Terminus radieux
Chapitre .27.
.27.
• Le local des douches était parcouru d’un courant d’air glacial. Kronauer ôta sa pelisse et frissonna. Ben je croyais que je l’avais pas enfilée en quittant la cellule, pensa-t-il brusquement. Ben non, je l’avais pas prise, cette pelisse puante, pensa-t-il. Je l’ai laissée sur le bat-flanc quand Münzberg m’a dit qu’on allait aux douches. Alors pourquoi que je l’ai sur moi ? se demanda-t-il.
L’instant d’avant, il marchait dans le couloir. Je l’avais ou je l’avais pas sur moi ? rumina-t-il pendant une ou deux secondes. Il ne parvenait à aucune conclusion. Pour l’importance que ça a, pensa-t-il.
Tout de même, Kronauer, pensa-t-il. Si tu es pas capable de te souvenir de ce qui s’est passé trois minutes plus tôt, je donne pas cher de ta caboche. Va savoir ce qu’il y a dedans, quelle espèce de bouillie. Si ça se trouve, tu es déjà mort. Ou fou. Ou alors tu tournes en rond dans un rêve sans pouvoir en sortir.
Il se déshabilla. Ses hardes étaient si infectes qu’il les entassa par terre, sous le banc du vestiaire. Peut-être que l’administration pénitentiaire me fournira une tenue propre après ma toilette, pensa-t-il.
Une ampoule nue éclairait le vestiaire. En dehors de bouches d’aération et de la porte d’entrée par laquelle Hadzoböl Münzberg s’était éclipsé après lui avoir posé dans la main un bloc de savon, il n’y avait pas d’ouverture. L’endroit, en dépit de la lampe, souffrait d’un éclairage insuffisant. Tout était en bois, le sol, les murs, le plafond, avec des rondins, des planches, des claies au-dessus des trous d’évacuation. Ça prend à la gorge, pensa-t-il. Les remugles d’humidité, de sapin moisi et de linge sale. Au-delà du vestiaire s’étendait l’espace des douches proprement dit. Pas très large, long d’une quinzaine de mètres. Curieusement, il fallait aller jusqu’au fond pour trouver une arrivée d’eau, une pomme d’arrosoir suspendue, unique.
• Tu veux que je te dise, Kronauer ? pensa-t-il tandis qu’il marchait pieds nus sur les claies à la surface noire, légèrement visqueuse. Une seule douche, dans un local collectif, c’est pas possible. C’est des choses qui existent pas.
Tu es pas dans la réalité, voilà tout, pensa-t-il.
• Pourtant il sentait sous lui les lattes moussues, glissantes, et, outre sa propre puanteur, il humait autour de lui les parfums violents du mélèze trempé, arrosé de mauvais savon, d’eau sordide, avec une arrière-odeur d’excréments, d’urine et de sang. C’était concret et ça n’appartenait pas à un monde onirique. Incapable d’y voir plus clair sur le statut de l’univers dans lequel il évoluait, il dévissa la vanne devant lui et il s’accroupit sous la pomme de douche. Après quelques litres d’eau froide, le jet devint agréable, très chaud sans être brûlant.
Il s’abandonna à l’eau sans bouger. La pluie lui bombardait le crâne et il se rendit compte que depuis que Hadzoböl Münzberg l’avait quitté, il avait oublié son mal de tête. Raison de plus pour pas croire complètement à ce qui se passe, pensa-t-il. Ça a reflué, je vais pas m’en plaindre. Mais c’est pas naturel. Les gouttes tapaient sur son crâne lisse. Il fermait les yeux. Il avait accédé sans transition à une minute de passivité tranquille.
Liquide ruisselant, à la température délicieuse.
Position proche de la position fœtale.
Semi-obscurité.
Solitude.
Il n’avait pas encore commencé à se savonner et il restait béatement immobile quand il entendit que quelqu’un ouvrait la porte du local. Bon, pensa-t-il sans décoller les paupières. Münzberg revient avec du linge propre. Un souffle d’air acide lui heurta les mollets. Il se replia plus étroitement sous l’eau.
Ça pourrait pas être mieux, pensa-t-il. Je pourrais pas être mieux.
Là-dessus, il commit l’erreur d’ouvrir les yeux.
