The defenders (romance en français) - Madleen - Le bal des monstres (French Edition)
Chapitre 2
Après vingt minutes ponctuées par le cliquetis occasionnel de mes
clignotants et le vrombissement du moteur, les mains toujours nouées entre
ses jambes et le visage orienté vers sa vitre, il déclare :
– Je n'ai pas envie de vous tuer…
Ce sont les seuls mots qu'il prononce jusqu'à ce que les roues du véhicule
s’aventurent dans l'allée donnant sur ma villa. Un vaste bâtiment situé au
bord d'une route relativement isolée et bordée tout du long par une forêt.
– … Madleen Stevens.
Dans un sursaut, j’enfonce la pédale de frein, lâche la boîte de vitesse, le
volant avec, la voiture cale et nos regards s'accrochent malgré les
soubresauts subis par la Mini. Le petit malin cligne des yeux, l'innocence
incarnée.
Un tueur à gages.
Les battements de mon cœur se déplacent de ma poitrine à mes tempes
tandis que mon taux d'hormones grimpe en flèche. L'anarchie règne sous
ma peau, audacieux mélange de plaisir, d'appréhension, de défi et de
muscles bandés.
– Comment…
Je laisse ma phrase en suspens à la vue de ma carte d'identité, coincée
entre le pouce et l'index qu'il agite devant moi. Une seconde s'écoule avant
que je jette un œil sur la banquette arrière, là où la fermeture Éclair de mon
sac paraît inviolée.
Ma tension subit une chute libre étourdissante.
Doué. Très doué, même ; mais pas tueur à gages. Ce genre de spécimen
connaît les noms, prénoms, coordonnées, fréquentations, hobbies, marque
de mouchoirs et moyenne de passages quotidiens sur le trône de ses cibles,
grâce à des heures de recherches dûment menées, espionnage et
informations livrées par l'employeur.
– Madleen Stevens, 23 ans, 1 m 70, originaire de Liberty. Loge au n°15
de la route 44, à Golden-City, dans l'État d'Illoa. Très bonne situation financière. Métisse, d'origines norvégienne et martiniquaise.
Il brandit le passeport caché sous sa cuisse, puis le porte-clefs
représentant la carte de l'île caribéenne initialement pendu à l'anse de mon
sac à main.
– Pas mal. Je n'ai pas pour habitude de me faire surprendre.
Mon cœur cogne d'autant plus fort dans ma poitrine.
– Et maintenant ? m’informé-je.
Avantage pour la Mort, mais je suis tenace.
J'inspire l'air émoustillant du danger.
– Maintenant, je te connais, Madleen, déclare-t-il avec un sourire si grand
qu'il n'en paraît que plus angélique. Je peux ?
Je hoche la tête et il se penche pour ranger mes affaires à leur place. Sitôt
fait, je les récupère, descends de voiture, la contourne et l'accule contre la
carrosserie. Du moins, je compte l'acculer, car l'homme a vite fait de mettre
une certaine distance entre nous.
Sur le qui-vive, il m'adresse un regard acéré. Je prends la parole :
– Émile, alias E94-S, 1 m 90, environ mon âge, espace vital de grande
ampleur, tueur aguerri ayant suivi un entraînement de pointe. Comporte
quelques atypies mentales.
La tension qui conditionne la dureté des muscles de ses bras en dit long
sur son état d’esprit. Il les maintient pressés contre son corps.
– J'ai 25 ans, Madleen Stevens, me corrige-t-il. Quant au reste, j'aimerais
être en mesure de te le renseigner.
– Ta carte d'identité.
– Je n'en ai pas.
– Tes origines.
– Je les sais seulement françaises.
– Quelle est la véritable couleur de tes cheveux ?
Surpris, il fronce les sourcils.
– Madleen, pourquoi cette question étrange ?
– Tu as fait une coloration, ne me prends pas pour une bille. On ne naît
pas avec ce coloris-là.
– Ah bon…, marmonne-t-il.
J'observe de plus près les racines de ses cheveux, dont la couleur est
parfaitement identique à celle des longueurs et des pointes en tire-bouchon.
Le comble : elles ne se contentent pas de s'étendre à sa barbe ou à ses
sourcils, elles atteignent aussi bien ses cils que les poils de ses bras. Déconcertée, j'entreprends d'infiltrer son espace vital afin de scruter ses
cornées, à la recherche d'un film transparent dénonciateur de lentilles.
Le nez en l'air, j'avance autant qu'il recule.
– Pas de lentilles de contact ?
– De quoi ?
– Qui es-tu ?
