The defenders (romance en français) - Madleen - Le bal des monstres (French Edition)

Chapitre 15

 

– Garde la maison !

Je bondis dans ma voiture et m'élance au bout de la rue.

Le coin est d'un naturel peu fréquenté ; la villa est implantée hors du

centre-ville. C'est l'une des raisons pour lesquelles les forces de l'ordre

n'auront vent de l'accident qu'au petit matin.

Deux formes lointaines concordent à celles de véhicules, dont l'un

correspond logiquement à l'ambulance. Elles sont toutes deux espacées d'un

bon mètre, à l'arrêt, aussi muettes qu'une paire de tombes. Plus j'approche et

plus je réalise que l'ambulance a été éventrée par un 4x4.

Mes doigts se crispent si fort autour du volant que mes ongles s’abîment.

Le positionnement perpendiculaire du 4x4 par rapport à la route montre

qu’il a délibérément dévié la trajectoire de l'ambulance. Au vu des traces de

pneus laissées sur l'asphalte, il paraît évident que le premier véhicule a

attendu le second, tapi dans l'ombre de la forêt.

Le cœur battant, j’observe le véhicule de secours, plié à l'endroit où les

moyens de locomotion se sont imbriqués, déformé par un poteau du côté

opposé et avalé par un large fossé. De la fumée s'échappe du moteur, le

verre des vitres brille sur le bitume…

Et aucun signe de vie n'anime la carcasse défoncée.

Mon Dieu, Émile !

De soudaines détonations me contraignent à piler sec et à baisser la tête

afin d'éviter la pluie de balles qui s'abat sur le pare-brise. Bien

qu'abasourdie, je déroule un bras vers la boîte à gants pour en sortir un

flingue d'urgence.

Des voix hurlent, appellent, supplient. Je reconnais celle du médecin,

plus grave, qui se distingue du brouhaha suraigu qu'alimente son équipe. En

parallèle, les tirs se succèdent et les supplications du personnel soignant

cessent les unes après les autres.

Chaque attaque déclenche l'explosion d'un millier de bombes

d'adrénaline. Elles ravagent chaque membre, chaque organe, chaque cellule,

détruisant, déchirant et expulsant mon semblant de normalité au rang des oubliettes. Mon corps n'est plus qu'une vaste fourmilière, hôte d'un plaisir

sauvage, qui enfle à mesure que les impacts pleuvent à verse. Bientôt, un

silence de mort plane sur la route 44.

Je ne bronche pas, accroupie sous le niveau du volant.

À travers les fenêtres, il fait un noir d'encre. Les piètres conditions

lumineuses se prêtant à la discrétion, je relève la tête. Une dizaine de

vandales, vêtus de noir, sont regroupés à quelques mètres de la Mini.

D'après leur positionnement, ils s'apprêtent à ouvrir les battants de

l'ambulance. Et comme si leurs cagoules ne suffisaient pas à limiter mes

chances de les identifier, l'unique lampadaire en état de marche se met à

grésiller.

Quatre d'entre eux se séparent de part et d'autre de l'engin, trois se

suspendent aux arbres, trois autres le mettent en joue dans son axe. Ils

s'adressent de petits signes, articulent, mais ce qui me marque le plus est la

distance qu'ils imposent entre le véhicule et eux. Comme s'ils s'attendaient à

libérer une créature issue… du Jurassic Park.

Je profite du fait qu’ils me croient probablement neutralisée pour me

redresser encore. Un minuscule cylindre, coincé entre les restes du pare-

brise et l'avant du tableau de bord, m'interpelle aussitôt. Une mini fléchette.

Ahurie, je soulève ce que je pensais être une balle entre mes doigts.

Un sédatif.

En d'autres termes, soit je fonce dans le tas et atteins un Émile mort ou

vivant, au mieux. Soit, je fonce dans le tas et pique un somme, au pire.

Mais pour combien de temps ?

Je prends une profonde inspiration puis reporte mon attention sur la scène

délirante. Toute l'équipe se concentre sur l'un des leurs, un baraqué aux

allures de martyr qui se fait violence pour poser sa main sur l'une des

poignées de l'ambulance. Le valeureux entame un décompte sur ses doigts,

les yeux rivés sur ses collègues tendus.

Cinq, quatre, trois…

Une troupe.

Des armes.