Dans le vestiaire, il y avait plusieurs personnes. Hadzoböl Münzberg était là, en effet, traînant un énorme paquet qui ne ressemblait pas à du linge propre. Il était accompagné de la Mémé Oudgoul, de Samiya Schmidt et de Solovieï.
Kronauer referma en hâte les paupières.
Ben non, finalement, pensa-t-il. Ça pourrait pas être pire.
• Münzberg allait et venait. Il allait chercher dans le couloir plusieurs paquets entourés de toile cirée, de draps ou de guenilles diverses. Il les traînait et les disposait entre le vestiaire et l’espace réservé aux douches, à la douche. Parfois on voyait nettement de quel type de paquets il s’agissait. Parfois un bras dépassait, pris dans une manche de veste d’hiver, un pied, chaussé pour pouvoir affronter la neige. Hadzoböl Münzberg transportait des cadavres. Il se débarrassait de sa charge sans manifester d’émotion, comme indifférent à son caractère lugubre, puis il retournait dans le couloir en prendre une autre.
Quand Münzberg en eut terminé, Solovieï tira le banc pour s’asseoir juste derrière la barricade des corps allongés. La Mémé Oudgoul s’installa à côté de lui. Ils ressemblaient à un couple de paysans dans la salle d’attente d’une gare de campagne et ils avaient tous deux l’air d’être de mauvaise humeur. Samiya Schmidt disparut un instant puis revint avec un tabouret. Elle s’assit à l’écart, près du tas répugnant que formaient les hardes de Kronauer. Dans ce qui avait maintenant toute l’apparence d’un tribunal, on ne comprenait pas si elle jouait le rôle de troisième juge, de représentante des masses populaires ou de témoin de l’accusation. Elle baissait la tête, boudeuse et accablée.
Puis Münzberg referma la porte et se tint en faction. À l’autre extrémité de la pièce, Kronauer avait croisé les mains devant son sexe et il restait sous la pluie chaude, dans une attitude de nudiste effarouché. Il hésitait sous l’eau ruisselante. Il ne savait que faire.
• Les deux yeux jaunes de Solovieï lançaient des éclairs. S’il avait été blessé naguère, sa figure n’en avait pas conservé de trace. Son œil crevé avait repris sa puissance mauvaise et son éclat. Son crâne troué s’était ressoudé.
– Laissez-moi m’habiller, mendia Kronauer.
– Ici, c’est moi qui donne les ordres, dit le président du kolkhoze.
Le bois des douches garantissait une bonne acoustique et sa voix roula jusqu’à Kronauer avec puissance.
La Mémé Oudgoul bourrait du tabac dans le fourneau de sa pipe. Solovieï posa ses énormes mains sur ses énormes cuisses et fit mine de se remémorer solennellement les grandes lignes de l’affaire à juger. Ses longs cheveux naturels partaient en couronne autour de sa grosse tête de moujik hostile. Ils brillaient sous la lampe avec des reflets huileux. La tige de fer qui l’avait transpercé de l’œil à l’oreille appartenait dorénavant au registre des vagues souvenirs.
Le président du kolkhoze leva les yeux sur Kronauer, ses yeux dorés sans sclérotique visible, ses yeux fauves qui ne faisaient pas penser à un paysan mais à une créature innommable, n’ayant avec la paysannerie et même avec l’espèce humaine que des relations de pure convenance.
– Ben est-ce que je peux sortir de la douche ? proposa Kronauer.
– Tais-toi, intervint la Mémé Oudgoul.
