Terminus radieux

Antoine Volodine · Chapitre 2 sur 49

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Terminus radieux

Chapitre .2.

.2.

 

• À l’intérieur de l’entrepôt, la température ne baissait pas. Elle ne baissait jamais. Les parois de tôle étaient perpétuellement tièdes, même l’hiver quand dehors il gelait à pierre fendre, et de plus elles émettaient un rayonnement lumineux doux et constant, rendant inutile toute installation de chauffage ou d’éclairage.

Après l’incendie de la pile nucléaire qui alimentait en énergie le kolkhoze « Terminus radieux », le hangar avait servi à recevoir le matériel irradié que les liquidateurs récoltaient dans la région. C’était une bâtisse énorme et laide, conçue pour emmagasiner une grande quantité de déchets, et elle avait été édifiée directement au-dessus des ruines brûlantes de la petite centrale. Les liquidateurs avaient trouvé judicieux d’utiliser les structures déjà existantes afin de regrouper sur un même site le stockage des déchets dangereux et leur élimination par enfouissement. Un puits occupait le centre du bâtiment. On envoyait là-dedans ce dont on voulait se débarrasser à jamais.

Le puits avait été creusé par la pile nucléaire elle-même, quand, après avoir tout vaporisé aux alentours, elle était devenue folle et avait commencé à s’enfoncer sous la terre. L’ingénieur Bargouzine, l’unique survivant de l’équipe qui avait conçu le hangar, prétendait que le trou était régulier, vertical, et qu’il avait environ deux kilomètres de profondeur. Selon lui, au fond du précipice, la pile avait mis fin à sa progression. Elle restait là, toujours folle mais immobile, sans plus chercher à rejoindre les entrailles de la terre proprement dites. Elle se contentait de dévorer la nourriture qu’elle recevait depuis les hauteurs.

• Tous les mois, en effet, on nourrissait la pile. On ouvrait le lourd couvercle qui fermait le puits, et on balançait par-dessus la margelle une portion du bric-à-brac qu’on avait délaissé pendant une ou deux saisons, histoire de montrer qu’on n’agissait pas dans l’urgence et qu’on n’était pas impressionné par de misérables radionucléides. Des tables et des chaises, des postes de télévision, des carcasses goudronneuses de vaches et de vachers, des moteurs de tracteur, des institutrices carbonisées, oubliées dans leur salle de classe pendant la période critique, des ordinateurs, des dépouilles phosphorescentes de corbeaux, de taupes, de biches, de loups, d’écureuils, des vêtements apparemment impeccables, mais qu’il suffisait de secouer pour que s’en envole une nuée d’étincelles, des tubes de dentifrice gonflés d’un dentifrice qui bouillottait sans répit, des chiens et des chats albinos, des agglomérats de fer continuant à gronder de leur feu intérieur, des moissonneuses-batteuses neuves qui n’avaient pas eu le temps d’être inaugurées et qui scintillaient à minuit comme si elles paradaient sous le soleil, des fourches, des sarcloirs, des haches, des écorçoirs, des accordéons qui crachaient plus de rayons gamma que de mélodies folkloriques, des planches de sapin qui ressemblaient à des planches d’ébène, des stakhanovistes endimanchés, la main momifiée autour de leur diplôme, oubliés pendant l’évacuation de la salle des fêtes. Les registres de la comptabilité dont les pages tournaient toutes seules jour et nuit. L’argent de la caisse, les pièces de cuivre qui sonnaient et trébuchaient sans que nul ne s’en approche. Voilà le genre de choses qu’on balançait dans le vide.

C’était la Mémé Oudgoul qui dirigeait la manœuvre. Elle déterminait arbitrairement les jours d’ouverture du puits et elle désignait aux liquidateurs improvisés les objets destinés à nourrir la pile. La Mémé Oudgoul était aussi la seule personne qui eût l’idée de se pencher vers le gouffre et de parler à la pile pour l’apaiser.

Quand elle se penchait, elle recevait en plein visage l’indécelable vent issu des profondeurs. Cette caresse ne la troublait pas et elle poursuivait son monologue. On n’entendait rien, même pas l’écrasement des objets ou des cadavres qui étaient arrivés à destination après une chute de deux mille mètres. La voix de la Mémé Oudgoul s’enfonçait sans écho dans le mystère noir du puits. Les kolkhoziens qui assistaient la vieille femme patientaient auprès d’elle jusqu’à ce qu’elle mette fin à ses véhémences de sorcière. Ils ressemblaient à un groupe de zombies au dernier stade de l’existence. En dehors de quelques supplétifs occasionnels, ces hommes taciturnes représentaient l’essentiel de la population mâle encore vivante à « Terminus radieux », et on les comptait sur les doigts d’une main – l’ingénieur Bargouzine, le démobilisé manchot Abazaïev, le tractoriste Morgovian.

• Quelques mots sur la Mémé Oudgoul. Sur sa robustesse scientifiquement inexpliquée. Sur ses convictions, sur son parcours de gloire et d’ombre. Et sur son aspect d’octogénaire en pleine forme, promise à l’éternité.

Cent ans plus tôt elle avait entamé sa longue carrière de liquidatrice. Elle avait alors trente-deux ans, elle était aide-soignante et, alors que la Deuxième Union soviétique connaissait ses premiers grands effondrements, elle rêvait de se sacrifier pour l’humanité en marche vers le communisme. Elle s’était donc enrôlée dans le corps des kamikazes qu’on envoyait au contact des centrales nucléaires qui à l’époque se déréglaient l’une après l’autre ou explosaient. Je rappelle qu’on en avait construit des milliers afin de rendre autonome chaque unité de production, chaque arrondissement urbain, chaque kolkhoze. Or, en dépit des précautions et des normes de sécurité, les accidents se multipliaient et les territoires habitables se réduisaient. On avait bien sûr fusillé ceux qui avaient conçu ces modèles de générateurs prétendument propres et robustes, mais les problèmes n’avaient pas été résolus pour autant. D’immenses régions devaient être évacuées et laissées à l’abandon. La marche triomphale vers le communisme, déjà fortement retardée par les agressions extérieures, avait dû ralentir encore son rythme. Au moment où la Mémé Oudgoul s’était portée volontaire, les liquidateurs étaient devenus un pilier sur lequel reposait l’équilibre de la société. Les candidats à cette noble fonction, pourtant, ne se pressaient pas à l’entrée des bureaux de recrutement. Seuls des héros signaient. Seuls des jeunes exaltés idéalistes, ou les vieux militants de toujours, qui cachaient leur peur en serrant leurs mâchoires de bolcheviques indomptables.

