Terminus radieux

Antoine Volodine · Chapitre 18 sur 49

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Terminus radieux

Chapitre .18.

.18.

 

 

• Presque au même instant à quelques heures près, la nuit déclina, déclina et se transforma en un vilain jour. Dès les premières lueurs de l’aube il avait commencé à neiger sur le Levanidovo. Pour Kronauer, le matin succédait à une nuit de reflets d’incendie, de sifflements hypnotiques, d’imprécations diffusées par haut-parleur, de pointes de feu en pleine matière cérébrale, de phases d’évanouissement, de sidération, de catatonie. Il était allongé sur le plancher de sa nouvelle chambre et il avait le plus grand mal à croire qu’il était sorti de son cauchemar. Passivement il voyait à travers la double fenêtre la paroi lugubre de la maison de Hannko Vogoulian et, au-dessus, un bout de ciel métamorphosé en une fourmilière grise à une seule dimension. Sur cette toile de fond décourageante filaient des flocons qui paraissaient gris, eux aussi, sales et gris. Du dehors ne venait aucun bruit. Après avoir diffusé en boucle la diarrhée verbale de Solovieï, les haut-parleurs n’avaient plus pipé. La tranquillité à présent était, dans tout le village, absolue. Personne ne marchait dans la rue principale. La maison d’arrêt était silencieuse. Kronauer se sentait abruti, aussi cotonneux que la neige. En lui continuaient à tourner les discours de Solovieï. Son esprit était parcouru de boue épaisse et de nausée et, des événements de la nuit, il se rappelait avant tout ses propres contorsions, son désespoir quand, après une minute d’accalmie, les haut-parleurs recommençaient à envoyer sous son crâne des signaux stridents, des phrases qui mutilaient la réalité et l’empoisonnaient. Il était resté des heures près de la fenêtre, et quand il n’avait plus pu supporter les sifflements et les abîmes poétiques de Solovieï, il avait tenté de se réfugier dans le lit, mais il s’était écroulé à côté sans avoir pu l’atteindre, sans pouvoir se calfeutrer les oreilles ni se cacher sous la couette, et ensuite il avait perdu toute notion de durée et même d’espace.

Il changea de position, et sans la moindre transition il vit que Myriam Oumarik était allongée contre lui et le regardait. Elle le regardait avec une attention qui pouvait aussi bien être prédatrice qu’affectueuse. De très près, Kronauer distinguait dans ses sensuels yeux noirs les minuscules paillettes d’argent et d’or qui y brillaient. Elle était couchée par terre à si petite distance qu’il reçut soudain son haleine : chaude, un peu chargée, avec peut-être des relents de la farine grillée qu’il avait confectionnée la veille au soir dans la cuisine collective. Et d’abord il pensa qu’il était en train de rêver, qu’il était en train de poursuivre la cicatrisation de sa nuit en se consolant avec un rêve érotique. Mais ce n’était pas le cas. Tout était réel. La réalité l’angoissa pendant une seconde, puis de l’angoisse il passa à la terreur. Depuis quand est-elle ici ? pensa-t-il. Qu’est-ce qu’elle veut ? Qu’est-ce qu’on a fait ensemble cette nuit ?… Kronauer, espèce d’animal à langage de queue, j’espère quand même que tu lui as pas fait de mal, sinon tu es fichu !… Kronauer, j’espère que tu l’as ni embrassée ni pénétrée !… Si vous avez fait le rut, tu échapperas plus à Solovieï !… Le type t’infligera mille ans d’enfer !… Ton compte est bon, mille ans ou trois mille, à partir d’un certain stade, on fait plus la différence !…

Il ne se rappelait absolument rien de ce qui avait pu lui arriver avec cette femme. En tant qu’animal à langage et à pensée de queue, mais pas seulement, en tant qu’animal tout court, il se rendait compte que la proximité de Myriam Oumarik agissait. Entre les jambes sa malheureuse queue gonflait et remuait et il commençait à désirer fortement ce corps presque lové contre lui, mais en même temps il avait l’impression de ne pas avoir satisfait cette envie ni pendant l’aurore, ni avant. Dans la pièce ne flottait aucune odeur de copulation, et par ailleurs Myriam Oumarik et lui étaient habillés d’une manière qui ne révélait pas un récent désordre sexuel.

Alors qu’il hésitait sur ce qu’il allait lui poser comme question, elle prit la parole la première.

