The defenders (romance en français) - Madleen - Le bal des monstres (French Edition)

Chapitre 23

 

– N’allume pas la lumière avant que je sois partie.

Je ratisse le sol à quatre pattes, brûlante, exténuée et courbaturée. Nos

respirations saturent l’espace, tandis qu’Émile s’enterre dans un mutisme

déroutant. D’après la provenance des sons, il ne semble pas avoir quitté le

dernier mobilier sur lequel nous venons de côtoyer les étoiles.

Les sensations provoquées par son toucher s’attardent sur ma peau tout

au long de l’exploration tâtonnante du parquet. Je souris. Je souris, alors

que l’engourdissement ralentit mes déplacements et que mes cheveux

s’agglutinent sur mon visage.

Mes rêves les plus fous auraient été incapables d’imaginer un tel degré de

débauche, de créativité… de plaisir. Jamais.

– Pour information, je prends la pilule et n’ai jusqu’à présent jamais

entrepris de rapport sexuel sans préservatif.

Je rassemble les morceaux de tissu retrouvés en boule puis prends la

poudre d’escampette.

Allongée en étoile de mer sur mon lit, je me dis qu’il va falloir que je me

mette au régime. J’ai reluqué la marchandise émilienne, l’ai humée, tâtée.

J’ai lutté pour lui résister, mais…

Je l’ai consommée. Tout entière. J’ai cédé à la tentation.

Le problème, c’est qu’elle s’avère plus succulente encore que ce que

suggéraient son apparence, son odeur et sa texture irrésistibles.

Je passe un index sur mes lèvres gonflées, empreintes de son goût

luxurieux. Délictueux.

J’ai couché avec Émile.

Plus qu’à m’en mordre les doigts.

 

* *

 

– J’ai couché avec Émile.

Au petit matin, la tartine de Hauata tombe sur la table qu’il a dépliée dans

le jardin, sur la terrasse de la cuisine. Face confiture. Ses mains se figent, l’une en l’air, l’autre crispée autour du couteau qui s’apprêtait à racler une

nouvelle portion de beurre.

Il me dévisage de longues secondes avant de se détendre et de s’adosser à

sa chaise. Ses doigts couverts de gelée récupèrent son petit-déjeuner.

J’incline la tête sur le côté, ne sachant comment interpréter son sourire.

– Bordel, Mady ! J’ai entendu que tu avais couché avec Émile ! Ne me

demande pas pourquoi, j’ai halluciné le « avec », s’esclaffe-t-il en faisant

les gros yeux. Ouais, il m’a raconté son délire de contes de fées qui marche

pas mal pour l’aider à s’endorm…

– Il m’a pénétrée, si tu préfères.

La tartine se paie un nouveau saut. Elle atterrit face confiture.

– Pénétrée… pénétrée ?

– Pénétrée. Avec le zizi. Tu veux que je te fasse un récap’ des cours de

SVT niveau 6e ou tu penses pouvoir tenir le coup ?

Il garde le silence.

– Franchement, Hau, t’as un sommeil de plomb !

Le léger éraillement de ma voix en dit long sur l’intensité de ma nuit.

Sans parler du déplacement des meubles et des râles rauques qui

jaillissaient de la gorge de mon partenaire. Une bouffée de chaleur me

pousse à décroiser les bras, soudain trop oppressants et trop chauds contre

ma poitrine hypersensible.

Il inspire profondément. Son torse, habillé d’un tee-shirt en coton noir,

comme toujours assorti à la couleur de ses yeux, de son jean, de sa ceinture,

de ses baskets et de ses cheveux à rallonge, se bombe progressivement. Une

moue désapprobatrice appuie son froncement de sourcils lorsqu’il expire

lentement.

– Tu désapprouves.

Hau roule des yeux, grimaçant. Il met ses bras en mouvement, silencieux,

pour essuyer les traces de confiture laissées sur la table.

– C’était spectaculaire, me sens-je obligée d’ajouter dans un murmure

culpabilisé.

Le bout de pain manque à nouveau de lui échapper.

– Bon, tu peux foutre la paix à ma tartine ?

Je hoche la tête, penaude.

– Ça veut dire que tu vas remettre le couvert ? s’enquiert-il prudemment.

– Je vais lutter contre.

– Mouais.

Il garnit à nouveau son casse-croûte.

