Terminus radieux
Chapitre .47.
.47.
• Au fil des siècles, Hannko Vogoulian avait nettement modifié son attitude face à la chose écrite et, après avoir longtemps considéré que sa tâche se limitait à reproduire au mieux les livres qu’elle avait lus, des classiques du marxisme-léninisme aux classiques de la prose féministe ou post-exotique, elle s’était aguerrie en tenant plus soigneusement son journal, et, peu à peu, elle avait pris plaisir à inventer des histoires et à dépeindre des individus ordinaires et extraordinaires, qu’elle plaçait selon son humeur dans des situations bizarres ou désespérées, qu’elle faisait mourir à sa guise et errer infiniment dans des mondes bardiques dont aucun décès ne leur permettait de sortir vraiment, et en tout cas jamais pour toujours. Elle avait créé son monde littéraire, qui était au départ influencé par ce qu’elle avait connu jadis au kolkhoze, dans le paisible quoique incestueux enfer post-nucléaire du Levanidovo, mais qui ensuite avait pris des directions inattendues, dont elle aurait eu le plus grand mal à justifier la logique ou la raison d’être. Délaissant la laborieuse copie intérieure des romans et brochures qu’elle avait d’ailleurs fini par oublier, essayant perpétuellement de ne pas singer les poèmes abscons de son père, elle avait commencé par écouter des voix qui la guidaient pour que la réalité se transforme en une pâte dont les formes lui obéissaient, et elle avait fini par dominer magiquement son inspiration pour, à son tour, écrire des livres. Son orthographe était désormais catastrophique, la syntaxe n’était pas son fort, l’encre et le papier manquaient, mais elle écrivait des livres. Dans la période qui nous intéresse, et où l’humanité depuis longtemps ne donnait plus signe de vie, elle était la seule survivante à se donner cette peine, ce pourquoi on lui pardonnera des défauts, des aberrations et des impasses dans le flux narratif, ainsi que des longueurs, et parfois au contraire des raccourcis inexplicables ou le refus d’exploiter ou d’enrichir des scènes qui auraient pu l’être, ou des interruptions dans le récitatif. Si l’on cherche à la rattacher à un genre, sa prose devrait être portée au catalogue des œuvres à fort contenu onirique avec, du point de vue politique, un rapport désabusé à la Deuxième Union soviétique. À l’origine, c’est-à-dire dans ses premiers ouvrages personnels, on aurait certainement pu déceler des traces de son propre vécu, mais par la suite ces traces s’étaient à tel point diluées qu’il eût fallu être un fin critique pour les relever, les mettre en évidence et avec cela produire quelque glose illisible ou malveillante.
• Elle écrivait en prenant son temps, et, comme elle n’avait rien de concret sur quoi graver le contenu de ses élucubrations, elle prononçait son texte d’une voix forte, en égrenant les syllabes, et elle accompagnait sa diction en cognant sur du bois pour marquer les pauses et les changements de paragraphe ou d’ambiance. Quand elle avait terminé un narrat ou un chapitre, elle s’arrêtait un moment, puis elle le reprenait depuis le début en le chantonnant afin que tout fût indélébilement inscrit dans sa mémoire.
• Ses ouvrages étaient en principe distincts et elle leur donnait un titre après les avoir conclus, mais, bien que comportant des spécificités et ne reprenant pas les mêmes personnages, ils auraient pu aussi bien être regroupés en un seul volume interminable. Ils peignaient en effet la même souffrance crépusculaire de tous et de toutes, un quotidien magique mais sans espoir, la dégradation organique et politique, la résistance infinie mais non désirée à la mort, l’incertitude permanente sur la réalité, ou encore un cheminement carcéral de la pensée, carcéral, blessé et insane. D’autre part, il faut bien dire que les obsessions de Hannko Vogoulian en tant qu’auteur renforçaient la parenté de ses intrigues romanesques, au départ très différentes.
• Du post-exotisme, sur quoi elle avait peu de lumières, Hannko Vogoulian avait surtout retenu des contraintes formalistes, et c’est pourquoi elle s’obstinait à diviser ses livres en quarante-neuf chapitres ou même en trois cent quarante-trois parties, et, de temps en temps, elle faisait le compte de ce qu’elle avait produit, avec l’idée qu’il serait bon de numéroter ses ouvrages afin d’arriver, au fond des siècles, à un total harmonieux, multiple de sept ou formé de chiffres identiques, comme cent onze ou mille cent onze.
• Bien difficile d’établir des calendriers après la mort de tous et de toutes, après la mort de nos meilleurs camarades hommes et femmes. Mais disons que, quelques milliers de saisons après la chute de l’Orbise et la fin de la Deuxième Union soviétique, la cabane dans laquelle Hannko Vogoulian avait trouvé refuge se détériora notablement. Les rondins qui formaient les murs avaient pourri, ils se désolidarisèrent soudain à grande vitesse, les murs et le plancher se disloquèrent, et, en un temps record, la maison devint inhabitable. Au centre des décombres, le puits subsista pendant deux ou trois ans puis s’enfonça dans le sol et disparut. Tout s’effritait, se transformait en humus et en magmas de sciure humide. Des cahiers que Hannko Vogoulian avait remplis ne subsistait rien, sinon des agglomérats jaunâtres dont des champignons de souche avaient fait leur milieu de prédilection. C’est à partir de ce moment, quand elle n’eut plus aucun matériel d’écriture et fut obligée d’abandonner son abri, que Hannko Vogoulian se lança véritablement dans la création romanesque.