Des cagoules.

Émile.

L'évidence me saute aux yeux : s'il n'est pas déjà mort, ils vont lui faire

du mal.

Transpercée par un pic d'adrénaline, je charge mon flingue, m'éjecte hors

du véhicule, plante un genou en terre et m'applique à tirer sur le plus de

mains armées possible. Bam. Bam. Bam. Bam. Bam. Bam. Bam. Les

détonations me vrillent les tympans. Les hurlements strangulent ma

conscience. Mes os s'entrechoquent.

Bien que désarçonné par mon assaut, le courageux rentre la tête dans ses

épaules, comme pour s'abriter des balles, et libère le contenu du véhicule.

Alors, c'est le chaos.

La majorité des malfrats criblent la portière qui me sert de bouclier anti-

fléchettes, pendant que le reste des troupes tente de maîtriser l'ombre qui

jaillit de l'ambulance.

On hurle, on jure, on menace.

La rafale qui m'est destinée diminue au fur et à mesure que les

hurlements d'agonie brisent la quiétude vespérale. J'en profite pour me

redresser de temps à autre et tirer à partir des trous creusés dans la vitre.

Toujours au niveau des mains.

On s'égosille, on pleure, on supplie.

Mes oreilles sifflent.

Je réitère l'action, deux fois, trois fois, quatre fois, jusqu'à ce qu'un

silence de mort s'installe sur les lieux. Dos à la portière, j'entreprends de

glisser un œil vers la zone de combat, quand un courant d'air siffle sur ma

droite. Mon sang pétille littéralement dans mes veines lorsque j’oriente mon

viseur vers l’intrus. Cependant, sitôt braquée, l'arme m'est subtilisée. Je

l'observe se faire emporter par un bras, lui-même relié à une épaule, qui

communique avec un corps de grande taille…

– Bonsoir, Madleen. Monte dans la voiture.

Je sursaute à l'entente de sa voix.

– Émile ?

Au lieu de répondre, le miraculé contourne le capot de ma pauvre Mini

pour s'installer sur le siège passager. Abasourdie, je m'efforce de réguler la

joie que m'inspire son retour ; seulement, à la manière dont mes lèvres

s'étirent au point de plisser mes yeux en fentes ridicules, je devine que la

tâche sera ardue.

– N'allume pas les lumières.

– Pourquoi donc ? m'enquiers-je en prenant place derrière le volant.

Il m'est certes impossible de distinguer son visage avec netteté, mais la

fluorescence du tableau de bord souligne la sévérité de ses iris… Ainsi que les gouttelettes rouges qui pendouillent du bout de ses boucles sauvages.

– OK, pas de phares.

Alors que j'entame un demi-tour précipité, une question jaillit d'entre mes

lèvres :

– Tu n'es pas armé ?

– Je suis en permanence armé.

– Tu n'avais pourtant pas de pistolet sur toi, en quittant la villa.

– En effet, confirme-t-il.

Je range l'information dans un coin de ma tête, avant de reprendre le fil

de mes interrogations compulsives.

– Es-tu épileptique ?

– Non.

– Alors, la cause de ta crise convulsive était infectieuse.

– Je ne suis pas infectieux, me contredit-il. Ni victime d'un trauma

crânien, d'un accident vasculaire cérébral, d'une tumeur, d'un type de

maladie neurologique évolutive, d'anomalies chromosomiques ou de

malformations cérébrales.

Impressionnée par l'étendue de ses connaissances médicales, je

m'autorise un silence.

– Es-tu certain de ne pas t'être cogné la tête trop fort après que je t'ai tiré

dessus ?

– Certain.

– D'après Internet, les victimes de crises convulsives ne se souviennent

pas d’en avoir eu. Pourquoi n'est-ce pas ton cas ?

– Je ne m'en souvenais pas, mais je me suis réveillé sur un brancard et tu

viens de me l’annoncer.

– Ça n'a pas l'air de t'étonner.

– Non.

– Dans ce cas, comment l'expliques-tu ?

– Je ne l'explique pas.

Ma jauge de frustration atteint des sommets.

– Connaissais-tu ces gens ? Parce qu'eux avaient l'air de te remettre.