– Dans le noir ?

– Oui.

– Mais pas dans ta chambre.

Je secoue la tête, consciente de m’être tiré non pas une balle, mais un

chargeur entier dans le pied. Coucher avec un ami qui vit sous mon toit est

déjà une erreur monumentale, mais si, en plus de cela, je me permets de

délaisser mes principes… Il n’existe pas meilleur moyen pour bousiller

mon équilibre précaire.

Hauata se pince l’arête du nez, las.

– Mady…

Un mouvement capte mon attention. Transi d’effroi, mon cerveau fait

immédiatement le rapprochement entre mon fantasme ambulant et l’ombre

qui s’est immobilisée dans la cuisine. Des flammes se nichent dans mes

joues et des éponges gorgées d’eau dans mes paumes. Je sais qu’il me

regarde. Je le sens. Et lui aussi le sait. J’en viens même à visualiser ces

orbes dorés, dont le pouvoir calorifique concurrence l’efficacité d’une

chaudière. Mais au lieu de relever la tête pour le soutenir, j’opte pour la

lâcheté.

Je lui tourne ouvertement le dos.

Hauata m’observe, interdit, m’installer face à lui. Mes doigts

s’empressent de prendre une feuille d’essuie-tout pour frotter une minuscule

tache de confiture.

– Plus maladroit, tu meurs, bredouillé-je avec un sourire factice.

Je tremble, me raidis, j’ai la souplesse d’un manche à balai et le talent

d’acteur d’un radis. Jamais personne n’était parvenu à me faire perdre mes

moyens, mais il a fallu que le « jamais » se déleste d’un peu de sa superbe

ce matin-là.

Hau réprime un soupir qui en dit long sur son opinion. Mais il reste avant

tout mon meilleur ami, mon soutien indéfectible, et c’est pour cette raison

qu’il entre dans mon jeu caduc et rebondit sur ma remarque.

Avant que je ne bégaie une pique sans queue ni tête, l’ombre disparaît.

 

J’enfonce mon poing dans la tempe de mon adversaire. La pauvre fille

recrache son protège-dents, avant de porter une main à son visage tuméfié.

J’enchaîne en lui mitraillant l’abdomen, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle s’agenouille et bredouille un « K. O. ». Effondrée, elle vomit son café sur

mes pompes.

– Madleen ! braille Linda K.

Une vocifération qui dépoussière mes instincts de survie. Parfois, je me

dis que la triple championne du monde de boxe aurait fait une excellente

gardienne de prison, spécialisée dans le désamorçage de conflits.

Toutes les boxeuses arrêtent ce qu’elles étaient en train de faire. Plus

aucun son, ni vocal ni musculaire, n’ose perturber la quiétude de la salle.

– Linda Katelyn.

Des mains se plaquent sur des bouches arrondies par la sidération. J’ai

osé prononcer le prénom entier. Au pied du ring, mon lèche-bottes recule

d’un pas, en signe de désolidarisation. Sa défection verse une nouvelle dose

d’adrénaline dans mes veines, favorisant l’affolement de mon rythme

cardiaque.

Sur ce coup-ci, le toutou ronge sa laisse.

Je me sens comme une marmite. Du genre qui cloque dès qu’on l’effleure

et qui grille avec l’efficacité d’un chalumeau. Mes ressentiments bouillent,

leurs bulles colériques remontent à la surface, à fleur de peau, pour éclater

sous forme de violence gratuite. Mes pluies de coups s’apparentent à des

giclées brûlantes, des jets très récemment projetés sur le corps chétif de

Kim, qui essuie ses lèvres éclatées.

Je détourne le regard.

Puis, comme toute brebis alertée par le hurlement du loup, je tourne la

tête vers les ennuis. Linda K réduit la distance qui nous sépare à l’aide de

grandes enjambées. Son regard est indéchiffrable, au contraire de ses lèvres

pincées, de ses gants de boxe armés et de sa vitesse de déplacement. Son

bas de jogging flotte autour de ses jambes trop maigres, les mèches de ses

cheveux bondissent sur son crâne. Lorsqu’elle se baisse pour se faufiler

entre deux cordes, j’ai tout juste le temps d’écarquiller les yeux avant que

son poing ne rencontre ma joue. Je me réceptionne aussi glorieusement

qu’une fiente de pigeon sur un trottoir, étourdie par le choc, à genoux, les

mains à plat sur le sol. Le monde tangue. Le monde est une chaloupe portée

par un ruisseau. J’ouvre les yeux, les referme, les rouvre, jusqu’à ce que le

dédoublement de ma vue cesse, et me permette de distinguer le tapis.

