Terminus radieux
Quatrième partie - Taïga - narrats
QUATRIÈME PARTIE
TAÏGA
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narrats
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.23.
• Je me suis réveillé plus tard. Beaucoup plus tard. Je sentais mauvais, l’huile de vidange, la viande pourrie, l’urine, la fatigue du monde. La mauvaise huile, la mauvaise viande, l’urine de fusillé ou de fusilleur, la très mauvaise fatigue. Une odeur épouvantable. Je remuai un peu et la puanteur redoubla. Ça va faire qu’empirer, ai-je pensé. Tiens-toi donc tranquille.
Toutes les articulations me faisaient souffrir. Au bas de ma cage thoracique, les courbatures étaient brûlantes. Chaque battement de cœur me soulevait sous le crâne une vague migraineuse. Elle s’affalait à l’arrière de ma cervelle et se répandait jusqu’à mes mâchoires. Elle se fragmentait, elle se dispersait, mais, sans avoir eu le temps de s’éteindre, elle était remplacée par la suivante.
Je n’avais pas envie d’ouvrir les yeux. Accoutume-toi d’abord à la douleur et à l’odeur, pensais-je. Habitue-toi d’abord aux cognements dans ta tête. Ça s’écoule au-delà de tes orbites, ça passe de la couche graisseuse des globes oculaires à la moitié supérieure de l’humeur vitrée, ça atteint le dessus des pommettes, débrouille-toi pour supporter ça. Ensuite tu soulèveras les paupières ou tu vomiras, ou les deux.
Cinq minutes ont filé. Je ne bougeais pas d’un millimètre. J’étais allongé contre un mur. Je devinais dans mon dos et sous moi des planches mal rabotées, couvertes de saleté et de boue séchée. Elles exhalaient une odeur de terre et de bois, que j’ai toujours appréciée même si c’est aussi celle des cercueils. La puanteur vient pas du sol, ai-je pensé. Elle vient de toi.
J’avais les paupières soudées par des reliefs de larmes et de sang, et, comme j’avais du mal à les décoller, j’y ai renoncé. Ben j’ai dû pleurer sans m’en rendre compte, ai-je pensé.
Je continuais à recevoir sous le crâne de terribles déferlantes et je prenais mon temps avant d’ajouter à ce ressac les images forcément consternantes de l’endroit où je me trouvais. Ben oui, ai-je répété. J’ai dû pleurer. Va savoir si c’était de douleur ou de chagrin.
Plusieurs secondes se sont égrenées.
Ou de honte, ai-je pensé.
• Que s’est-il passé ? Avant ? Cette nuit, les jours d’avant ? Avant que je sombre ?
Les souvenirs s’abattaient derrière mes yeux au même rythme que les vagues de migraine. Des lambeaux d’images écumeuses. Apparaissaient, disparaissaient.
Je me rappelle rien, ai-je pensé.
C’était exagéré, comme constat. Mais, pour l’instant, j’en restais là.
• La température n’était pas glaciale mais je ne regrettais pas d’être enveloppé dans une pelisse. Entre mon corps et ce manteau, il n’y avait que d’indescriptibles guenilles, grises, informes, comme on en trouve autour des morts dans les fosses communes. Mon corps empestait, de ces étoffes montaient des relents de crasse, mais c’était la pelisse qui puait le plus. La fourrure avait été trempée dans le cambouis, le désespoir et le sang, les poils se rassemblaient en touffes gluantes. Contre le froid, on aurait pu trouver mieux.
J’ai respiré à fond, plusieurs fois, même si, pour tout dire, je me rendais bien compte que je n’avais ni envie ni besoin de beaucoup d’air. Les remugles étaient puissants, mais les images manquaient. Quelques traînées de mémoire en tenaient lieu. Ça fulgurait chaotiquement. Une nuit de poursuites, de meurtres. Les informations étaient distillées au compte-gouttes. J’avais quitté l’entrepôt de la Mémé Oudgoul. J’étais redescendu dans la neige jusqu’au village. Du vent, des aiguilles de glace, la tombée brutale de la nuit. Ensuite et sans transition une espèce de danse funèbre pleine de violence et d’obscurité étrange. Une espèce de danse funèbre, ai-je pensé. À un moment tu as tenu un fusil, ai-je pensé. À un moment tu as parlé avec Solovieï. Mais à quel sujet, et ce que tu as fait avec ce fusil, aucune idée, ai-je ajouté.
• La cellule n’avait en soi rien de spécial : une couchette en bois, étroite, tenue par deux chaînes, et un trou à pisse qui devait donner sur une évacuation extérieure. En l’absence de fenêtre, l’aération et l’éclairage étaient assurés par un guichet grillagé ouvert dans la porte, ainsi que par le trou à pisse.
Ben j’ai encore été transféré, ai-je pensé.
Ça serait bien si j’arrivais à ouvrir les yeux, ai-je pensé. Ben ils sont déjà ouverts, ai-je pensé en me forçant à raisonner. Autrement je saurais pas pour le grillage, pour les chaînes qui tiennent le bat-flanc, pour le trou.
Essaie quand même de les ouvrir, ai-je insisté.
Depuis une ou deux minutes, j’avais moins mal à la tête. J’étais toujours allongé par terre, je ne remuais pratiquement pas, je n’avais pas l’impression de respirer, mais va savoir. En permanence m’arrivaient de nouvelles odeurs, des odeurs mauvaises qui me souillaient les muqueuses, qui serpentaient depuis ma pelisse, depuis l’air extérieur ou depuis les cavernes et les intérieurs mal clos de ma chair, foie, estomac, rate et moelle compris, des nuances abjectes de puanteurs internes et externes. Ça serait mieux si tu ouvrais les yeux maintenant, ai-je pensé. Pourquoi mieux ? suis-je intervenu. Parce que, à rester ainsi prostré au milieu des gaz délétères, tu vas finir par plus rien comprendre, par t’évanouir de nouveau ou par te morfondre. Il y a rien de spécial à comprendre, ai-je objecté. J’ai été transféré. Ça m’est déjà arrivé et ça arrive à tout le monde. Bah, ai-je pensé. C’est vrai que ça t’est déjà arrivé et que ça t’arrivera mille quarante-sept fois encore, et même dix mille cent onze fois.
J’ai haussé les épaules. Mille quarante-sept et même dix mille cent onze fois étaient des nombres qui n’étaient pas courants dans ma bouche et qui appartenaient plutôt au langage de Solovieï, à ses imprécations et à ses menaces. Raison de plus pour ouvrir les yeux, ai-je pensé encore, sans raison.
J’ai ouvert les yeux. Je n’avais presque plus mal à la tête. Autour de moi l’obscurité était totale. Le grillage, le trou à pisse et le bat-flanc existaient peut-être à proximité, mais, que je soulève les paupières ou que je les laisse en l’état, l’obscurité était totale. Elle était totale, pesante et huileuse.
Ben je suis dans l’huile noire, ai-je pensé. Dans l’huile lourde, dans l’huile très-lourde, dans l’huile très-noire.
• Bon sang, ai-je juré en russe, en touva et en allemand des camps, me voilà au cœur de l’huile noire, et, comme c’est parti, il y en a pour mille quarante-sept ans, ou même pour dix mille quatre cent une années tout rond !
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