La Mémé Oudgoul avait œuvré avec abnégation sur le premier chantier, puis sur ceux qui avaient suivi. Elle savait qu’elle s’immolait, qu’elle offrait sa santé et sa vie pour le bien-être futur de la collectivité, pour l’avenir radieux de ses enfants et de ses petits-enfants, ou plutôt de ceux des autres, car on l’avait prévenue que les radiations la condamnaient à être stérile. Elle aidait à l’évacuation de la population, elle entassait dans des camions les biens des évacués, elle calmait les hystériques, elle procédait à l’arrestation des pillards et elle donnait un coup de main quand il s’agissait de les exécuter sur place, elle participait à la construction de boucliers et de chapes autour des cuves inapprochables, à proximité des cœurs qui n’en faisaient qu’à leur tête. C’était très éprouvant et risqué. Toutefois, au contraire des autres héros hommes et femmes qui avaient tous rapidement succombé, elle continuait à vivre.

Son organisme avait réagi de façon positive à l’exposition répétée aux matières fissiles. Les rayonnements ionisants avaient détruit toutes les cellules malades ou potentiellement cancéreuses que sa chair pouvait héberger. Certes, la radioactivité l’avait rendue légèrement iridescente dans l’obscurité, mais surtout elle avait stoppé dans ses chairs le processus du vieillissement, et, d’après ce que la Mémé Oudgoul sentait intimement, elle les avait stoppés pour toujours. Ces phénomènes ne présentaient pas que des avantages, et, en particulier, ils l’avaient signalée à l’attention des autorités qui lui avaient demandé non sans dépit, à plusieurs reprises, pour quelle raison elle ne mourait pas. Le Parti avait du mal à accepter qu’elle se refusât à rejoindre dans la tombe ses camarades de liquidation. Une proposition de blâme avait été discutée et, même si elle avait été classée sans suite, ayant été jugée absurde et même odieuse, elle figurait désormais dans son dossier et faisait tache. À partir de là, ses ennuis n’avaient plus eu de fin. On n’oubliait pas de chanter ses louanges dans la presse et d’en faire une figure de femme soviétique extraordinairement dévouée et courageuse, mais on évitait de mentionner que, de surcroît, elle se portait comme un charme.

• Au début, la Mémé Oudgoul s’était prêtée sans protester aux examens physiologiques qu’on lui avait ordonné de subir, mais au bout de cinq ou six ans elle en avait eu assez et elle n’avait pas fait preuve de bonne volonté quand on lui avait demandé de donner au plus vite son corps à la science. Elle ne se rendait plus aux convocations que de manière aléatoire. Sans lui notifier quoi que ce fût, on l’avait clairement mise à l’écart, aussi bien dans le domaine médical que dans les sphères de la vie civile normale. Elle savait qu’on la surveillait en tant qu’élément peu fiable et elle constatait qu’on la jugeait indigne d’être promue dans les instances honorifiques du Parti, comme presque automatiquement l’étaient les cosmonautes, les écrivains de romans-fleuves et les vedettes de la télévision. Elle ne se plaignait ni de l’iridescence, ni de l’immortalité, et elle ne faisait pas non plus le moindre commentaire sur l’injustice politique dont elle était victime. Elle écrivait les autocritiques qu’on l’invitait à rédiger, elle continuait à prendre part aux réunions de quartier, et, quand l’occasion de nouveau s’en présentait, elle partait sur les chantiers de liquidation, toujours en tant que volontaire. Elle avait le sens de la discipline et elle ne prétendait pas avoir assez de jugeote pour contredire le Parti.

Les décennies se succédaient. Les autorités changeaient, se cooptaient, vieillissaient, rajeunissaient, mais elles ne révisaient pas leur appréciation sur elle et, génération après génération, elles estimaient que son immortalité était, sciemment ou non, une insulte aux masses laborieuses. On avait à l’œil son déviationnisme organique. Toutefois, il faut reconnaître que l’œil avait un regard ambigu. On ne niait pas ses capacités exceptionnelles dans la lutte contre les colères imprévisibles de l’atome. On faisait fréquemment appel à son expérience irremplaçable, et en petit comité on ne manquait pas de lui décerner les titres et les médailles qu’elle méritait, de Valeureuse Combattante de l’atome, d’Héroïne rouge, de Glorieuse Liquidatrice, de Doyenne rouge intrépide, de Vétérane, de Grande Sœur rouge. Elle épinglait les certificats au-dessus de son lit, mais elle n’en faisait guère état, guère ou pas du tout. Dans son immeuble, elle n’était qu’une petite personne anonyme. Elle n’était pas du genre à brandir une carte d’invalide dans les magasins pour essayer de passer avant tout le monde.

Ainsi s’était écoulé un siècle. Un siècle à s’approcher sans cesse des fours nucléaires en panne, à remuer des barres de combustible avec des gants inadaptés, à traverser des campagnes riantes mais sépulcrales, à entrer dans des villes fantômes, à creuser des fosses communes et à passer des pillards par les armes. Elle travaillait dur avec des équipes dont tous les membres s’affalaient les uns après les autres et se désintégraient en quelques semaines. Elle participait à des funérailles expédiées à la va-vite, sur les sites envahis de silence, jonchés d’oiseaux calcinés, puis, de retour à la capitale, elle défilait lors de cérémonies solennelles, au cours desquelles elle recevait des décorations que d’ordinaire on donne aux morts. C’était ensuite la reprise d’une vie normale. Elle retrouvait son emploi dans une polyclinique d’arrondissement. Ses fréquentes demandes de congé pour partir au combat contre la matière ennemie l’avaient empêchée de progresser dans la carrière et elle était restée aide-soignante, certes de Première Classe, mais tout de même seulement aide-soignante. Et, une fois au travail, elle devait de nouveau affronter les soupçons du Parti et des services, se plier à des procédures humiliantes, réécrire son autobiographie pour la millième fois, reprendre à zéro ses autocritiques, et pour couronner le tout, elle devait se rendre à des convocations à l’Académie de médecine, justifier de son état organique et idéologique devant des embryologues, devant des xénologues, devant des commissions ouvrières spéciales qui n’hésitaient pas à l’accuser d’individualisme petit-bourgeois face au trépas, voire de sorcellerie.

Elle avait mis fin à cette répétition sans fin.

Un beau jour, elle avait eu un geste d’humeur.

Elle avait posé sa candidature pour un chantier éloigné de tout, dont à l’avance elle avait décidé de ne pas revenir. Il s’agissait de partir dans une province fermée, déjà mise en quarantaine depuis un demi-siècle, suite à des déboires incontrôlables dans des installations militaires. Une activité humaine minimale y persistait, avec quelques entreprises agricoles et quelques camps, mais les concentrations urbaines, même de petite taille, avaient été évacuées. Et justement, le sovkhoze « Étoile rouge » venait de signaler une situation d’urgence absolue sur son bloc d’alimentation nucléaire, et dans le même message de détresse avait parlé d’un kolkhoze voisin, « Terminus radieux », également en difficulté. C’était une région qui avait été soumise au secret militaire depuis son rattachement à la Deuxième Union soviétique, et on ne pouvait se fier aux cartes qui la représentaient. L’« Étoile rouge » y figurait avec un point d’interrogation, à proximité d’une vaste forêt et d’un lieu-dit – le Levanidovo –, mais nulle part il n’était fait mention de « Terminus radieux ».

