à la pile, se penchant au-dessus de la margelle et bougonnant en direction du bas. Le fait que sa plongée se conclurait en apothéose dans les matières fissiles la séduisait plus que tout. Elle avait constamment entretenu avec la pile des relations affectueuses, à la fois par respect des grandes inventions humaines, même lorsque tout indiquait que le ratage avait été complet, et parce que les délires de l’atome lui avaient procuré une longévité exceptionnelle. Elle avait résisté à tout et elle s’en sentait redevable envers les centrales déglinguées, les coulées de corium, les territoires parsemés de plutonium, et, en somme, envers tout ce qui avait accéléré l’extinction de l’humanité, de nos meilleurs camarades comme de nos ennemis, et des animaux en général.

Elle radotait au-dessus de la pile d’innombrables histoires la concernant ou traitant de points de marxisme-léninisme jusque-là peu explorés, tels que la persistance de la réalité à l’intérieur des rêves, l’errance perpétuelle dans les mondes d’après le décès, la fabrication du pemmican, le fonctionnement défectueux des phonographes, la poésie post-exotique. La pile ne répondait pas. Le puits était parcouru de vents empoisonnés et son obscurité semblait parfois imprégnée de flammes plus noires que noir, et parfois aussi une chaleur violente s’en échappait, mais la pile restait silencieuse, et aucun dialogue ne se nouait.

• La Mémé Oudgoul aurait aisément pu enjamber la margelle du puits et se laisser tomber en attendant que son destin se close. Cependant elle hésitait, car elle pensait à Solovieï et elle souhaitait l’associer à son suicide. Elle voulait qu’il saute avec elle dans le vide et que tous deux s’abîment, main dans la main, en amoureux définitifs.

– Tu as plus rien à faire en ce monde, argumentait la Mémé Oudgoul. Tu as qu’à partir avec moi. Ça sera une fin comme on en a rêvé une pendant mille ans.

– Comment ? demandait Solovieï en la prenant dans ses bras. Je comprends pas un mot de ce que tu baragouines.

– On est pas Roméo et Juliette, protestait la Mémé Oudgoul. Mais tout de même ça serait beau de finir comme eux. Ensemble. Et puis, la construction du socialisme, c’est terminé.

– Comment ? disait Solovieï en lui flattant le dessus du crâne, les omoplates.

– C’est fichu, disait la Mémé Oudgoul. Faut partir. On est trop vieux. Il y a plus rien d’intéressant ici.

– Arrête de causer comme ça, disait Solovieï. Tu craches de l’incompréhensible. On dirait une chouette morte qui jacasse dans du goudron.

• Tandis que la Mémé Oudgoul broyait du noir, Solovieï de son côté poursuivait ses allées et venues dans les tunnels ténébreux ou flamboyants des rêves, des univers magiques et de la mort. Mais il est vrai que lui aussi se sentait beaucoup moins intéressé qu’avant par les événements et par le destin de ceux et de celles qu’il avait suscités, ressuscités, manipulés ou possédés et pénétrés jusqu’aux souvenirs, jusqu’à l’inconscient, jusqu’à l’après-mort. Il n’y avait plus jamais assez d’imprévus dans son théâtre.

• Et donc, ce soir-là, ils s’assirent comme souvent sur la margelle. Des profondeurs montait une tiédeur un peu nauséabonde, l’haleine de la pile qui reprenait des forces maintenant que le combustible de la centrale située sous le bâtiment du soviet l’avait rejointe.

Sur le Levanidovo régnait l’ombre. La forêt était proche, l’automne annonçait l’hiver. Une bouillie crépusculaire permanente enveloppait les choses du monde. En gros, l’éclairage n’était pas de nature à mettre en fête le cœur des survivants.

La Mémé Oudgoul but une moitié de bouilloire de thé froid et remplit une tasse pour Solovieï.

– C’est une décoction de vierge-tatare, dit-elle quand il eut commencé à avaler le liquide qu’elle lui avait présenté.

– Comment ? se fit répéter Solovieï. Tu articules de plus en plus mal. Je comprends pas une syllabe.

– De la vierge-tatare, répéta la Mémé Oudgoul. Ça va nous amollir. J’ai pas pu trouver un autre poison. Ça va nous détendre avant qu’on saute.