Je m’arrête pour le fixer avec insistance, à défaut de l'attraper par le col

pour lui soutirer des informations, ce qui ne le déstabilise pas le moins du

monde. À vrai dire, c'est moi qui finis par rompre le contact visuel au

moment de pénétrer dans la cour de la villa.

– Ne m'oblige pas à te mentir, Madleen.

– Écoute, Émile, au cas où tu ne l'aurais toujours pas remarqué, je suis de

ton côté. Tu peux me faire confiance, OK ? Ce que l'on vient de vivre, c'est

grosso modo le but de mon existence. Si tu as des ennuis, des plans foireux,

des ennemis à neutraliser, des amis à sauver, ou que sais-je encore de

suffisamment dangereux pour mettre nos vies en péril, n'hésite pas à me

solliciter.

Je nous stationne à proximité du porche, ce qui déclenche l'allumage

automatique des lampes extérieures. C'est alors que je le vois. Je veux

dire… réellement. Le démon angélique, aussi sublime que monstrueux.

Émile n'est pas simplement dégoulinant de sang des pieds à la tête, il est

aussi parsemé de morceaux de chair molle, qui s'accrochent à sa touffe

déstructurée et à ses phalanges éclatées. Pourtant, ce sont toujours ses

mêmes grands yeux qui me contemplent, et cette même chaleur

bienveillante qui me consume. Son bras a conservé les pansements de

l'infirmière ; et sa main imbibée d'hémoglobine, un bandage autrefois

immaculé. Infimes rappels de sa mortalité.

Une faiblesse que ses adversaires n’ont pas su exploiter. Je n'ose

imaginer le tableau horrifique qu'il a dû peindre, là-bas.

– Il s'agissait d'autodéfense, s'empresse-t-il de se justifier, en apnée, tout

comme moi.

Sidérée par sa dégaine de psychopathe fou à lier, j'entrouvre la bouche,

mais la referme aussitôt. Les mots qui voguent dans mon crâne s'enchaînent

et se désagrègent sans cesse, me privant de toute capacité langagière.

Il écarquille les yeux, proprement paniqué par ma réaction, avant d'ouvrir

la portière et se pencher au-dessus du gravier pour évacuer le gros des

viscères. Il fourrage dans sa chevelure, secoue la tête, se frictionne le corps

avec une frénésie telle que j'en viens à craindre pour l'état de son épiderme.

Quand il s'adosse de nouveau au siège, soudain essoufflé, ses doigts se

mettent à trembler.

La chaîne qui glisse sur son torse, rougie d’hémoglobine, dessine de

nouvelles traces sanglantes sur son tee-shirt autrefois beige. L’humidité du

vêtement moule d’autant plus les détails de son appétissante musculature.

Affreusement appétissante. Malgré tout, malgré le sang, malgré la mort, son

corps parvient à exercer une attraction malsaine sur le mien.

Nous contemplons tous deux la porte d'entrée, attentifs à sa respiration

chaotique, qui se stabilise peu à peu.

– M'en tiendras-tu rigueur ? me questionne-t-il, à peine audible.

Je tourne la tête. L'espoir qui colore le ton de sa voix se dilue dans l’or de

ses iris. Si lumineux, communicatifs et envoûtants… Leur éclat hypnotique

s'amenuise néanmoins progressivement sous l'effet de mon silence, puis

disparaît. Dépité, Émile se concentre de nouveau sur le pare-brise en

miettes. Une bonne minute s'écoule avant qu'il ne morde sa lèvre inférieure

et fronce les sourcils.

Des rigoles de sang dégoulinent le long de sa nuque.

Comment, diable, peut-on être si paradoxal ? Aussi adorable et

destructeur à la fois ?

– Je ne pourrai plus me contenter de mon ancienne vie, chuchote-t-il en

secouant la tête. Mon monde est tellement plus attrayant lorsqu'il gravite

autour du tien…

Il me lance un regard de biais, à moitié mangé par ses boucles bordeaux.

Je bats des paupières, testant la véracité du moment. Mais le plafond de

ma chambre ne se matérialise pas comme par magie devant moi et Émile ne

se volatilise pas entre deux battements de cils. Ni lui, ni le sang. Alors, je

pivote vers le volant, à la recherche d'un point de fixation bien plus neutre

que ses prunelles torturées.

– Une métaphore ? m'étonné-je.