– Tu veux te déchaîner, Madleen ? Alors viens, viens par-là que je

t’apprenne à te servir d’une partenaire pour te décharger de tes caprices !

Mais avant, vire-moi ces gants ! À l’instant T, tu ne mérites plus de les porter, tu ne mérites pas d’approcher le symbole des valeurs que je t’ai

inculquées !

On me balance un sachet de glace. Je l’attrape et le renvoie à l’émetteur.

– Fais pas la môme, tu vas rafler un hématome, me sermonne Linda K.

La marmite déborde.

– Je m’en tamponne de ma figure, sifflé-je entre mes dents, avant de

lever la tête pour la regarder droit dans les yeux. Tabasse-moi, si ça te

chante.

Une ombre traverse son visage, signe de faiblesse. Signe de tristesse. Ses

yeux me propulsent des années en arrière. À mon adolescence, pour être

exacte, époque où la championne du monde a fait irruption dans ma vie.

J’étais placée en foyer d’accueil, et en foyer, on nous autorisait à pratiquer

une activité sportive. J’avais choisi la boxe. Parce qu’en boxe, la frappe est

légale. En boxe, on peut se faire cogner à volonté, sans susciter l’intérêt des

psychiatres et encore moins l’apitoiement général. La directrice de la

structure, M me Ross, à qui j’inspirais pitié et peine tant les chances de me

faire adopter décroissaient au fil de mes plaies, a contacté Linda K en

désespoir de cause. Cette dernière a d’abord souhaité me voir. Nous nous

sommes rencontrées. Moi, ma tête couverte de bleus et ma démarche

boiteuse. Et elle, son jogging et cet air de dure à cuire collé au visage.

À n’importe quelle période de l’année, j’avais l’air de sortir d’une

bagarre. C’était peut-être le cas, au fond, sauf que les adversaires habitaient

un seul et même corps : le mien. Je me frappais la tête contre les murs, me

laissais tomber dans les escaliers, m’arrachais les cheveux et cherchais des

noises aux caïds du foyer. Et rebelotte.

À présent, haineuse et dégoûtée de moi-même, je retourne dans la peau

de l’adolescente autodestructrice et Linda K dans celle de Coach Jake 1.

Son expression recouvre son hermétisme habituel.

– C’est ça, fais ta demoiselle en détresse ! Tu vois une once de testo dans

le coin ? Aucun Prince Charmant ne viendra te rouler de pelle salvatrice,

Raiponce2 ! Tu n’as plus que toi et ta petite gueule de pleurnicheuse pour te

relever !

– Je t’emmerde, grincé-je entre mes dents.

– Lève-toi ! renchérit-elle sur le même ton.

Les vibrations de son coup de pied sur le sol parcourent le ring.

– Lève-toi ! J’ai cru comprendre que tu voulais frapper quelqu’un ?

Alors, vas-y, ramasse ta fierté et affronte-moi ! Magne-toi !

Je rabats mes paupières un court instant.

– Que fais-tu du code d’honneur ? insiste-t-elle. « Je m'engage à

promouvoir mon sport par mon comportement exemplaire » ; « Je vouerai

un très grand respect à mes adversaires, aux officiels de même qu'aux

entraîneurs » ; « Jamais je ne placerai mes intérêts personnels avant ceux de

l'école » ! cite-t-elle par cœur. Tu l’emmerdes, aussi ?

Sourcils froncés, nez plissé, ma respiration rivaliserait avec celle d’un

bœuf asthmatique.

– Je ne veux pas te frapper ! m’égosillé-je, bien que ma voix se brise sur

la dernière syllabe. Je ne veux faire de mal à personne, et tu le sais !

Mes bras tremblent tandis que je m’efforce de soulever la tête, lourde,

trop lourde. Ils tremblent de rage.

– Remettez-vous au taf, vous ! Et Kim, va avec Sarah.

Voyant que personne ne s’active, elle frappe dans ses mains.

– Allez, ça dégage !

