The defenders (romance en français) - Madleen - Le bal des monstres (French Edition)
Chapitre 3
Hau ne se laisse pas prendre au jeu. Il maintient sa cible en joue
lorsqu’elle esquisse un pas vers l'entrée. Je ne peux pas le lui reprocher. La
manière dont Émile le regarde, se contracte, respire et se met en
mouvement, habille l'atmosphère d'une aura anxiogène. Le malaise du
meurtrier est palpable.
– Je vais devenir fou si tu me braques à longueur de temps, avoue Émile,
ennuyé. Je me sens tout nu.
– Pas tout à fait, le contredit Hau en tendant une main exigeante. À poil,
mon grand.
L'homme aux cheveux bordeaux suit le regard de mon ami. Tous deux
concentrent leur attention sur la bosse formée par le flingue dans la poche
d’Émile. Ce dernier secoue la tête, je hoche la mienne. Alors, paupières
closes, Émile se tourne vers Hauata et reste en apnée tout au long de sa
reddition. Son attitude m’évoque celle d’un condamné sur le point de poser
son petit cul musclé sur la chaise électrique. À la fin de la torture, désarmé,
il rouvre des yeux étonnés. Des yeux vivants. Sa surprise est manifeste.
– Vous êtes défectueux, diagnostique-t-il.
Je frémis d'aise. Et, à cet instant précis, envoûtée par l’étrangeté du
personnage, j'envisage sérieusement de passer un scanner. Histoire de
m’assurer que mes lobes cérébraux sont correctement proportionnés.
– L'erreur est humaine, soupiré-je, à la fois soulagée et chargée comme
une pile électrique. Allez, entre. Qu'y a-t-il à becter, Hau ?
Nous pénétrons dans le hall. L’espace donne sur un escalier bâti en arc de
cercle, dont le sommet mène à l'unique étage. Transie de froid, mon premier
réflexe est de sauter sur le thermostat. Justement, Émile éternue.
– Pizza quatre fromages, m’éclaire-t-il en accrochant les deux armes à sa
ceinture. Du coup, on va être un peu justes…
– Tu aimes la pizza ?
Les prunelles d'Émile vont et viennent entre la décoration simpliste et nos
mains, avant de s’arrêter sur mon visage.
– Je ne connais pas la pizza.
– Ne va pas me faire croire que les Français ne mangent pas de pizza !
s'exclame Hau, scandalisé.
– OK… On va commencer par refaire tes classiques, marmonné-je,
suspicieuse.
Je conçois que l’on ne puisse pas aimer la pizza, mais qu'on ne la
connaisse pas… Étant donné qu'Émile est d’origine française et foule le
territoire américain, j'estime que ce plat à portée internationale doit faire
partie de sa culture culinaire. Si l’on ajoute à cela la méconnaissance de son
passé proche comme lointain et la façon dont il a analysé ma voiture, tout à
l’heure, il se pourrait que sa mémoire soit endommagée.
Je trottine jusqu'à la cuisine noire et blanche suréquipée, glisse
volontairement sur le carrelage en damier et m'agrippe aux bords de l'îlot
central. En son centre, deux pizzas familiales attendent de se faire engloutir.
Le temps de repérer l'ustensile chargé de couper nos parts, une conversation
s'engage dans le hall.
– Tu manges quoi, d'habitude ? s'enquiert mon ami.
– Barres de céréales, poisson, œufs, légumes, poudre protéinée et
vitaminée.
– Tu as oublié le hamburger.
– Non, Hauata, je n'ai rien oublié.
– Si, mec, insiste Hau. On ne peut pas vivre sans hamburger.
Je penche la tête et le profil d'Émile entre dans mon champ de vision.
– Je suis vivant, réplique-t-il en fronçant les sourcils.
– Bordel, raille le garde-maison, l'arête du nez pincée entre son pouce et
son index. Et j'imagine que tu ne bois que de l'eau de source.
– Boissons énergisantes comprises.
– T'en fais pas…
La main que Hau prévoyait de poser sur son épaule rencontre un vide
embarrassant quand Émile s’éloigne de quelques centimètres pour l’éviter.