– Bouge pas, Kronauer, dit-elle. Dis rien.

Cette double interdiction eut pour résultat de le troubler un peu plus. Des trois filles de Solovieï, Myriam Oumarik était la seule qui lui avait toujours semblé s’intéresser aux hommes et être peu sensible aux théories de Maria Kwoll sur l’ignominie des mâles – la seule des trois qu’il estimait capable un jour de se glisser dans son lit sans lui demander son avis, quitte ensuite à l’accuser d’abus de faiblesse ou même de viol pur et simple. Elle avait eu en permanence des attitudes d’allumeuse, mais c’était aussi celle dont depuis le début il s’était le plus méfié, conservant autant que possible à son égard une froideur qu’il souhaitait dissuasive. Il avait toujours eu l’impression qu’elle voulait l’attirer dans un piège et que, derrière son comportement de séductrice, parfois lourdement appuyé, se dissimulait l’intention vicieuse de voir Solovieï intervenir et sévir. Il lui était même arrivé de se demander si elle n’était pas de mèche avec son père, en train d’ourdir à ses dépens un cruel traquenard dont ils avaient secrètement étudié les moindres détails, pour le plaisir d’assister à sa chute et à son châtiment, au début de son millénaire châtiment, pour rompre l’ennui du quotidien villageois, pour respecter un quota quinquennal de répression à « Terminus radieux », ou tout bêtement parce que sa présence de soldat vaincu avait déplu dès le début au directeur du kolkhoze.

– Faut pas qu’on sache que je suis ici, compléta-t-elle. Cette nuit, il s’est passé des choses. Il faut pas qu’on sache que je me suis cachée chez toi.

– Quelles choses ? s’inquiéta Kronauer.

– Parle pas, dit Myriam Oumarik. Fais le mort.

• En quelques phrases, Myriam Oumarik établit à mi-voix le bilan de la nuit précédente. Samiya Schmidt avait eu une crise, la plus forte qui l’ait jamais frappée. Elle avait parcouru des milliers de kilomètres en tournant à toute vitesse dans le Levanidovo. Elle avait détruit plusieurs installations et provoqué des incendies çà et là dans le kolkhoze, dans les sous-sols du soviet, à la lisière de la forêt. Elle avait ouvert le puits dans l’entrepôt de la Mémé Oudgoul, elle s’était penchée au-dessus du gouffre et elle avait hurlé des insanités et des accusations tellement violentes contre Solovieï que, deux mille mètres plus bas, la pile nucléaire était sortie de son assoupissement, s’était indignée et avait vomi de la lave. La Mémé Oudgoul avait dû à son tour se pencher sur la margelle et parler à la pile pour l’apaiser. Samiya Schmidt l’avait bousculée, elle avait refermé le couvercle du puits et, une fois revenue dans la chaufferie municipale, elle s’était acharnée sur Morgovian et elle l’avait réduit en une bouillie nauséabonde et très difficile à contempler sans haut-le-cœur. Elle avait attaqué Solovieï et elle lui avait enfoncé un tuyau de cuivre dans l’œil droit, qui était ressorti par l’oreille gauche. Elle s’était déchaînée, et maintenant elle avait disparu.

– J’ai du mal à croire tout ça, commenta Kronauer.

– C’est parce que tu es nouveau au kolkhoze, chuchota Myriam Oumarik. Ça a l’air d’un endroit normal, mais ça l’est pas.

– J’ai jamais pensé que c’était un endroit normal, fit remarquer Kronauer.

• Myriam Oumarik de nouveau invita Kronauer à se taire. Elle qui d’ordinaire émettait une sorte de rayonnement charnel, elle si facilement souriante, si quémandeuse de cajoleries, avait à présent une attitude de réserve effrayée et communicative. Sa position allongée tout contre Kronauer n’exprimait pas le moins du monde un abandon lascif, une complicité amoureuse ou l’attente d’une caresse. On ne pouvait y lire que de la gêne, du désarroi, et une anxiété qui grandissait de seconde en seconde. Son visage était bloqué sur une grimace sévère, ses yeux fuyaient. Son front était plus haut que d’habitude et Kronauer s’aperçut soudain que ses beaux cheveux étaient postiches, et que, dans la confusion de la nuit, ils avaient glissé vers l’arrière. Son crâne était aussi lisse qu’une coquille d’œuf. Il en éprouva un immédiat sentiment de répulsion, comme si elle s’était subitement métamorphosée en guenon, et, au même instant, il se raisonna. Qu’est-ce qui t’arrive, Kronauer, tu réagis comme un maquignon en face d’une vache dont il découvre un défaut caché, tu voulais l’acheter ?… Tu pensais que tu avais des droits sur elle et qu’elle t’a trompé ?… Cette femme est pas une marchandise de foire, qu’est-ce qui te prend de porter des jugements sur elle, sur son physique, comme si tu étais une des ordures machistes décrites par Maria Kwoll ?…

Mais il était déçu et, un peu rudement, il désobéit à la consigne de silence qu’elle venait de lui donner.