• Solovieï passait du coq à l’âne afin de décontenancer l’accusé et de rendre impossible sa défense. De temps en temps, il reprenait l’ensemble des chefs d’inculpation, et alors il mettait sur le même plan les crimes de sang et les misérables détails du quotidien à « Terminus radieux ». Selon lui, Kronauer avait fait exprès de réparer de travers la bouche à incendie située devant la maison de Myriam Oumarik, ce qui avait eu pour conséquence de rendre boueuse une moitié de la rue principale. Il s’était indûment approprié des chemises de Bargouzine. Quand son tour était venu de travailler dans les cuisines, il avait préparé de la bouillie d’orge grillée avec de la farine et du beurre rance sans respecter les doses, confectionnant ainsi plusieurs fois des repas infects. Il avait fait du mal à Samiya Schmidt lorsqu’il l’avait ramenée de la forêt, le jour de son arrivée. Il avait ensuite tourné autour de toutes les femmes du kolkhoze, dans l’intention évidente de coucher avec elles et de leur faire du mal, exception faite de la Mémé Oudgoul qu’il avait, certes, épargnée, mais sans doute surtout parce qu’elle avait mis au jour sa participation à l’assassinat d’un officier de l’Armée rouge, et parce qu’elle l’avait démasqué en tant que déserteur. Dans le cadre de ses manœuvres donjuanesques, il avait incité Samiya Schmidt à lire et à relire des pamphlets malsains écrits par Maria Kwoll et sa bande d’amazones, au point que Samiya Schmidt avait perdu l’esprit et s’était déchaînée contre son père. Il avait passé son temps au kolkhoze sans respecter la moindre ligne idéologique, en se laissant flotter sur les événements comme l’aurait fait un ennemi de l’Orbise ou un idiot. Dans l’entrepôt de la Mémé Oudgoul, il avait essayé de déglinguer un des rares phonographes ayant échappé aux désastres de la Deuxième Union soviétique, un appareil d’une grande valeur historique et sentimentale. D’autre part, pendant la nuit du blizzard, il avait tiré au fusil sur des kolkhoziens et des kolkhoziennes innocents, faisant mouche presque à chaque fois et causant une hémorragie considérable dans les effectifs de « Terminus radieux ».
• – J’ai jamais tiré au fusil sur personne, se récria Kronauer.
– Une carabine de guerre semi-automatique, dit Solovieï. Une SKS Type 56.
– J’ai tiré sur personne, répéta Kronauer.
– Et ça, c’est personne ? demanda Solovieï.
Sur son ordre, Hadzoböl Münzberg se détacha de la porte contre laquelle il s’adossait et alla dépaqueter partiellement les cadavres allongés au pied des juges.
Bien que l’eau l’aveuglât, Kronauer reconnut successivement le manchot Abazaïev, le tractoriste Morgovian, Hannko Vogoulian et Myriam Oumarik. On ne distinguait ni sang ni blessure sur les visages, mais, plus bas, sur le tronc, le ventre, tous étaient ensanglantés.
Comme Hadzoböl Münzberg hésitait, le président du kolkhoze l’incita par gestes à ôter le drap qui couvrait les deux dernières dépouilles. Avec des mouvements dociles et lents de zombie, Münzberg s’exécuta. Apparurent alors les têtes à moitié fracassées de la Mémé Oudgoul et de Samiya Schmidt. Assises à proximité, l’une sur le banc des juges, l’autre sur un petit tabouret, les deux intéressées ne semblèrent pas en ressentir la moindre émotion. Elles ne réagissaient pas. Münzberg se retira pour de nouveau s’appuyer contre la porte. Il y eut un moment de vide.
Le crépitement des gouttes sur la peau de Kronauer, sur la claie autour de lui.
La buée.
L’eau légèrement grise près de sa cheville gauche, à l’endroit où il avait posé le morceau de savon. Le savon continuait à fondre, laissant partir vers la grille d’évacuation de fines moirures parfois compliquées de bulles vite crevées.
La pénombre autour de Kronauer.
La lumière crue de l’ampoule dans le vestiaire.
La honte d’être nu comme un animal devant des juges, devant des cadavres, devant Samiya Schmidt sur son tabouret et devant Samiya Schmidt couchée par terre, crâne explosé.
– Et pourquoi que ça serait moi qui les aurais tués ? se défendit Kronauer.
– Tuer, c’est évidemment un grand mot, convint Solovieï. Mais tu as passé une nuit à leur tirer dessus au fusil de guerre. Ils étaient pas dans un bel état quand on les a ramassés. Dès qu’il y en avait un qui essayait de s’approcher de toi pour te calmer, tu le descendais. Ça a duré toute la nuit jusqu’à ce qu’on t’assomme.
– Je me rappelle rien de ça, dit Kronauer. Ils sont morts ?
– Et toi, soldat ? se fâcha Solovieï. Qu’est-ce que tu crois que tu es ?
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