• On avait acheminé la Mémé Oudgoul et son escouade dans un bus qui avait stoppé avant la frontière de la province, puis on avait distribué à tout le monde des side-cars pour se rendre sur les lieux du sinistre. La route continuait, mais plus rien ni personne n’y circulait et, par peur des radiations, les chauffeurs avaient préféré faire demi-tour deux cents kilomètres plus tôt que prévu.

Les compagnons de la Mémé Oudgoul l’avaient élue à l’unanimité à la tête de leur groupe d’intervention. Ils étaient fiers de travailler sous les ordres d’une telle figure populaire de l’Orbise, car, si le Parti faisait sans arrêt des difficultés pour reconnaître publiquement ses mérites, les masses de l’Orbise lui rendaient volontiers hommage et ne lui en voulaient pas de ne pas être morte. Elle avait dans sa poche un pouvoir pour constituer une brigade de liquidation avec la main-d’œuvre trouvée sur place. Elle était accompagnée d’une trentaine de scientifiques, de soldats du feu et d’ingénieurs qui s’apprêtaient à patauger dans les piscines de refroidissement horriblement bouillantes et à se bagarrer avec les piles en éruption du sovkhoze et du kolkhoze. Tous avaient fait serment de tenir bon jusqu’à ce que leur moelle épinière ne soit plus qu’un filet de guimauve noire.

Ils avaient roulé en side-car sur les routes désertes, puis, quand les side-cars étaient tombés en panne d’essence, ils avaient traversé à pied la forêt jusqu’au Levanidovo, puis ils s’étaient répartis en deux équipes.

La Mémé Oudgoul avait atteint le kolkhoze « Terminus radieux » et elle avait eu la surprise et la joie d’y apprendre que le président en était un certain Solovieï, son premier mari, un compagnon qu’elle avait beaucoup aimé et dont elle s’était séparée tragiquement quatre-vingt-dix ans plus tôt. Ce Solovieï n’était pas un citoyen aussi respectueux qu’elle des obligations prolétariennes officielles, et, bien que fidèle à l’égalitarisme, il en avait une conception personnelle, sur quoi il greffait des arrangements moraux qu’il n’autorisait personne à juger. En résumé, il avait depuis longtemps tourné le dos au Parti. Après une éternité d’incarcération et de vagabondage, il avait fini par s’établir dans ce coin perdu en tant que membre d’une commune indépendante qui entretenait des liens très lâches avec les institutions et le pouvoir de l’Orbise.

Tandis qu’elle s’adonnait au plaisir de retrouver Solovieï et d’évoquer avec lui leur jeunesse disparue, la Mémé Oudgoul avait laissé les scientifiques effectuer les premières mesures, évaluer les dégâts pour les millénaires à venir, puis exposer la situation au cours d’une assemblée générale à laquelle les survivants d’« Étoile rouge » et de « Terminus radieux » avaient été conviés. Les équipes ensuite avaient commencé à travailler à plein régime. Empruntant des raccourcis que lui seul connaissait, Solovieï les guidait à travers la forêt pour passer au plus vite d’un site à l’autre. Les deux complexes agricoles étaient séparés en effet par une langue de taïga dans laquelle des imprudents auraient pu se perdre.

Le sovkhoze « Étoile rouge » avait été abandonné au bout de trois jours. Comme le cœur de sa centrale brûlait en dehors de la cuve mais sans présenter de troubles de comportement majeurs, les sapeurs-pompiers avaient recommandé de laisser l’installation en l’état, quitte à revenir quelques années plus tard pour y récupérer les déchets les plus sensibles. Les étables et les porcheries avaient été ouvertes, le bétail et les volailles avaient été encouragés à aller mourir en pleine steppe, et l’ensemble des sovkhoziens et des liquidateurs survivants s’étaient repliés sur le territoire de « Terminus radieux », où la pile était déjà en train de s’enfoncer vers les entrailles de la terre. La Mémé Oudgoul avait approuvé les plans du hangar, elle avait réquisitionné les hommes et les femmes valides pour lancer les travaux de construction, puis elle avait tracé les grandes lignes de la décontamination, qui selon elle allait durer dans les quatre ou cinq siècles, compte tenu du petit nombre de bras disponibles. Puis elle avait accompagné de son mieux l’agonie des membres de son équipe. Les scientifiques étaient partis les premiers, suivis de près par les ingénieurs. Les soldats du feu avaient résisté une semaine de plus, et, à leur tour, ils étaient partis en charpie, ils s’étaient désagrégés avec des cancers foudroyants et des brûlures. En dehors de l’ingénieur Bargouzine, qui semblait lui aussi immunisé contre les radiations, toute l’escouade avait péri dans des souffrances enthousiastes mais atroces.

Pendant trois mois, une fois tous les quinze jours, elle avait posté un rapport au Parti, dans lequel elle recopiait les données des rares thermomètres et appareils de mesure encore en état de marche et décrivait les progrès de la liquidation ainsi que ses perspectives à court et à moyen terme. Sur des cartes schématiques, dessinées à partir des indications de Solovieï, elle définissait l’immense périmètre où il serait désormais déconseillé de s’aventurer sans avoir avalé des comprimés d’iode et revêtu une combinaison anti-radiations. Elle dressait en fin de message la liste exhaustive des paysans, des spécialistes et des non-spécialistes décédés et dont on avait dû jeter les cadavres dans le puits, car déjà cette fonction liquidatrice du puits avait été activée, quoique encore de façon expérimentale. En post-scriptum, elle s’interrogeait parfois sur les tactiques à employer pour rétablir les normes idéologiques à « Terminus radieux », dans un kolkhoze où la lutte des classes n’avait pas été menée de façon orthodoxe, quoique globalement sans s’écarter du cadre égalitariste cher à notre cœur. Elle n’avait jamais reçu de réponse. Puis le facteur avait eu des problèmes de thyroïde en pleine forêt et il s’était couché une bonne fois sous les mélèzes, mettant fin pour toujours à l’envoi et à la réception du courrier au Levanidovo.

La Mémé Oudgoul avait alors commencé à vivre sa vie sans en référer au Parti à tout moment. Cette rupture avec la hiérarchie et les guides suprêmes avait été une entreprise angoissante, et pendant quelques mois elle avait souffert de cauchemars et même d’un peu de confusion mentale. Elle avait eu tendance à soudain voir tout en noir. Puis, grâce à la présence affectueuse de Solovieï, elle avait réussi à passer le cap des doutes et des considérations anxiogènes.

En réalité, quand la correspondance s’était interrompue, le Parti en avait conclu qu’elle avait à son tour succombé au bombardement intense des particules meurtrières. Grâce aux innombrables preuves de rectitude idéologique qu’elle avait fournies dans le passé, personne ne l’avait soupçonnée d’avoir fait défection ou de profiter de son immortalité pour engager, dans cette région inaccessible, des menées déviationnistes. On avait ajouté son nom à la liste des martyrs du prolétariat en lutte contre les insanités de la matière, et on lui avait attribué une des rares médailles qu’elle n’avait pas encore reçues, la distinction posthume d’Aïeule du Panthéon prolétarien. Puis on avait fermé avec des barbelés les dernières voies d’accès à la province et on avait décrété la région impropre à la vie humaine.

