Terminus radieux

Antoine Volodine · Chapitre 16 sur 49

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Terminus radieux

Troisième partie - Amok

TROISIÈME PARTIE

AMOK

 

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.16.

 

• Au Levanidovo, pendant ce temps, la nuit était tombée. La rue principale était vide et, bien qu’aucun flocon encore ne voletât dans l’air, elle sentait le verglas et l’hiver. Myriam Oumarik avait annoncé l’arrivée de la neige pour le lendemain, et Samiya Schmidt, dans la bibliothèque, avait sèchement fait remarquer à Kronauer que personne n’avait besoin des prophéties de sa sœur ni de ses tortillements de fesses pour constater des évidences météorologiques. Elle avait brusquement tourné le dos à Kronauer quand celui-ci lui avait dit qu’il aimerait emprunter un livre d’aventures plutôt qu’une nouvelle leçon sur la sexualité répugnante des mâles. « Du James Oliver Curwood ou du Jack London », proposait-il en regardant les nattes noires de Samiya Schmidt, dont le dos frémissait d’indignation à l’idée qu’il essayât d’échapper aux saines théories de Maria Kwoll et de ses disciples. Petite, sévère, avec cette coiffure stricte, elle n’avait jamais cessé d’avoir la dégaine d’une Chinoise de la révolution culturelle. « Des histoires de trappeurs dans la forêt », insistait Kronauer. « On n’a pas ça », avait fini par déclarer Samiya Schmidt sans consulter ses fiches. « On l’a plus. C’était trop souillé de particules, ça a terminé dans le puits. »

La soirée ressembla à toutes les autres.

À l’heure du repas, Kronauer quitta sa nouvelle chambre et se rendit à la cantine. Il n’y avait qu’une trentaine de mètres à faire depuis la maison d’arrêt.

À la cantine il fit griller quatre cuillères de farine diluée dans de l’eau et du beurre, comme toujours s’étonnant que le beurre ne manquât pas et constatant que les réserves de farine semblaient inépuisables, puis il se servit un bol de bouillon qui chauffait doucement sur la cuisinière. Il était seul. Les repas étaient très peu variés mais les ingrédients ne faisaient jamais défaut, il le savait puisque régulièrement son tour venait de faire la cuisine. Un jour qu’il demandait au manchot Abazaïev comment s’expliquait cette relative abondance au Levanidovo de denrées alimentaires que le kolkhoze n’était plus en état de produire depuis des décennies, Abazaïev regarda derrière son épaule valide pour vérifier que personne ne les écoutait, et chuchota qu’il s’agissait de marchandises volées. « Volées à qui ? » s’était intéressé Kronauer, chuchotant à son tour. « À des marchands », avait prétendu Abazaïev. « À des caravanes de marchands perdus dans la vieille forêt. » Kronauer avait objecté qu’aucune caravane de marchands n’avait traversé la taïga depuis plusieurs siècles, et Abazaïev s’était vexé. Il avait estimé offensante l’incrédulité de Kronauer, mais surtout il avait eu peur d’en avoir beaucoup trop dit et, à partir de là, il était resté totalement et comme à jamais muet sur la question. « C’est le président qui organise le pillage ? » avait demandé Kronauer pour relancer la conversation. « C’est Solovieï ? Il agit seul ? » Mais Abazaïev ne répondait plus et paraissait mentalement foudroyé. « Et les marchands ? » avait encore vainement interrogé Kronauer. « Qu’est-ce qu’ils deviennent ? Qu’est-ce qui se passe avec eux quand ils ont été dévalisés ? Solovieï les tue ? »

