Terminus radieux
Chapitre .21.
.21.
• Il fit un premier pas dans la neige, puis un deuxième, puis il descendit la colline en laissant derrière lui l’affreux dépôt de la Mémé Oudgoul, ses affreux déchets et ses diverses et affreuses créatures. Les flocons se plaquaient sur son visage. Il devait fréquemment battre des cils ou souffler pour les éloigner de ses lèvres. Ils étaient cassants. Ils ne fondaient pas. Sous ses semelles, la neige grinçait. Pendant l’accalmie de la journée, le vent avait durci une croûte qui maintenant se dissimulait à quelques centimètres de profondeur, et de temps en temps quelque chose de fragile cédait sous la pesée de son corps. Quand la pente s’accentuait, la glace résistait, et alors il dérapait. Comme il n’avait pas de gants, il gardait les mains dans ses poches, et, au lieu de se servir de ses bras comme balancier, il ralentissait pour ne pas perdre l’équilibre. La lumière devenait de plus en plus grise. Un corbeau isolé surgit de nulle part à quelques mètres de lui, lança un croassement et disparut à tire-d’aile sur la gauche du chemin, sans doute pour aller s’abriter dans la forêt qui était déjà invisible, noyée de nuit tombante et de neige.
L’après-midi s’achevait. Il se dépêcha d’entrer dans le village. La rue principale s’étirait, couverte d’une couche uniforme, très blanche et parfaitement vierge. Personne ne l’avait foulée depuis des heures. À gauche, à droite, les premières bâtisses du kolkhoze « Terminus radieux » étaient en train de prendre des formes arrondies et ouatées, dépourvues d’angles. Le reste du Levanidovo était fantomatique. La forêt qui encerclait le village n’était plus discernable.
Quel est ton plan, Kronauer, soldat de pacotille ? songea-t-il brusquement. Qu’est-ce que tu as prévu de faire, guerrier minable, tu veux tuer Solovieï ? Et comment, pourquoi ? Et ta solution de repli si tu le rates ?… Et avec qui que tu partiras ensuite, si tu le rates pas ?… Et pour aller où ? Avec Myriam Oumarik et Bargouzine, le couple modèle, une nymphomane et un agonisant ? Avec Samiya Schmidt et ses manuels anti-mâles, si elle existe encore ? Avec la princesse froide Hannko Vogoulian ?… Pour aller où ? Pour faire quoi ?… Tu as pensé à ça ?…
• Au moment où il arrivait à hauteur de la Maison des pionniers, une rafale de vent souleva la neige du chemin et l’aveugla. Il se protégea le visage sous son bras replié. Sans gants, ses mains se couvraient de givre. Il s’était arrêté de marcher. Jusque-là, la neige était tombée à peu près verticalement et en silence. Manquerait plus que ça, que le vent s’en mêle, pensa-t-il. La neige battait contre son manteau, crépitait contre son coude, au-dessus de sa tête. Une croûte glacée s’accumulait entre le bord de sa chapka et ses arcades sourcilières. Sur sa langue quelques cristaux fondaient, libérant des saveurs d’hiver.
La neige sifflait.
Le jour finissait, la rue déjà était obscure.
Il se pencha en avant et reprit sa progression. Il avait remis les mains dans les poches de son manteau et il plissait les yeux pour mieux supporter les picotements qu’infligeaient à sa figure les flocons agressifs, les demi-flocons, les aiguilles minuscules. Ses paupières étaient pratiquement fermées et il fit une cinquantaine de mètres sans rien voir, puis, alors qu’il allait se heurter contre la borne à incendie qui se dressait devant la maison de Myriam Oumarik, il fit un écart et obliqua vers le bâtiment du soviet. Quarante pas le séparaient encore des colonnes et des quelques marches du perron. Il parcourut cette distance sans penser à rien, sinon au froid contre ses joues et aux bousculades du vent qui l’attaquait de façon traître, tantôt de face, tantôt de flanc, s’efforçant de le déséquilibrer ou de le faire changer de direction. Quarante pas, puis douze ou quinze. Sans plus marquer d’arrêt, il monta l’escalier qui disparaissait sous une couche immaculée et il poussa la porte d’entrée.
Le hall était éclairé uniquement par la très mauvaise lumière venue de la rue. Kronauer ne se soucia pas de l’éclairage et tout d’abord il cogna et racla ses bottes contre le mur afin de ne pas conserver sous les pieds une masse glissante. Il ne pouvait pas se permettre de déraper sur le carrelage si le combat contre Solovieï se déroulait ici et tout de suite. Quand il fut sûr de ne plus risquer de perdre son assise au moindre geste un peu vif, il referma la porte derrière lui. La porte claqua, les sifflements du dehors s’interrompirent. Après le bruit du vent, le silence soudain l’entourait.
Il n’avait pénétré là qu’une seule fois, pour s’inscrire sur les registres du kolkhoze comme résident temporaire. S’il ignorait tout de la demeure de Solovieï proprement dite – partie du bâtiment où bien entendu il n’avait jamais mis les pieds –, il savait, en gros, à quoi ressemblait la partie administrative. En dehors d’un couloir latéral qui menait chez Solovieï, il y avait deux portes matelassées donnant sur des bureaux, et l’entrée d’un débarras où les liquidateurs avaient autrefois remisé du petit matériel irradié, et où aujourd’hui on continuait à déposer des objets sensibles qui devaient être répertoriés avant de rejoindre les monceaux innommables de la Mémé Oudgoul. Kronauer traversa le hall et, à tout hasard, il essaya d’ouvrir la porte du débarras. Elle n’était pas verrouillée.
Il entra.
Il tendit le bras vers l’interrupteur et alluma le plafonnier.
• Comme si le destin avait décidé qu’à présent pour lui tout serait très simple, au fond de la pièce il y avait un râtelier dépourvu de cadenas qui contenait deux fusils de chasse et trois armes de guerre. Il en retira une carabine Simonov datant de la Première Union soviétique, une SKS à la crosse éraflée mais qui n’avait pas l’air trop vieillotte. Des cartouches et des chargeurs traînaient en vrac dans une boîte posée à côté du râtelier. Sans perdre de temps il s’empara d’un chargeur qu’il introduisit dans la carabine, puis d’un deuxième qu’il glissa dans une poche. Puis il se dit qu’il pourrait peut-être en prendre un troisième et il s’apprêtait à fouiller de nouveau dans la boîte de munitions quand il entendit du bruit dans le hall. Quelqu’un approchait, d’un pas relativement tranquille. En militaire avisé, Kronauer enclencha une première cartouche dans la chambre et pointa le canon de son arme vers la porte. Au même moment, une forme assez imposante se campa sur le seuil du local. La forme avait la tête dissimulée à l’intérieur d’un sac de voyage. Elle ne parut pas troublée par la menace dirigée sur elle et son premier geste fut d’éteindre le plafonnier, comme si elle respectait une circulaire sur les économies d’énergie, ou comme si elle préférait que le dialogue, ou la confrontation, eussent lieu dans une épaisse pénombre.
Quelque chose tordit les entrailles de Kronauer. L’angoisse, l’incertitude. Le noir s’était fait trop vite. Il n’avait pas eu le temps de se convaincre que cette apparition était bien Solovieï. La tête de son adversaire était cachée sous une sorte de housse semi-rigide, assez large et invertébrée pour évoquer beaucoup plus un bagage qu’un visage grotesque de carnaval. Dans cette enveloppe de cuir brunâtre, vaguement rectangulaire, deux trous avaient été percés pour permettre de voir, mais sous la très faible lumière venue de la rue Kronauer n’arrivait pas à capter le moindre regard, et certainement pas le flamboiement fauve qui était caractéristique de Solovieï. Peut-être le président du kolkhoze avait-il choisi cet accoutrement absurde pour dissimuler la blessure que Samiya Schmidt lui avait infligée la nuit précédente ? Une barre de métal lui avait transpercé le crâne de l’œil droit à l’oreille gauche. Peut-être le masque servait-il à protéger un pansement gigantesque ou une plaie hideuse ? Et si, derrière le cuir, se cachait une figure qui n’avait rien à voir avec Solovieï, une figure inconnue ? Celui qui se tenait sur le seuil du débarras avait une taille indéfinie, en raison du sac informe qui le grandissait. Quant à sa corpulence, on ne pouvait pas l’évaluer vraiment, car il était drapé dans une lourde pelisse en poil de chien, un manteau que Kronauer n’avait encore jamais remarqué sur quiconque au Levanidovo. Sous cette masse de fourrure, presque n’importe qui du village aurait pu paraître aussi imposant que Solovieï.