– … Avec Mady, nous allons refaire ton éducation gastronomique. Tu
n'aimes pas qu'on t'approche, hein ? Émile, c'est ça ?
Hochement de tête.
– Quel type de jojo es-tu, au juste ?
– Je suis humain, pas jojo.
– Mouais.
Le silence qui s’ensuit est si lourd, que l'on entend la roulette écorcher le
plateau sur lequel je coupe le dîner.
– Tu as regardé six fois mon tee-shirt, constate Émile. Sept, maintenant.
– J'essaie de t'accepter, annonce Hau en toute honnêteté. Ma patronne
timbrée l'a fait et je vis dans sa baraque, mais…, hésite-t-il en secouant la
tête, impossible d'éviter de me questionner à propos de ton look de mort-
vivant.
– J'ai…
– Hop hop hop ! l’interrompt-il en levant une paume. Je ne veux pas
savoir.
– Mais tu ne serais pas complice de…
– Tututut !
– D'accord. Pourquoi Madleen n'y porte-t-elle pas autant d'intérêt ?
– Parce que si je te jugeais, je serais probablement la pire des hypocrites,
interviens-je en m'appuyant contre l'encadrement de la cuisine.
Seul le garde-maison se laisse surprendre par mon intervention surprise.
– Pourquoi dis-tu cela ?
– Tu ne meurs pas de faim ? Moi, si.
Je regagne la cuisine plus vite que mon ombre, fuyant comme la peste le
jet d’émotions nocives que déclenche la remontée de sombres souvenirs.
Je m'efforce de m'occuper l'esprit en ajustant les couverts puis en
aplanissant ma tenue à l’aide de gestes si nerveux que mon désarroi
n'échapperait à personne. Mais alors que je m'escrime à séparer le fromage
unissant deux parts, la pointe triangulaire de l'une d'elles se presse entre
mes lèvres. Surprise, mes fantômes s'enterrent et je lève les yeux.
L'intensité déstabilisante de deux disques dorés me raccroche à la réalité.
– Mange.
Il s'est positionné de manière que Hauata reste dans son angle de vue et
que les couteaux de cuisine soient à portée de main.
– Ne te laisse pas mourir de faim, poursuit-il.
Je cligne des yeux, les baisse afin d'inspecter mon corps qui semble pour
la première fois renvoyer l'image d'une maigreur alarmante. Hau éclate de
rire.
– Tu meurs de faim, répète ce dernier.
– Oh. OK, soupiré-je. C'est une expression, Émile. J'ai faim, certes, mais
pas au point de dépérir. Assieds-toi.
Il fronce les sourcils, mais obéit. De son côté, Hau éloigne les armes
blanches du danger. Son initiative lui vaut un regard pénétrant.
Mon garde-maison s'assoit à côté de moi, en diagonale de notre invité.
– Une expression ?
Émile accroche ses mains au bord du tabouret de bar. Je devine sans mal
que cette précaution lui permet de lutter contre l’irrésistible envie de saisir
l'objet contondant qu'il zyeute depuis sa place.
– Une caractéristique linguistique, renseigné-je.
– J'ai déjà été sur le point de mourir de faim. Je ne trouve pas cette
expression maligne.
– Tu vis dans la rue ? l'interroge Hau en se servant généreusement.
Un ventre grogne. Émile observe Hauata avaler une part. Je pousse un
morceau sous le nez du meurtrier, qui se désintéresse instantanément du plat
du garde-maison pour attaquer le sien.
– Non, répond-il à Hau.
Émile se fige à la seconde où la pizza effleure ses papilles.
– Ça change de la salade composée, hein ? raille le Tahitien.
L'homme taché de sang hoche la tête.
– De la pizza ?
– De la pizza, confirme mon ami.
– C'est bon.
Il analyse sa composition du bout des doigts et examine le goût qui
conquiert sa langue tristement vierge de bonne bouffe bien grasse.
– Tu fais donc partie d'une organisation pas très catholique, investigue
Hau en lorgnant la chaîne argentée.
– Pourquoi dis-tu cela ?
Alors que j'entame tout juste l’ingestion du huitième de ma part, Émile
reluque déjà la seconde pizza.
– Sers-toi.
