The defenders (romance en français) - Madleen - Le bal des monstres (French Edition)
Chapitre 13
Les personnes respectables se vêtissent en conséquence. Aucun homme
ni aucune femme d'affaires n'a jamais osé mettre le nez dehors en débardeur
et chaussettes glissées dans une hideuse paire de spartiates. Évidemment,
j'exagère. Il n'empêche qu'en tant que présidente des LCC, je mets un point
d'honneur à respecter cette norme tacite, qui consiste à s'habiller de façon
professionnelle dans un contexte de réunion. Soit en tailleur, paire de
collants et veste sombres, assortis à un chemiser blanc. L'entrouverture du
haut découvre un châle gris perle, qui achève de compléter mon profil de
bureaucrate.
Vêtue sous l'égide de la normalité, le lendemain soir, je m'aventure dans
les bois. Il fait nuit noire, la lampe torche m'évite d'abîmer ma jolie tenue de
bonne fifille à son papa. Les feuilles mortes craquent sous mes talons
aiguilles, les bestioles déguerpissent et les hiboux hululent. Nous avons
choisi cette heure tardive pour des raisons évidentes : à 22 heures, personne
n'est assez serein pour s'aventurer dans les bois. Et si c'était le cas, nous
pourrions toujours nous jeter sous un buisson.
Je pose ma mallette à mes pieds pour m'armer du plan et de la boussole
chargés de m'indiquer la position du chalet. Abandonné. Nous soupçonnons
néanmoins qu'une bande de joyeux lurons occupe nos locaux en journée,
entre deux parties de chasse arrosées. Du genre très arrosées. Assez pour
qu'un string léopard se retrouve de temps en temps suspendu au dossier
d'une chaise. Soyons tout de même lucides, la situation est à notre avantage.
Ces bons hommes font officiellement de cette bâtisse un repaire de poivrots
« zigouilleurs » de lapereaux ; et non le point de rencontre des criminels les
plus recherchés du continent.
Au bout de dix minutes de marche, à moitié dissimulé par les branches de
deux saules, notre QG apparaît. Un sourire aux lèvres, je replie la carte et
range la boussole dans la valisette.
Un coup d'œil circulaire plus tard, je franchis le seuil nappé de mousse et
de lierre sauvages. Au rez-de-chaussée, le chalet comporte deux grandes
salles. L'une située sur la droite, et l'autre au bout du couloir, sur la gauche.
Du bois, du bois, du bois. Partout. Des ampoules suspendues illuminent
le couloir, de vieux meubles déjouent l'impression de vide étourdissant qui
hante les lieux et des tableaux quelconques sont accrochés aux murs
lambrissés. Par souci de discrétion, nous n'avons décemment pas pu
aménager l'intérieur à notre convenance.
Je longe le corridor, dont les lattes émettent une curieuse odeur d'Eau de
Cologne, de bois et de vinasse fermentée. Le nez plissé, j'accélère le pas et
retiens ma respiration jusqu'au niveau de la porte de gauche, que j'ouvre à la
hâte. Elle grince, puis couine encore un tantinet lorsque je m'aventure dans
la pièce dépourvue de fenêtres. Question de sécurité. Car si pas de fenêtre,
pas de tir et pas de headshot.
CQFD.
– Bonsoir, Madleen, toujours quasiment ponctuelle.
Je lève les yeux sur l'horloge murale, et contemple pour la énième fois
l'aiguille des minutes se positionner sur le trait qui suit le 12.
22 heures et une minute, pour ne rien changer. Comme d'habitude, je me
persuade que dix minutes tout pile suffiront pour parcourir la distance qui
sépare le bord de la route du chalet, sauf qu'à chaque fois, c'est avec une
minute de retard que je découvre les jumeaux Payne attablés côte à côte.
Le duo se débrouille toujours pour arriver en avance. Toujours. Personne
n'a jamais su de combien de temps exactement, puisque l'homme qui vient
de pousser la porte rapplique toujours une minute après moi, et que le
dernier membre du groupe se pointe au moins un quart d'heure plus tard.
– Salut, Nagel, toujours aussi obsessionnel.