Après le bruit de bascule de l’interrupteur, il se fit un silence pesant. Les deux protagonistes ne se défiaient pas, ils avaient l’air d’attendre. La pelisse en poil de chien occupait une bonne partie de l’embrasure et elle ne reculait pas devant la menace de Kronauer. Celui-ci avait braqué dessus sa carabine et ne baissait pas son arme.
On entendait dans la rue des coups de vent qui éparpillaient de la neige sur les fenêtres du hall.
Le hall vide.
Les ombres du soir et de la tempête avaient annulé les couleurs, réduisant l’affrontement à une image en noir et blanc.
Une forme figée devant la porte, semi-humaine, semi-animale, surmontée d’un sac de voyage renversé qui lui donnait un aspect farfelu et inquiétant, comme si elle sortait d’un recueil de collages surréalistes.
La carabine Simonov entre les mains de Kronauer. Une SKS de fabrication chinoise, peut-être précisément le modèle appelé autrefois Type 56 par les Chinois, ou peut-être pas.
Le silence entre les rafales de vent.
La légère odeur de graisse industrielle qui émanait de la carabine.
Les odeurs de renfermé, de carton et de bakélite radioactive qui flottaient dans le débarras.
C’est alors que la forme mystérieuse émit un souffle, un soupir de bête puissante. Puis, derrière la protection de cuir, une bouche commença à produire un fredonnement marmonné qui avait quelque chose de religieux dans sa musicalité élémentaire. Le vide du hall l’amplifiait suffisamment pour que les mots soient distincts. Pendant deux secondes, peut-être trois, Kronauer pensa qu’il s’agissait d’une imprécation sortie d’un esprit dérangé, et ensuite…
Kronauer n’avait plus de cheveux, mais, s’il en avait eu encore, ils se seraient dressés sur sa tête. Sous la doublure en coton de la chapka, la peau de son crâne se contractait.
– Quel est ton plan, Kronauer, soldat de pacotille ? marmonnait la forme masquée.
Mot pour mot ce qu’il avait pensé à l’entrée de la rue principale, au moment où sous les coups de vent il hésitait encore sur la marche à suivre.
– Qu’est-ce que tu as prévu de faire, guerrier minable, tu veux tuer Solovieï ? poursuivait la forme masquée. Et comment, pourquoi ? Et ta solution de repli si tu le rates ?… Et avec qui que tu partiras ensuite, si tu le rates pas ?… Et pour aller où ? Avec Myriam Oumarik et Bargouzine, le couple modèle, une nymphomane et un agonisant ? Avec Samiya Schmidt et ses manuels anti-mâles, si elle existe encore ? Avec la princesse froide Hannko Vogoulian ?… Pour aller où ? Pour faire quoi ?… Tu as pensé à ça ?…
La voix était déformée par l’épaisse membrane de cuir qu’elle devait traverser et elle reproduisait exactement les interrogations formulées dans la rue par Kronauer. On dirait ma voix, pensa celui-ci avec désespoir. Pas complètement, mais on le dirait. Mais non, pensa-t-il encore, c’est pas moi qui parle.
La créature masquée introduisait des modulations et des ruptures dans son discours, comme si elle était en train de se remémorer une ébauche de chant plutôt que des réflexions anxieuses, et de plus comme si elle n’attachait pas d’importance au texte qu’elle prononçait. Quand elle eut terminé sa récitation, elle la reprit intégralement, mais cette fois en haussant le ton et en parsemant les phrases de notes geignardes ou moqueuses. Le résultat était atroce. Puis elle se tut.
Ça peut être rien d’autre qu’un tour de passe-passe de ce sale sorcier, pensa Kronauer. C’est sa manière de faire. Un enregistrement à travers une membrane et, quand ça se termine, il le repasse. Et même si c’est pas lui qui se cache sous ce déguisement, c’est forcément une de ses créatures.
Il tenait fermement la carabine et son index était prêt à appuyer sur la détente, mais, comme il avait toujours des doutes sur la nature de sa cible, il observa encore un temps d’attente.
Il savait que, si le coup partait, la balle irait droit dans la poitrine de l’autre.
Inutile de faire durer ça, pensa-t-il.
Allez, pensa-t-il. De toute façon je suis fichu.
Et il tira.
• L’autre accusa le coup et se plia vers l’avant comme s’il venait de recevoir sur le ventre un sac de sable plutôt qu’une balle, puis il recula et s’éclipsa subitement sur la gauche, et seulement alors il commença à émettre des glapissements qui ne ressemblaient pas à des cris de douleur mais plutôt à des gémissements grotesques comme en produisent les clowns victimes d’outrages dans des numéros de cirque. Les plaintes se répercutaient dans le hall et Kronauer, galvanisé par un afflux d’adrénaline, se précipita vers la porte avec l’idée de voir l’état du blessé et, si nécessaire, de l’achever. Le sol du débarras était encombré, il faisait sombre, et il perdit du temps en trébuchant sur des cartons qui contenaient des écrans de télévision ou d’ordinateurs. Son cœur battait à un rythme accéléré, ses tempes avaient gonflé et palpitaient. À l’instant où il déboucha dans le hall, le blessé était en train de se glisser au-dehors. Il avait traversé le hall à grande vitesse, ouvert la porte, et déjà il disparaissait à l’extérieur.
Il n’y avait aucune trace de sang sur le carrelage du hall.
Je l’ai touché, pensa Kronauer. Mais l’hémorragie a pas encore eu le temps de tremper ses vêtements. Ça va bientôt dégouliner le long de son ventre et de ses jambes.
Il était un peu vexé de constater que sa victime tenait encore suffisamment debout pour s’être échappée du bâtiment.
Ben pourtant il a été blessé à mort, pensa-t-il. C’est parti en pleine poitrine. Il va aller mourir dans la rue.
Il traversa le hall à son tour, presque en courant car l’excitation assassine de la chasse l’avait saisi, et il souhaitait avant tout s’assurer qu’il n’avait pas raté sa proie. Il voulait voir sa proie couchée dans la neige, le manteau ouvert sur une plaie béante, il voulait s’approcher d’elle, se pencher sur elle, écouter ses râles et lui arracher son immonde cache-tête.
• Dans la rue principale, le jour n’était plus qu’un souvenir. Les dernières lueurs venaient du sol. Kronauer balaya les alentours du regard et ne vit rien. La neige continuait à tomber avec la même force que tout à l’heure. Le vent soufflait de façon irrégulière, sans direction bien arrêtée, en violentes rafales suivies d’accalmies imprévisibles.
Où est passé ce type ? se demanda Kronauer.
Sur les escaliers, on remarquait seulement les empreintes que lui-même avait laissées juste avant de pénétrer dans le bâtiment du soviet. Personne n’avait descendu les escaliers récemment. Si le blessé n’était pas un fantôme, il devait encore se trouver sur le seuil.
Tendu, prêt à faire feu une deuxième fois, Kronauer fit le tour de la dalle, explora l’arrière des colonnes qui agrémentaient la façade. Il n’y avait aucune cachette possible et la neige était vierge.
De nouveau, Kronauer sentit la peau de son crâne se contracter de peur sous sa chapka. Il se baissa et vérifia encore minutieusement les traces sur le sol. Personne, sinon lui-même, n’avait foulé le haut des marches. L’adrénaline qui l’avait propulsé à l’extérieur du bâtiment, qui l’avait porté en avant comme un prédateur sûr de son fait, était déjà tellement diluée qu’elle ne produisait plus aucun effet. Il sentit que ses jambes tremblaient nerveusement.
Solovieï, pensa-t-il. Crois pas que je sois impressionné par tes sorcelleries. Tes apparitions, tes disparitions, imagine pas une seconde que ça me fasse quelque chose. C’est du spectacle d’illusionniste. Je suis pas dupe.
Mais l’arrière de ses cuisses et ses mollets montraient de nets signes d’affaiblissement et il s’adossa à l’une des colonnes. Il avait la chair de poule.
Le vent, qui s’était calmé, reprit et tourbillonna autour de lui. Les flocons grésillaient sur ses paupières, des agglomérats d’étoiles. Il les sentait aussi s’écraser sur ses mains. Il n’avait pas encore les doigts gelés mais il savait que dans peu de temps il ne pourrait plus compter sur son index engourdi pour presser la détente au bon moment. Il mit sa carabine en bandoulière et enfonça ses mains dans ses poches.