– Tu en sais autant que moi, murmure-t-il, penaud.
Pourtant, les muscles qui saillent sous sa peau refusent de se détendre.
Les yeux plissés, j'actionne le verrouillage à distance de la Mini puis
rejoins les élégantes colonnes de marbre de mon petit nid douillet. Je le sens
me suivre. Non pas par le biais de sa chaleur corporelle – il se tient trop
loin –, mais grâce à l'impression dérangeante que des yeux me sondent. Une
sensation vécue tous les jours en tant que championne de boxe à la retraite,
fille d'un petit acteur et d'une chanteuse renommée. Je ne doute pas que les
journalistes disposent d'une option copier-coller toute prête afin de titrer
efficacement les couvertures de magazines people. Madleen. Sept lettres
autant traînées dans la boue que congratulées. Mais crachées ou scandées,
elles ne cessent de conquérir de nouveaux esprits. Qu'il s'agisse de ceux
d'adolescents hystériques, de pervers répugnants ou de vieux grincheux
critiquant la société moderne.
– Mady ! Tu arrives au bon moment, les Séniles mènent salement les
Vieillards du Canyon, m'annonce mon garde-maison en secouant la main.
Planté devant l'entrée, il se décale pour me laisser passer.
– Sérieux, Hau, je te paie pour quoi au juste ? râlé-je en essuyant mes
bottines sur le paillasson.
Au contraire de la plupart des célébrités de l'État, je ne possède pas de
garde du corps. Mais un garde-maison, oui. Comme toute personnalité qui
tient un tant soit peu à son capital – par les temps qui courent, il vaut mieux
en embaucher. Mon salarié n'en est pas moins compétent qu'un garde du
corps conventionnel.
En plus de posséder une longue chevelure ébène dont la soie invite à y
glisser les doigts, Hauata est un type bien. Il a tout pour lui. À mes services
depuis près de deux ans, le Tahitien âgé d’une trentaine d'années est
purement et simplement devenu mon meilleur ami. Il s'agit de l'une des
seules personnes qui me connaissent en réalité, qui me dissocient de la
célébrité au QI d'huître piétinée.
Il me tend une bière entamée, payée avec mes sous et rafraîchie par le
frigo de ma cuisine. Clairement, ce type a de la chance d’avoir obtenu une
place de choix dans mon estime.
– Les Séniles vont renvoyer ces tocards en maison de retraite, moi j'te le
dis ! m'écrié-je en levant la paume, prête à heurter la sienne.
– Un peu mon n've…
La seconde suivante, l'arme qu'il accroche en permanence à son ceinturon
de fonction braque un point situé au-dessus de ma tête. Je devine qu'Émile a
adopté une position identique. Tendue, je me glisse en ligne de mire et
pivote sur 180°, les poings sur les hanches.
– Morte, tu ne seras plus si jolie, me menace Émile sans me regarder.
– C'est marrant parce que vous aussi, vous êtes plutôt pas mal vivants.
– Mady, vire de là, m'ordonne Hau.
– Tu es mon garde-maison. Je ne suis pas ma maison.
– Ouais, mais sans toi, plus de maison donc plus de taf. Et vu comme tu
me paies, je ne vais pas te cacher que ça me désolerait. Alors tu vas
gentiment te rapprocher de moi et appeler les flics pendant que je maîtrise
ce petit enfoiré. Hein, gamin ?
– J'ai 25 ans, réplique Émile d'une voix égale, maître de l'arme qu'est son
corps.
– Mon décès ne te ferait même pas verser une larmichette ? feins-je la
tristesse sans quitter Émile des yeux.
– Si, ricane-t-il. En revendant ma Porsche pour payer mes crédits.
Porsche qu'il n'a jamais eue.
À en juger par l’expression du possible psychopathe, ma piètre tentative
d'allègement atmosphérique est infructueuse. La réverbération de la lumière
du porche dans ses iris froids, assassins, me procure une flopée de frissons
sensationnels.
– Sans déconner, Mady, tu l'as trouvé où celui-là ? se plaint Hau, statufié
dans sa position de tir. Tu ne peux pas te dégoter un mec normal, pour une
fois ? Avec un tee-shirt tout propre, tout beau, tout cher, et le petit col
repassé qui dépasse du pull ? C'est quoi tout ce sang, bordel ? T'as quand
même pas cru que c'était de la sauce barbec' ?
– Ce n'est pas moi qui l'ai dégoté, c'est lui qui m'a trouvée sur la route,
me défends-je en haussant les épaules. Mais il est canon, non ?
– « Flippant » serait plus approprié.
