Terminus radieux

Antoine Volodine · Chapitre 39 sur 49

Pages du PDF

Terminus radieux

Chapitre .39.

.39.

 

 

• Hannko Vogoulian mit son stylo de côté et compta les pages qu’elle venait d’écrire. Quatre. En une semaine, elle en avait noirci vingt-deux. Elle eut un petit sourire de fierté. Son travail avançait.

Tout était calme dans la maison et aux alentours. Il y avait eu un coup de froid et la neige avait durci. Le moindre bruit dans la forêt se répercutait sur des kilomètres. Rien d’alarmant ne se produisait dehors depuis la tombée de la nuit. Elle n’avait même pas besoin d’aller à la fenêtre pour surveiller la clairière et ses abords. Il lui suffisait d’écouter. Elle pouvait aussi analyser l’air qui s’introduisait à travers les interstices. Des odeurs de neige, de mélèzes en hibernation. Elle prit plusieurs inspirations profondes pour en savoir plus. Dehors, un renard avait fait le guet pendant un moment avant le crépuscule. Il avait abandonné son âcre pestilence dans le carré des airelles. Plus loin un deuxième renard, peut-être une femelle, avait déterré un cadavre de pie et l’avait emporté. Comme traces récentes, c’était tout.

Hannko Vogoulian régla la lumière de la lampe qui avait un peu baissé et reprit son stylo. Elle écrivait lentement et sans ratures. Elle essayait de retrouver phrase à phrase le texte original de Chiens dans la taïga, un petit roman de Maria Kwoll qu’elle avait lu des centaines d’années plus tôt à la bibliothèque du kolkhoze. Elle transcrivait de son mieux ce que lui dictait sa mémoire, mais souvent elle avait conscience qu’elle inventait, et d’ailleurs elle remplaçait volontiers les passages oubliés par des synthèses et des raccourcis de son cru, ou des aphorismes qu’elle jugeait appropriés. D’un strict point de vue littéraire, ce qu’elle faisait était une aberration, mais elle s’en fichait. Je pourrais en dire autant, pour ce qui me concerne. Elle ou moi peu importe. Ce qui comptait, au fond, c’était qu’elle noircît son cahier avec de la prose.

• Ici, une scène de viol, écrivit Hannko Vogoulian en reprenant sa tâche de copiste, mais elle ne savait pas très bien si elle parlait au nom de Maria Kwoll ou en son nom propre.

Ici une nouvelle scène de viol. Encore une. J’ai systématiquement évité de les décrire en détail. Les évoquer suffit. Pour les victimes, c’est insupportable. Pour les témoins, c’est également insupportable. On est obligée de se frotter aux laideurs du langage de queue, à un moment ou à un autre on doit accompagner le souffle du langage de queue, on a l’impression qu’on partage quelque chose avec les violeurs. Dans toute description de viol entre une part de complaisance. J’ai toujours évité cela et ce n’est pas parce que je connais Myriam Oumarik que je vais me mettre à regarder objectivement la scène, en tant que témoin, ou à me replonger dans l’horreur de manière subjective, en m’incarnant en elle.

Trois marchands enveloppés d’une aura fétide, des hommes qui surgissent de la forêt après des semaines de voyage sans s’être jamais nettoyés ni de leurs excréments ni de leur poussière, trois brutes puant les sueurs dues à l’effort et à la solitude, puant les émanations de leurs glandes, trois mâles âpres au gain, trafiquants de déchets et violeurs.

Je n’ai aucune envie de les faire apparaître dans mes proses, écrivait Hannko Vogoulian, sinon pour les tuer, pour aider Myriam Oumarik à se venger, à les saigner salement et à les tuer.

• Hannko Vogoulian soupira. Elle avait changé le nom de l’héroïne malheureuse de Chiens dans la taïga et elle lui avait attribué le nom de sa sœur.

Elle renâclait à reprendre l’histoire là où elle l’avait laissée. Dans Chiens dans la taïga, la vengeance de l’héroïne finissait bien par advenir, mais l’héroïne mettait au moins trente pages avant de trouver l’occasion propice, et Hannko Vogoulian était tiraillée entre le souvenir confus, amputé, du texte de Maria Kwoll, et son souhait de voir Myriam Oumarik assassiner au plus vite ses tortionnaires.

Elle remit au lendemain soir la suite du roman. Comme elle disposait encore de plusieurs heures avant de s’assoupir, elle décida d’insérer quelques aphorismes et réflexions de Maria Kwoll au lieu de retranscrire les descriptions de paysage que l’auteur plaçait toujours aux moments où elle n’avait pas le courage de poursuivre sa narration. Toutes ces images de nature, d’arbres ou d’herbes qu’elle utilisait pour se dégager des enfers où elle avait conduit ses personnages.

• Le marécage de leur corps, écrivit Hannko Vogoulian, le brouillard de queue de leur corps, le langage du sang et de la queue, une idéologie forgée pendant l’ère secondaire, les exigences hormonales pitoyables de leurs organes sexuels, leur culture ancestrale du viol, leur éducation sexuelle entièrement tournée vers la pénétration des uns par les autres, des comportements prédateurs que rien n’a modifiés, la normalité salace, l’attente du rut, la complaisance des femelles obtenue par un conditionnement incessant et dominateur, la soumission des femelles au langage de queue, leur apprentissage permanent du désastre et du viol, leur culture femelle ancestrale du viol, les sentiments de honte, d’anormalité ou de ridicule imposés aux femelles si elles répugnent à la pénétration. L’attente des gémissements, des secousses, des excrétions. Cette catastrophe sexuelle abyssale dans laquelle tout le monde tombe sans se débattre, vivants et morts confondus, camarades et ennemis confondus, mélangés dans la même boue, les égalitaristes modèles comme les partisans du capitalisme et de l’esclavage, sans se débattre, dans cette même gadoue hideuse.

• Puis elle referma son cahier et le rangea sur l’étagère.

– Ben je continuerai plus tard, dit-elle.

Elle éteignit la lampe. Elle alla décrocher une peau de louve blanche et elle s’en enveloppa les jambes avant de s’asseoir dans un fauteuil qui faisait face à la fenêtre. À côté du fauteuil, à portée de main, elle avait calé une carabine chargée.

Maintenant – c’est-à-dire depuis plusieurs siècles –, elle était comme jadis la Mémé Oudgoul, elle ne dormait jamais véritablement. Elle se contentait de somnoler dans l’obscurité, en marmonnant des rêves plus qu’en les projetant inconsciemment sur ses écrans intérieurs.

Et elle attendait.

OceanofPDF.com