The defenders (romance en français) - Madleen - Le bal des monstres (French Edition)

Chapitre 8

 

– Madleen ! s'époumone une voix étouffée par les murs de la villa.

Éreintée et frigorifiée, je m'immobilise sur le seuil. Un simple geste me

donne l'impression de circuler sur un bateau. Le moindre effort siphonne

mes réserves énergétiques. C'est à peine si j'arrive à tenir debout lorsque

Hauata ouvre la porte à la volée, la télécommande de la télévision en main.

En arrière-fond, la voix monotone d'une journaliste commente l'histoire de

la sombre idiote qui a manqué de se suicider dans le fleuve Willow.

Ses yeux s'arrondissent.

– Bordel, Madleen !

« Madleen ». Pas « Mady ».

– Tu peux te décaler ?

À la façon dont mon corps s'effondre contre le chambranle, je peux

affirmer que l'adrénaline ne fait plus son effet. C'est triste, la vie de zombie.

L'épaule enfoncée dans l'arête métallique, je n'ai jamais autant compati à

l'existence du lover cadavérique de 1 Warm Bodies. La lenteur, la face

déconfite, le corps mou, les cernes jusqu'aux chevilles, les fringues

déglinguées, dont il faut tenir compte pour avancer. Certes, je n'ai pas pour

ambition de faire de Hau mon quatre heures, mais pour le reste, j'ai plutôt

l'impression d'appartenir aux Enfers qu'au monde des vivants.

– Je croyais que tu te faisais encore suivre par cette Taupe Endimanchée

de Jenkins ! beugle-t-il, à moins que ma soudaine retombée de fatigue

distorde mon ouïe.

Oui, Hau ne beugle pas. Il raisonne.

– Je la vois toutes les semaines.

Il m'empêche de flirter avec le carrelage en passant un bras autour de ma

taille. Jenna Jenkins, 33 ans, arbore des verres de lunettes si gros, si ronds,

et si épais, que je n'ai pas pu m'empêcher de la surnommer ainsi. La Taupe

Endimanchée. Après tout, j'exècre autant me rendre à son cabinet que les

petits plats de Hau. Cette psy m'oblige à affronter ma folie salvatrice.

Et puis, je ne suis pas si folle.

– Je ne suis pas si folle, t'inquiète, marmonné-je en m'accrochant à son

tee-shirt comme à une bouée de sauvetage.

– T'inquiète ? Putain, Madleen ! Je viens d'apprendre par une connasse

insensible que tu verses à nouveau dans la tentative de suicide !

Il pointe du doigt le téléviseur, depuis lequel une journaliste annonce les

actualités sur un ton propre à la profession. Ses cheveux glissent sur mon

visage trempé et froid, pareille à la caresse d'une fourrure noire. Si

l'agitation de sa tête s'additionne aux symptômes de sa colère, c'est que

Hauata est à cran. Vraiment, à cran. Sur le point d'exploser, pour être

précise. Car Hauata ne s'énerve jamais. Il plaisante, il rit, il taquine, il

vanne, il gronde parfois, mais le hurlement ? Non, Hau ne connaît pas. À

moins qu'il s'applique à singer le jeu d'acteur des personnages de films

d'horreur en carton.

Alors, qu'a-t-on fait du self-control de mon meilleur ami ?

Je lève les yeux sur son visage dur, affolé, tandis que mes mains

agrippent ses épaules on ne peut plus tendues. Mes oreilles sifflent. La

lumière grille mes rétines. J'ai mal à la tête. Je me sens comme un torchon

doté d'une cervelle.

J'ai bien failli mourir noyée.

Mais ce n'est pas la première fois qu'il me voit rentrer à moitié morte, à

demi consciente ou charcutée par-ci par-là. C'est sans doute pour cette

raison qu'il n’a pas déjà sauté sur le combiné pour appeler les urgences.

Je gère. Je connais bien la Mort, maintenant.

– Je ne suis pas suicidaire.

Il me serre. Fort. Comme s'il espérait me protéger des ténèbres qui

s'ouvrent sous mes pieds. Sa joue piquante se colle à la mienne, de façon à

mieux me susurrer ces mots crus :

– Comment appelles-tu quelqu'un qui s'est déjà fait renverser par une

voiture ? Qui a manqué de se noyer plus d'une fois, a enfoncé sa caisse dans

un ravin, s'est interposé dans un règlement de compte où s'engageaient des

armes à feu ? Quelqu'un qui se met en tête de voir un lion de tellement près

que la bête arrive à lui mordre la jambe ? Je ne sais pas si le pire est de

constater ton indifférence ou le fait que je suis certain d'en avoir oublié.

Oui, Hau, tu as oublié ma présidence des LCC. Un élément important,

que tu n’as jamais su. Pour ton bien.