Les prunelles d'Émile naviguent entre Hau et moi, avant de transmettre
leur désarroi à ses sourcils.
– Émile ? me hasardé-je.
– Je pourrais vous tuer. Pourtant, vous discutez. Pourquoi ne tires-tu pas ?
Pourquoi te places-tu en ligne de mire ? Pourquoi ne me craignez-vous
pas ?
L'agitation de sa poitrine souligne son incompréhension.
– Je ne tire pas sans raison, me devance Hau. Et puis, j'ai l'habitude de
braquer les stocks d'adrénaline douteux de la demoiselle.
– Je ne suis pas un stock d’adrénaline, rétorque-t-il, ahuri.
– Mec, dans le cas contraire, elle ne t'aurait jamais invité chez elle. Tu
serais sûrement recroquevillé au bord de la route à te demander comment
un si petit bout de femme a pu te la faire à l'envers.
Ses deux disques d'or me scannent de la tête aux pieds, avec une lenteur
et une minutie si poussées que mes joues rosissent.
– Je ne décèle aucune malformation chez elle.
– C'est une manière de me draguer ?
Hau pouffe, malgré sa tension.
– Tu n'es pas un simple bout de femme, conclut-il. Je ne te comprends
pas. Je ne vous comprends pas. À vrai dire, votre comportement échappe à
tout bon sens.
Sa détresse m’empêche de joindre mes rires à ceux de Hau. Il ressent des
émotions. Piste du psychopathe en cavale : éliminée. Ne reste plus que celle
du déséquilibré interné en psychiatrie.
– Si tu me promets de ne pas faire de mal à Hauata, je serai ravie de
t'accueillir chez moi, le temps que tu t'acclimates au monde réel.
Une interminable minute de silence joue avec les nerfs de mon meilleur
ami. Se raccrochant à son arme comme à un doudou, il porte un intérêt vital
au canon qui le vise. De mon côté, je jubile et je stresse. Mon envie
primaire de tailler la route s’oppose à l’excitation que génère la dangerosité
d’Émile. Sensations exquises, néanmoins entachées par le risque encouru.
Car je ne supporterais pas que Hau pâtisse de mes jeux mortels. Ni
personne d'autre, d'ailleurs.
– Pourquoi ne tentez-vous pas de me tuer ? Pourquoi ne m'as-tu pas laissé
recroquevillé, au bord de la route ?
Les interrogations confuses se répandent dans le hall, altérées par les
commentaires du match télévisé. Ses iris vibreraient presque, tant elles papillonnent d’un point à un autre, quand elles ne sont pas occupées à
détailler nos visages interdits.
– Chéri, j'essaie parfois de me comprendre moi-même, articulé-je, à
moitié hypnotisée par la façon dont sa respiration déséquilibre le rectangle
d'argent sur son torse. Alors cesse de te faire des nœuds au cerveau et
réponds à ma seule requête.
– Madleen, je m'appelle Émile. Pas « chéri », ni « monsieur le
cartésien », réplique-t-il avec l'innocence d'un bambin, en faisant
paradoxalement usage de sa voix d'homme mûr. Juste Émile.
– Nom de Dieu, souffle Hau. Ce type est encore plus barré que les
autres…
– Émile, ma réponse ?
Il pince ses lèvres d'ange damné puis secoue la tête. Sa masse de boucles
humides frétille, dispersant de minuscules gouttelettes autour de lui.
– C'est un piège, se méfie-t-il.
Je lève mes paumes en l'air.
– Je t'aurais bien titillé davantage, mais il se trouve que le plaisir se ternit
lorsque la vie d'autrui entre en jeu. Je te laisse dix secondes pour trancher.
Après quoi, je serai obligée de te catégoriser dans le camp « ennemi ».
Crois-moi, il serait dommage d'en arriver là.
M’attendant à ce qu’il jauge Hau durant de pénibles secondes, l'homme
porteur du sang de ses victimes me surprend une fois de plus. Il garde ses
yeux rivés aux miens.
– Est-ce que tu chantes souvent, Madleen ?
Ma cage thoracique se bloque.
– Comment l'as-tu deviné, ce coup-ci ?
– Tu chantes beaucoup ?
Je prends un moment avant de répondre.
– Oui. Toute seule.
– J'apprécie ta voix.
Cette simple déclaration me porte un coup au cœur. Alors, comme s'il ne
venait pas de mettre le doigt sur un point délicat, Émile range son arme
dans l'une des poches de son jogging puis relève des yeux terrifiés.
– Qu'y a-t-il à dîner ?
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