• Kronauer acheva son repas, lava la vaisselle et sortit. La rue était éclairée, il vit Hannko Vogoulian qui rentrait chez elle comme une ombre, venant d’on ne sait où, puis il aperçut Morgovian, Bargouzine et Myriam Oumarik qui sortaient du soviet en discutant de façon amicale. Ils s’étaient arrêtés devant le perron du bâtiment pour mieux partager une anecdote qui avait l’air drôle, car en même temps ils éclatèrent de rire. Puis ils se remirent en marche. Derrière eux, sur trois cents mètres, les lampadaires brillaient, jusqu’à ce que les maisons s’espacent, et ensuite la route noire menait à la forêt encore plus noire. En dehors de ces échos de voix joyeuses, le village était silencieux. Kronauer frissonna. La fille et les deux gendres de Solovieï se dirigeaient à présent vers la cantine. Ils avaient cessé de rire. Kronauer les salua de la main, de loin, et sans attendre qu’ils arrivent à sa hauteur il ouvrit la porte de la maison d’arrêt et rejoignit sa cellule.

Il lut quelques pages de La mendiante de Pokrovsk, se laissa captiver par l’intrigue qui était bien construite, mais dès que Maria Kwoll commença à s’épancher avec une verve acide sur les hommes et leur langage de queue, leur pensée de queue et leur monde de queue, il reposa le livre sur le plancher, à côté du lit au sommier grinçant, éteignit la lumière et s’endormit.

• Peu de temps après minuit, il se réveilla en sursaut. Il avait rêvé de Vassilissa Marachvili. Elle sortait d’un hôpital, d’un bâtiment qui avait été épargné par les hommes à tête de chien, alors que tout le reste avait été saccagé et incendié. Elle était sauve. Elle était très affaiblie, mais elle était guérie. Il l’étreignait avec un intense sentiment de bonheur. Ils se serraient l’un contre l’autre à l’arrêt du bus qui allait les ramener chez eux. Juste avant de se réveiller, il s’était aperçu qu’il la confondait avec Irina Etchenguyen.

Il y avait une légère odeur de fumée dans la chambre. Il se redressa sur un coude et huma l’air sombre autour de lui. Ça vient peut-être du radiateur qui brûle des poussières, pensa-t-il. Il y a aucune raison que quelqu’un dans le village allume un feu de bois. Personne fait ça ici.

Maintenant qu’on l’avait transféré, l’image du dehors avait changé. La rue n’était plus visible. Dans l’encadrement de la double fenêtre il ne voyait rien, sinon le mur de la maison de Hannko Vogoulian. Sur cet écran maussade, mal éclairé, il projeta de nouveau ce qui subsistait de son rêve – en gros plan, le visage mixte de Vassilissa Marachvili et d’Irina Etchenguyen, mais surtout il essayait de préserver dans son corps l’émotion d’avoir retrouvé sa compagne après une longue épreuve, la complicité silencieuse qui les liait, cette étreinte ivre dans la rue, en face des ruines de l’hôpital. Images et impressions s’affadissaient à toute vitesse, mais la langueur affectueuse restait. Il demeura une ou deux minutes sans bouger, essayant de ne pas la dissiper, cette langueur, mais, à son tour, elle devint simplement l’empreinte d’un souvenir, quelque chose d’inatteignable et triste, pratiquement sans saveur.

C’est alors qu’il entendit une rumeur naître quelque part dans ou au-dessus du village, des cris lointains. Comme il se levait pour aller à la fenêtre, les haut-parleurs de la rue principale commencèrent à se signaler par plusieurs effets Larsen, et sans transition ils se mirent à diffuser d’atroces clameurs stridentes, si difficiles à supporter que Kronauer se figea, puis recula en gémissant. Il se mit à aller et venir dans la chambre comme un animal pris de panique. Crispées sur ses oreilles, ses mains ne faisaient pas barrage à l’agression sonore. Il essayait de trouver un endroit où le son le frapperait avec moins de force. Dans les angles, près de la fenêtre ou à distance, les sifflements lui perforaient et lui ravageaient les tympans de la même manière. Ils provenaient de plusieurs lieux à la fois, avec des relais manifestes à l’intérieur même de son crâne. Il sortit dans le couloir ténébreux, gagna les toilettes, ouvrit la porte de fer des douches collectives. C’était pire. Les sifflements avaient envahi la nuit et ils profitaient des espaces vides pour s’amplifier, des caisses de résonance de la maison d’arrêt, des tuyaux vibreurs et des canalisations de toutes sortes. Kronauer revint dans la chambre et il s’assit sur le lit, puis, de nouveau, il bondit de droite et de gauche à travers la pièce. À tout hasard, il s’habilla. Il pensait qu’un événement grave se déroulait au Levanidovo, un incendie, une nouvelle alerte nucléaire, une attaque d’on ne sait quel ennemi naturel ou surnaturel, et que peut-être il devrait quitter la maison en urgence. L’air continuait à sentir la flambée de bûches, la pénombre vibrait, les stridences se prolongeaient, avec des modulations et des accélérations rythmiques qui suggéraient, derrière la douleur térébrante qui était infligée à l’auditeur, un langage, des avertissements, peut-être, ou des appels.