Lorsqu'il écarte sa tête de la mienne, le désespoir exprimé par son regard

me pousse à dévier le mien. Il s'accroche aussitôt à l'homme accoudé à la rambarde de l'étage, penché en avant, face à moi, au premier plan de ma

déchéance.

Ses prunelles dorées me dissèquent.

– Ça suffit, maintenant, déclare Hauata, marqué par l'impuissance.

La détermination qui teinte le ton de sa voix me met sur mes gardes. Lui

rendant toujours son étreinte rude, mais affective, je délaisse l'observation

d’Émile.

– J'ai déjà un papounet, tu sais.

– Il faut que tu te fasses soigner. Tu es malade, Madleen.

– Je suis déjà suivie par Jenkins.

– Tu vois bien que ces séances ne suffisent pas. Tu as besoin de…

– Je refuse de me faire interner, le coupé-je.

– Tu ne peux pas continuer comme ça.

– C'est pourtant comme ça que je vis.

Lily me comprend, lui.

Mais peut-être que les monstres ont un degré de compréhension supérieur

à la moyenne, les uns envers les autres ?

Soudée à mon meilleur ami, je me laisse à nouveau distraire par les yeux

de l'homme énigmatique qui observe la scène avec curiosité. Un bout de la

partie rectangulaire de sa chaîne dépasse de la barre de bois, tandis que ses

maillons reflètent la lumière du jour. Ses mains sont croisées au-dessus du

vide, immobiles.

– Demain, je t'emmènerai chez le psychiatre.

– Je n'irai nulle part, répliqué-je calmement.

– Je ne t'en laisserai plus le choix. Je te l'ai déjà trop laissé.

Je quitte ses bras pour me laisser choir sur la commode où errent les

clefs.

– Je n'irai nulle part, répété-je alors que mon corps adopte la consistance

dégoulinante d'un marshmallow grillé.

– Madleen ! s'exclame-t-il en me saisissant par les épaules. Parle-moi !

Dis-moi ce qui ne va pas ! Essaies-tu de me faire passer un message ?

D'attirer l'attention de ton père ? Que s'est-il passé pour que tu deviennes

cette femme robotisée, qui ne tremble que parce qu'elle a froid ? À qui le

visage inexpressif est uniquement mouillé par l'eau du fleuve ! Où sont les

frissons de terreur ? Où sont les pleurs ? Les regrets ? Tu as failli mourir,

nom de Dieu ! Pourquoi suis-je toujours le seul à en être ébranlé ? Pourquoi

me fais-tu toujours passer pour l'excité du bocal ?

Plus les questions s'enchaînent, plus ses doigts s'enfoncent dans ma peau,

plus sa voix se fêle, plus ses yeux rougissent et ma raison tempère. Non, il

ne faut pas que je prenne la mouche. Un véritable ami devrait réagir de cette

façon. Il devrait suivre les codes établis par la société, comparer mon

comportement à celui d'une population saine d'esprit. Une population qui

n'est ni monstrueuse ni assassine.

Une population qui n'a pas besoin de la Mort pour survivre.

– Ton attitude est anormale ! Tu as besoin d'aide, Mady !

Je le détaille quelques secondes. Son torse s'agite, ses yeux s'humidifient.

Il est humain.

Ce qu'il ne comprend pas, c'est qu'on aura beau me gaver

d'antidépresseurs, d'antipsychotiques ou que sais-je encore d'assez puissant

pour me maîtriser, peut-être deviendrai-je un légume, peut-être deviendrai-

je aussi sage qu'une image, mais je ne serai jamais heureuse. Je ne croque

pas la vie à pleines dents ; je la supporte néanmoins suffisamment pour ne

pas m'en débarrasser.

C'est comme ça que je vis.

– Tu devrais te calmer, répliqué-je. À plus tard.

Sur ce, je décroche ses mains de mes épaules, m'agrippe à la porte et me

traîne à l'extérieur façon zombie walk. Hauata ne me retient pas. Il ne hurle

plus, ne me serre plus, ne pleure plus. Gandhi2 a fini d'exploser. Mon cœur

y reste hermétique, enrobé par la fidèle couche d'indifférence qui me

protège du syndrome post-traumatique. Encore faut-il un trauma, pour

engendrer le syndrome… C'est sur cette conclusion évidente que je poursuis

ma longue traversée jusqu'au transat, où je m'étale bras et jambes en étoile.

La lumière me brûle les yeux. Pourtant, le ciel est nuageux.

Je lève, tourne et retourne ma main fripée dans les airs. Au bout d'un long

moment, j'envisage de me réchauffer. Pour Hauata. Mes prunelles suivent le

mouvement lent et descendant de mon bras, quand une couette tombe du

ciel. Elle s'écrase sur ma poitrine. Au-delà du fait qu'une couette volante

vienne de m'attaquer, je prends pleinement conscience de mon degré de

cryogénisation. Je ne ressens pas la douceur du coton qui s'appuie sur mon

visage.