• Elle tapait sur les restes de sa maison ou sur un tronc de mélèze, elle disait de la prose à voix haute comme une insane et elle reprenait ce qu’elle venait de composer en le chantant et en rythmant de nouveau son texte avec des coups. On comprend mieux pourquoi ses personnages se sentaient par moments attirés par l’idée de la déclamation épique et du chant, et pourquoi ils espéraient avoir alors un accompagnement musical, ou du moins un bourdon ou un soutien avec des percussions, qu’elles soient improvisées ou non.
• Quand elle réfléchissait à une histoire, elle passait le monde au crible avec son œil noir couleur d’onyx très-noir, couleur d’aile de corbeau, couleur d’ébonite, couleur d’agate noire, couleur de tourmaline noire, couleur d’obsidienne, couleur de mort naphteuse. Puis elle regardait son roman avec son œil d’or, couleur œil-de-tigre, couleur de cristaux de soufre, couleur d’ambre jaune, couleur de foudre cuivrée. Puis elle fermait les yeux. Puis elle commençait à expulser de l’air et des mots et elle commençait à écrire.
• Bien qu’au fil des siècles Hannko Vogoulian fût devenue à la fois un écrivain chevronné et l’ultime être vivant à avoir une activité poétique ou assimilée, elle n’était pas consciente de ses fautes de style ou de ses mauvais choix narratifs, elle ne se livrait jamais à une évaluation critique de sa production et elle ne revenait jamais sur un texte une fois celui-ci chanté et mémorisé. Il ne fait aucun doute que si quelqu’un se fût dressé devant elle pour lui réciter une leçon sur les principes de la tradition romanesque, et lui eût reproché de ne pas les avoir respectés, ces principes, elle l’eût accueilli fraîchement et sans doute, après l’avoir mis en joue, elle eût appuyé sur la détente de la dernière carabine qu’elle avait pu sauvegarder de la corrosion, une SKS de fabrication chinoise, peut-être précisément le modèle appelé autrefois Type 56 par les Chinois, ou peut-être pas : une fidèle parmi les fidèles.
• Les romans de Hannko Vogoulian sont aujourd’hui nombreux et en excellent état de conservation à l’intérieur de la mémoire de Hannko Vogoulian, mais, pour les consulter, il faudrait pénétrer à l’intérieur de Hannko Vogoulian, et cela, cette effraction abominable, depuis extrêmement longtemps, elle ne le permet à personne.
• Elle n’a pu éviter les tics d’auteur. Elle ou moi peu importe. Elle n’a pu éviter de revenir, sinon régulièrement, du moins avec une certaine constance, à des scènes et à des situations fondatrices, à des images par lesquelles elle retrouvait les héros et les héroïnes qu’elle avait perdus, bien souvent nos meilleurs camarades hommes et femmes, des images d’errance dans l’espace noir ou dans le feu, des images de dialogues épuisés au pied des arbres ou au bord d’une étendue d’eau ou de goudron, des images d’amours éternelles sans retrouvailles, des images d’attente devant l’abîme, des images de steppe immense et de ciel immense.
• Nous étions seuls avec elle et nul d’entre nous jamais ne l’a regretté, de même que nul d’entre nous homme ou femme jamais n’a remis en cause son attachement à l’Orbise et à la Deuxième Union soviétique, quelle qu’ait été sa position par rapport aux camps – dedans ou dehors.
• Les romans et romånces de Hannko Vogoulian contiennent des pages qu’on pourrait qualifier de normales et d’autres qui paraissent hallucinées, et, parmi celles-ci, quelques-unes mettent en scène la mort de Hannko et de ses sœurs. Toutes sont nées de mères inconnues et l’idée de sororité est donc prise au sens large, peut-être parce que la plupart de ces figures féminines, qu’elles soient épanouies ou malheureuses, ont eu au cours du livre une relation de violence magique et de compagnonnage avec une figure masculine de père ou d’époux qui est tantôt un thaumaturge surgi du Bardo, tantôt un oiseau, tantôt un prince-voyou, tantôt un chamane tyrannique. Les sœurs se retrouvent après des aventures qui les ont séparées pendant toute leur existence et elles meurent ensemble, ou elles se préparent à mourir ensemble. Sur ce schéma naît une image onirique qui appartient évidemment aux dernières respirations du roman. L’image est fréquemment imprégnée d’une violente angoisse, mais bien que terminale elle n’est pas toujours cataclysmique et, au contraire, elle est surtout faite de pénombre et d’attente. Le ciel s’obscurcit, il se métamorphose en une matière organique monstrueuse dont Hannko Vogoulian entreprend rarement la description. Cette mort collective, sous un ciel impensable, est aussi un des tics d’auteur de Hannko Vogoulian.
• Parfois, comme d’ailleurs les nôtres, nos meilleurs camarades hommes et femmes, elle confondait espace noir et espoir noir.
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