Soudain les sifflements cessèrent. Pendant une minute il y eut seulement dans les haut-parleurs un silence électrique et des crachements. Puis la voix enregistrée de Solovieï enveloppa le village, tonnante et pleine d’emphase, transformée, déformée par les membranes et les sursauts d’aiguille, par les imperfections de la bakélite, par le cuivre, par le silence accablé du kolkhoze, par la nuit.

• Ils ne reconnurent pas d’abord sa silhouette, car le feu était fort et on pouvait difficilement voir au-delà des flammes, et d’autre part il s’était tapi dans un recoin de brique, adoptant une pose extrêmement animale et non terrestre, une pose qui correspondait peu à la structure originelle de son squelette et qui violait toutes les règles de l’esthétique vertébrée et soulignait à quel point s’étaient relâchées les relations entre sa chair et ses os, et, quand ils l’eurent reconnu, un murmure les parcourut, sans doute parce qu’ils n’aimaient pas assister à des prodiges, quels qu’ils fussent, et aussi parce qu’ils éprouvaient une grande contrariété à l’idée que celui qui recourait ainsi publiquement à des transes sorcières fût un des leurs, un mort ou un vivant tel qu’eux-mêmes se décrivaient quand on leur donnait la parole, un individu qu’ils avaient cru jusque-là fort ordinaire et même inférieur à eux et qu’ils avaient méprisé avec indulgence, comme toujours on méprise son semblable ou ses propres excréments, et qui en fin de compte se révélait d’une très-autre nature et très-étrange, et, dans ce murmure qui enflait, on pouvait entendre autant de dépit que de peur et de dégoût, et lui, sensible à cette vague qui venait battre sur lui depuis l’extérieur du four et depuis un temps et un espace extérieurs au feu, se rencogna plus encore contre le mur, et, peu désireux d’offrir aux présents le spectacle de sa combustion, il tourna sa tête vers le dedans, assombrissant sa bouche et son langage et se consacrant à des chuchotis intimes plus qu’à des admonestations tonitruantes, et, ne s’adressant désormais qu’à sa propre personne de plus en plus noire et indéchiffrable, il commença à délivrer pour lui-même des instructions sur le voyage au cœur du feu et à donner des conseils pour le séjour parmi les braises, et il décida de ne plus prêter oreille qu’à ses propres souffles, et, pendant un moment, il ne fit qu’ahaner des ordres destinés à ses organes les moins dociles et qui souvent désobéissaient en dépit de l’urgence, car il avait laissé fleurir en ses propres profondeurs les principes anarchistes que sa bouche n’avait eu de cesse de proférer pendant toute son existence, puis il se contracta de nouveau et laissa siffler hors de ses lèvres des images cryptes, et alors l’assistance, vexée de ne recevoir de lui que de vilains échos et des fumées, se mit à maugréer et à se raréfier, et, comme il persistait à marmonner en langage crypte, refusant de proférer des harangues qu’elle eût pu apprécier et même répéter avec ferveur, elle accentua son mouvement de repli et quitta les lieux, et c’est pourquoi nul n’assista à la danse lente qu’il exécuta ensuite pendant plusieurs heures et, en tout cas, plusieurs siècles, une danse magnifique, en silence, au milieu des crépitements et des nuées rouges.