L’invité me contemple, ahuri.
– Vraiment ?
– Si je te le dis.
Il se jette – c'est le terme – sur une portion modeste.
– Plus, l'enjoins-je.
Émile m'offre un sourire si large, et si sincère, que j'en oublie de mâcher
mon morceau.
– Merci, Madleen.
– À quoi es-tu rattaché, alors ? persiste mon garde-maison.
– Au…
Je tousse, tends maladroitement la main vers le pichet d'eau. Émile me
sert un verre qu’il glisse entre mes doigts.
– Au Centre, réponds-je à la place du meurtrier attentionné. Merci.
– Un centre ? De détention ? Tu étais en prison ? tente de rebondir Hau.
– Non.
– Eh bah ! J'aurais mis ma main à couper que tu croupissais derrière les
barreaux…
Émile se raidit.
– Comment le sais-tu ?
Hau et moi échangeons un regard suspicieux.
Un hôpital-prison.
Ces établissements dispensent des soins prescrits par un psychiatre. Je ne
connais pas leur fonctionnement, mais l'idée qu'on y immatricule les
patients ne me semble pas impossible. Ces bâtiments doivent certainement
être implantés à l'écart, au cas où les détenus souffrant d’importants
troubles psychiatriques succombent à l'appel du sang. La localisation, en
bordure de forêt, corrobore mon hypothèse. Et puis, cela colle avec la vague
description faite de son « logement » et ses lacunes au niveau des
expressions de la langue. Car je doute qu'un environnement peuplé de
zombies shootés aux neuroleptiques ait pu contribuer à l'enrichissement de
son vocabulaire.
– Pourtant, tu n'es pas recherché, affirmé-je. En tout cas, pas
officiellement.
Je jette un œil sur mon smartphone, qui m'informe des flashs infos par le
biais d’une application réputée. Aucune notification. Des alertes publiques
auraient pourtant dû être lancées depuis un bail. Surtout pour quelqu'un
comme lui.
– Depuis quand t’es-tu échappé ? le questionné-je.
– Cet après-midi.
– À la base, je ne voulais pas en connaître plus, mais j'aime autant savoir
à qui j'ai affaire…
Il dépose son reste de pizza pour croiser les mains devant son visage.
– T'es un genre de serial killer ?
– Serial killer ?
– Tu tues des gens à la chaîne ?
– Non. Enfin…
Émile étouffe un hurlement. Ses mains s'empressent de presser sa tête,
comme si ses doigts avaient pour mission divine de la réduire en bouillie.
D'épais tendons saillent sous sa peau, ses membres se mettent à trembler.
Puis, sans crier gare, ses avant-bras cèdent et son front heurte le plan de
travail. Le choc transporte la vibration le long des murs, des tabourets et du
sol.
– Je doute qu'un paracétamol suffise à le soulager, marmonne Hau.
Ce type a beau connaître des moments d'accalmie, il n'en demeure pas
moins dangereux. Le sang de trois personnes tache actuellement son tee-
shirt. Peut-être appartient-il à des monstres, peut-être pas ; mais les faits
sont là : c’est un assassin. Je n’ai jamais cautionné les meurtres. En
revanche, sa capacité à pimenter le jeu auquel la Mort et moi nous livrons
me fait sauvagement de l’œil.
Un jeu grisant. Malsain, mais indispensable.
Je repose calmement ma part sur l'îlot central puis observe l’inconnu se
remettre de sa crise. Peu à peu, ses doigts se décrispent autour de ses
cheveux, sa respiration s'améliore, ses gémissements faiblissent.
– Que s'est-il passé ? m'enquiers-je, ébahie.
Hauata et moi aurions pu remettre en question la véracité de la scène, tant
Émile paraît rétabli. Seule une mèche glisse sur son front, signifiant que
oui, en effet, il y a deux secondes à peine, cet homme prenait bel et bien sa
boîte crânienne pour une coquille d'œuf de laquelle il fallait absolument
extraire le jaune.
En partie dissimulée sous un rideau de boucles humides, une tache
cramoisie pousse sur son front, attestant de la violence du choc. Elle fonce,
enfle à vue d’œil, si bien que l'hématome atteint bientôt des proportions
inquiétantes. On dirait qu'un marteau vient de percuter sa chair.