La nuit était là. Les lampadaires du Levanidovo ne s’allumaient pas, soit que l’éclairage public eût été mis hors d’usage par Samiya Schmidt lors de la nuit précédente, soit que Solovieï l’eût délibérément coupé afin d’avoir l’avantage de l’obscurité. Le village paraissait mort. Personne ne descendait la colline après la journée de travail à l’entrepôt. Les kolkhoziens, les supplétifs recrutés dans l’au-delà, les filles de Solovieï restaient là-haut, dans la tiédeur, avec les rayonnements ionisants et la Mémé Oudgoul. Ils avaient peut-être jugé sage de ne pas s’aventurer pour l’instant dans la tempête de neige, ou encore, prévoyant des épisodes de violence au village, ils avaient préféré attendre que revienne le calme. Ils doivent être en train de s’organiser là-bas pour passer ensemble une soirée à côté du puits, pensa Kronauer.
Il avait l’impression de se retrouver seul au cœur du Levanidovo, pour un duel avec Solovieï dont la première manche se terminait en ce moment d’une manière inintelligible. Inintelligible et effrayante.
Il scrutait la rue, ce que la luminescence naturelle de la neige laissait voir. Des nuances dans les ténèbres. Des masses noires. Des stries en mouvement, incessantes, tourbillonnaires ou verticales. Des espaces clairs que l’habitude obligeait à dire blancs.
Aucune fenêtre n’était éclairée.
Le village s’évanouissait.
La neige sifflait en rafales qui lui fouettaient le visage.
Quand le vent se renforçait, les flocons frappaient les colonnes du soviet avec une multitude de bruits aigus, presque métalliques.
Rien de vivant ne se manifestait.
Je vais attendre ici un moment, pensa-t-il. Surveiller ce qui se passe et réfléchir à ce que je dois faire.
La neige battait contre ses paupières, sa bouche. Il resserra le lien de coton qui maintenait ses oreillères et lissa la courroie qui tenait sa carabine sur son épaule. Rapidement il remit sa main glacée à l’intérieur de la fourrure.
Pas la peine que j’aie les articulations qui répondent plus, pensa-t-il.
• Il se détacha de la colonne contre laquelle il s’appuyait et il descendit l’escalier, puis il se mit à marcher contre le vent sur une vingtaine de mètres. La rue était obscure mais il avait assez de repères pour s’y déplacer sans dévier. La neige et le vent le malmenaient. Il alla jusqu’à la maison de Hannko Vogoulian et il essaya d’ouvrir la porte. Contrairement à ce qui était à peu près la règle dans le village, elle était fermée à clé. Il s’y adossa et dirigea son arme sur le bâtiment du soviet. Si quelqu’un en était sorti à cet instant, il aurait tiré sans se poser de questions sur la nature de sa cible, sur sa ressemblance ou non avec la silhouette du président du kolkhoze. Il resta ainsi pendant une minute, assailli par des souffles polaires, avec le cliquètement des cristaux de glace qui rebondissaient sur sa pelisse, sa chapka, les oreillères de sa chapka. Il tenait sa carabine pour un tir au jugé, intuitif, suffisant pour atteindre n’importe quelle créature qui se fût présentée sur les marches du bâtiment du soviet. Mais personne ne sortait. Sans remettre sa carabine à l’épaule, il en épousseta le dessus, débarrassa ses mains de la couche de neige qui les couvrait et les glissa de nouveau dans ses poches, afin de les réchauffer.
La neige qui avait pénétré à l’intérieur de ses poches fondait avec réticence.
Il n’arrivait pas à se concentrer sur un plan d’action précis.
Et si je fichais le camp une bonne fois et tout de suite ? pensa-t-il. Si j’allais jusqu’à la forêt ? Il y a une cabane près de la première rangée d’arbres, je pourrais y passer la nuit, et ensuite… Ensuite, adieu « Terminus radieux »…
Ben non, se corrigea-t-il. Il faut d’abord que je venge Vassilissa Marachvili. Que j’en finisse avec ce monstre. Et d’ailleurs, la cabane, j’aurais du mal à la trouver, dans l’obscurité et le vent.
Puis il repensa à Vassilissa Marachvili. Il se forçait à susciter des images de sa courte union avec elle. Les images étaient pauvres, répétitives et sans vie. Un visage souriant, intemporel, toujours tourné vers lui selon le même angle. Son corps allongé dans les herbes au moment où il l’avait quittée. Un baiser au crépuscule, à l’insu d’Iliouchenko, des lèvres pressées contre les siennes, des mains qui se refermaient sur son dos, mais, finalement, il s’agissait de sensations anonymes, comme il en avait vécu aussi avec d’autres filles. Il devait admettre que l’attachement qu’il éprouvait pour elle était aujourd’hui plus abstrait que réel. En vérité, seule Irina Etchenguyen était inscrite pour toujours dans sa mémoire, et, au-delà du choc qu’il avait reçu en découvrant le cadavre de Vassilissa Marachvili, un cadavre qui avait été souillé magiquement, travaillé magiquement par Solovieï pour reprendre vie ou presque vie, au-delà du dégoût et de la rage que cette découverte avait provoqués en lui, il se rendait compte que sa volonté de tuer le président du kolkhoze avait des racines moins évidentes et moins avouables.
Pas la peine de finasser, Kronauer, articula-t-il muettement en entrouvrant les lèvres pour souffler sur les flocons qui y prenaient leurs aises, tu veux aussi descendre Solovieï en tant que mâle dominant, parce que c’est le vieux mâle qui domine la horde à « Terminus radieux ». C’est des raisons de l’ère secondaire ou tertiaire. Ça vient de la nuit des temps et pour toi c’est pas une gloire.
Il bougeait à peine la bouche. Il mâchait autant de flocons que de mots et, à la fin de chaque proposition, il soufflait.
Il y a du langage de queue derrière toute l’affaire, pensa-t-il encore à voix muette. Tu supportes plus que les kolkhoziens tournent autour de leur président comme des planètes autour de leur soleil, tu en veux terriblement aux trois filles d’avoir été les complices de leur père pendant que toi tu allais et venais au Levanidovo comme un idiot. Tu veux punir Solovieï pour les abominations que Vassilissa Marachvili a dû subir. Tu as un fusil et tu as envie de tirer sur tout ce qui bouge. Mais, en dessous de tout ça, sous la couche de boue ignoble de meurtre et de vengeance, il y a tes spasmes de machine mâle frustrée, il y a cent millions d’années de queue animale qui te dictent tes faits et gestes de queue et tes pensées de queue. Et c’est surtout ça qu’il y a.
• À cet instant de son discours il lui sembla que quelqu’un avançait sur la rue principale, bien au milieu, à la hauteur de la Maison des pionniers.
On traversait alors un épisode plus calme entre les rafales, et la neige tombait verticalement. Elle était drue et noire, en flocons de moins en moins aériens, camouflant toute image sous un rideau épais et gris très, très foncé.
La forme que Kronauer avait imaginé voir marcher à la hauteur de la Maison des pionniers disparut dans l’obscurité puis réapparut, toujours en mouvement, mais sans avoir progressé depuis sa disparition. En réalité, bien qu’agitant les bras et se déhanchant, elle était enfoncée dans la neige jusqu’aux genoux et elle faisait du surplace. Elle faisait semblant d’avancer. Elle faisait théâtralement et grotesquement semblant d’avancer. L’énorme pelisse noire qui la protégeait empêchait de déterminer avec certitude s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Son visage était dissimulé sous une écharpe et sur la tête elle portait un couvre-chef gigantesque, une sorte de papakha turkmène aux poils démesurément hirsutes, presque aussi volumineuse que tout à l’heure le sac de voyage qui servait de masque à la première créature de Solovieï. On pouvait penser à une sphère flamboyante sans flamboiement, à un soleil éteint, lançant dans toutes les directions, à défaut de rayons, ses longs tentacules gelés.
Kronauer épaula et visa. La pelisse noire se trouvait à cinquante ou soixante mètres. Il ne connaissait pas sa carabine et ce n’était pas une arme de sniper, mais il sentit que la balle volerait vers son objectif et frapperait à coup sûr, en pleine poitrine.
Et si c’était une des filles de Solovieï ? pensa-t-il brusquement. Si c’était Myriam Oumarik ?
Le déhanchement de l’autre pouvait effectivement rappeler les ondulations voluptueuses qui agitaient souvent le ventre et les fesses de Myriam Oumarik. Mais la pelisse annulait toute forme de corps, la neige brouillait l’image, la nuit interdisait toute certitude. À cette distance et dans le noir, Kronauer se préparait à tirer sur quelqu’un dont en fait il ne connaissait ni l’identité, ni les intentions.
Je peux pas faire ça, se dit-il. Ça a aucun sens.
Dans sa ligne de mire, la pelisse noire avait cessé de s’agiter. C’était à présent une meule de foin noire surmontée d’un semblant d’astre éteint et noir. Elle était bloquée en pleine neige, entre la Maison des pionniers et la coopérative communiste. Son immobilité totale rendait plus absurde encore un tir dirigé contre elle.