L'intéressé referme le clapet de sa montre à gousset et la glisse dans la
poche interne de sa veste. Taillée sur mesure. Sous celle-ci trône une
imposante épée, suspendue au crochet d'un collier métallique. L'ensemble
fait office de cravate de métal… et de vêtement. L'accessoire repose
directement sur sa musculature développée. Le géant Noir-américain
replisse ses épaulettes, tandis que les chaînettes disposées de part et d'autre
de ses manches s'agitent dans un brouhaha de cliquetis métalliques. Toutes
symétriques. Il réajuste ses mitaines, noires, avant de recroiser les mains sur
la table de bois.
Tout, chez lui, est droit. Minutieux. Du trait qui traverse sa chevelure
courte et crépue à la boucle d'oreille de diamant. De plus, Nagel Payne,
codirigeant de l'agence de mode N & A, se tient en permanence
parfaitement droit. À croire qu'il a été forgé par les codes de la royauté. À l'instar de sa sœur, jamais le styliste ne s'est présenté avachi. Y compris
après quatre heures de mission à très, très haute tension.
Bien loin des standards, la prestance du duo fascine autant qu'elle
interroge. D'un commun accord avec la presse people, je trouve qu'ils
possèdent une aura quasi-chimérique, toutefois perceptible par le commun
des mortels. Parfois, je m'attends à ce que des ailes de cristal jaillissent de
leurs omoplates ; et parfois, le simple fait de les côtoyer m'absorbe au sein
d'une bulle hors du temps, dans laquelle je suis persuadée que Bella et
Edward Cullen1 ont le pouvoir de m'inviter à boire du sang de puma.
Bien que ces caractéristiques fantastiques leur soient communes, leurs
personnalités, elles, sont aux antipodes.
La déesse se glisse en permanence dans l'ombre de son frère. C'est lui qui
passe à la télévision, lui qui inaugure telle ou telle structure, lui qui est
positionné près de la porte de cette salle de réunion, la cachant derrière ses
larges épaules. Ma foi, elle semble s'y complaire. Les jumeaux sont si
fusionnels que je la soupçonne de déléguer une partie de ses instincts
d'autoprotection à sa moitié fraternelle.
De ce fait, malgré leurs 26 printemps communs, Nagel endosse le rôle du
grand frère protecteur. Rôle qui contribue à le rendre plus fermé que sa
sœur, plus « armoire à glace ».
Nous nous sommes mis d'accord à propos du peu de choses que nous
avions à savoir les uns sur les autres. OK. Soit. Sauf que – défaut du
métier – je ne peux pas m'empêcher d’hypothétiser à leur sujet. Angel paraît
compenser son retrait social par le biais d’un style vestimentaire provocant.
En un mot : gothique.
Un collier de cuir noir, orné d'une rangée de petits pics argentés, assure sa
panoplie de Dracula 2 des temps modernes. Moderne, puisque féminine,
sexy et dans l'air du temps. Un coup de crayon appuyé entoure ses yeux
chocolat, un mascara accentue l'épaisseur de ses longs cils et un rouge à
lèvres bordeaux renforce le galbe de ses lèvres.
En tant que stylistes de renom, les jumeaux s'habillent de façon…
singulière. Entre autres : décalée et tentatrice. Ce soir, la reproduction d'une
toile d'araignée en dentelle blanche camoufle la totalité de l'œil gauche
d'Angel. Une paire d'insectes à huit pattes se suspend à ses lobes d'oreilles,
du bout de fils scintillants, et un long manteau de fourrure noire couvre ses
frêles épaules. Il s'ouvre sur un bustier en cuir et un slim effiloché. Les deux vêtements, noir corbeau, sont parsemés çà et là de chaînettes argentées. Le
duo fait toujours écho à la tenue de son jumeau.
– Angel, la salué-je.
La femme à la peau noire m'adresse un bref signe de tête, avant de
replonger le nez dans son fidèle ordinateur. Ses cheveux ébènes,
habituellement noués en tresses interminables, cachent en partie son visage
raffiné.
Je me suis toujours demandé qui de la mode ou de l'informatique
détrônait la place suprême dans son cœur.
Les yeux marron clair, très clair, de Nagel, se détournent pour fixer le
nouveau venu.
– Bonsoir, Angus.
– Bonsoir, jeunes gens, nous salue le sexagénaire, qui pose son cartable
de bureaucrate à deux chaises du styliste.