– Je commence à comprendre le principe. Pour être tout à fait honnête, je

commence à m'habituer à ton environnement. À savoir comment allumer

une télévision, à saisir le fonctionnement d'un téléphone portable, à utiliser

un micro-onde, à border un lit, à utiliser le doigt d'honneur à bon escient et

à décapsuler une bouteille de bière. Je commence à te cerner, Madleen

Stevens. Je vois bien que ton fonctionnement psychologique et

comportemental diffère de la normale, mais je pense parvenir à te décrypter

comme personne ne s'y risquera jamais.

Il se penche pour tenter d'apprivoiser mon regard, ce qu'il parvient à faire

aisément.

Comme à l’accoutumée.

– S'il te plaît, ne m'abandonne pas.

À mon sens, Émile a contre-attaqué. Soit il y passait ou se faisait enlever,

soit c'était eux.

Quoi de plus logique que la défense ?

Il n'empêche qu'un simple coup du lapin aurait suffi. Alors, que signifient

ces morceaux de chair sur son corps ? S'est-il défoulé ? A-t-il pris son

pied ?

A-t-il envie de s'adapter à mon monde ?

– Qu'est-ce que mon univers a de si attrayant ?

Il cligne des yeux, comme si la réponse était évidente.

– Mais toi, Madleen.

Mon cœur se serre.

Je ne peux plus te regarder en face, Madleen. Un monstre ne doit pas

vivre dans le même monde que les Hommes. Il a simplement le droit

d'occuper le fin fond d'un fossé, un point rouge et dégoulinant niché entre

les yeux.

La voix de Wilfried me fait tressaillir.

Je me pince l'intérieur du bras, elle se tait.

La réminiscence douloureuse dégouline sur ma peau, chaude. Ça faisait

longtemps. Un jour ? Deux jours ? Étrange. Avant l'apparition de Linda K

dans ma vie, les insultes de Wilfried bouchonnaient mes conduits auditifs.

Je me levais avec, mangeais avec et me couchais avec. Je souffrais avec et à

cause. Depuis Linda K, j'ai appris à les noyer dans la boxe. Eux, et ma

haine dévorante. Par bonheur, l'impact de mes poings, les vibrations de mes

os et le geignement de mes adversaires parvenaient à les amoindrir. La nuit,

je m'assommais de somnifères. À l'aube, je courais pour évacuer la

pression.

La tenue de mon journal a par la suite réduit ses interventions intrusives à

une apparition quotidienne. Depuis, elles ont quasiment disparu.

Boxe et journal : une alliance indispensable. La boxe a néanmoins perdu

en importance. Mon accoutumance au sport a diminué au fil du temps, au

point de se résumer à une visite à la salle d’entraînement et à trois ou quatre

tours dans ma propre salle de sport par semaine. Mais ma baisse d’activité

n'a jamais augmenté la fréquence des remontrances de Wilfried. À cet

instant précis, assise dans ma voiture, à côté d'Émile, je réalise que je ne les

ai plus du tout entendues pendant un ou deux jours entiers.

Je m'empresse de masser mes paupières afin d'apaiser leurs picotements

dérangeants. Si j'en crois les descriptions romanesques de collégiennes

larguées par leurs petits-copains boutonneux, ou les sensations retranscrites

par les acteurs de télénovelas gnian-gnians, il semble que mes doigts

s'efforcent de gommer l'un des principaux signes inauguraux des pleurs.

Des pleurs.

Je n'ai pas été fichue de ressentir les prémices d'une larme à la suite du

décès de ma mère. En revanche, en confrontant la mignonnerie d'Émile à la cruauté de Wilfried, il semblerait que le phénomène daigne enfin s'opérer.

Incroyable.

Je suis à deux doigts de pleurer.

Stupéfaite, je me lance dans un marathon de battements de cils nécessaire

à la rétention de larmes. Une bascule de la tête en arrière achève d'étouffer

l'expressivité de mon chagrin dans l'œuf.

– Va te coucher, tu racontes des bêtises. En plus, tu ressembles à un

panda.

Ses cernes sont si larges et foncés, que l'espèce d'ours japonaise

réfléchirait à deux fois avant de lui refuser un bambou.

– Regarde-moi.

J'inspire profondément, réticente, mais m'exécute. Émile s'est redressé.

Sa posture et son regard assurés me communiquent la force de sa

détermination.