– Pourquoi que tu es entrée dans ma chambre ? demanda-t-il. Qu’est-ce que tu fais ici ?

Myriam Oumarik le regarda d’un air perdu et soudain elle se colla contre lui et se frotta contre lui, puis aussitôt, peut-être sentant son émoi à lui ou leur émoi à tous deux, ayant compris en tout cas qu’il était en proie à une érection formidable, elle se dégagea de ses bras et le repoussa, comme si l’initiative était venue de lui et l’avait choquée. Ils ne s’étaient pas embrassés.

– Pense pas en langage de queue, se rebiffa-t-elle.

Kronauer haussa les épaules. Il aurait eu du mal à soutenir qu’après ce début d’étreinte il ne pensait pas en langage de queue. Il se méfiait de Myriam Oumarik et du désir qu’il éprouvait pour elle, il redoutait d’être un pion dans une machination diabolique de son père, et, plus généralement, Maria Kwoll ou pas, féminisme ou pas, il avait été éduqué dans le mépris de la sensualité. Mais, indéniablement, il s’était mis à penser en langage de queue.

– Je suis pas de bois, dit-il.

Le ventre de Myriam Oumarik fut soulevé par une vaguelette, puis resta tranquille.

– Ben non, sourit-elle soudain, alors qu’elle s’en était abstenue jusque-là. Tu as plutôt l’air d’être dur comme du fer.

C’était un sourire franc, même pas aguicheur. Amical, d’une certaine manière. Puis cette manifestation de douceur s’éteignit. La bouche de Myriam Oumarik était redevenue sérieuse.

Kronauer se dressa sur son séant, s’adossa au sommier et se tourna vers la fenêtre.

Derrière les vitres, la neige voletait. On ne voyait pas le ciel.

• Ils restèrent ainsi une minute, lui absorbé par la contemplation de la neige, elle bizarrement couchée tout près de lui, immobile et muette. Sur une photographie, ils auraient pu être la parfaite illustration d’une brouille entre amants.

– Il faut que tu nous aides, finit-elle par dire.

– Qui ça, nous ?

– Bargouzine et moi. Il faut que tu nous aides. On en a plus qu’assez d’être au Levanidovo. On veut s’enfuir. Ici c’est ni une vie, ni une mort. On veut dire adieu à tout ça.

– Bah, commenta Kronauer.

– On veut tout recommencer à zéro, reprit Myriam Oumarik.

– Ben alors pourquoi que tu te frottes contre moi ? demanda Kronauer, sans la regarder, en continuant de fixer la fenêtre. Tu as pas honte pour Bargouzine ?

– Si, j’ai honte. Mais je sais pas comment faire pour que tu acceptes.

– Que j’accepte quoi ?

– De nous aider.

Kronauer se leva et s’approcha de la fenêtre. La neige brouillait tout, et de toute manière le panorama même par temps clair était celui d’une impasse vide, avec pour immédiate limite le mur de la maison de Hannko Vogoulian. Une surface sombre, deux marches, une porte noire qui de toute évidence n’était jamais ouverte. Il n’y avait aucune perspective et il aurait fallu se pencher pour voir l’entrée sur la rue principale. Sur le sol, la neige tenait. Elle atteignait déjà une épaisseur d’une demi-douzaine de centimètres. Aucune empreinte d’aucune sorte ne contrariait la perfection de ce manteau. Pendant une seconde, Kronauer regretta de ne pas voir entre les deux bâtisses la trace qu’aurait laissée Hannko Vogoulian si elle s’était nuitamment dirigée vers la maison d’arrêt. À l’exubérance de Myriam Oumarik, qui la plupart du temps paraissait insincère, il préférait la sobriété toujours un peu hostile de sa sœur aînée. Hannko Vogoulian, Hannko Vogoulian, pensa-t-il furtivement en langage de queue. Il aurait été plus à l’aise en la trouvant allongée à côté de lui plutôt que la plantureuse Myriam Oumarik. Il aurait été plus sûr de comprendre ce qu’elle voulait.