On n'intruse pas l’espace vital des Payne. Rares sont les individus qui ont
le privilège de les côtoyer. La plupart du temps, lorsque l'on souhaite traiter
avec eux, c'est par l’intermédiaire de leurs secrétaires, ou par voie
téléphonique.
– Comment vas-tu, Angus ? Pas trop prise de tête, le déambulateur ? le
taquiné-je en m'installant sur la chaise qui m'est réservée.
Le benjamin du groupe et moi-même aimons le taquiner en pointant sa
soixantaine de balais du doigt. Ce que l'ultra mature Nagel et la renfermée
Angel condamnent toujours d'un regard impassible. Qu'importe ? Le
politicien s'en amuse… enfin, la plupart du temps. « La plupart du temps »,
puisque les remarques de mon partenaire de plaisanteries prépubères
passent souvent plus difficilement. Pour ne pas dire « pas du tout ».
Partenaire retardataire, par ailleurs.
L'homme à la barbe blanche fourre ses mains dans les poches de son
costume trois-pièces. Angus Van Alphen revêt en permanence ce genre de
fringues bon chic bon genre. Du moins, hormis les jours d'été, période
durant laquelle il se permet de retirer sa veste et d'ouvrir sa chemise hors de
prix. Au cours de l'année, le gilet et la cravate adoptent des tons pastel, qui
s'étalent du rose bonbon au bleu électrique. Style aristocratiquement
pétillant, s'accordant à la moustache qui rebique en demi-lunes à ses
extrémités. Il détonne. Et puis, en plus d’exiger que ses gardes du corps lui
foutent la paix, Angus est tatoué. Sous son avant-bras droit. Ajouté à cela la disposition de ses cheveux poivre et sel vers un seul et même côté,
n'importe qui céderait à l'envie de le dévisager plus que nécessaire.
À défaut d'engendrer la fascination surnaturelle qu'inspirent les Payne, il
force le respect et l'admiration. Autant dire qu'il n'a pas été facile, à mes
débuts, d'endosser la position de cheffe des LCC. Le fait de dominer les
intimidants PDG de N & A et le Vice-Président des États-Unis n’approche
en rien le rôle de déléguée de classe.
Le Vice-Président entrouvre la bouche :
– Mon fils n'a toujours pas songé à me placer en maison de retraite, donc
je présume qu'au-delà de mon mal de dos récurrent et de l'évolution de ma
presbytie, je vais bien. Et toi, Madleen ? Souffrirais-tu de trouble de
l'équilibre ?
Écho à ma « chute » du pont Willow.
Les prunelles des jumeaux se posent sur moi, insondables.
Nous évitons de farfouiller dans la vie des autres membres, certains
éléments crèvent malgré tout les yeux. Il faut dire que ce sont les Payne et
Angus eux-mêmes qui m'ont soufflé l'idée de jouer les gourdasses pour
assurer ma couverture. Trop bonne en boxe, une silhouette trop
reconnaissable… je n'avais pas le choix. Mais ce profil n'a jamais compris
les soi-disant « penchants suicidaires » de la déplorable Madleen Stevens.
– Soufflez un bon coup, les gars. Je suis majeure, responsable et il se
pourrait même que j'aie déjà fait crac-crac, claironné-je en leur adressant
un clin d'œil taquin.
La styliste aux 153 de QI esquisse un bref sourire avant de s'intéresser à
l’écran de son ordinateur. Nagel, quant à lui, ne laisse rien paraître de plus
que son indifférence coutumière. Ni le degré de contraction de sa mâchoire,
ni l'expressivité de son regard ne me renseigne sur la teneur de ses pensées.
Peut-être est-il simplement privé de sens de l'humour ?
Je retire le dossier de notre cible de ma mallette, le pose sur la table et
fais glisser une petite clef USB à l'attention d'Angel. Cette dernière la
rattrape sous une main gantée puis la fourre dans le port adéquat.
Plongés dans un silence entrecoupé de franches frappes sur le clavier,
nous attendons l'éternel retardataire. Nagel finit par ouvrir le clapet de sa
montre à gousset, un brin agacé. Au moment exact où il le rabat, la porte
s'ouvre.
Un typhon rastafari s'engouffre dans la salle.