– Je ne te mens et ne te mentirai jamais.

J'acquiesce une fois de la tête. L'air s'emplit de boules de coton trop

consistantes et trop volumineuses pour remplacer la légèreté des molécules

volatiles dont raffolent les poumons. Je suffoque. Pourtant, la situation a

quelque chose d'agréable, d'aussi doux et enivrant que… eh bien, un champ

de coton.

Mon téléphone vibre. Troublée, je me soustrais à l’emprise d’Émile pour

découvrir de quoi il s’agit. Hau vient de m'envoyer la photo des trois

personnes qui ont tenté de s'introduire dans la maison. Des visages

inconnus. Je les conserve malgré tout en mémoire, puis lis le message qu'il

y a joint.

 

* Qu'est-ce que vous fichez dans ta caisse ? Et qu'est-ce qu'il fout là ?

 

Je lève les yeux et remarque enfin Hauata, dont le visage est collé à la

baie vitrée.

 

* On arrive.

 

Émile me suit dans le hall. Je résume la situation au Tahitien et lui assure

par deux fois que je me chargerai d'appeler les flics, tandis qu'Émile file

sous la douche. Les yeux hallucinés de mon meilleur ami n'ont pas cessé de fixer le sang coagulé qui poissait sa peau hâlée, mais il n'a émis aucun

commentaire sur le sujet.

Il faut croire qu'Émile repousse les limites de l'extraordinaire.

– Écoute, Hau, je suis paumée, lui avoué-je en m'asseyant sur la première

marche de l'escalier, à côté de lui. Vu la position de la voiture, la personne

qui était au volant savait que l'ambulance allait passer par ici. C'est évident.

Mais comment l'aurait-elle su ? Et pourquoi le ferait-elle ? Soit ces gens se

sont trompés d'ambulance, mais ça me paraît gros – très gros même –, soit

ils en avaient après Émile… ce qui serait un peu plus plausible. Mais, dans

ce cas, comment auraient-ils pu prédire la crise convulsive ?

Hau, qui a croisé les doigts devant sa bouche, élabore une hypothèse à

partir des maigres éléments dont nous disposons.

– Je vais faire un tour là-bas.

– En es-tu certain ? As-tu vu l'état d'Émile ? Ça doit être une boucherie…

– P't'être bien, mais on a besoin d'infos. Attends-moi là, il faut qu'au

moins l'un de nous surveille la villa.

– OK, je me charge des flics.

Dans ma chambre, je fais coulisser la porte. En cas d'extrême urgence, les

Criminels Caqués recourent à des téléphones satellite pour se contacter.

Après l'avoir sorti d'un vieux carton et dépoussiéré, je passe l'appel illégal.

Deux bips retentissent.

– Madleen.

– Désolée de te déranger à une heure si tardive, Angus, mais j'ai besoin

que tu m’aides à maquiller un règlement de compte routier en un banal

accident, avant que la presse et la police locales ne s'emparent de l'affaire.

– Quelle route ?

– Quarante-quatre. Que faut-il que je fasse ?

– Y a-t-il des corps ?

– Oui. Ils sont en piteux état, et je pense que quelques-uns sont

simplement endormis.

– Les circonstances de l'accrochage ?

– Un 4x4 noir a délibérément percuté une ambulance à la

perpendiculaire. Le 4x4 contenait dix personnes cagoulées, qui sont sans

doute toutes décédées ; l'ambulance, un blessé et trois soignants

potentiellement sédatés.

– Bien, Madleen, écoute attentivement les instructions que je vais te

donner : tu vas enfiler des gants en latex, attacher tes cheveux et les contenir dans un bonnet élastique. Tu t'équiperas d'une bouteille d'alcool,

que tu videras dans un lavabo de moitié. Tu prélèveras ensuite l'ADN des

victimes. Il peut s'agir de bouts de peau ou de simples cheveux, qui me

serviront à les identifier. Tu prendras par la suite le volant du 4x4, créeras

des traces de pneus qui laisseront penser que le conducteur a perdu le

contrôle et dérapé dans le sens de l'ambulance, puis tu effaceras les

véritables. N’oublie pas de percer la réserve à essence du 4x4, de placer les

corps des personnes cagoulées à l'intérieur, la bouteille d'alcool entamée, et

d'y mettre le feu. Appelle dès à présent les secours pour les soignants et le

malade. Je me charge du reste.