Je baisse les yeux sur l'îlot poissé de gouttelettes vermeilles.
– Je n'en ai aucune idée…, souffle-t-il. C’est comme si une bombe venait
d’exploser ma cervelle.
Les doigts du garde-maison pianotent sur le meuble.
– Il se fout de notre gueule, murmure Hau.
Émile fronce les sourcils.
– Non. Je vis dans…
La scène se répète. Au lieu de le laisser se fracasser le crâne une seconde
fois, j'ai le réflexe idiot de glisser une main en dessous et d'assister à l'écrasement instantané de mes doigts. Mes jurons se mêlent à ses
gémissements, tandis qu'il roule sa tête sur mes membres blessés, tel un
possédé qui tente de se soustraire à une entité supérieure diabolique.
Hau me tire en arrière. Je me dégage de son étreinte à l’aide d’une
rotation des épaules. Il me rattrape malgré tout par le coude.
– OK, Mady, on a bien rigolé. Maintenant, ça dégage.
– Non, décrété-je, les yeux vissés sur l'homme qui se remet tout juste
d'une nouvelle explosion de mines mentales. Il ne bouge pas d'ici.
– Écoute, c'est un malade. Hé ! C'est. Un. Malade, répète-t-il en forçant
mon visage à s'orienter vers le sien. Le gars refuse de retourner à l'asile, ça
crève les yeux. Peut-être… je ne sais pas, qu'il s'agit d'un ex-militaire
traumatisé ou d'un ancien gugusse de la CIA qu'on a préféré enfermer pour
éviter de causer des ennuis ? On n’a pas les épaules pour gérer ça !
– Pas con. Mais il reste ici.
– Mady, il est cinglé !
– Justement.
De quoi élever le niveau « intermédiaire » du jeu mortel à celui
d’« expert ».
Hauata se pince l'arête du nez.
– Bordel, Madleen…, jure-t-il en s'emparant d'un sachet de glace pioché
dans le freezer.
– Sois gentil avec ton nouveau coloc'.
Mon sourire narquois ne trouve aucun écho chez lui. Hauata se borne à
envelopper la glace dans un torchon propre et à saucissonner mes doigts
avec. Ses longs cheveux glissent sur ma peau tandis qu'il s'évertue à garder
son calme. Hauata est un homme génétiquement zen. J'ai élaboré cette
hypothèse depuis le jour où j'ai compris que les hurlements, grands gestes
des bras et rougeurs de rigueur lors d'emportements basiques lui sont
étrangers. Tenter de le faire sortir de ses gonds devrait constituer une
discipline olympique.
– Il a promis de se tenir à carreau. En tout cas, il l’a sous-entendu,
rectifié-je en me remémorant le fil des événements.
– Oh, s'il a promis, grince-t-il entre ses dents, à la fois concentré sur le
bandage et sur la menace extérieure.
– Je suis une grande fille, tu sais.
– Non, Mady. Les adultes ont conscience de leur vulnérabilité.
Émile nous observe avec autant d'attention que le set de couteaux
positionné à plusieurs mètres de lui. Deux gouttes de sang glissent sur son
front, empruntent son espace inter-sourcilier, longent son nez aquilin, se
rejoignent puis meurent, subitement effacées par le dos sa main. Une tache
de plus.
À ce stade, je suis désormais persuadée qu'Émile a été interné en hôpital-
prison. Parmi des meurtriers que la justice n'a pu se résoudre à transférer en
prison ordinaire, leurs pathologies expliquant le ou les drames.
Mais je me contrefous de savoir où se trouve ce bâtiment. Si je signalais
la cachette d’Émile, on chercherait à le récupérer et on me priverait de mon
pion en platine, de mon niveau expert. Et vu qu'aucune alerte médiatique n'a
été lancée à son sujet, je présume que son cas est assez préoccupant pour
que l'on refuse d'effrayer la population.
Cet individu est une perle rare. Un beau défi lancé à la Mort.
– Suis-moi, Émile.
La vérité, Hau, c'est que je serai invincible aussi longtemps que la Mort
sera tenue en échec.
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