Plusieurs minutes de répit s’écoulent. Je reste clouée au sol, en appui sur

mes avant-bras. Je sais qu’un être humain basique aurait geint, sans doute

pleuré, pressé de la glace sur sa pommette gonflée, en suppliant qu’on le

shoote d’antalgiques. Seulement, chez moi, les blessures sont monnaie

courante. Et la douleur, secondaire.

Je l’entends s’asseoir à côté de moi. Une serviette froide se pose sur ma

blessure.

– Je ne sais même pas pourquoi je t’ai frappée, tu n’as aucun respect pour

ton propre corps. Pour toi. Ça ne te touchera jamais vraiment, maugrée-t-

elle.

Elle maintient la serviette en place, sachant que je ne le ferai pas moi-

même.

– Assieds-toi et raconte-moi.

Je change de position, tout en contemplant la mare de café régurgité. La

haine que j’héberge en mon sein refuse de libérer mes cordes vocales de son

emprise. Linda K ne semble pas s’en formaliser, préférant s’installer

confortablement à côté de moi et attendre que la pression qui bande mes

muscles s’amenuise.

Autour de nous, les combats reprennent. Je le devine aux gémissements,

confrontations de gants et scores scandés.

Je repense à ma mère. Mes efforts pour cacher photos de famille, CD et

souvenirs susceptibles de me raccrocher à son image n’y changent rien. Elle est là, dans mon cœur et dans ma tête. Elle est là dans la couleur de ma

peau, quand je chante, quand je respire, quand je souffre et flirte avec la

Mort.

Je ne mérite pas de la regretter, mais mon cœur ne peut pas s’en

empêcher.

Elle me manque.

– Je suis un monstre, lâché-je sans préambule. Et j’en paye le prix fort.

Peut-être qu’en fin de compte, la Mort se joue de moi depuis le début. Peut-

être que ma vie n’est qu’un vaste échiquier… que je ne suis qu’un pion

manipulable. Ça fait presque vingt ans qu’elle a gagné, Linda K. Vingt ans

qu’elle me hante et nourrit mes perversions.

Elle pousse un soupir, qui agite les mèches rescapées de ma queue de

cheval.

– Tu n’as que ce mot à la bouche. Le même, depuis le jour où j’ai

rencontré ta petite tronche d’ado rebelle. En rébellion contre toi-même,

précise-t-elle, pensive. Monstre, monstre, monstre. Mais qui t’a enfoncé

cette connerie dans le crâne ?

Monstre ! Monstre ! J’ai conçu un monstre !

– Ce que j’ai commis ne suffit pas à l’expliquer ?

– Pour la énième fois, Madleen, tu n’avais que 4 putains de balais ! Tu

n’es pas plus fautive que ton père est un saint !

– Ben voyons ! chuchoté-je avec un sourire las. C’est la faute à pas de

chance ?

Je relève la tête pour l’affronter.

– C’est ça ? Ose me dire que si je n’avais pas été une sale gosse, elle

n’aurait pas encore été là, avec moi.

Elle attrape mon menton pour me harponner à l’aide de ses yeux durs et

intransigeants. La serviette glacée glisse sur mes cuisses.

– Tu n’as pas fait ta sale gosse, Madleen. Tu as fait ta gosse. Tu étais une

foutue môme, haute comme trois pommes. Et à 4 piges, tu n’as pas la

maturité nécessaire pour prendre conscience des conséquences qui risquent

de découler de tes actes. À 4 piges, tu es impulsif, capricieux. Tu pleures

quand ça te frustre, tu hurles quand ça t’emmerde et tu cognes quand ça te

déplaît. Tu étais une gosse. Un bébé.

– Ce qui me donnait le droit de tuer ma mère, conclus-je avec la

neutralité d’un monstre. Belle morale, Katelyn.

– Tu. Ne. L’as. Pas. Tuée, articule-t-elle en ponctuant chaque syllabe

d’une nouvelle pression sur ma mâchoire.

– Alors qui ? Qui l’a tuée, Linda K ?

– Son irresponsabilité. Paix à son âme, mais on n’installe pas un gosse

près d’une portière sans s’être assuré d’avoir activé la sécurité enfant. C’est

le b.a.-ba.

Elle se pince l’arête du nez.