– Hello la compagnie ! s'exclame Leeroy Smith, alias Lily.
Un tee-shirt du film Madagascar sur le dos, un pétard à la main, il assène
un bon coup d'épaule au politicien. Une mèche s'échappe de l'énorme
chignon qui gigote sur le haut de son crâne lorsqu'il contourne la table pour
échanger quelques combinaisons de gestes avec moi. La drogue coincée
entre ses lèvres, il poursuit sa trajectoire jusqu'aux côtés d'Angel. Ou, du
moins, à trois chaises d'Angel.
Les yeux du PDG ne l'ont pas quitté une seconde.
– Bien, Mad' ?
Lily croise les jambes sur la table, ses chaussettes à l'effigie de Bob
Marley à l'air. Ses yeux striés de veinules éclatées se font interrogateurs.
Est-ce l'œuvre de la fatigue ou de la beuh ?
– Toujours, Leeroy. Toujours.
– C'est ce que je voulais entendre, réplique-t-il. Et Tic et Tac ? Toujours
aussi coincés du derche ?
Nagel lui adresse un doigt d'honneur. Lily plisse ses yeux artificiellement
bleus.
– C'est un signe de salutation ?
Les iris du styliste ont beau s'apparenter à deux topazes polies, la façon
dont ils épinglent Leeroy m’évoque deux stalagmites. Perforé par son
animosité incisive, Lily se crispe. Il aiguise néanmoins sa langue pour
donner le change :
– Merde, et moi qui pensais que tu avais du savoir-vivre !
Nagel ne replie son majeur qu'une poignée de secondes plus tard. Sitôt
libéré du regard pénétrant, Lily retrouve sa nonchalance coutumière.
C'est l'avantage de jouer les caméléons. Un style bourgeois un jour, de
dealer un autre… Un jargon suranné d'un côté, un massacre langagier de
l'autre. La dextérité dont il fait preuve pour jongler entre les masques lui
sauve à nouveau la mise. Balayée, l’intimidation ! Comme on oublie le
tourment du personnage que l'on incarnait dès la fermeture des rideaux.
– Et comment va Van Alphen ? embraye-t-il en articulant excessivement
fort. L'entretien du dentier ? Les varices ? Le stock de Viagra, tout ça, tout
ça ?
Le sexagénaire lui renvoie un regard imperturbable.
– Tout ce beau monde se porte aussi bien que ton ego, petit con.
– Ah, vous m'en voyez ravi !
Il tire une longue taffe et s'enfonce dans son siège, hilare.
Lily est le petit dernier de la bande. Non pas seulement en termes d’âge,
mais en ordre d'arrivée. En vérité, le président des Criminels Casqués aurait
dû être Nagel. C'est bel et bien lui qui, un beau jour, a pensé une équipe
déterminée et suffisamment entraînée pour livrer une guerre sans merci à
l'injustice sociale.
Nos cibles se résument aux pachas malhonnêtes. Et uniquement
malhonnêtes. Pour qui nous prendrions-nous si nous dérobions les biens
d'individus respectables ? La richesse n'est pas immorale. En revanche, la
fraude l'est tout à fait. Et puisque le gouvernement ferme les yeux sur les
pratiques controversées de certaines personnalités, au détriment d'employés
volés et exploités, nous ne nous gênons pas pour faire vivre une situation de
grande précarité à ces tyrans-nés.
Les motivations de Nagel sont encore floues. Je sais qu'il reverse une
partie de nos gains à une association pour orphelins nommée « Main dans la
main ». Une noble cause, que l'on pourrait penser motivée par une situation
familiale compliquée. Toutefois, il semblerait que ses parents consacrent
leur retraite à l’exploration du monde depuis près de deux ans maintenant.
Rien de mélodramatique, en somme. C'est en tout cas ce que révèlent les
multiples interviews et articles de presse écrits à son sujet.
Je suis pourtant persuadée que la hargne et le don de soi qu'exigent LCC
relèvent de bien plus qu’une simple envie d'embellir le monde.
Quoi qu'il en soit, les Payne n’avaient pas la capacité de mener les
opérations seuls. Pro en informatique et muscles surdéveloppés à
disposition ou non. Il leur fallait une aide de taille. Quelqu'un qui avait le
bras assez long pour récolter les rares informations qui échappaient aux
yeux numériques d'Angel ; quelqu'un qui avait le pouvoir de détourner
l'attention et d'influencer les médias.