De la pétrification considérée comme un système de défense, se rappela-t-il. Un ouvrage post-exotique dont la réédition, au moment où il venait de faire connaissance avec Irina Etchenguyen, avait provoqué une polémique et quelques arrestations. Sous prétexte d’humour, le livre flirtait avec des positions contre-révolutionnaires. Irina Etchenguyen ne l’avait pas terminé et elle en disait pis que pendre.
Il pensa furtivement à Irina Etchenguyen, se détourna de sa fin malheureuse, puis, l’index replié sur la détente, il revint à l’observation de la forme pétrifiée. Il resta ainsi une demi-minute, toujours persuadé que l’infime déplacement de son doigt sur la détente pouvait envoyer vers sa cible une ogive qui se ficherait exactement en son centre. Le vent n’avait pas repris. La neige grêlait sur le col de son manteau, sur ses bras, sur la culasse de la Simonov. À l’autre extrémité de la trajectoire possible de la balle, la pelisse noire occupait le milieu de la rue et, peu à peu saupoudrée de gel, elle commençait à blanchoyer dans l’obscurité.
Kronauer baissa le canon de son arme. Il avait l’idée de tirer à quelques mètres devant la forme immobile, afin de tester sa réaction et de prendre une décision sur le sort qu’il lui réservait, mais à l’instant où il entamait son mouvement et changeait sa ligne de mire, son index pressa impatiemment la queue de détente et le coup partit. La détonation l’assourdit, il ferma les paupières. Il les rouvrit aussitôt, mais à cet instant précis il capta une lumière à l’extrémité de son champ de vision. Un éclat de lumière sur sa gauche. Sans avoir eu le temps de vérifier si la pelisse noire avait été touchée ou non, il tourna la tête vers le bâtiment du soviet.
Sur le seuil, quelqu’un venait d’apparaître, muni d’une torche électrique à la puissance défaillante dont le faisceau se dirigeait vers les escaliers, comme pour examiner les traces que Kronauer avait gravées dans la neige. Dans le cône jaune clair que projetait l’ampoule on voyait filer des milliers de flocons. Le personnage qui tenait la lampe était vêtu d’un manteau en poil de chien ou de loup, et sur les épaules, enveloppant et cachant sa tête, il portait une espèce de sacoche de cuir aux proportions extravagantes.
Kronauer modifia vivement l’orientation de sa carabine, visa la demi-valise qui occupait le sommet de son adversaire et tira. L’autre poussa un glapissement strident, éteignit sa torche et recula vers le hall du soviet où il disparut. Pendant huit à dix secondes, il enchaîna des plaintes qui paraissaient insincères et bizarres. Les cris résonnaient puissamment dans le hall. Puis tout se tut.
À ce moment, le vent reprit.
La neige gifla Kronauer, il s’aperçut soudain qu’il avait commencé à haleter comme après un violent effort.
La rue tourbillonnait.
Le vent se mit à hululer au-dessus du Levanidovo. Des paquets de glace éclataient autour de Kronauer, sur toutes les surfaces verticales à côté de lui et sur son manteau.
On voyait de moins en moins. À la hauteur de la Maison des pionniers, si la pelisse noire était toujours à la même place, on ne la discernait plus.
La nuit promettait d’être longue.
• La carabine pointée vers l’avant, Kronauer traversa la rue et se rapprocha du bâtiment du soviet. La lumière était misérable. Le vent projetait sur lui des éclaboussures hurlantes de neige et le poussait violemment sur le côté, sans le déséquilibrer véritablement, mais en l’obligeant à zigzaguer. Le froid lui pinçait le dessus des mains. Son index droit, qui hésitait entre le pontet et la détente, était en train de perdre sa sensibilité. Il le déplaça et le colla contre la carcasse en bois afin de ne pas risquer un tir accidentel. Le bois était aussi glacé que le métal. Avant d’escalader les marches, il scruta les alentours. La neige lui battait les paupières et, au-delà des premiers mètres, il ne distinguait que des sifflements grisâtres. Dans l’obscurité lui aussi était devenu une forme ininterprétable, semi-animale et dangereuse.
Il monta les marches avec prudence, plus par crainte de glisser que parce qu’il redoutait un assaut venu de l’ombre. Toutes sortes d’agressions étaient possibles – un coup de feu, un lancer de poignard, un coup de hache, un corps à corps avec un adversaire pesant deux fois plus que lui, qui dès la première seconde lui arracherait son fusil en même temps qu’une moitié de main. Toutes sortes d’attaques. Pourtant, dans l’affrontement en cours, il se voyait toujours chasseur plutôt que gibier. Il faisait attention au sol mais il avait la certitude d’avoir les choses bien en mains. Sous une mince couche de neige, la glace menaçait. Elle avait une bonne épaisseur et elle ne se fragmentait pas quand il posait le pied dessus.
Sans avoir dérapé et sans incident il pénétra dans l’espace ténébreux du hall et referma la porte derrière lui. Les gémissements irréguliers du blizzard se faisaient encore entendre, mais tellement affaiblis qu’au lieu de le contrarier ils soulignaient le silence qui régnait au rez-de-chaussée et dans le bâtiment tout entier.
Sur le qui-vive, Kronauer demeura longuement immobile près de la porte. Au moins une minute. Son index de nouveau était en place pour frôler la détente. Il essayait de surprendre des mouvements ou des souffles à petite distance ou plus loin dans le bâtiment, mais il ne surprenait rien. Après ce temps de vigilance, il brossa le plus gros de la neige qu’il transportait sur lui et sur son arme et, comme il l’avait déjà fait tout à l’heure, il secoua ses bottes en donnant des coups de pied contre le mur. Le bruit se répercuta dans le vide du hall. Il ne prenait aucune précaution pour se faire discret. Il savait que son entrée n’avait pas pu passer inaperçue et que son adversaire, s’il était encore dans les parages et l’observait depuis l’ombre, connaissait sa position à quelques centimètres près.
Afin de mieux entendre ce qui se passait autour de lui, il avait dénoué le lacet qui rabattait sur ses joues les oreillères de sa chapka. Où qu’il fût caché, son adversaire ne se manifestait pas. Paradoxalement, la lumière à l’intérieur du hall était meilleure que dans la rue. La clarté naturelle de la neige, ici, n’était plus contrariée par les tourbillons. Elle filtrait faiblement à travers les fenêtres, mais elle suffisait à Kronauer pour qu’il se repère et qu’il distingue les contrastes entre les murs badigeonnés de plâtre et les ouvertures noires qui lui faisaient face : le couloir menant aux appartements de Solovieï, les portes capitonnées qui donnaient sur les bureaux, l’entrée du débarras. Il attendit encore un petit quart d’heure que ses doigts se réchauffent, que la neige sur son arme ait fondu et que ses yeux s’habituent complètement à l’obscurité. Puis, alors qu’il n’avait toujours pas remarqué le moindre bruit suspect devant lui, il bougea. Tout en promenant sa carabine tantôt vers le couloir, tantôt vers les diverses portes du rez-de-chaussée, il se dirigea vers le débarras. Il n’avait pas eu le temps, tout à l’heure, de prendre un troisième chargeur, et il voulait avoir sur lui une bonne réserve de munitions. C’était d’autre part un endroit que maintenant il connaissait et qui, pour cette raison, lui semblait plus sûr qu’ailleurs. Il allait entrer là-dedans, chercher de nouvelles cartouches, faire une pause et réfléchir.
• Quand il fut arrivé sur le seuil du débarras, une sensation brutale de déjà-vu le paralysa. J’ai déjà vécu ça, pensa-t-il, tandis que l’anxiété montait en lui. Il se tenait dans l’encadrure de la porte, campé solidement, massif comme un ours et menaçant l’ombre devant lui. Je me suis déjà tenu comme ça sur ce seuil, pensa-t-il encore. Il hésita une seconde puis il retrouva l’usage de ses muscles. Il se dominait. Sans lâcher sa carabine, il tendit le bras gauche vers l’interrupteur. L’interrupteur produisit un bruit familier de culbute mécanique, mais le plafonnier réagit par un claquement sec accompagné d’un flash qui aveugla Kronauer et n’éclaira rien. L’ampoule avait grillé. Pendant un instant, l’empreinte blanche puis rouge de l’amorce incandescente persista sur les rétines de Kronauer et, devant lui, il n’eut plus qu’une image totalement noire sans la moindre nuance. Ça va être compliqué de retrouver le carton avec des cartouches, bougonna-t-il à moitié intérieurement, à moitié en soupirant. C’est trop pagailleux là-dedans pour trouver à tâtons les bonnes cartouches, poursuivit-il. Sa bouche remuait, un faible son geignard lui échappa. Puis, poussé par on ne sait quelle volonté d’être entendu ou de s’entendre lui-même, il se mit à marmonner de façon distincte, comme un ivrogne ou un chamane en train de s’échauffer avant une prière.