– On a déjà eu cette discussion cent fois, il est temps que tu imprimes,

décrète-t-elle en tapotant mon front bien trop fort pour dissimuler son

impatience. Tu as 23 ans. Combien d’années te faudra-t-il encore pour

comprendre et accepter ton innocence ? Combien d’années comptes-tu

gaspiller pour un acte dont tu n’as pas la responsabilité ? Quand te

réconcilieras-tu avec toi-même ? Je pensais que la boxe te soignait, en

vérité, elle n’a fait que stabiliser l’infection. Tu pourris de l’intérieur. Tu

empestes la mort par tous les pores, Madleen. Elle gagne du terrain tous les

jours, dans tes yeux, dans tes gestes, dans tes paroles, dans le QI ridicule

que tu penses me faire gober, dans l’image que tu as de toi. Tu n’habites

même plus ton corps, débite-t-elle en désignant ma joue du menton.

Elle soupire.

– Tu continues tes entraînements ?

– Moins.

– Pourquoi ?

– J’ai… un nouveau centre d’intérêt.

– Quel genre ?

J’hésite, lèvres pincées.

– Masculin.

Elle hausse les sourcils.

– Un mec ? Tu as emménagé avec un mec, toi ?

Je grimace.

– Pas tout à fait.

– C’est ce mec qui a ruiné tes efforts ?

– Lui ? Oh, non, le défends-je avec un sourire froid. C’est moi, le

problème. J’ai profité de sa naïveté, de son admiration absurde pour ma

petite personne et du fait qu’il n’ait probablement jamais côtoyé de femmes

si intimement. J’ai couché avec lui, j’y ai pris mon pied, et maintenant…

maintenant, je compte passer mon chemin. Franchement, Linda K, ne va

pas me dire que les montres n’agissent pas comme je l’ai fait.

– Pourquoi le laisser tomber ?

– Pourquoi le laisser tomber ?

L’évidence me fait froncer les sourcils.

Parce qu’on ne peut pas aimer quelqu’un qui n’est que l’ombre de lui-

même ? Parce que je ne peux pas aimer ? Parce que je ne sais même pas

comment m’aimer moi-même ? Parce que je n’ai pas le droit d’aimer ?

Parce qu’il est mon ami ? Parce qu’il est recherché ? Parce que je ne

connais pas grand-chose de lui ? Parce que, même si j’ignorais tous ces

arguments, je finirais par l’entraîner dans ma lente descente en Enfer ?

– OK, avoue-t-elle devant mon désarroi. C’était stupide.

Je hoche la tête en guise d’affirmation.

– Mais laisse-moi te rappeler deux choses. Premièrement, je suis certaine

que ce type est un grand garçon, majeur et suffisamment mature pour

prendre ses propres décisions. Deuxièmement, ouvre bien grand tes oreilles,

parce que tu ne risques plus de m’entendre philosopher de sitôt. Un vrai

monstre aurait travaillé la naïveté de sa victime jusqu’à ce que sa faim soit

apaisée et qu’il ne reste plus que des débris à la place de son cœur. Les

monstres n’ont pas d’empathie, Madleen. Toi, tu en as assez pour te soucier

de ce mec et pour justifier les actes de ton paternel.

– Je l’ai privé de sa femme.

– Et il t’a privée de famille, d’avenir. Pourquoi ne fais-tu preuve

d’indulgence que d’un côté ? Tu existes, Madleen.

Sans réfléchir, je me lève, sors et intercepte la première personne que je

croise. Un vieil homme s’arrête devant moi, attentif à ce que je m’apprête à

dire :

– J’ai tué ma mère quand j’avais 4 ans. Nous étions en voiture. J’ai

ouvert la portière. Ça l’a déconcentrée et le véhicule a renversé deux

personnes, deux vies : celles d’un jeune père et du bébé qu’il portait.

La voiture a ensuite fini dans un fossé. J’ai survécu, pas elle.

L’horreur de l’inconnu supprime la lueur d’espoir qui s’était

sournoisement insinuée en moi. Il prend la fuite. Je l’attrape par le coude

afin de lui confier une dernière chose :

– Vous avez raison de me craindre, monsieur. Si j’arrive à tromper mon

monde, c’est que je suis bien plus vile que je ne l’imaginais.

 

1 Référence à l’histoire de Martin Jacobson, un Américain qui a monté et

entraîné une équipe de football prometteuse pour venir en aide à des jeunes défavorisés.

2 Référence à la princesse Disney Raiponce créée en 2010.

 

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