– Je comprends pas ce que tu veux, dit-il.

Il continuait à tourner le dos à sa visiteuse.

Celle-ci se leva. Il l’entendit s’appuyer sur le lit puis rajuster sa chevelure sur son crâne chauve, défroisser sa jupe du plat de la main.

– Parle pas si fort, chuchota-t-elle. Il faut pas qu’il sache que je suis ici et il faut pas qu’il nous entende.

– De qui tu parles ? De Bargouzine ?

– Ben non, Kronauer, t’es idiot, ou quoi ? Je parle de Solovieï.

– Tout à l’heure tu m’as dit que Samiya Schmidt lui avait percé l’œil et l’oreille avec un tuyau. Quand on a la cervelle traversée par un bout de fer, en général, on s’occupe pas d’espionner les conversations des autres. Si ça se trouve, il est déjà mort.

– Parle pas si fort, supplia Myriam Oumarik.

Elle avait vraiment l’air d’avoir peur. Il se rapprocha d’elle et baissa le ton.

– Il a eu le cerveau bousillé, dit-il. Il pourra pas s’en sortir.

Maintenant ils étaient assis sur le bord du lit, côte à côte. Il devinait son angoisse vibrante. Il eut envie de lui passer le bras autour des épaules et d’attendre que sa tête vienne s’appuyer contre sa joue, mais il se retint. Il n’arrivait pas à être fraternel avec cette fille. Le désir l’emportait, les associations tout en queue et la pensée de rut. Sur l’image du geste consolateur se greffaient des images licencieuses et des sensations de peau, de chair, de pelotage, d’empoignage mâle, de halètements possiblement partagés, de culbute sur le lit et de pénétrations impérieuses. La nostalgie physique de l’accouplement, vieille de deux cents millions d’années animales. Il refoulait cela de son mieux, cette montée de boue graveleuse. Mais, sur sa conscience et en dessous, la boue débordait.

– Il s’en sortira très bien, murmura-t-elle. C’est pas la première fois que quelque chose de pareil lui arrive. Il s’en sort toujours. Il est ni mort ni vivant depuis sa naissance. Les radiations lui font rien. Les bouts de fer dans le crâne non plus lui font rien.

– Tout de même, la tête transpercée par un tuyau, objecta Kronauer à voix basse.

– C’est que du théâtre, dit Myriam Oumarik. C’est que du rêve. Sa tête transpercée ou pas peu importe. On est tous ni morts ni vivants à « Terminus radieux ». On est tous des morceaux de rêves de Solovieï. On est tous des espèces de bouts de rêves ou de poèmes dans son crâne. Ce qu’on lui fait, ça compte pas pour lui. Ce que lui a fait Samiya Schmidt cette nuit, c’est comme un épisode dans un livre. Ça compte pour du beurre. C’est rien. Ça va s’effacer. Ensuite tout va recommencer comme avant. Ça l’amuse de tourner en rond, ici, au Levanidovo, même si ailleurs il paraît qu’il a des aventures dans d’autres mondes. Il entre dans les flammes et il va ailleurs, à l’aventure. Mais ici, au Levanidovo, il a ses manières de s’amuser, et nous on est ses jouets. Des fois il nous élimine, des fois il nous fait renaître. Il fait que répéter avec nous les mêmes situations. Il nous passe les mêmes cylindres sur ses phonographes et ses haut-parleurs. C’est lui qui décide de tout. Des fois il introduit des inventions dans son théâtre, des foutaises dangereuses pour lui ou inattendues, comme toi. Mais à la fin de l’épisode c’est bien lui toujours qui gagne.

Elle était essoufflée et interrompit son murmure. Ses yeux se levèrent vers le rectangle gris terne de la fenêtre. La neige tombait, de plus en plus drue.

– On en peut plus, reprit-elle.

– Je suis pas une foutaise, précisa Kronauer. Je me sens pas comme que si j’étais une invention de ce type.

– Va savoir ce que tu es, au fond, grelotta Myriam Oumarik.

Ils restèrent sans parler une poignée de secondes. Dehors, le silence était total.

– Je vois pas ce que je peux faire pour t’aider, dit Kronauer.