• Le kolkhoze « Terminus radieux » ressemblait plus à un repaire de brigands qu’à une institution agricole, et, d’un point de vue idéologique, on était en face d’une pure et simple aberration, ce qui ne correspondait pas à ce que la Mémé Oudgoul avait imaginé pour son exil. Toutefois, ses élans d’adolescence ne demandaient qu’à être réveillés, avec leur radicalité, avec leur férocité, avec ce regard insatisfait que les jeunes portent sur le monde réel. Au fond, en plus de vouloir participer au triomphe de la révolution mondiale, elle continuait à avoir le désir juvénile d’exister à l’intérieur de son destin comme dans un film d’aventures. Et Solovieï, justement, cristallisait cela : la rupture avec toutes les lois, l’inattendu, l’amour, le basculement vers des interdits, vers l’ailleurs, vers les espaces inexplorés des rêves, vers des réalités sorcières. Il s’était penché sur elle, il lui avait offert son appui, sa complicité, sa lucidité, son non-conformisme anarchiste. Il l’avait aidée à mettre de la distance entre le Parti et elle sans apostasie ni douleur. Il avait fallu des mois pour qu’elle se tranquillise. Mais dès le premier jour il l’avait accueillie comme si elle était la pièce manquante de l’édifice magique du kolkhoze « Terminus radieux », une pièce autrefois perdue, dont il avait attendu le retour pendant sa vie entière, et qu’il était formidablement heureux d’enfin retrouver.

Solovieï était l’unique homme qui eût compté dans son existence. Elle avait fait sa connaissance sur un chantier de liquidation, à Kungurtug, alors qu’elle était une belle femme épanouie de trente-six ans, déjà remarquée par les autorités pour sa résistance miraculeuse à l’irradiation. L’endroit était complètement isolé, en pleine montagne, près d’un lac minuscule dont les eaux depuis l’accident ressemblaient à du mercure tiède. Tous les liquidateurs, sauf eux deux, étaient morts dans les semaines qui avaient suivi. Comme la Mémé Oudgoul, Solovieï possédait un organisme insensible au délire des neutrons, ce qu’il expliquait volontiers en prétendant qu’il descendait d’une lignée de chamanes bolcheviques et de magiciens qui avaient évolué perpétuellement sur la frontière entre la vie, la mort et le sommeil. Ces explications provocatrices ne plaisaient absolument pas aux autorités, d’autant moins qu’il les ponctuait de rires moqueurs et de considérations insultantes sur la bureaucratie et ses dirigeants. Elle s’était entichée de lui à la suite d’une promenade nocturne le long des berges brasillantes du Terehol, le lac en question, et, bien qu’il fût déjà trop anarchiste pour entrer au Komsomol, elle l’avait dès lors aimé tel qu’il était, sans essayer de le faire changer d’avis sur le plan quinquennal ou sur sa vision tellurique du communisme. Ils s’étaient quittés après Kungurtug, mais ils n’avaient pas cessé d’être en contact, et finalement elle était allée le rejoindre à Abakan, la petite ville de province où il habitait.

Ils avaient vécu à Abakan en harmonieuse entente, peu troublés par leurs divergences politiques ni par le fait qu’elle ne puisse pas avoir d’enfants. Bien que n’étant pas allés s’enregistrer au soviet, ils se considéraient comme mari et femme. Ils travaillaient tous deux dans un institut pour sourds-muets, elle comme auxiliaire de soins et lui comme animateur. Quand il le fallait, ils partaient sur les sites où des accidents nucléaires réclamaient leur présence. C’était un couple de citoyens irréprochables, à l’avant-garde du combat contre le malheur. Pourtant leur excellente santé les avait relégués parmi les personnes que les services surveillaient, et, bien entendu, pas seulement les services de recherche médicale. Les autobiographies de la Mémé Oudgoul, rédigées à plusieurs reprises lors de sessions spéciales, la mettaient régulièrement hors de cause, mais celles de Solovieï aggravaient son cas. Solovieï se piquait d’être non seulement révolutionnaire mais poète, et donc il estimait qu’il avait le droit de dire haut et fort ce qui lui passait par la tête. La perspective de devoir écrire des mensonges pour sauver sa peau le mettait en rage. Il sabotait ses autocritiques en y insérant des narrats ésotériques, des considérations sur l’apocalypse et des discours politiquement incorrects sur la sexualité et les rêves. Sur le papier officiel des dépositions, il exposait son espoir que viendrait un temps où chamanes, experts en sorcellerie, mages et disciples de l’oniromancie seraient seuls en charge de la lutte des classes et nomadiseraient librement dans les villes et les campagnes. Les relations de Solovieï avec les autorités s’étaient envenimées. Après quatre ans de vie commune, le Parti avait encouragé la Mémé Oudgoul à rompre avec son compagnon, ce qu’elle avait refusé de faire.

Puis Solovieï avait disparu sans laisser de traces. La Mémé Oudgoul avait immédiatement entamé des recherches en s’adressant à toutes les instances administratives et policières qu’elle connaissait. On lui conseillait d’attendre que Solovieï donne lui-même signe de vie, sous-entendant qu’il avait tout simplement choisi de divorcer sans se donner la peine de s’expliquer avec elle. Pendant deux ans, elle avait harcelé les services. Elle profitait des séances privées où on l’invitait à réécrire son autobiographie pour demander aux officiers s’ils avaient du nouveau sur son mari. Les réponses étaient variées, parfois malaimables et parfois sympathiques, mais, en résumé, elle n’avait jamais obtenu le moindre renseignement exploitable. Solovieï s’était volatilisé. Solovieï était parti pour l’ailleurs. Elle n’avait plus rien su de lui pendant les quatre-vingt-onze ans qui avaient suivi.

Et c’est pourquoi maintenant, après tant de décennies où chacun d’eux avait vécu de son côté, elle ne faisait pas la fine bouche sur ce que le destin lui avait offert. Comme elle, Solovieï avait énormément changé, physiquement et mentalement, et il portait en lui le fardeau d’un siècle de souvenirs qu’elle n’avait pas partagés avec lui, mais elle ne songeait pas à lui reprocher d’être devenu un personnage bizarre. Dès la seconde où elle l’avait retrouvé, elle avait décidé de tout faire pour être heureuse à côté de lui, dans ce kolkhoze dont déjà le nom avait des relents de subversion. Elle avait retrouvé celui qu’elle avait aimé autrefois, elle avait décidé de l’aimer encore, et, en dehors de cela, plus rien ne comptait vraiment. Peu importait sa transformation en une espèce de sorcier autoritaire, infréquentable et démentiel. Maintenant, elle se fichait des incongruités qui balisaient le quotidien du village, et qui montraient combien on s’était ici éloigné de la normalité prolétarienne. Elle-même savait bien que, de quelque point de vue qu’on l’examinât, elle n’appartenait plus, elle non plus, au monde normal de l’Orbise. Qu’en résistant au rayonnement gamma elle avait depuis longtemps rejoint le monde des monstres. Il était donc tout à fait logique qu’elle s’établisse au Levanidovo, et qu’elle s’y acoquine avec un de ses improbables habitants, avec le président de « Terminus radieux ». Avec un autre monstre.