– Qu’est-ce que tu imagines, Kronauer ? marmonna-t-il. Tu veux des cartouches ?… Et contre qui que tu penses combattre, pauvre imbécile ?… Tu vas soutenir un siège ?… Tu as planifié une hécatombe ?… Tu as un plan, Kronauer, soldat de pacotille ?…
Alors qu’il formulait cette dernière interrogation, il reçut dans le ventre quelque chose de lourd qui lui coupa le souffle et l’obligea à se plier en avant. Une masse indéfinissable, jaillie du fond des ténèbres, s’était précipitée sur lui pour le frapper entre le sternum et la ceinture. La fourrure et le cuir de son manteau avaient en partie absorbé le choc. Il se plia et recula sous le coup. Ce qui l’avait bousculé était volumineux, désarticulé et mou. Il avait immédiatement écarté l’hypothèse d’une balle tirée par une arme dont il n’aurait pas entendu la détonation. Le silence dans le débarras était intense. C’était plutôt un sac de sable ou un animal mort qui avait volé vers lui horizontalement à grande vitesse. Un projectile magique ou une saloperie inventée par Solovieï, pensa-t-il, puis, comme il perdait l’équilibre, il fit un deuxième pas en arrière.
Il recula encore d’un mètre en glissant sur le carrelage. Il avait poussé un gémissement de surprise et de douleur et, maintenant, il se taisait. Le sac de sable ou le cadavre qu’on avait projeté sur lui avait rebondi quelque part au milieu des ténèbres et s’était pesamment immobilisé, sans doute en travers du seuil. Un cadavre de gros chien ou d’humain, pensa-t-il.
Dans le débarras, personne ne donnait signe de vie. C’est pourtant venu de là, pensa-t-il. Il était en train de se redresser lentement. Il avait toujours sur l’estomac l’impression d’une pesée violente. Un animal mort, un gros chien ou un loup, pensa-t-il encore. C’est ça qu’on m’a jeté dessus. Ou un corps de quelqu’un.
Bah, ça a pas de sens, pensa-t-il encore. Il essayait de ne pas se représenter les choses. La peur rôdait dans ses entrailles et il voulait à toute force la nier.
Maintenant il avait retrouvé une position verticale. Sous sa semelle droite, une petite bosse de glace s’était incrustée et chassait sa botte sur le côté quand il s’appuyait dessus. Son ventre et ses hanches étaient endoloris. Ce que je sais, c’est qu’on m’a attaqué, pensa-t-il. Il orienta la SKS vers les profondeurs du débarras et il fit feu à deux reprises. Les balles filèrent dans de la ferraille, ricochèrent. Quelque chose tomba, une boîte métallique, son contenu s’éparpilla brièvement, peut-être des pièces de monnaie ou des médailles, puis rien. Dans le hall, l’écho des détonations courait d’angle en angle avec une évidente jouissance et mettait de la mauvaise volonté à décroître. Le vacarme était considérable. Puis les coups de feu appartinrent véritablement au passé et de nouveau Kronauer sentit son cœur battre entre ses côtes et sa gorge.
Il était à présent debout devant l’embrasure noire du débarras, au centre d’une bouffée de graisse chaude et de poudre. Et, comme aucun signe de vie ou de mort ne naissait dans les ténèbres, il ne savait plus quelle attitude adopter face à l’obscurité, face aux sortilèges qui se succédaient et face à la peur qu’il écartait sans cesse mais qui revenait encore et encore.
La peur. Elle rôdait, elle s’effaçait, il la refoulait. Mais elle était là.
• Il excluait d’entrer dans le débarras. Impossible de savoir si les deux balles lâchées au hasard avaient touché celui qui se cachait dans le local – celui qui se tapissait là-dedans, totalement immobile et silencieux, sans doute ni blessé ni tué, retenant sa respiration et guettant la meilleure occasion pour contre-attaquer. Le président du kolkhoze, ou une des créatures qui l’entouraient servilement dans ses hideux poèmes. De toute façon quelqu’un qui possédait assez de pouvoirs magiques pour faire voler une carcasse humaine ou semi-humaine ou animale, ou peut-être simplement un sac rempli d’organes et de viande. Si ça se trouve, pensa Kronauer, il compte que je vais mourir de peur. Il était prêt à faire feu une nouvelle fois et il se concentrait pour déceler rumeur ou mouvement. Mais il ne décelait que de l’absence.
À reculons, sans cesser de scruter l’entrée noire du débarras, il traversa le hall. La lumière était misérable mais, une fois qu’il eut senti dans son dos un mur à quoi s’appuyer, il l’estima suffisante pour surveiller le théâtre des opérations et il alla se poster dans un coin. Il était à l’écart des fenêtres. Si des traces de lueur venaient du dehors, aucune ne le frappait directement. Il avait l’impression d’avoir trouvé un endroit qu’un regard hostile pourrait difficilement atteindre. C’était absurde, surtout si l’on considère à quel adversaire il avait affaire. Mais il avait cette impression. La SKS en position de tir, il se mit à prendre en ligne de mire tantôt l’entrée du débarras, tantôt l’entrée du couloir qui menait chez Solovieï, tantôt la porte de la rue.
Avec ces mouvements de carabine continuels, il n’était pas du tout discret, et, ayant admis que de toute façon il serait détecté par l’ennemi, il s’autorisa à bouger un peu pour se réchauffer. Il ne se trouvait plus exposé au vent glacial, et la pelisse que Hannko Vogoulian avait choisie pour lui était chaude, ses bottes fourrées à l’intérieur le protégeaient du froid qui montait du sol, mais l’anxiété avait affaibli son organisme et il était parcouru de frissons. La température de ses mains ne remontait pas. Il souffla dessus et il s’agita un peu afin de se dégourdir tout entier. Il avait encore sur le ventre la sensation du contact avec cette masse volumineuse qu’on avait lancée sur lui depuis les ténèbres et, plus il y réfléchissait, plus il était convaincu qu’il avait reçu sur le ventre une chose répugnante. Un cadavre ou un gros balluchon rempli de graisse et de viande, se répétait-il en tapant des pieds sur le dallage, autant pour accélérer la circulation de son sang dans les jambes que pour faire du bruit et distraire son corps du dégoût et de la frayeur qui l’empoisonnaient.
Quand il pointait sa carabine vers le débarras, il s’efforçait de déchiffrer l’ombre épaisse et d’y apercevoir cette masse qui, après l’avoir violemment bousculé, s’était affalée sur le seuil. Elle aurait dû être en travers de l’entrée ou sur le carrelage, tout près de la porte. Or le carrelage semblait net de toute présence. Je sais bien pourtant que j’ai pas rêvé, pensait-il. Ça m’a foncé dessus à l’horizontale, c’était lourd, ça a volé vers moi à toute allure et ensuite j’ai entendu que ça retombait par terre. Ça devrait être juste à cheval sur le seuil. Ou alors ça a rampé en arrière sans que je l’aie remarqué. Ça a rampé en arrière, ça a glissé sans bruit, c’est retourné d’où que c’était venu.
J’aurais dû tirer dessus au bon moment, se reprocha-t-il.
Va savoir si ça va pas se reprécipiter sur moi sans que je puisse rien faire, pensa-t-il. Aussi vite ou même plus vite que la première fois. Aussi vite qu’une balle.
Il resta tranquille plusieurs minutes. Il visait l’entrée du débarras, un rectangle noir sur noir. De là pouvait aussi partir un tir mortel et, s’il était bien ajusté, il serait incapable d’y répondre. L’idée de recevoir une balle ne le dérangeait pas. Sans appeler la mort de ses vœux, il en acceptait l’éventualité, d’une part parce qu’il était soldat et d’autre part parce que ç’aurait été une manière rapide de quitter le Levanidovo et son atmosphère délétère, ses entre-deux et ses pièges oniriques. Et au moins cela mettrait fin à cette traque amok, à cette rage amok et à cette peur amok et à tout ce qui les accompagnait – une régression sinistre à l’état de chasseur primitif, une mise en veilleuse de l’intelligence au bénéfice de l’instinct, et surtout, au fond, une volonté irrépressible de tuer, d’abattre et de meurtrir, quitte à ne même plus se souvenir de ce qui avait motivé ce cauchemar.
Je sais même plus si j’ai déraillé ou non des principes marxistes, pensa-t-il. Puis il n’y pensa plus.