– Parce que tu veux bien nous aider, alors ? demanda-t-elle.

– Ben oui, mais je vois pas comment.

– Tu veux bien nous aider sans que je sois obligée de faire le rut avec toi ?

Kronauer marmonna une réflexion. Après tous les efforts qu’il accomplissait pour s’interdire les pensées et le langage de queue, il trouvait la question de Myriam Oumarik particulièrement déplacée et idiote.

• Au contraire de ce qu’on aurait pu imaginer à première vue, Myriam Oumarik aimait l’ingénieur Bargouzine et elle n’avait jamais eu la moindre intention de lui être infidèle et de chercher à faire le rut avec quelqu’un d’autre. Certes, depuis quelques semaines elle se tortillait de façon provocante en présence de Kronauer, et elle lui adressait à tout bout de champ des œillades et des propos ambigus, mais ce soldat venu de la capitale la laissait indifférente. L’idée de faire avec lui le sexe, le rut ou des cochonneries humides ne l’attirait nullement, et, même si elle ne renâclait pas à plaisanter là-dessus, elle aurait été horrifiée s’il avait été question d’aller vers quelque chose de concret et soudain de devoir accepter qu’il la serre contre lui, qu’il la pétrisse, qu’il la pénètre et l’inonde de ses suints et de ses déjections poisseuses.

Kronauer n’était rien pour elle. Ce qu’elle avait compris, c’était qu’après avoir traversé la vieille forêt en compagnie de Samiya Schmidt il s’était retrouvé sous la coupe de Solovieï, toutefois avec un statut organique intermédiaire, différent de cet état de ni vie ni mort qui régnait au Levanidovo depuis des décennies. Comme toute personne ayant séjourné plus de quelques jours dans les territoires interdits, dans la steppe crépitante de sauterelles mutantes et de plutonium, Kronauer avait bien certainement atteint l’au-delà du décès, un point de non-retour dans le Bardo des morts. Solovieï l’avait vu s’approcher du Levanidovo en compagnie de Samiya Schmidt, il l’avait soumis à une séance de sifflements dans la vieille forêt, et, au lieu de l’anéantir comme un intrus ou un chien sauvage, il avait préféré l’accueillir au village sans lui retirer sa mort, sans lui ôter sa vie de défunt en marche dans le Bardo, sans non plus l’assujettir complètement à ses mondes de rêve et de flammes. Par désœuvrement ou par négligence, il n’en avait pas fait une marionnette à l’intellect désarticulé à cent pour cent. Au contraire des autres habitants actuels du Levanidovo, au contraire des trois filles de Solovieï, Kronauer avait encore en lui des ressources indépendantes. Il pouvait encore facilement, estimait Myriam Oumarik, agir à l’insu de Solovieï, ce qui représentait pour les kolkhoziens et elle-même une prouesse pratiquement insurmontable.

– Tu as prévenu Bargouzine que tu allais chez moi ? demanda Kronauer.

– J’ai profité de la confusion de la nuit, chuchota Myriam Oumarik sans répondre directement. Quand mon père a eu l’œil et la cervelle transpercés par Samiya Schmidt, il a perdu ses moyens. C’était provisoire, mais c’est sûr qu’il les a perdus. Il est venu chez nous demander que Bargouzine l’escorte jusqu’à l’entrepôt de la Mémé Oudgoul. S’il y a quelqu’un qui peut le soigner dans ces cas-là, c’est bien la Mémé Oudgoul. Bargouzine l’a aidé à monter la pente jusqu’à l’entrepôt. Et moi je me suis habillée et je suis entrée dans ta chambre. Il faisait encore nuit noire. Tu étais couché par terre. Je t’ai secoué, secoué. Je savais bien que tu étais pas mort pour de bon, mais tu bougeais plus.

– Bah, commenta Kronauer. À un moment, la tête m’a tourné. J’avais l’impression de vivre un cauchemar où je comprenais rien.

– C’est comme si tu avais cessé de survivre pour de bon, insista Myriam Oumarik. Je me suis couchée à côté de toi. J’ai pensé qu’il fallait attendre. Je voyais pas quoi faire d’autre.

– Ben tu vois, commenta pauvrement Kronauer.

Ils restèrent une demi-minute sans parler, puis Myriam Oumarik reprit la parole.

– Il y a que toi qui peux tuer Solovieï, dit-elle.