• C’était désormais dans le hangar du kolkhoze qu’il fallait se rendre si on souhaitait rencontrer la Mémé Oudgoul. Elle en avait fait sa demeure et elle n’en sortait guère. Elle y avait son coin privé, fermé par une lourde bâche de décontamination que le tractoriste Morgovian avait débarrassée de son plomb pour lui rendre un peu de souplesse. Elle se retirait là-derrière pour faire sa toilette, ou quand elle ressentait divers besoins impérieux qui exigeaient de la solitude, tels que la préparation de ses discours à la pile, la lecture des classiques du léninisme ou la défécation. Le reste du temps, elle préférait séjourner au milieu du bric-à-brac dont le volume ne décroissait guère, car les kolkhoziens et quelques ferrailleurs bénévoles de la région continuaient à l’alimenter, obéissant à ses instructions pour que la zone soit nettoyée de toutes ses épaves avant la deuxième moitié du millénaire.

Pour déterminer quels étaient les déchets les plus dangereux, elle avait renoncé aux compteurs Geiger, qui s’énervaient pour un rien ou qui avaient été mis hors service dès les premiers jours de la catastrophe. Elle reniflait les poussières et elle suivait son instinct. Plus jamais elle ne respectait les procédures de décontamination. Elle administrait ces tas, ces montagnes, elle surveillait l’ouverture et la fermeture du puits, elle jetait des objets dans l’abîme, elle parlait à la pile. Elle racontait à celle-ci les enthousiasmes de son passé, les doutes qui l’avaient assaillie, cinquante ans plus tôt, quand le Parti avait préconisé une nouvelle politique économique ou sociale, mais aussi elle lui confiait des préoccupations plus immédiates, les accès de folie de Solovieï, son amour immodéré pour ses filles, la dégradation physique des derniers kolkhoziens, les fuites d’eau qui inondaient son cabinet de toilette. Elle entretenait avec la pile ce genre de relation de confidence et de confiance.

Outre la gestion des détritus atomiques, Solovieï lui avait confié le soin de ce qu’il appelait ses archives, en réalité plusieurs caisses de cahiers manuscrits contenant des témoignages sur les camps, des proclamations lues en prison, des études critiques sur le Parti et son avenir, des transcriptions de chants épiques, des recettes de magie noire, des récits de guerre, des récits de rêves, à quoi s’ajoutaient une grande quantité de rouleaux de cire sur lesquels il avait enregistré des poèmes obscurs, extrêmement étranges et dérangeants.

Tout était entassé dans le désordre, à proximité du fauteuil favori de la Mémé Oudgoul, et, quand celle-ci en avait provisoirement terminé avec la liquidation, elle se consacrait à la conservation des souvenirs de Solovieï. Parfois certains écrits avaient une tournure si odieusement contre-révolutionnaire qu’elle s’en indignait à haute voix, avec soudain des accents d’un bolchevisme tatillon, et parfois aussi elle se sentait emportée par la violence poétique d’autres pages sulfureuses, et alors elle oubliait les leçons qu’elle avait reçues dès l’école primaire, les principes rigides qu’on avait gravés en elle pour lui faire apprécier ou détester telle ou telle option narrative ou idéologique. Elle oubliait cela et elle soupirait d’aise comme une jeune lectrice plongée dans un roman d’amour. Quoi qu’il en soit, elle éprouvait une grande affection à l’égard des proses de Solovieï, et elle s’y immergeait à tout moment, prenant le prétexte d’un classement qu’en réalité elle ne parvenait pas à mener à bien. Elle tenait à être, pour la fin de sa vie, entièrement solidaire de Solovieï, entièrement complice, et elle ne craignait pas de lire, relire ou écouter ces productions qui lui paraissaient immorales et le plus souvent dépourvues de la moindre étincelle de marxisme-léninisme. À une autre époque de sa vie, elle se serait empressée de les dissimuler, ces productions suspectes, sous des paperasses anodines, sous des volumes irradiés de la Grande Encyclopédie soviétique, sous des revues de littérature, des manuels vétérinaires, des œuvres complètes de compagnons de route, des romans agricoles. Mais ici, aujourd’hui, elle ne se donnait pas cette peine. Elle savait que désormais elle ne subirait plus les tracasseries des autorités, des enquêteurs de la capitale ou des services. Quant à sa propre commission intérieure de contrôle, elle se manifestait de moins en moins.

L’ingénieur Bargouzine, qui assistait de son mieux la Mémé Oudgoul dans le tri et le traitement des déchets radioactifs, n’avait pas accès aux caisses contenant les archives de Solovieï, qui pourtant était son beau-père, comme on le verra par la suite. Il réparait ce qui était en panne dans le kolkhoze, il transportait et empilait les pièces destinées à être jetées en nourriture à la pile, mais il n’était pas invité à fouiller dans les souvenirs personnels de Solovieï, et, quand il voyait que la Mémé Oudgoul était occupée à les remuer jalousement, il allait fumer une cigarette à l’extérieur du hangar.

• Ce matin-là, la Mémé Oudgoul émergea du sommeil sans transition et, aussitôt, elle s’aperçut qu’elle allait être de mauvaise humeur.

Elle avait rêvé d’un prolétaire rouge avec qui elle dansait la valse à la fête du Travail, mais elle ne se rappelait pas ce qu’elle avait fait avec lui après le bal. Pour ne rien arranger, elle aurait été incapable de dire si elle avait été présente à la fête sous la forme d’une jeune bolchevique ou sous sa forme actuelle de vieillarde. Cette amnésie la chiffonnait, car dans le deuxième cas la suite du rêve ne pouvait être la même que dans le premier, et, au fond, elle espérait avoir eu une aventure onirique avec cet ouvrier héroïque qui l’avait tenue tendrement entre ses bras, qui l’avait fait tourner au son de l’accordéon jusqu’à ce que le vertige s’empare d’elle et l’oblige à quitter la piste de danse. Elle se souvenait encore du visage rieur de son cavalier, et, pendant quelques secondes, paupières closes, elle le conserva en elle avec bonheur, puis il s’effaça et il fut remplacé par une figure conventionnelle de komsomol qui ne ressemblait à rien de vivant. Après la disparition des événements marquants de son rêve, cet abâtardissement de son amoureux d’un soir avait vraiment de quoi la mettre en rogne.

Elle ouvrit les yeux et elle bougonna une malédiction à tiroirs au fond de laquelle même les classiques du marxisme en prenaient pour leur grade.