Il leur fallait Angus.
Ce n'était pas tout. Ils avaient aussi besoin d'une main-d'œuvre
supplémentaire sur le terrain. Nagel, expert dans l'art du maniement du
bâton de combat, se débrouillait comme un chef, mais rien ne valait l'appui
d'un collègue qualifié. Ce collègue devait être fiable, dévoué et déterminé.
Ils ont ainsi proposé un nouvel exutoire à une femme sans attaches, qui se
tuait du matin au soir à la boxe.
J'ai de suite accepté.
À condition, cependant, que l'on reverse une partie des fonds à
l'association « Solidarité Citoyenne », dédiée aux plus démunis. Ma mère en était la marraine fondatrice. Il m'a paru évident de reprendre le flambeau,
dans l'anonymat.
Vint le soir où les Criminels Casqués passèrent pour la toute première
fois à l'action. Ce fut ce 15 janvier 2016 que j'ai trouvé en notre équipe la
possibilité de concilier bonnes actions et danger. Je bravais la mort à chaque
instant, mettais ma liberté en péril, me soûlais d'adrénaline et tentais
d'expier mes fautes. Combo parfait : je m'y sentais comme un poisson dans
l'eau.
Mon aisance n'a pas échappé à Nagel, qui a fait de moi sa présidente.
Puis Lily a débarqué à Golden City. Un peu moins de deux ans après la
création du groupe. Selon les rumeurs, La Razzia, Leeroy Smith, l'un des
plus tristement célèbres tueurs en série, était dans les parages.
Angel l'a retrouvé pour moi.
Je me suis par la suite débrouillée pour le rencontrer et lui ai permis
d'intégrer l'équipe. « Dangereux ! » se sont écriés les Payne et Angus, au
moment de leur présenter l'assassin. Mais depuis que Nagel a manqué de se
faire descendre, j'ai pris les devants. Je devais à tout prix m'assurer que ce
type d'incident ne se reproduise plus.
Pour cela, nous avions besoin de quelqu'un d'apte à riposter sans ciller –
voire à tuer, si cela s'avérait nécessaire.
Nous ne sommes certes pas blancs comme neige, mais j'estime que la
bonté d'âme de Nagel fait clairement de l'ombre à la crasse de celles que
nous dépouillons. J'ai ainsi pris l'initiative de jouer les Saint Pierre et ai
décidé de qui, entre lui et la douzaine de crapules que nous dépouillons
chaque année, mérite de survivre en cas d'affrontements risqués. Je l'ai
choisi, lui. Lui et sa motivation inébranlable, lui qui se démène chaque mois
pour des milliers d'orphelins et personnes défavorisées.
C'est pourquoi Lily travaille en tant que « faucheuse de secours » depuis
plus d’un an pour nous.
Malheureusement, je suis le seul membre de l'équipe à l'apprécier.
– OK, puisque M. Smith nous fait l'honneur de sa présence, nous
pouvons commencer. Je t'en prie, Angus, assieds-toi.
L'aîné des LCC s'exécute.
– Angel, peux-tu lancer le diaporama ?
La jeune femme oriente le dos de son ordinateur vers le mur, qui projette
le document figurant sur ma clef USB. La mygale faite de diamants qui surplombe la quasi-totalité de sa main droite luit en fonction de l'éclairage
plafonnier.
– Merci. Vous en avez maintenant l’habitude : nous sommes réunis ce
soir pour résumer le plan du 15 novembre, débutant à 21 heures pile, afin de
nous assurer que nous sommes tous sur la même longueur d'onde.
Je sors une télécommande de ma mallette et m'en sers pour passer la liste
des principaux objectifs de l'entrevue. La diapositive précédente laisse place
à la photo d'un homme chauve, bedonnant, qui brandit un club de golf.
– Notre cible se prénomme Conrad Weber, 42 ans. Il vit sur la 32e rue de
Golden City. Conrad a une femme, deux maîtresses, pas d'enfant, mais
surtout, ajouté-je en m'appuyant sur le bord de la table pour pointer les mots
qui suivent « profession » au laser, il est le patron de la banque Exonera.