De nouvelles mains entrent dans mon champ de vision, plus grandes.

Elles domptent le tissu sauvage, de façon qu'il recouvre l'ensemble de mon

corps. L'une d'elles est prolongée par un poignet orné d'un large bracelet

brun.

– Désolé.

Une main découvre la moitié cachée de mon visage, révélant le si joli

minois d'Émile. L'apparition divine s'évanouit le temps de glisser un bonnet

autour de mon crâne, une écharpe autour de mon cou, tout en prenant garde

à ne jamais me toucher. Au moment de brandir les gants, en général rangés

dans la commode de ma chambre – autrement dit, un lieu privé –, l'ange

noir fait la moue. Le contact est inévitable. Alors, le petit malin se rabat sur

mes pieds. Il retire mes chaussures et chaussettes trempées, puis embraye

sur un essuyage précautionneux. Il se débrouille ensuite pour leur enfiler de

grosses bottes fourrées en moumoute, préalablement engoncées dans de

bonnes paires de chaussettes hivernales.

– Je vais me débrouiller, pour les gants.

Surgissant à ma gauche, il me glisse une moufle sous la couette, fait de

même à l'opposé, puis disparaît pour mieux resurgir, cette fois équipé d'un

cache-oreilles volumineux. Sa façon de m'en équiper donne à l'accessoire

des airs de cerise sur le gâteau.

J'avise le cocon surdimensionné.

– Merci.

Au moment de chercher un visage auquel m'adresser, je constate qu'il a

une fois de plus disparu. À gauche, à droite, en haut, en bas, malgré la

vision restreinte qu'autorise mon installation, la masse de boucles acajou

échappe à ma vigilance.

– Émile ?

– Madleen.

Je tourne aussitôt la tête sur le côté et le retrouve allongé sur le transat

qui jouxte le mien. Il a croisé les bras sous son crâne, dans l'optique, sans

doute, de mieux décortiquer le méli-mélo de nuages qui menacent de nous

arroser.

À la vue du tee-shirt gris et du jean noir empruntés à Hauata, je me

remémore les courses abandonnées dans le coffre de ma voiture. Merde.

– Je t'ai remercié.

– J'ai entendu.

– OK.

Il déloge un stylo rose coincé derrière son oreille, retire un carnet un peu

trop girly de sa poche arrière, qu'il adosse à sa jambe repliée.

– Que note-t-on aujourd'hui ? 11 novembre 2019, énonce-t-il au rythme

de son écriture. Demi-noyade, risque d’hypothermie accru par un farouche entêtement à négliger ses besoins, extrême vulnérabilité en compagnie de

moi-même. Hum.

Il tapote le bout du stylo sur ses lèvres.

– Considères-tu mon énervement comme un facteur de risque

supplémentaire ?

Interdite, je croise ses yeux curieux, qui se reconcentrent sur la page

parfumée à la fraise des bois.

– Disons que non, j’ai envie de rester avec toi. Ai-je omis quelque

chose ?

– Ajoute le combat à mort, bien gore et bien bruyant, qui aura lieu juste

après mon rétablissement.

– Contre qui ? s’enquiert-il avec innocence, prêt à inscrire le nom du

futur hachis parmentier sur les pages de mon journal.

– Contre toi.

Yeux écarquillés, il me transperce une fois de plus à coups de prunelles

attractives. Sa naïveté cabosse mon épaisse couche d'indifférence.

– Je ne veux pas que tu meures, Madleen.

J'ai envie de rire, mais n'y parviens pas.

– Ta raclée matinale est si lointaine ?

– J'ai été déstabilisé par la manière dont tu utilises ton corps, se justifie-t-

il. Entre autres.

Je marque une pause méditative.

– Et comment je l'utilise, mon corps ?

– Tu danses.

Son regard divague, brouillé par les accents émerveillés de sa voix.

Embarrassée, je n'ai bien heureusement pas à chercher bien loin pour

trouver le moyen de contrer l’effet que produit son étrange fascination sur

moi.

– Comment expliques-tu le fait que je ne t'ai pas retrouvé devant le

portail ? Hauata savait que tu étais à l'intérieur, au moins ? Et de quel droit

te permets-tu de fouiller dans mes affaires ?

– Je suis passé à travers la haie. Oui. J'aime connaître l'environnement

dans lequel je vis, y compris les individus qui le constituent. D'ailleurs,

j'espère que le petit frère de Hauata réussira à entrer son loup dans la

bergerie d’Anuata.