Ensuite elle se décolla du fauteuil dans lequel elle avait passé la nuit et, sans cesser de bougonner, elle décida d’aller s’enfermer dans les cabinets en attendant que quelque chose s’y produise. En réalité, il se produisait là-bas surtout de la méditation, car pour ce qui concerne les épisodes d’évacuation fécale ou urinaire, ils étaient fort rares. La plupart du temps depuis les trente ou quarante dernières années, la Mémé Oudgoul se contentait de grignoter une cuillère de farine grillée par-ci, un biscuit par-là, buvait très peu et ne prenait jamais un repas complet, ce qui avait presque fini par rendre caduques et en tout cas par rabougrir les parties terminales de son système digestif.

Dehors, le soleil s’était levé. Ses rayons filtraient à travers les bouches d’aération situées juste sous le toit. En haut d’un empilement de machines agricoles, une herse aux dents impeccables scintillait. Elle faisait partie d’une dotation de matériel neuf et elle n’avait jamais servi. La Mémé Oudgoul n’était pas pressée de la faire basculer dans le gouffre, car les radiations qu’elle émettait grillaient en plein vol les mouches qui tournaient autour des dents. Le meurtre s’accompagnait d’un bref crépitement. Les mouches avaient toujours agacé la Mémé Oudgoul et elle éprouvait un petit contentement quand elle entendait que l’une d’elles avait été réduite en braise.

Il devait être huit heures du matin.

Alors qu’elle avait levé la tête pour admirer les reflets du soleil sous la voûte en fibrociment, la Mémé Oudgoul trébucha dans un seau à lait. Le seau était vide et il racla bruyamment le sol et bascula. La Mémé Oudgoul poussa une exclamation de dépit.

– Qu’est-ce que ça fait là dans mes pattes, ce machin, protesta-t-elle. C’était pas là hier. Ça doit être l’ingénieur qui l’a apporté, comme si il pouvait pas le poser ailleurs que dans le chemin, cet idiot !

Elle scruta le labyrinthe des entassements pour voir si l’ingénieur était dans les parages, mais le hangar était silencieux et personne, pour l’instant, n’y travaillait.

– Bargouzine ! cria-t-elle. Heï, Bargouzine !

Comme personne ne répondait, elle n’insista pas. Avoir crié l’avait calmée.

– Il est pas là, cet imbécile, marmonna-t-elle. Il est jamais là quand on a quelque chose à lui reprocher. Il doit être en train de fainéanter dehors.

Elle poussa le seau avec les pieds sur plusieurs mètres, puis elle le jeta sur un monticule de déchets. Le seau trouva une place entre un poste de télévision, deux oreillers et une couette.

Elle s’était arrêtée pour regarder les oreillers. On voyait dessus des auréoles de sueur. Elle ne se rappelait plus leur provenance exacte – un dortoir d’« Étoile rouge », une izba isolée dans la forêt, un placard dans une ferme de « Terminus radieux » ? Elle chercha cinq ou six secondes dans sa mémoire, sans résultat. Va savoir quel dormeur a transpiré là-dessus, pensa-t-elle. Puis elle revint à Bargouzine et à sa fainéantise.

– Ou peut-être qu’il a respiré trop de becquerels et qu’il est mort, reprit-elle.

Elle était là, au milieu de l’allée, entre deux monceaux de ferraille radioactive, à ronchonner de nouveau.

– Ça serait pas la première fois, ronchonna-t-elle. C’est de la nouvelle génération, ça fait que mourir à tout bout de champ.

• Bargouzine, en effet, était fréquemment victime de ce que la sagesse populaire appelle le décès. Il ne respirait plus, son corps commençait à prendre des attitudes cadavériques et, en particulier, son cœur et son cerveau refusaient de s’activer. Sous ses paupières, le regard était terne, la pupille ne réagissait à rien. Sa chair se mettait à prendre des teintes cireuses peu ragoûtantes. La Mémé Oudgoul devait le secouer pendant des heures, l’exposer au soleil quand il y avait du soleil ou à la lune quand la lune brillait, et elle lui frictionnait le front avec de l’eau très-lourde, puis avec de l’eau très-morte, puis elle lui versait entre les yeux de l’eau très-vive, comme dans les contes chantés par les bardes. Bargouzine réagissait à ce traitement et reprenait des couleurs normales. Il se relevait, il la remerciait et il retournait traîner dans l’atelier de réparation du kolkhoze. Lui aussi avait eu l’organisme bouleversé à son avantage par les radiations, lui aussi s’était révélé résistant aux radionucléides, cependant sa résistance n’était pas de la même nature que celle qui permettait à la Mémé Oudgoul et à Solovieï de se tenir aux portes de l’immortalité. Bargouzine restait fragile et toujours à petite distance de l’agonie. Sans la Mémé Oudgoul et ses soins d’urgence, il y a longtemps qu’il aurait été transformé en simple résidu bon pour être jeté dans le puits, avec d’autres matières toxiques et objets agricoles.

• Après un brin de toilette, la Mémé Oudgoul revint se rasseoir dans son fauteuil préféré. Elle avait à côté d’elle une collection de journaux qui avaient été rassemblés par Solovieï, pour essayer de comprendre ce qui s’était passé sur le front de la révolution mondiale pendant ses séjours en camps de travail. Car c’est bien là qu’il s’était retrouvé après son départ d’Abakan, pendant quarante-cinq ans d’affilée pour commencer, suivis d’une existence chaotique, avec des périodes de libération conditionnelle, de relégation dans des régions inhospitalières, qui alternaient avec de nouvelles arrestations, de nouveaux envois en zones spéciales, sans oublier le baguenaudage dans la taïga avec des bandes de voleurs mystiques, avec des chamanes, des détenus évadés et des gueux. Il ne faisait de toute façon aucun effort pour s’assagir et il retournait régulièrement derrière les barbelés et même devant le peloton d’exécution, que ce fût pour de graves désaccords avec le pouvoir, ou pour diverses broutilles liées à son caractère ombrageux, tels une rixe avec un supérieur ou des tabassages inappropriés de bureaucrates.

Elle prit la gazette qui était en haut de la pile et elle se mit à en ânonner les gros titres. Le journal datait du siècle précédent, mais les nouvelles étaient encourageantes.

La révolution marquait des points sur tous les fronts et on observait une montée des luttes. La Deuxième Union soviétique s’étendait à présent sur la majeure partie du globe. Il y avait encore sur quelques continents éloignés des poches remplies de capitalistes agressifs, et, évidemment, on ne pouvait nier que les catastrophes du nucléaire civil avaient rendu problématique la survie de la population mondiale, mais, ne serait-ce que sur le plan militaire, la situation s’améliorait.

– Bon, commenta-t-elle. Comme prévu, on va vers la victoire totale, faut juste avoir un peu de patience. C’est plus qu’une question de temps.

Satisfaite, elle délaissa les gros titres et se plongea dans les pages intérieures. Elle cherchait la rubrique météo pour confronter les informations imprimées à la réalité du ciel au-dessus de « Terminus radieux », et en conclure une fois de plus que la presse était bourrée d’âneries.