Banque reconnue pour avantager les petits revenus. Il s'est cependant avéré
que depuis quatre ans déjà, des sommes d'argent sont inexplicablement
prélevées, chaque mois, dans les comptes ouverts sous son enseigne. De
mèche avec son adjoint, il aurait déclaré que les placements avaient un coût
et que l'usager en avait été averti. Meredith Crawford est la première à avoir
porté plainte contre lui. Seulement, selon les informations recueillies par
Angus, Conrad se serait défendu avec l'aide d'une clause située au bord
inférieur du contrat, en police 6 et en italique. Elle stipule que des frais
supplémentaires pourraient être prélevés à tout moment chez le signataire
dudit contrat et que celui-ci est dans l'obligation de rester un minimum de
vingt ans client chez lui. La justice a plaidé en sa faveur. Résultat : ses
usagers se serrent la ceinture.
– Combien est-ce qu'il leur pompe, déjà ? s'intéresse Lily.
– Cent dollars tous les mois.
J'affiche un scan du contrat, indique la ligne décisive, minuscule, si
minuscule qu'ils plissent les yeux.
– Vous vous doutez bien que l'argent empoché n'est pas réutilisé à des
fins professionnelles. Il s’en sert pour gonfler son propre compte en banque.
Voici sa femme.
Une midinette de 18 ans apparaît à l'écran. Nina Weber. Je me déplace
pour feuilleter le dossier Weber.
– D'après le rapport d'Angel, Nina sort tous les samedis en boîte de nuit,
accompagnée de son plan cul régulier : Brandon Lenz. Donc si, par le plus
grand des malheurs, elle était présente lors du cambriolage, Lily lui injecterait une bonne dose de tranquillisant à l’aide du pistolet qu'il n'aura –
cette fois-ci – pas fait la connerie d'oublier. Pas vrai, Lily ?
L'intéressé se rembrunit.
– Pas l'habitude.
– Nous t'aiderons à la prendre, gamin, le menace très clairement Angus.
Je n'ai pas pour habitude de travailler avec des psychopathes diminués.
Lily sourit.
– Van Alphen, je fais partie des LCC, vous faites partie des LCC, n'avez-
vous pas l'impression que vous et moi sommes comme qui
dirait… coéquipiers ?
– Madleen t'a greffé au groupe. Et comme toute greffe, soit l'hôte accepte
le corps étranger, soit il le rejette. Je te laisse deviner ce qu'il en est de mon
côté.
– Aïe, geint Lily, sarcastique, en touchant l'emplacement de son cœur de
pierre. Heureusement que Mad' n'y voit aucun inconvénient.
Des regards lourds de sens se posent sur moi. Je me penche au-dessus de
la table pour le regarder dans les yeux.
– J'espère que tu te rappelles surtout que Mad' te traînerait elle-même
derrière les barreaux, si elle apprenait que tu continues à descendre des êtres
vivants sans raison valable, répliqué-je, acide.
Son air taquin laisse place à l'amertume.
– Ouais, ouais, je connais la chanson.
– Parfait. Voici notre terrain de chasse, déclaré-je en présentant les photos
de la maison prises sous différents angles. Nous avons convenu de
désactiver les systèmes d'alerte grâce aux précieux services d'Angel, qui a
déjà trouvé des points d’entrée vulnérables dans son réseau domestique.
Angel m'adresse un sourire éphémère, que j'ai appris à considérer comme
un gage de reconnaissance.
– Nous sommes donc certains qu'aucune machine ne hurlera à la mort dès
que nous pénétrerons dans la villa. Une fois à l'intérieur, Nagel s'occupera
des agents assignés à la surveillance du jardin. Quant à moi, je me chargerai
de ceux qui occupent le bâtiment. Pendant ce temps, Leeroy portera un œil
attentif aux déplacements de Nagel, et…
– Madleen, me coupe le styliste, d'un ton si cassant qu'un étranger
pourrait remettre en question mon autorité. Je n'ai pas besoin de baby-sitter.