Une demi-heure s’écoula. Kronauer s’était remis à un peu s’agiter. Il était tantôt debout, tantôt accroupi. La plupart du temps, il pointait sa SKS sur l’ouverture du débarras, mais là-bas rien ne bougeait et il n’y avait aucune raison de déclencher un tir.
• Dans le bâtiment du soviet régnait une paix surnaturelle. Si l’on excepte quelques gestes de Kronauer, il ne s’y produisait plus aucun événement. Seuls les bruits du dehors emplissaient l’espace. Les bruits venus du dehors et l’obscurité.
Les assauts du blizzard dans la rue.
Les paquets de neige qui s’éparpillaient violemment contre les fenêtres.
Les hululements du vent qui prenait la rue en enfilade.
Et, à l’intérieur des murs, rien à signaler.
De l’attente. Un guet interminable. Parfois une respiration un peu plus forte, un hoquet d’angoisse que Kronauer n’avait pu réprimer.
Du noir. Une attente noire. Les minutes passaient, chacune plus oppressante que la précédente. Est-ce que je suis en train de combattre ou en train de dormir ? pensa Kronauer. Une incertitude noire.
Une deuxième demi-heure s’écoula.
N’y tenant plus, Kronauer traversa vivement le hall, se planta à l’entrée du débarras et tira dedans une série de trois balles, privilégiant des directions où il pensait que quelqu’un aurait pu être étendu ou debout. Les balles touchèrent des obstacles durs, des murs. On entendait des objets en métal s’envoler puis tomber avec fracas sur le sol. Manifestement, aucun adversaire vivant ou mort, composé de viande et de graisse, n’avait reçu le moindre projectile. Les douilles vides rebondissaient sur le carrelage au pied de Kronauer. Il laissa s’effacer les échos des détonations, l’odeur de la poudre. Les brèves secondes de la fusillade s’étirèrent un moment encore puis se dissipèrent. Elles n’avaient abouti à rien. Kronauer avait espéré un cri, un soupir ou au moins le bruit de l’acier trouant un organisme ennemi. Mais rien de tel. Il ne bougeait pas sa carabine, il était bien en équilibre devant la porte, comme consterné par l’absence de résultat de son offensive, ou peut-être aussi en méditation avant de recevoir de la mitraille, car il se savait plus que jamais exposé à un tir de riposte. Il avait envie de se balancer comme un ours en face du danger, ou comme un malade mental en face de lui-même, mais il se retenait de le faire. Le temps d’un éclair, il se demanda s’il ne devrait pas dire quelque chose, autant pour s’adresser aux menaces qui l’entouraient, et qui avaient de moins en moins forme humaine, que pour entendre une preuve de vie venant de lui. Puis l’idée s’éteignit. Le reste de ses pensées était confus. Il resta ainsi une minute, peut-être deux, pétrifié et indécis. Puis, comme rien ne se passait, il s’écarta.
• Il dépassa les portes capitonnées qui ouvraient sur des salons administratifs et, après un dernier regard circulaire sur le hall désert, il s’engagea dans le couloir qui menait aux domaines privés de Solovieï. Maintenant il était entré dans une partie du bâtiment qu’il ne connaissait pas et il avançait avec lenteur. À la suite d’on ne sait quel raisonnement ténébreux, il lui semblait qu’il ne rencontrerait pas de traquenard à cet étage, ce qui ne l’empêchait pas d’être prêt à faire feu au moindre changement de densité de l’ombre, à la moindre impression de présence suspecte. Il progressa dans le couloir d’abord sur un mètre et demi, puis il fit deux mètres. Le sol était parqueté, les lattes grinçaient. Le bruit signalait à tout moment sa position. Il se baissa brusquement et se figea. À quoi que ça te sert de t’accroupir, Kronauer ? pensa-t-il. Tu fais trop de bruit, même ton manteau en finit pas de chuchoter en frottant par terre. Tu attires l’attention sur toi. C’est ça que tu veux ?… Tu veux qu’un salaud te descende avant que toi tu aies eu le temps de faire le nettoyage à « Terminus radieux » ?
Après quelques instants de réflexion il se dit que l’obscurité le désavantageait et qu’il ne perdrait rien à essayer de faire de la lumière. Il se releva et recula jusqu’au début du couloir. Le parquet craqua violemment sous lui. Tout en continuant à braquer son arme vers les ténèbres, il promenait à présent la main gauche sur le mur. Il ne mit pas longtemps à sentir sous ses doigts la forme saillante d’un interrupteur. Il appuya dessus aussitôt. Le président du kolkhoze n’avait pas songé à couper le courant, ou il avait estimé que ce n’était pas nécessaire. Sans transition, Kronauer se retrouva sous la lumière des trois plafonniers qui éclairaient le corridor sur toute sa longueur. Le corridor était vide. Il n’y avait là personne sur qui décharger sa carabine.
Le décor ne présentait rien de particulier, et on peut même dire qu’après l’action des heures précédentes, et sous cette lumière vive, il était d’une banalité effarante. Tout était peint en couleurs claires, jaune paille, vert administratif. L’air tiède sentait les radiateurs chauds et le vernis. À la droite de Kronauer, un escalier montait vers l’étage. Kronauer orienta sa SKS sur les marches puis de nouveau l’aligna sur le couloir. Il avait la certitude qu’il était inutile de chercher dans les hauteurs. Une certitude fondée sur rien, mais très forte. À l’extrémité opposée débutait un escalier qui allait vers le bas. C’est par là, pensa-t-il. Il ne raisonnait guère, il avait l’esprit traversé de phrases décharnées et pauvres.
Deux pièces donnaient dans le couloir. C’étaient des lieux sans âme, avec des meubles de bureau, des chaises dépareillées ou démolies. Des salles d’attente plus que des salons ou des chambres. Dans la première il y avait un divan et une table basse sur laquelle patientaient minablement une carafe brisée et des verres noirs de poussière. La carabine en avant, Kronauer donnait un coup de pied dans la porte, allumait, balayait l’espace du regard, puis il revenait dans le couloir. Il respectait ainsi le théâtre de l’intervention commando en milieu fermé. Toutefois, il continuait à être persuadé que Solovieï ne se cachait pas là, que Solovieï l’attendait ailleurs, dans les sous-sols du bâtiment, et il ne faisait que repousser le moment où il devrait s’enfoncer sous terre à la recherche de sa cible. Une fois ressorti de la deuxième pièce, il sut qu’il ne pouvait plus différer l’épisode suivant. Il allait devoir descendre l’escalier au bout du couloir.
• Il ne compta pas les marches. Il y en avait peut-être vingt ou vingt-cinq. Quand il eut atteint la dernière, il fut alerté par un bruit venu d’en haut. Dans l’embrasure venait d’apparaître une silhouette dont la tête était cachée par un baril de plastique dans lequel deux trous avaient été percés pour la vue. Ce récipient avait été découpé pour pouvoir tenir sur les épaules et ainsi ressemblait très approximativement à un casque de cosmonaute aux proportions monstrueuses. Par contraste, et bien qu’élargi et gonflé par un manteau en queues de renard, le corps de l’intrus semblait de dimension modeste.
C’est peut-être une femme, pensa Kronauer.
Ben oui, peut-être une femme, mais, qui que ce soit, c’est une créature de Solovieï, compléta-t-il.
Il leva sa carabine vers le couloir et tira. Une première balle sans doute trop haut et, immédiatement, une deuxième balle qui alla au but.
Homme ou femme ou autre chose, la silhouette bondit en arrière et, une fois invisible, elle se mit à pousser des cris sinistres et inarticulés, stridents, de douleur, de désespoir ou de fureur.
Kronauer se réjouit de ne pas avoir manqué sa cible. Les cris l’impressionnaient et lui pinçaient le cœur, mais la joie idiote du chasseur dominait, cette satisfaction physique que ressentent les prédateurs pendant la mise à mort. Ben voilà, pensa-t-il sans développer.
Il regarda plusieurs secondes vers le haut. Ses mains tremblaient.
Ses mains de tueur amok, d’insane infligeant la mort à toute personne de rencontre. Elles tremblaient.
Les cris cessèrent brusquement. Il était debout sur la dernière marche de l’escalier et il sentait en lui la vibration frénétique de l’après-meurtre.
Là-haut, la lumière s’éteignit.
Ben oui, ça s’éteint, pensa-t-il encore, sans pousser plus avant le raisonnement.