• Solovieï entra dans le hangar par une porte latérale et il zigzagua entre les monceaux de déchets qui interdisaient tout déplacement en droite ligne. Sans être un dédale, le lieu donnait l’impression d’avoir été conçu pour empêcher l’accès direct au puits qui en constituait le centre. Solovieï laissa son regard errer sur les tas hétéroclites, repéra plusieurs trayeuses mécaniques, des cuves de laiterie, des barattes industrielles, de vieilles barattes manuelles, des claies à fromage, des malaxeurs en zinc. Tout paraissait en bon état. Tout était propre et en bon état, mais aspergeait les environs immédiats d’un orage de particules meurtrières.

Il pensa aux vaches qui avaient abondé dans la région et qui étaient à présent une espèce éteinte, et aux kolkhoziens et kolkhoziennes qui avaient passé une partie importante de leur vie à côtoyer ces ruminants énormes, leurs bouses et leurs mouches, leurs meuglements et leurs pis gonflés, et qui s’étaient éteints, eux aussi. Il se demanda si les vaches avaient eu une existence digne de considération et si les hommes et les femmes qui s’étaient occupés d’elles étaient morts en héros ou non. Il se le demandait sans sarcasmes, mais sans émotion, car il faut bien dire que cette question ne le turlupinait absolument pas. Il avait construit sa propre existence sur d’autres valeurs que l’héroïsme et, depuis qu’il était président du kolkhoze, il privilégiait la magie noire, les incursions dans le monde des rêves et dans des univers parallèles peuplés de morts-vivants, de filles merveilleuses, d’animaux et de flammes. L’héroïsme et les vaches occupaient là une place fort maigre.

Puis il continua à avancer. Non loin de la bâche qui cachait les lieux d’aisances, la Mémé Oudgoul était assise sur son fauteuil favori et elle fumait la pipe tout en lisant à mi-voix un journal qui décrivait l’actualité de quatre-vingts ans plus tôt. Solovieï avait un pas pesant qui ne pouvait passer inaperçu, il ébranlait les environs comme l’eût fait un preux du Moyen Âge, mais la Mémé Oudgoul faisait comme si elle ne l’entendait pas.

Elle ne leva même pas un œil sur lui quand il se fut approché d’elle.

– Qu’est-ce que tu fiches là, à lire le journal ? fit semblant de s’indigner le directeur du kolkhoze. Je croyais que tu avais commencé à mettre de l’ordre dans mes œuvres complètes. Tu t’es déjà découragée ?

La Mémé Oudgoul remua les clavicules en soupirant puis elle reposa le journal sur la pile. Le papier s’abîmait dès qu’on le touchait. Des miettes de cellulose avaient saupoudré sa robe noire. Elle les brossa avant de parler.

– Tes proses, c’est trop dur pour moi, dit-elle en hochant la tête. Je sais pas comment m’y prendre. C’est que des élucubrations. C’est même pas daté. J’arrive pas à classer ça.

– C’est pas en lisant des vieilles gazettes que tu feras avancer les choses, observa Solovieï.

– Ben non, convint la Mémé Oudgoul.

Solovieï alla jusqu’à elle et il lui caressa tendrement la naissance du cou, comme on le fait sur une personne avec qui on a partagé son quotidien pendant des années, à une époque d’exaltation et de courage, puis qu’on a perdue pendant cent ans.

Elle leva les yeux vers lui et sourit. Ses yeux gris étaient couverts de taies qui en opacifiaient l’iris, mais, en leur centre, ils pétillaient.

– Peut-être que si tu commençais par les rouleaux, suggéra Solovieï. C’est du texte parlé. Ça te fatiguera pas les yeux. C’est du texte parlé pendant mes transes, pendant que je marchais dans le feu ou après que j’avais franchi les portes de la réalité ou de la mort. J’ai enregistré ça dans l’au-delà. C’est pas bien compliqué à classer.

– Il y a un moment que je les écoute, tes rouleaux, rétorqua la Mémé Oudgoul. C’est des espèces de bredouillis fantastiques déclamés par un fou. Ça me plaît pas. C’est des trucs à détruire. Si le Parti tombait dessus, il te renverrait en camp ou en asile pour schizophrénie.

– Mais oui, c’est ça, dit Solovieï.

– Quand je les aurai tous écoutés, je les rangerai avec ce qui doit être jeté à la pile, poursuivit la Mémé Oudgoul.

– Détruis pas ça, protesta Solovieï. J’ai prononcé ça pendant mes transes. Ça a jamais été traduit en langue terrestre. C’est des témoignages précieux. Ça pourra servir plus tard.

– À qui que tu veux que ça serve ? objecta la Mémé Oudgoul.

– Ça dépend de qui va rester sur terre, dit Solovieï.

– On a pas fait la révolution pour entendre ces insanités, dit la Mémé Oudgoul. Personne peut comprendre ça. C’est sabotage idéologique et compagnie. Tes rouleaux, je veux bien les numéroter, mais ensuite ça passera au gouffre. La pile en pensera ce qu’elle veut.

– Elle risque de les apprécier, promit Solovieï en riant. C’est aussi pour des lectrices comme elle que ça a été composé.

La Mémé Oudgoul marmonna on ne sait quoi d’un air fâché. Il prend tout à la rigolade, celui-là, sauf ses filles. Faudra que j’en parle à la pile un de ces jours.

– Eh ben moi je te dis que si une commission tombait là-dessus, tu serais bon pour une rallonge de quinze ou vingt ans en régime sévère. Au moins.

– Tu crois ? fit Solovieï. Même avec toi comme présidente, avec toutes tes médailles et une équipe de bons petits komsomols faciles à convaincre ?

– Avec moi comme présidente, tu échapperais pas au peloton, ricana gentiment la Mémé Oudgoul.

Puis elle se mit à ronronner sous la caresse qu’il continuait à lui faire derrière la tête.

La tendresse entre eux était palpable.

• Ils restèrent plusieurs minutes serrés l’un contre l’autre dans le hangar. Bargouzine ne s’étant pas manifesté, ils se savaient seuls et ils ne se gênaient pas pour se faire des mamours.

La Mémé Oudgoul avait retrouvé sa bonne humeur. Sous la main affectueuse de Solovieï, elle rêvassait de nouveau à l’exaltation de la valse, à l’accordéon et à l’ouvrier modèle qui lui avaient fait tourner la tête au lever du jour. Solovieï, de son côté, se laissait aller. La matinée n’en était qu’à son début, la journée était claire, l’entrepôt vrombissait agréablement sous l’effet combiné de la radioactivité et du réchauffement solaire, et lui, Solovieï, s’abandonnait à une danse presque immobile avec sa vieille amie. La danse était magique, comme toutes les danses amoureuses, mais elle ne comportait pas de véritable transport sexuel, et il n’en ressentait aucune frustration. Il se laissait aller à un peu de romantisme et il entrait dans une image au lieu de déchaîner son corps. Bien qu’il eût ailleurs d’autres pratiques et bien qu’il se sentît dans la force de l’âge et très éloigné de la fin de sa vie de mâle rugissant, il acceptait cette relation à peine charnelle. Il l’acceptait parce qu’en vérité elle était très profonde et très belle.