Solovieï montra d’une grimace qu’il renonçait à saisir ce que bredouillait sa compagne. Puis il tendit la main vers la bouilloire et se resservit.

– C’est quoi, ça ? demanda-t-il. Ça a sacrément bon goût. J’espère que c’est pas du poison.

– C’est de la vierge-tatare, dit la Mémé Oudgoul. C’est pour nous enivrer avant qu’on se jette dans le puits.

– C’est bon, dit Solovieï. Ça sent les groseilles d’autrefois, la smorodina qu’on cueillait autrefois dans la vieille forêt. Tu te rappelles ?

La Mémé Oudgoul ne répondit pas et ils restèrent plusieurs minutes sans rien dire. Puis la Mémé Oudgoul changea de position sur la margelle. Maintenant elle avait les jambes qui pendaient dans le vide. Une petite impulsion des fesses, de ce qui lui tenait lieu de fesses depuis un siècle, et elle glisserait brusquement vers l’abîme.

– Tiens-moi la main, demanda-t-elle. Saute avec moi.

– Fais attention, dit Solovieï.

Il lui prit la main. De l’autre, il lui caressait le dos. Les vêtements de la Mémé Oudgoul n’étaient plus que des fibres poussiéreuses et, en dessous, la peau ne valait guère mieux.

– Fais attention, dit encore Solovieï. Tu pourrais tomber.

Il se pencha vers le gouffre ténébreux. On voyait quelques mètres de parois terreuses, et ensuite rien. Deux mille mètres plus bas, un magma brûlait, goudronneux et terrible, prêt à engloutir tout ce qui arriverait sur lui depuis la surface, que ce fût un objet, un animal mort ou vivant ou une vieille créature immortelle.

– Ça me fait plaisir qu’on soit ensemble pour ça, dit la Mémé Oudgoul.

Puis, ne voyant pas de raison de s’éterniser, elle poussa avec son postérieur et sa main gauche, et elle bascula vers l’avant.

Solovieï lui avait aussitôt lâché la main. Il écarquilla les yeux pour suivre les premiers vingt mètres de sa chute. Elle ressemblait à un petit animal desséché. Ensuite, sans bruit, elle disparut.

• Solovieï était frappé de stupeur. Il n’avait jamais cru aux bavardages de la Mémé Oudgoul sur le suicide et, pendant les instants qui avaient précédé, il avait été sincère en lui répétant qu’il ne comprenait ni ce qu’elle disait, ni ses intentions. Il n’acceptait pas l’idée que, sous ses yeux, la Mémé Oudgoul venait de se jeter en pâture à la pile. C’était pourtant ce qui s’était produit, et sans retour possible. Toute la magie du monde des rêves serait inopérante pour faire revenir la suicidée à la surface. Dès que la Mémé Oudgoul entrerait en contact avec ce qui grondait au fond du puits, elle s’éteindrait.

Appuyé sur la margelle, Solovieï envisageait de plonger à son tour vers les entrailles de la terre, de jouir une minute des sensations de la chute libre et, tout en bas, d’instantanément s’éteindre.

Il s’était mis à penser passionnément à la Mémé Oudgoul. La fin de tout, l’extinction irrémédiable, le tentait.

Toutefois, peut-être sous l’effet de la décoction de vierge-tatare, il laissa passer le moment où son geste aurait correspondu à une union amoureuse avec la Mémé Oudgoul et, peu à peu, il recouvra ses esprits.

• La nuit était tombée sur les décombres du hangar, la nuit ou ce qui en faisait office, une sorte de baisse de la lumière d’ambiance, sans lune, sans étoiles, sans rien de plus ou de moins que la grisaille permanente du jour.

Solovieï se redressa et s’étira.

– Ben non, dit-il à haute voix.

On voyait mal sa silhouette herculéenne. Il était difficile de déterminer s’il s’agissait d’un oiseau mutant, d’un sorcier gigantesque ou d’un paysan riche surgi du fond des âges soviétiques ou tolstoïens.

– Ben non, reprit-il. Je vais pas la rejoindre aujourd’hui.

Il crailla au-dessus du puits, sans se pencher. Son cri dépassa le puits, les décombres, et alla se perdre dans la taïga silencieuse.

– Finalement, je vais folâtrer un peu encore, dit-il.

Et, de nouveau, il crailla.

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