• Il descendit la dernière marche et il fut dans la chaufferie, et, aussitôt, un peu d’esprit lui revint. Maintenant il se trouvait tout près du nid de Solovieï. Maintenant il allait avancer dans un territoire dont il ne connaissait rien et où la moindre attaque contre lui serait fatale. Ça sera dur de se protéger, pensa-t-il. L’endroit était éclairé et, en dépit du fouillis de tubes, de câbles, de canalisations et de machines, présentait à première vue peu de cachettes. Kronauer serra les dents, fit quelques pas et se faufila derrière une cuve posée sur des cales de béton. Ainsi au moins il éviterait un tir de face, et d’autre part c’était un bon poste d’observation pour se familiariser avec l’espace où maintenant allait se dérouler la bataille.
Outre les installations qui s’étendaient avec exubérance sur toute la surface du sous-sol, il y avait des entrées de tunnels. Kronauer les découvrait et il n’avait pas l’intention de s’y aventurer. Tu as aucune idée du tracé de ces galeries, pensa-t-il. Va pas t’enfiler là-dedans, ça serait ta fin au premier tournant. Il n’avait jamais été averti de l’existence d’un tel réseau souterrain qui, comme on le sait, permettait d’assurer la circulation des villageois quand les températures trop basses et les murs de neige s’y opposaient. Ils m’ont rien dit de pareil, pensa-t-il. Comme pour Vassilissa Marachvili, ils m’ont tenu à l’écart. Ils m’ont livré aucune information sur rien. La rage l’étouffa à nouveau. Il jura à voix basse, contre les habitants du Levanidovo, contre Solovieï, des imprécations en russe et en mongol des camps, en allemand des fosses communes. Ils m’ont piqué avec leurs sales aiguilles de phonographe, se plaignit-il, ils m’ont engourdi l’intelligence jusqu’à l’os, toujours ils se sont arrangés pour que je raisonne petit et mollement, sans rien comprendre à leurs manigances !
Il se ressaisit. La carabine de nouveau tremblait entre ses mains, cette fois plus à cause de l’inquiétude que par l’effet d’une excitation assassine. Il s’appuya contre le mur. Faut que tu te concentres, Kronauer, c’est la guerre. Perds pas ton énergie en récriminations. L’ennemi t’a peut-être déjà mis en joue, c’est pas le moment de flancher. Il marmonna encore quelques jurons mongols pour se donner du cœur au ventre. En quelques instants, le tremblement de ses mains s’atténua. Il avait réussi à retrouver au moins une partie du calme nécessaire pour attaquer et pour essayer de tuer.
Devant lui, sur des dizaines de mètres, s’épanouissait le conglomérat complexe, désordonné et absurde que les ingénieurs agonisants avaient conçu pour garantir l’éternité électrique du Levanidovo. Tout en évaluant la configuration des lieux, Kronauer eut une pensée pour ces héros et ces héroïnes, ces techniciens hors pair envoyés par la capitale pour réaliser l’impossible et sauver la population, ou du moins assurer aux survivants un confort minimum. Les nôtres, pensa-t-il. Ces hommes et ces femmes courageux, n’hésitant pas à l’heure du sacrifice, qui avaient dit adieu au repos et au sommeil, avec l’abnégation qui caractérisait depuis toujours les partisans, les non-repentis et les égalitaristes purs et durs. En moins de trois semaines, tandis que leurs intestins et leur cervelet se défaisaient en serpillières charbonneuses, ils avaient mis en route les circuits indispensables pour que les turbines tournent et que le courant se rétablisse. Puis ils s’étaient enfin séparés de leur corps douloureux, de leur chair nauséabonde.
Kronauer mit fin à son hommage fraternel et pendant la minute suivante il fut entièrement occupé par des repérages militaires. Pour s’approcher de la pile il allait devoir franchir un lacis compliqué de tuyaux et de tubes, longer des pompes, des cuves, des chaudières à mazout transformées en chaudières à vapeur, des containers faisant office de piscines de maintenance, ainsi que des portes goudronnées, n’ouvrant sur rien, qui étaient peut-être l’ébauche d’un espace de confinement qui n’avait pas eu le temps de se concrétiser. Cet univers compact était alourdi encore par un réseau de câbles et une multitude de boîtes de dérivation qui pendaient et serpentaient en tous sens. Les déprédations commises la nuit précédente par Samiya Schmidt avaient ajouté à cela des fuites de vapeur ou des écoulements d’huile et d’eau chaude le long des murs. Le ciment sur quoi Kronauer se préparait à avancer était souillé de flaques noires. Va savoir si c’est de l’eau lourde, de l’eau de vie et de mort, ou des goudrons, pensa-t-il. Il observait la surface qui paraissait brillante, quelques bulles qui de temps en temps augmentaient de volume puis éclataient. Va savoir, pensa-t-il.
• Il commença à avancer vers la pile. Il ignorait nombre de secrets du kolkhoze, mais, par des indiscrétions des uns et des autres, il savait que Solovieï avait coutume de dormir ou de se reposer dans la chaufferie du soviet, à proximité du cœur atomique. Il avait appris cela et, une semaine plus tôt, il avait rêvé que lui-même était entré dans une petite centrale nucléaire, à la suite de Solovieï et dans le but de l’espionner. Il avait alors vu Solovieï s’introduire dans un compartiment où rougeoyaient des tubes remplis d’une matière grondeuse, secouer sa touloupe de paysan et débiter devant les flammes et pour les flammes un poème insane, incestueux. Cette image onirique l’avait frappé à son réveil, mais il l’avait oubliée, et voilà que maintenant elle revenait avec force devant lui, se plaquant sans grande distorsion sur l’univers réel. De nouveau il se trouvait dans une petite installation atomique, sur un chemin qui menait à la fois à Solovieï et vers un espace de braises radioactives, de ténèbres et de magie. S’il y avait un endroit où le président du kolkhoze pouvait s’être réfugié en attendant que cicatrise la blessure que lui avait infligée Samiya Schmidt, c’était bien là.
• L’ensemble du sous-sol était baigné de chaleur. Derrière des boucliers dérisoires, les matériaux fissiles rayonnaient. Les canalisations étaient brûlantes. Certaines se couvraient d’étincelles qui ressemblaient à des coulées d’insectes et, après quelques secondes de grésillement, s’évanouissaient. Des lueurs se succédaient, atténuées par l’éclairage électrique, mais blanches, bleues, parfois d’un noir corbeau très brillant. On ne pouvait guère s’approcher des murs de béton qui émettaient des vibrations de four. À l’entrée d’un des tunnels, les conduites d’évacuation aspiraient jusqu’à la forêt les nuages expulsés par les turbines, mais en amont les joints gigantesques fuyaient. Les jets de vapeur qui s’échappaient continûment n’arrangeaient pas la température. Sous son lourd manteau de fourrure, Kronauer à présent étouffait. La sueur lui roulait sur tout le corps. Il sentait sur son front que la digue formée par le rebord trempé de sa chapka était en train de céder. Déjà des gouttes ruisselaient sur ses tempes, suintaient vers ses paupières, lui piquaient les yeux. Aux endroits où il l’agrippait, sa carabine était mouillée. Il essuya sa paume droite sur sa pelisse. Les poils avaient emprisonné de la neige fondue. Il replaça sa main sous le pontet. Elle était encore plus humide qu’avant.
• Combien de fois que j’ai tiré ? se demanda-t-il subitement. Combien de balles qui me restent ?
Il essaya de compter les tirs qu’il avait effectués dans le bâtiment ou dans la rue, mais il se perdit dans son calcul et il laissa la question sans réponse. Il était arrivé trop près du nid de Solovieï pour désarmer sa SKS et examiner le magasin, ou reprendre ses exercices de mémorisation. Ce n’était pas non plus le moment de dégager sa main droite pour se mettre à fouiller dans sa poche à la recherche de la lame-chargeur qu’il avait réquisitionnée dans le débarras. Il n’était pas très sûr qu’il y eût encore une cartouche dans la culasse de son arme. Il l’espérait, mais il n’en était pas très sûr.
Maintenant il longeait centimètre par centimètre la paroi d’un cube de béton à l’intérieur duquel bourdonnait la pile nucléaire bricolée par les ingénieurs et les héros. Il avait atteint le nid de Solovieï. Le mur sentait la viande carbonisée, les actinides. Des canalisations zigzaguaient sur le sol, à tout moment parcourues de vagues d’étincelles qui s’éteignaient puis renaissaient presque aussitôt, comme des frissons, comme un duvet soulevé par le vent, comme un phénomène lié à de la vie, à du vivant ou à une espèce de mort du même genre. Les étincelles étaient grises, quelquefois orange. Quand Kronauer posait le pied sur un de ces tubes, les crépitements cessaient, mais il sentait qu’ils se communiquaient à son corps et traversaient ses os, et, l’instant d’après, le canon de la SKS à son tour se hérissait de minuscules flammèches. Par terre s’étalaient des flaques huileuses, secouées de rides, anormalement brillantes. Kronauer les évitait mais, quand il ne pouvait faire autrement, il marchait dedans avec répugnance.