– Le malade s'est échappé, mens-je.

– C'est noté.

– Merci, Angus.

– À ton service, Madleen. Envoie-moi un message dès que tu auras

terminé, je t'enverrai une équipe de policiers à laquelle tu remettras les

prélèvements.

– Entendu. Détruisons et jetons ces téléphones. Nous échangerons nos

nouvelles coordonnées lors de la prochaine réunion.

– Entendu, acquiesce-t-il à son tour avant de raccrocher.

– Mady ?

– Entre, invité-je Hauata en fourrant le téléphone dans ma poche.

La mine épouvantée, il effectue un pas raide et se racle la gorge.

– J'ai essayé de me dire que ce triste spectacle n'était qu'un film d'horreur,

que c'était… fictif, mais cette puissante odeur d'excréments qui envahit tes

narines, dégouline le long de ta trachée et te siphonne les bronches… Mady,

il a explosé leurs intestins ! Écartelé leurs cages thoraciques ! Arraché leurs

membres ! Et… Et tout ce sang qui s'incruste dans tes semelles, c'est

vraiment… vraiment…

Il déglutit.

– Ce mec est le Diable.

– Tu devrais prendre une douche et te shooter les sinus à la menthe,

chuchoté-je en lui frictionnant les bras.

Il se contente de hocher la tête, livide.

– C'est à ce point ? m'inquiété-je pour de bon. Viens, assieds-toi.

– Bordel, oui, confirme-t-il en se laissant tomber sur mon lit. Dix

personnes sont mortes, et trois m’ont paru inconscientes, comme…

endormies. J'ai quand même pu récupérer deux informations intéressantes. Parmi les deux visages… à peu près intacts des cadavres, précise-t-il en

grimaçant, j'ai reconnu celui de la fille de la photo.

– De la photo que tu m'as envoyée ?

– Ouais. Peut-être que les deux autres sont dans le tas de chair restant,

mais je ne doute plus que ces affaires sont liées. Je lui ai retiré ça, ajoute-t-il

en me tendant une cagoule souillée de sang, ainsi qu’une pièce d’identité.

Cassidy Crowley, 30 ans, originaire du Texas.

J'examine le sachet en plastique dans lequel Hau a glissé les trouvailles,

pensive. Les trois espions n'ont finalement pas tenté de pénétrer dans la

villa pour saccager mon mobilier ou voler mes économies. Ils étaient venus

pour Émile.

– À quelle organisation peuvent appartenir des personnes cagoulées qui

carburent aux sédatifs ?

– Des gens qui ont tout intérêt à livrer Émile vivant à leur boss, m'éclaire

Hauata. Si tu veux mon avis, je doute qu'un psychiatre puisse organiser ce

genre de virée pour récupérer son patient. Alors, soit nous avons affaire à

l'entourage de l'une de ses victimes ; soit à un groupe criminel qui aurait

une dent contre lui ; soit… aux services secrets. Le gouvernement

préférerait sûrement mener sa traque pénard, pour éviter les gros titres du

style : « Dangereux fugitif en liberté ! Panique à bord ! »

– Soit à quelqu'un qui souhaite me faire chanter avec le kidnapping

d’Émile, raisonné-je à voix haute. Financièrement.

Ces personnes projettent peut-être d’exiger une rançon confortable en

l’échange d’Émile…

– Impossible. Comment pourraient-ils connaître ton attirance pour le

danger ? Émile ne crèche ici que depuis quelques jours. En si peu de temps,

personne de psychiquement clean n'aurait pu construire de liens

suffisamment solides pour envisager de verser ne serait-ce qu'un centime

pour ses beaux yeux !

– Tu as raison. De toute façon, Émile a sous-entendu qu’il connaissait les

cagoulés. Je n'arrive pas à clarifier ce merdier pour le moment, capitulé-je

en passant une main sur mon front. Merci beaucoup, Hau. Maintenant, je

vais te demander de t'enfermer dans ta chambre et de ne plus en ressortir

avant l'aube.

Il plisse les yeux, suspicieux.

– Pourquoi ?

– Parce que je vais faire quelque chose d'illégal.

Un silence désagréable s'abat sur la pièce.

– Dans quelle merde vas-tu encore te fourrer, Mady ?