– Et si on en écoutait un ? demanda-t-il brusquement.

La Mémé Oudgoul sortit de sa béatitude.

– Un quoi ? Un rouleau ?

– Ben oui, si on en écoutait un, pour voir ?

Il mit fin à son étreinte et il alla ouvrir le placard où la Mémé Oudgoul remisait le phonographe.

L’appareil avait un mécanisme à ressorts. Solovieï l’installa sur la pile des journaux et tourna la manivelle jusqu’à ce qu’elle se bloque, puis il prit un rouleau au hasard dans un des cartons d’archives.

– Lequel que tu prends ? s’informa la Mémé Oudgoul.

– Je regarde pas, dit Solovieï en fixant le cylindre noir dans les encoches. Je choisis pas. Ça a jamais de titre ni de date. C’est une voix jaillie de l’espace noir. Elle appartient autant au présent qu’au passé. Ou même à l’avenir. Faut écouter ça avec son ventre plutôt qu’avec ses oreilles.

Puis il rabattit le bras et l’aiguille sur la cire.

– Tu vois, bougonna la Mémé Oudgoul. Toi-même tu dis que c’est à la fois de l’actuel et du pas actuel. Comment que tu veux que je classe ça ?

L’aiguille cracha deux secondes, puis ils eurent la voix à côté d’eux, bizarre, déformée, comme en effet surgie d’un monde intermédiaire, peu compréhensible et sans repères.

• Alors il fit ombre avec le couteau qu’il avait caché devant son visage, il ne fit plus qu’une ombre avec le couteau, une seule ombre tantôt noire, tantôt obscure, et, comme son visage sournoisement scintillait à chaque mouvement de la cendre, il rassembla ses voix de gorge et imagina autour de lui des dévotes, et, cristallisant sur l’arête infime de la lame des restes de courage, et tonnant des soupirs en ses registres les plus hautainement bas, en ses registres amples mais inouïs, soufflant sa malédiction terminale en ondes graves, roulant hors de sa langue des notes moins audibles encore que les éteintes étoiles, et aussi pensant à ses filles dispersées, et pensant à ses filles qu’on avait détournées de lui, et pensant à ses augustes filles perdues, à jamais éloignées de lui et perdues, et inventant à la diable de nouveaux styles de chuchotements qui vengent, inventant des murmures faits avec des mots tueurs, avec des paroles tueuses, et se drapant dans le souvenir de sa brève existence et de ses brefs rires et de ses défunts et de ses filles, et pensant aux avenirs que ses filles lui avaient promis de connaître, et cristallisant sur le fil un reste de vain mensonge, car il n’avait jamais eu l’occasion de parler à distance de bouche avec ses filles ni de correspondre avec elles à distance d’intelligence, cristallisant cela sur le fer effilé, et essayant de n’être terrassé ni par une soudaine avidité insolente d’horizon ni par la stupeur, et pensant à ses filles bien-aimées qu’il n’avait jamais eu l’occasion de choyer ni de défendre ni même d’apercevoir à la sauvette, entre deux grilles ou entre deux guerres, entre deux absences noires, et relevant la tête pour accompagner la danse lente de son coutelas et la lente danse de sa pointe, relevant sans bruit sa tête toute en ombre, cachant une fois de plus l’éteinte ombre, et pensant encore au destin catastrophique de ses filles dont il n’avait pu à aucun moment éviter le malheur, et qui, si elles avaient connu le bonheur, n’en avaient partagé avec lui aucune miette, et pensant à ses filles dont il n’avait pu approcher fût-ce par procuration les tremblements de bonheur, et grognant des discours d’ignorance douloureuse, des flots morts de mots déjà morts, grognant sans rage des palabres elles aussi depuis bien longtemps éteintes, il chercha au hasard une veine cave et il dit : « Viens ! » Puis, déjà en forts lambeaux, il se retourna vers l’image qui non moins déchirée que lui le suivait, elle-même dissimulée derrière du fer aigu, et ils échangèrent des regards, et, comme il souhaitait faire semblant de ne rien éprouver de sinistre et faire semblant de ne pas savoir quoi bégayer maintenant et comment conclure, il dit encore, mais nul alentour ne surprenait son râle indistinct : « Demain ou hier, ne mourir sous aucun prétexte ! » Puis il parla encore un peu de ses filles et s’éteignit.

• L’aiguille s’engagea sur de la cire non enregistrée et crachouilla désagréablement avant que Solovieï stoppe le mécanisme. La Mémé Oudgoul faisait la moue, mais le directeur du kolkhoze arborait une mine triomphante.

– Ça t’a plu ? demanda-t-il.

– C’est trop loin du réalisme socialiste pour moi, soupira-t-elle. C’est que des fadaises poétiques un peu perverses, du fantastique petit-bourgeois. Ça ressemble à des énigmes menaçantes. On comprend rien du tout.

– Il y a rien à comprendre, commenta Solovieï.

La Mémé Oudgoul se rembrunit.

– On voit pas la ligne de classe, reprit-elle. Le prolétariat détesterait ça.

Solovieï était en train de ranger le rouleau dans son carton.

– On s’en passe encore un petit ? proposa-t-il.

– Boh, objecta la Mémé Oudgoul.

– Avant que tu balances ça à la pile.

– Crois pas que je ferai ça de gaieté de cœur, fit remarquer la Mémé Oudgoul.

Ils se mesurèrent du regard. Solovieï souriait en fronçant les sourcils d’une manière exagérée. Il poursuivit encore sa pitrerie pendant une dizaine de secondes, jusqu’à ce que la Mémé Oudgoul se déride.

– Je fais que mon devoir, protesta-t-elle.

– Allez, j’en mets un autre, dit Solovieï. Ensuite je retourne au kolkhoze.

– Comme que tu veux, soupira encore la Mémé Oudgoul.

• Il était masqué de cuir et de cuivre, comme souvent, et ensuite il ôta sa tête d’oiseau terrible et, lorsque la fumée s’apaisa, il se décolla de la brique où le feu l’avait contraint de séjourner pendant près de mille ans. Du mercure coulait bruyamment le long de ses bras. Il pencha la tête vers ceux et celles qui se tenaient en face des reflets et, sans s’éclaircir la voix, il s’adressa au scribe qui était mort. « Allez, dit-il. Écris ce que personne d’autre ne t’a dicté pendant des siècles. » En tombant, le mercure faisait plus de vacarme que son souffle. Le scribe ne bougeait pas. Pendant une année ou deux, il eut l’impression que cet écrivain à son service était une femme, puis l’impression se dissipa. Alors, il menaça le scribe avec des morceaux de mur brûlant et il reprit, mais, cette fois, en hurlant des paroles en langue crypte : « Allez ! Hadeff Kakaïne ! Hoddîm ! » Et, comme le scribe n’écrivait rien, il l’écrasa sous son talon et s’accroupit à côté des restes.

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