Je soupire. Voilà des siècles que nous rabâchons la même discussion, qui
se termine soit par le classique « de toute façon, c'est moi la patronne, donc c'est moi qui décide » ou par le très véridique « tu n'es pas invincible, Nagel
Payne ». Nous avons tous frôlé la crise cardiaque lorsqu'il a fallu soudoyer
un chirurgien pour l'opérer en urgence. Et en secret. Sans parler du sang
qu'il a fallu contenir à grand renfort de tissus pour éviter de semer son ADN
sur les lieux du vol.
Nous envoyons encore régulièrement des liasses de billets au chirurgien,
histoire d'entretenir sa motivation à la boucler.
– Tu as failli te faire tuer.
– Ce sont les risques du métier.
– En effet, et c'est justement parce qu'ils existent que je compte les
amoindrir.
Il me fixe plusieurs secondes, durant lesquelles je tâche de soutenir
l'intensité déstabilisante de ses prunelles si claires.
– Pourquoi ne pas te soucier des tiens ? me questionne-t-il.
– Parce que je les aime.
Silence de plomb. Le malaise tombé, je poursuis :
– Donc, Lily est le joker. Mais aussi ?
Je pointe l'intéressé du doigt, qui me répond avec le plus grand des
sérieux :
– Le type qui lui fera cracher le morceau.
– Exact. Une fois que Leeroy lui aura tiré les vers du nez, soit la
localisation du coffre et son code, nous emporterons l'argent dans les sacs
suspendus de part et d'autre de nos motos. Angel, elle, se chargera de
dépouiller ses comptes offshores.
Au début, Angel se contentait de vider le compte en banque principal de
la victime. Nagel et moi n'avions donc plus besoin de nous déplacer. Mais
lorsque la rumeur d'un « cyber voleur » s'est répandue dans Golden, les
riches se sont empressés de remplir leurs coffres sécurisés. Certains, comme
dans le cas de Conrad Weber, ont dispatché une partie de leur fortune dans
plusieurs îles paradisiaques.
– Puis nous nous mêlerons à la foule et rejoindrons le hangar avec un
quart d'heure d'intervalle. D'abord Nagel, ensuite Leeroy, puis moi. Nous y
stationnerons nos motos, qui se languiront de nos petits culs tout fermes
jusqu'au prochain cambriolage. Évidemment, Angel et Angus se rejoindront
en amont ici même, pour nous guider via les oreillettes de nos casques de
moto. Angel se servira des caméras disposées un peu partout dans la
capitale, de nos micros, des traceurs posés sur nos motos et sur nos casques, pour nous informer du trafic en temps réel. Simple comme bonjour. Avez-
vous votre matériel ?
Nagel et Angel hochent simultanément la tête, suivis par Angus. Nous
nous tournons tous vers le benjamin.
– J’ai perdu mes figurines argentées, marmonne Lily en se grattant
l'arrière du crâne.
Angus ferme les yeux, Nagel reste de marbre et Angel se focalise sur
l'écran de son ordinateur. J’arque un sourcil.
– Et tu n'as pas jugé bon de me contacter ?
– Ça va, Mad' ! C'est pas comme si c'était vital ! s'exaspère-t-il.
– Il s'agit de notre marque de fabrique, Leeroy, c'est important, insisté-je.
Hormis ce nouveau couac, as-tu bien fait ce que je t'ai demandé ?
– Il ne manque rien. La quantité de poudre est suffisante, les sacs sont
intacts, les motos sont nickels, les réservoirs pleins et les casques n'ont pas
une égratignure.
Sa nouvelle apparence le rendant méconnaissable, Lily est le plus indiqué
pour vérifier le stock de l'entrepôt. Du moins, s'il prend le soin de tromper
les caméras.
– Bon travail. Au fait, Leeroy, n'oublie pas de manipuler ton signe
distinctif avec des gants en latex pour éviter d'y semer tes empreintes. Sur
ce, je vous dis à demain, samedi, 21 heures tapantes.
Je range le dossier, la télécommande, puis toise Lily.
– Ne sois pas en retard.
Les yeux du jeune Criminel se voilent, tandis que je rassemble mes
affaires pour m'enfoncer dans la nuit noire.
1 Référence aux personnages principaux de la saga Twilight, dont le premier
livre, écrit par Stephenie Meyer, a été publié en 2005.
2 Référence au personnage du roman éponyme, écrit par Bram Stoker et
publié en 1897. On y suit l’histoire d’un vampire.
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