La manière dont il prononce le sous-entendu graveleux laisse à penser

qu'il s'est contenté de mémoriser l'expression tirée d’un des nombreux courriers qu'envoie l'adolescent à son grand frère depuis Tahiti, sans en

percevoir le sens.

– Encore faut-il qu'il aborde la bergère, raillé-je, avant de me rappeler

que je suis en rogne et qu’il faut que j’efface mon satané sourire. La haie est

renforcée par un grillage chargé en électricité.

Il me fixe de façon indéchiffrable.

– Le grillage ne m'a pas freiné.

Génial. N'importe quel type surentraîné serait donc capable de circuler

chez moi comme dans un hall de gare.

– Même pas les 2 000 volts et paquets d'ampères qui y circulent ?

– Non, Madleen. Même pas.

– Tu te moques de moi ?

– Jamais.

Sa sincérité me déstabilise une fois de plus. Je ne saurais expliquer

comment ni pourquoi, mais je crois en sa sincérité.

– Admettons que Bruce Banner3 soit un imposteur et que tu sois le

véritable Hulk. Qu'as-tu fait des centaines de capteurs qui équipent la haie ?

– Hauata a rassuré l'équipe chargée de l'épauler en cas d'intrusion.

– Il a renvoyé les renforts pour toi ?

– Je suis convaincant.

Je fronce les sourcils.

– Et je peux savoir ce qui a eu l'honneur de le convaincre ?

– Mon honnêteté. Je lui ai affirmé que je ne voulais pas te quitter et que

j’étais prêt à cohabiter pacifiquement avec lui pour ce faire. Il a répondu

que j'étais un « sacré zigoto », avant de cacher les couteaux, les fourchettes,

le trident accroché dans le couloir et les cure-dents.

Il marque une pause.

– Je n'ai pas compris, pour les cure-dents.

J'étouffe un rire.

– Il faut dire que tu as tendance à zyeuter tout ce qui est susceptible de

transpercer.

– Ah oui ?

– Oui, confirmé-je, ébahie par son étonnement. Où as-tu acquis de tels

réflexes ?

Émile se rallonge sur le transat, les yeux rivés sur le ciel gris. Plusieurs

nuages ont le temps de se chevaucher, de se succéder, de s'estomper, avant

qu'il ne se décide à abréger le silence.

– À l'étranger.

– À l'étranger, répété-je, perplexe.

À l'étranger… Les réflexes d'autoprotection, le maniement des armes, la

carrure de sportif, la paranoïa tenace… La guerre.

L'une des hypothèses de Hau serait-elle la bonne ?

Étant donné que l’on fait passer un test psychologique aux portes de

l’armée, Émile devait être sain d'esprit au moment d’y entrer. Le

traumatisme serait survenu plus tard. Il lui aurait alors valu un rapatriement

puis une hospitalisation aux États-Unis.

Un traumatisé de guerre, alors ?

Peut-être ? Certainement ? Pas du tout ?

A-t-il été brisé par un événement tragique ? A-t-il été bouleversé par la

mort d’un coéquipier ? À moins que les conflits qui se perpétuent à travers

le monde aient gravé dans sa mémoire humaine l’image d'innocents

exécutés, démembrés, explosés sous ses yeux de patriote en quête de paix et

de rêves utopistes.

– T'a-t-on appris à manier des grenades ? À survivre seul ? Subissais-tu

des entraînements quotidiens et régimes alimentaires particuliers ?

Il déglutit.

Je ne le vois pas, mais le son est parlant.

– Je ne veux plus y retourner, Madleen. Je suis bien ici.

« Quel que soit son passé, il a besoin de se faire soigner », auraient dit

Hauata, le maire de la capitale, la boulangère du quartier ou le passant du

coin. Il n'est pas normal. Peut-être l'a-t-on enfermé à cause de meurtres

commis dans le cadre d'un délire… Une hallucination répétant le son des

mitraillettes, le vrombissement des chars et le hurlement des blessés. Peut-

être voyait-il une terre ravagée, des domiciles détruits, des corps d'enfants

empilés. Et peut-être voyait-il des ennemis, là où, en réalité, il n'y en avait

pas.

Je me surprends à le fixer bien plus que ce qu'exigent les règles de

savoir-vivre.

Qui es-tu, Émile ?

Dans tous les cas, un meurtrier.

Comme moi, comme Lily, tu es un monstre au cœur émietté.

 

1 Référence au personnage de fiction R, qui est un mort-vivant dans le film

Warm Bodies, sorti en 2013.

2 Mohandas Karamchand Gandhi a vécu en Inde jusqu’en 1948. C’était un

dirigeant politique et guide spirituel qui œuvrait pour l’indépendance de son

pays et pour la paix de manière générale.

3 Bruce Banner est un personnage de fiction dans l’univers Marvel, qui

incarne le super-héros Hulk.

 

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