• Kronauer admit qu’il était peut-être, dans le village, en meilleure position que les autres pour assassiner Solovieï, et il reconnut qu’en tant que soldat infliger la mort à un ennemi du peuple était dans ses cordes, et il ajouta que personnellement il détestait cette brute chamanique qui tenait sous sa coupe magique le kolkhoze « Terminus radieux », mais il fit remarquer qu’il n’avait pas de raison objective pour passer à l’acte. Il préférait que la sanction fût décidée par une commission extraordinaire plutôt qu’appliquée par un individu isolé, auquel ensuite on reprocherait d’avoir agi pour des motifs privés, indignes d’un révolutionnaire prolétarien. Voilà pourquoi il préconisait la constitution d’un tribunal populaire dans lequel les filles et les gendres de Solovieï siégeraient comme juges, avec la Mémé Oudgoul jouant le rôle d’avocat ou de complice de l’accusé, et par exemple le manchot Abazaïev dans le rôle des masses pauvres et indignées. De plus, il observa que Solovieï n’était pas un être à la constitution fragile, qu’il avait certainement des ressources physiques cachées, sans parler de ses pouvoirs de sorcier, et que son exécution risquait de se dérouler dans des conditions atroces et même d’échouer.

– Ça serait plus un combat qu’une mise à mort, dit-il. J’ai pas toutes mes chances, même si je le prends par surprise.

Sur la physionomie de Myriam Oumarik, une ombre passa.

– Faut savoir ce qu’on veut, fit-elle observer avec une aigreur qui ne lui était pas habituelle. Rien est jamais joué d’avance.

• Myriam Oumarik était à présent devant la fenêtre de la chambre, à un demi-pas de Kronauer, elle regardait tomber la neige. Sans se tourner vers elle, Kronauer devinait dans la grisaille ses courbes attirantes, fréquemment agitées d’ondulations à peine perceptibles. Elle avait remis en place sa coiffure postiche et, noirs et fournis, luisants, soyeux, ses cheveux de nouveau descendaient jusqu’à ses reins avec un naturel enthousiasmant. Les mains de Kronauer imaginaient le contact avec eux, les mouvements qu’elles feraient dans cette masse doucement bruissante, l’éparpillement ludique de cette masse au cours de caresses qui iraient au-delà des cheveux, au cours de caresses qui auraient pour aboutissement la prise de possession de la peau, de la chair, du corps de cette femme, l’accomplissement mâle de ce que dictait le langage de queue, de ce qu’ordonnait le langage de queue depuis la nuit des temps. Il divagua sur ce sujet pendant sept à huit secondes, puis il mit un terme à sa rêverie, ou du moins il s’appliqua à bloquer, à censurer et à repousser les suggestions animales qui lui envahissaient la tête et, en deçà de la tête, les fibres musculaires et les terminaisons nerveuses qui anticipaient le toucher, la palpation et le frottement.

– Je vais sortir, dit Myriam Oumarik sans se retourner. Je vais traverser la rue. Tant pis si quelqu’un me voit ou voit mes traces. Je dirai que je suis passée à la maison d’arrêt pour t’apporter du linge propre.

– Bah, personne va t’interroger, la rassura Kronauer.

Myriam Oumarik ondula.

– Peut-être pas m’interroger, mais fouiller à l’intérieur de moi, dit-elle.

Elle s’attardait devant la fenêtre, comme attendant de sa part une initiative brûlante, des gestes polissons ou lubriques qui ne venaient pas. Dehors régnait le silence. L’ouate épaississait. On avait l’impression qu’il n’y avait aucune activité dans le kolkhoze.

– Ça bouge guère dans le village, lâcha Kronauer pour s’obliger à penser à haute voix à autre chose qu’à une copulation avec Myriam Oumarik.

– Ben pourtant je te promets que ça va bouger, promit Myriam Oumarik. Et pas qu’un peu. Aujourd’hui c’est un jour où la Mémé Oudgoul fait ouvrir le puits et fait jeter vers la pile les déchets qu’elle a sélectionnés. C’est programmé depuis des semaines. Il y a pas de raisons que ça soit annulé. On va tous aider à la manœuvre. Et toi aussi, tu vas monter au dépôt de la Mémé Oudgoul.

– On m’avait rien dit de ça, protesta Kronauer. J’ai pas été mis au courant. J’ai pas été convoqué.

– Ben maintenant tu l’es, dit Myriam Oumarik.

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