• Il y eut trois cylindres, cette nuit-là. Ils furent diffusés l’un après l’autre, mais, quand le troisième fut terminé, après une brève transition grésillante le premier reprit, et de nouveau la phrase difficilement interprétable de Solovieï retentit dans la nuit, à pleine puissance dans le circuit de radiodiffusion interne au village, le long des rues, de la rue principale comme des chemins secondaires, de nouveau les trois poèmes opaques de Solovieï déferlèrent sur toute la vallée, de la limite des arbres à l’orée opposée de la forêt, de la route menant à la vieille forêt au dépôt administré par la Mémé Oudgoul, de nouveau il fallut entendre cela dans son intégralité. Kronauer était à présent assis par terre, sur le parquet qui exhalait des odeurs de sapin, de poussière et de savon noir, il était adossé à la carcasse métallique de son lit et il dodelinait, comme sous hypnose, comme un homme ou un mort dépossédé de toute volonté d’aller plus loin dans l’existence.

• Et, ayant parcouru cent soixante-trois pas sur le chemin orange, il en parcourut encore trente-neuf mille deux cent vingt-quatre, puis de nouveau cent soixante-trois, puis il recula de vingt-deux pas et marqua un temps d’arrêt pour se repérer, car tout était autour de lui ondulant et braillard, et rien ne se dessinait de stable à travers les flammes, et, écartant un rideau de grêle brûlante qui s’abattait sur son visage et le devant de sa poitrine, il se mit à appeler, prononçant pour commencer des paroles inarticulées, comme pour se faire la voix, puis scandant le nom de ses filles et scandant son propre nom, affirmant de cette manière sa présence au milieu du feu et des vents, puis, comme les flammes ne cessaient pas et, au contraire, redoublaient, il reprit sa marche pesante, désormais sans plus jamais interrompre le bourdonnement de sa bouche et ses bruits de langue et la forge de ses poumons, allant droit même quand il fallait enfoncer dans la braise jusqu’aux genoux, allant droit quelle que fût la température souvent atroce des obstacles, se refusant à tousser quand la gorge lui piquait et se refusant à trébucher plus d’une fois tous les quatorze pas et se refusant à croire au grésillement de ses yeux ou du moins à y attacher une signification et se refusant à perdre haleine et se refusant à rester allongé ou recroquevillé sur le sol quand il tombait et se refusant à façonner avec sa salive des mots de douleur ou de désarroi, toujours allant avec fermeté dans la direction qu’au fond de son cœur il savait être l’unique et donc la meilleure, une direction qui n’était ni nuit ni jour, ni crépuscule, puis il avança de trente-huit pas sans bouger ni pieds ni jambes, puis il avança de treize cent sept pas supplémentaires, lourdement et en se courbant vers l’avant comme si une tempête le repoussait, puis il manifesta l’intention de chanter des hymnes, puis il déclara à tue-tête qu’il se trouvait tellement à son aise dans le feu et si bien intégré à la texture du feu que bientôt il pourrait voler sur de grandes distances tout en restant cloué au même endroit, et que bientôt les paradoxes par sa bouche s’annuleraient, et soudain, alors que l’espace autour de lui hurlait et tourbillonnait en flammèches jaunes, il enfila un masque de suie et il s’enveloppa tout entier de suie et il dit à on ne sait qui qu’il venait, qu’il allait venir, mais la phrase sonnait plus comme une menace que comme une annonce.

• De temps en temps Kronauer jetait un coup d’œil par la fenêtre. Le mur de la maison de Hannko Vogoulian était parcouru de reflets, comme si, quelque part dans le village, mais assez loin du centre, assez loin du soviet, une ferme était en train de brûler. Qu’est-ce que tu fais dans ce kolkhoze, se répétait Kronauer, qu’est-ce qui te retient ici, Kronauer ? Tu comprends rien à ces gens, tu comprends rien à ce qui se passe, si tu restes englué ici tu vas finir par finir mal, ce Solovieï t’emprisonne et t’ensorcelle avec ses sifflements magiques, il y a qu’une chose à faire, Kronauer, pars avec une des filles, sauve une des filles et enfuis-toi avec elle, et ensuite, advienne que pourra ! Sauve Samiya Schmidt ou Hannko Vogoulian ou même Myriam Oumarik, l’une ou l’autre, peu importe, prenez la fuite, traverse avec elle la forêt, cachez-vous, mettez entre vous et « Terminus radieux » des dizaines, des centaines de kilomètres, vous retournez jamais, fuis à toute vitesse pendant qu’il est encore temps !