Puis il se faufila jusqu’à l’entrée du cube de béton qu’il venait de contourner. Il ne pouvait accéder à l’entrée proprement dite qu’en franchissant une demi-barricade faite de câbles goudronnés et de conduites brûlantes. Il fut alors en face d’un matelas racorni, crasseux ou saupoudré de suie, qui était entouré d’eau naphteuse et de pénombre. Une étourdissante odeur de bakélite en fusion sinuait depuis l’espace noir. Comme Kronauer l’avait à la fois prévu et redouté, Solovieï était dans son nid. Il se tenait assis sur le matelas, jambes repliées, les bottes ramenées sans précaution sur sa couche, contribuant à la salir encore un peu plus.
On ne sait pourquoi, ce détail insignifiant choqua Kronauer. Regardez-moi ça, cette brute, pensa-t-il en un éclair, cet animal, il met les pieds là où on s’allonge pour dormir.
• Le président du kolkhoze avait une horrible blessure à la tête. Déjà en voie de guérison, certes, grâce aux onguents et à l’eau vivante que la Mémé Oudgoul avait appliqués dessus à la fin de la nuit précédente, et Solovieï appartenait à une catégorie de créatures qui se reconstituent vite quelle que soit l’étendue des dommages physiques subis, mais elle restait encore tout à fait hideuse, cette blessure. La tige de fer que Samiya Schmidt lui avait enfoncée dans l’œil était toujours en place. Solovieï avait sans doute demandé à quelqu’un de tirer dessus, ou peut-être lui-même s’était-il chargé de le faire, mais la douleur avait interrompu l’opération et la tige pointait plus que jamais hors de l’oreille gauche, marbrée de cervelle grumeleuse et d’éclats d’os. De ce côté-là, la broussaille des cheveux de Solovieï était poisseuse, comme imprégnée de vase. L’endroit par lequel la tige de fer avait pénétré jusqu’à l’oreille gauche n’était plus qu’une poche de bouillie sanguinolente. Le visage du président du kolkhoze avait perdu sa prestance léonine et il fallait faire un effort pour y déceler autre chose que la mutilation et la souffrance. Son œil valide était fermé. Il l’entrouvrit et Kronauer reçut en une demi-seconde toute la méchanceté méprisante dont Solovieï était capable, toute sa moquerie maléfique et sa colère.
Sur le matelas, il y avait des bandages défaits, des compresses imprégnées de liquides brunâtres, des linges souillés d’un emplâtre semblable à une bouse de vache. Et un sac en cuir semi-rigide, qui avait été aménagé et taillé pour devenir un masque colossal.
Il a enlevé son masque, pensa Kronauer. Puis, sous l’effet du regard qui l’avait fusillé l’instant d’avant, il ne réussit pas à en conclure quoi que ce fût. J’ai été à la guerre, pensa-t-il. Des gueules cassées, j’en ai vu. Ça fait toujours impression.
Ben oui, pensa-t-il avec lourdeur. Ça fait toujours une sacrée impression.
Il se tenait debout dans une mare de liquide noir.
• La carabine de Kronauer pointée droit sur le haut de la poitrine de Solovieï, à la naissance du cou.
Le ronronnement discret des turbines.
Une odeur écœurante de bakélite fondue.
D’autres odeurs, de métal chaud, de plutonium furibond.
Solovieï assis sur un matelas sale, un sans-abri surpris au fond d’une cave.
Autour du matelas, le sol couvert d’une eau bulleuse, épaisse comme une encre.
La tête mutilée de Solovieï.
Son œil droit soudain grand ouvert, méchant, doré.
Les tuyaux qui se croisent anarchiquement au deuxième plan de l’image, devant, derrière, sur les côtés, formant des mini-labyrinthes, respectant des plans dessinés par des plombiers schizophrènes.
Une chaleur de sauna sec.
Parfois de brèves lueurs intenses dans la chaufferie, comme des flambées de magnésium.
Les envols d’étincelles depuis les soudures, depuis le matelas, depuis le manteau et la carabine de Kronauer, depuis les blessures de Solovieï.
Une porte enduite d’un velours de petites flammes immobiles.
Parfois le clapotis de l’eau très-noire, qui s’énerve toute seule.
L’enfer atomique derrière la porte.
Kronauer trempé de sueur, aveuglé par la sueur, sentant monter autour de lui l’odeur de sa peur.
De temps en temps un reniflement de Solovieï, puis rien.
La pénombre.
L’attente.
• Solovieï ne bougeait pas, il se contentait de fixer d’un œil hypnotiseur celui qui le menaçait.
Kronauer, en position de prononcer quelques mots avant de tirer sur l’autre, chercha pendant quelques secondes ce qu’il pourrait dire. Rien ne lui venait à l’esprit, aucune proclamation vengeresse, aucun argument justifiant l’exécution à venir. Ben pourtant, pensa-t-il. Aucune image ne flamboyait devant lui, aucune représentation des vilenies dont il aurait pu accuser le président du soviet. Il ne se rappelait que très confusément la raison pour laquelle il était là, dans ce sous-sol, avec un fusil de guerre pointé sur un blessé silencieux. Une femme apparut à sa conscience, mais il ne la reconnaissait pas ou si mal qu’elle se réduisait à une ombre conventionnelle. Il avait oublié à quoi ressemblait Vassilissa Marachvili avant, pendant et après les manipulations que Solovieï lui avait fait subir. Il revit Irina Etchenguyen dans ses bras, heureuse et jeune, puis mourante à l’hôpital, puis morte, massacrée. Il se rappelait que quelqu’un lui avait dit récemment « Je suis avec toi », certainement une femme, mais il se demandait si la phrase avait été prononcée dans la réalité ou dans un rêve. Quant à savoir comment s’appelait cette femme qui l’avait ainsi assuré de sa sympathie, et quelle espèce de relation il avait entretenue avec elle, il était incapable de s’en souvenir. C’était peut-être de nouveau Irina Etchenguyen, ou Vassilissa Marachvili, ou une fille de Solovieï, la plus jeune, celle qui avait eu le cran de tabasser Solovieï et de lui planter un tuyau de cuivre dans la cervelle. Il n’essayait même plus de faire surgir en lui le nom ou la figure de cette fille. Il était épuisé. La crise de violence amok allait vers sa fin, et, comme une crise d’épilepsie, elle entamait sa phase de reflux en substituant à sa conscience une pâte laiteuse, faite d’images inachevées et de déchirures. Il se sentait las, extrêmement las. Pas la peine de faire des phrases, pensa-t-il. Pas la peine de remuer toutes les boues de ta mémoire, Kronauer, pensa-t-il. Une atroce fatigue lui tombait dessus. Son cerveau ne s’attachait plus qu’à des vétilles : son odeur de sueur, la saleté du matelas, l’avenir du marxisme-léninisme.
Il se raccrocha à son arme. Ben j’ai rien à dire, pensa-t-il. J’ai seulement à terminer le travail.
Là-dessus, il appuya sur la détente. Le percuteur cliqua dans le vide.
– Dis donc, je croyais que tu étais un bon soldat, fit remarquer Solovieï d’une voix pleine de gouaille, déformée par sa bouche tuméfiée.
– J’ai épuisé mon chargeur, expliqua Kronauer.
Il se tenait, penaud, hébété de sueur et de chaleur, les mains gourdes.
Trois secondes passèrent.
– Regardez-moi ça, cette brute, commenta méchamment Solovieï. Cet animal. Il met les pieds là où on s’allonge pour mourir.
– Quoi, qu’est-ce que… bredouilla Kronauer.
Il baissa les yeux puis la tête. Les semelles de ses bottes trempaient dans une mare d’eau noire. En dessous, quelque chose de brûlant vibrait. Du ciment irradié, ou peut-être déjà la matière indescriptible dans laquelle on marche pendant quarante-neuf jours après la mort, quand du moins on a ce courage ou cette chance.
– Ben quoi, c’est que de l’eau noire, dit-il.
C’était de l’eau noire, en effet, ou de l’huile, et, comme elle avait les propriétés d’un miroir, il aperçut dedans son reflet. Il vit, outre une toque de fourrure, une physionomie de tueur bestial, son regard sans lumière, et, presque aussitôt, une pelle ou une bêche qui s’abattait sur lui. Quelqu’un s’était approché de lui par-derrière et, sans sommation, venait de le mettre hors d’état de nuire.
Ben ça y est, pensa-t-il, quelqu’un m’a fracassé le crâne.
Puis il s’affaissa et il se coucha là où Solovieï l’avait annoncé, dans l’eau noire.
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