– Va prendre une douche, je t'apporte une tisane.

– Tu n'as pas appelé les flics, hein ? Tu veux encore sauver les miches de

mister-le-psychopathe ?

– Ils vont rappliquer, le contredis-je.

– Bien…

Nouveau plissement d'yeux.

– Qu'allons-nous faire de si illégal ?

Je me pince l'arête du nez. Plus loyal, tu meurs.

– Écoute, tu n'es pas mon garde du c…

– La ferme, me coupe-t-il si sèchement que j'en reste bouche bée. Je te

suivrai où que tu ailles, comme une saleté de sangsue dénutrie. Tu captes ?

– OK ! éructé-je. Ça ne sert à rien d'essayer de te raisonner de toute

façon ! T'es aussi buté qu'un âne mort !

Je repousse la porte de la chambre si violemment que le heurt du panneau

fait trembler les fondations.

– C'est clairement l'hôpital qui se fout de la charité ! l'entends-je

répliquer.

– Ouais, c'est ça ! Approvisionne-toi en gants, chouchou, tournevis,

bonnet et allumettes, on va trafiquer une scène de crime !

Il se penche au-dessus de la rambarde de l'étage pour s'exclamer :

– Super, je trouvais justement nos casiers judiciaires trop monotones !

 

Trente minutes plus tard, Hau et moi observons les flammes dévorer

le 4x4 badigeonné d'alcool. Debout au milieu de la chaussée, nous restons

aussi mobiles qu'une chaîne de montagnes. Les ambulanciers emportent les

blessés inconscients, les policiers envoyés par Angus délimitent le

périmètre de l'hideuse scène de crime et le voisinage rapplique. Nous leur

avons rapporté les faits trafiqués, ainsi que les prélèvements ADN – que j'ai

officiellement eu le réflexe de recueillir avant que le véhicule ne prenne feu.

S'est ensuite invitée une équipe de journalistes orchestrée par Timothy Van

Alphen, le fils d'Angus, qui s'applique à prendre les meilleurs clichés

possibles.

L'odeur d'excréments laissés par les intestins déchiquetés est emportée

par celle de la fumée, tandis que les morceaux de viscères, cervelles et

aliments en cours de digestion se transforment en tas de cendres sous nos yeux. Des appendices que nous avons dû ramasser, un à un, pour les

balancer à l'intérieur du 4x4.

Depuis qu'il a jeté ses gants dans le feu, Hau ne pipe mot. Quant à moi, je

me demande comment un être humain a pu faire preuve de tant de barbarie.

À croire qu'il a pris ces gens pour des Ficellos.

– Tu crois que les loups-garous existent ?

Ma voix n'est pas rauque, mes yeux ne sont pas hallucinés. J'ai déjà vu la

mort, je gère la peur et le stress comme personne. J’essaie malgré tout de

comprendre comment autant de viscères ont pu goûter à l'air libre.

– Ils n'ont pas été dévorés, c'est comme s'ils avaient explosé. C'est…

C'est bien le genre de mec à camoufler des mini bombes dans ses poches,

après tout.

Hau déglutit. Lui, le psychiquement équilibré, a la voix rauque et le

regard halluciné. Il tient debout à grand-peine, non seulement tourmenté par

la scène d'horreur que nous avons dû modifier, mais avant tout sujet au

contre-coup émotionnel. Je glisse un bras autour de son coude et pose ma

tête contre son épaule.

– Je suis désolée de t'infliger tout ça.

Les explosions redoublent en intensité. Le capot noir est éjecté à

plusieurs mètres de là, rejoignant un morceau de rétroviseur immolé.

– Je serai toujours là pour toi.

Les trémolos de sa voix me trouent le cœur.

Je ne mérite pas sa fidélité.

Je ne mérite pas son amitié.

Il me plaque contre son torse et me serre si fort qu'une boule de plomb se

forme à la base de ma gorge. Il m'enserre, me frictionne, dépose un baiser

sur le sommet de mon crâne, comme s'il craignait que je m'évapore.

Comme s'il espérait que je sois, moi aussi, en état de choc… Comme s'il

rêvait de me consoler et de me répéter une litanie de mots rassurants à

l'oreille.

Mais je ne suis pas comme ça.

Wilfried a définitivement raison : je suis un monstre en liberté.

 

OceanofPDF.com