Toutefois ses résolutions ne débouchaient sur rien. Il demeurait prostré sur le parquet, quasi cadavérique, de temps en temps secoué par un bougonnement ou des frissons, et il continuait à écouter les trois cylindres qui tournaient en boucle, sans jamais rien y reconnaître de familier alors que pourtant il en recevait les mots pour la cinquième, pour la septième, pour la onzième fois. Il continuait à les écouter, et, comme un moribond à qui on donne des conseils dont il n’a que faire, il grelottait et il bougonnait.

• Il se racla la gorge, et, en raison du noir absolu qui troublait la perception des choses, les rares spectateurs qui l’avaient suivi eurent l’impression qu’il avait effectué ce raclement de gorge en utilisant le tisonnier, à la manière d’un avaleur de sabres, et plusieurs, qui trouvaient ce tour de passe-passe insultant, déplacé et hideux, s’émurent. Cependant il allait le long des débris brûlants et des poudres, insensible à la violence des flammes sans lumière qui léchaient cruellement ce qui persistait de sa chair, et il n’écoutait ni les récriminations qui derrière lui surgissaient ni la parole acerbe des commentateurs. Il les prévint soudain que le pire était encore à venir et il leur dit qu’ils pouvaient, s’ils le souhaitaient, s’en retourner sur leurs pas et rejoindre ou du moins tenter de rejoindre le monde extérieur. C’était faux. L’un de ses suivants, nommé Kronauer – en réalité un soldat idiot –, le découvrit presque aussitôt à ses dépens. À peine avait-il commencé à inverser le cours de sa marche qu’il se sentit comme nimbé d’une lourde faiblesse, à peine eut-il compté quatre pas en direction de l’arrière qu’une amertume jaillit en lui, et que sa peau se crevassa sur tout son corps, ainsi que sur ses jambes et sur le rêve de mains et de visage qu’il entretenait depuis le début du feu. Ses os sifflèrent, ses cartilages déjà n’étaient que cendre et vapeur. C’était un soldat de piètre catégorie, bon communiste mais sans valeur magique aucune, comme ceux qu’on ramasse à la pelle dans les fosses communes des camps. Il aurait voulu appeler ses camarades à l’aide, mais sa voix ne portait pas et sa pensée, qu’il cherchait à expulser, ne réussissait pas à se cristalliser en mots. Alors il s’assit tant bien que mal dans les braises, sanglotant, les poumons agités de vilains sursauts, essayant encore d’écarter le poids de l’obscurité bitumineuse qui l’encerclait. À quelques mètres de lui, mais déjà séparés de lui à jamais, les autres s’accordaient une pause et l’ignoraient. « Le pire nous a été épargné jusqu’ici », reprit à voix basse notre timonier qui avait laissé tomber à ses pieds la tige de fer. « Mais maintenant la donne a changé. Ceux et celles qui feront demi-tour mettront tout le groupe en péril. » Ses voyelles étaient grinçantes, ses consonnes se fissuraient au moindre contact avec la réalité ou avec les émanations. « Ceux-là, poursuivit-il, il faudra les tuer avant qu’ils ne nous nuisent. » Dans l’instant, son discours se désorganisa, la parole sombra. Toutefois le nom de Kronauer fut prononcé, et on l’entendit. Mais celui-ci était déjà hors d’atteinte, en train de se consumer dans la solitude, et nul n’entreprit de l’aller retirer du noir pour l’occire avant le pire.

• Ce fut une nuit de cauchemar. Mais pas seulement pour Kronauer.

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