The defenders (romance en français) - Madleen - Le bal des monstres (French Edition)

Chapitre 6

 

Arrivée à proximité de la salle d’entraînement Martin Luther King, je me

gare sur le bas-côté, enlève mon haut, l'enfile à l'envers et me débarrasse de

mes baskets pour enfiler des chaussures compensées. Madleen Stevens,

pour la population américaine, est la cruche par excellence. Adepte de la

connerie, elle possède une boîte crânienne aussi vide que son dossier

scolaire. Je n'ai pas fait de formation. À vrai dire, j'ai été déscolarisée à la

fin du collège. Bien heureusement pour moi, j'ai fini par trouver ma place

dans le milieu très sélect du sport et profite aujourd’hui de ma notoriété

pour gagner ma vie. Je ne suis certes pas capable d'exprimer le vecteur

accélération du solide S1 dans la base de Frenet – merci Hau pour tes

études scientifiques –, ni de définir l'épicurisme, mais j'en sais tout de

même assez pour manager les Criminels.

J’utilise donc mon parcours pour parfaire mon image de jeune

décérébrée. Je dois bien l'avouer, la fréquence de mes virées à l’hôpital

appuie mon profil de petite chose irrespectueuse envers elle-même. Les

causes officielles oscillent entre la chute dans l'escalier, la portière prise

dans le front, le pied emmêlé dans la laisse du chien ou la conduite

dangereuse, toutes liées à un problème d'alcoolisme. Les journalistes

s'amusent à colporter un tas d'imbécillités sur le sujet. Par exemple, depuis

le décès de ma mère, je boirais dès que j'en aurais l’occasion. Ils se sont

tous entendus sur le fait que je fais néanmoins en sorte de dessoûler pour

mes séances de boxe, mon défouloir, mon échappatoire à une vie merdique.

Ces excuses sont si facilement gobées par leurs lecteurs que c'en est presque

risible. Dans ces conditions, qui penserait que Madleen Stevens est à la tête

des LCC ?

Là réside le cœur de ma couverture. Je sais me battre sur un ring, j'ai été

invaincue depuis près de quatre ans, mais je suis conne. Chaque mot,

chaque mimique et posture sont étudiés pour que l'on n'omette jamais le fait

que je suis avant tout demeurée. Ainsi, personne n'aura l'idée de soupçonner

mon rôle dans le désordre de Golden City. D'autant que je suis riche, que

j'investis comme tout riche dans un système de sécurité perfectionné, dans l'emploi d'un garde-maison et que mon opinion publique est claire : je suis

contre LCC.

Je recouvre mes lèvres d'une teinte rose pétante, feins d’être

déséquilibrée par mes échasses tout au long des vingt mètres qui me

séparent de la salle. Bon, j'avoue mettre le paquet pour l’entraînement. Mes

aptitudes en sport de combat représentent une sérieuse menace.

– Bien le bonjour ! beuglé-je à travers la salle composée de rings,

d'haltères et de dizaines de sacs d'entraînement.

Les femmes qui s'y battent me retournent un « salut » à peine audible.

Les autres m'adressent un sourire – ou une grimace –, quand les plus en mal

de notoriété accourent pour prendre de mes nouvelles.

– Comment vas-tu, Madleen ? m'interroge ma principale lèche-botte en

épongeant la sueur qui scintille sur son front.

Son adversaire lui lance un regard noir, au loin, esseulée.

– Si je vais bien ? Ce matin, je me suis violemment brûlée avec l'eau de

la douche, alors non, je ne vais pas bien non !

– Ah, merde ! Et tu as encore mal ?

Visiblement, mes chaussures ne choquent personne – je ne fais

pratiquement jamais de crochet par les vestiaires. Il faut croire que ma

prétendue débilité est devenue aussi banale que le lever du soleil.

La brune qui l'a accompagnée, Steph, plaque une main sur sa bouche,

mimant très mal l’inquiétude aberrante de son amie.

– Évidemment ! Ça m'a agrafé la peau, Judith !

– Oh ma pauvre ! s'exclame-t-elle.

– Agressé, non ? réplique Steph en se grattant la nuque.

– Franchement, le résultat est le même ! m'emporté-je. Je voudrais bien

t'y voir, toi, avec l'épiderme agrafé ! Je ne pense pas que tu sourirais aux

corneilles !

– Bayer aux corneilles…, murmure la brune. Expression qui n'a rien à

foutre dans cette discussion.

– D'où te vient cette manie d'enquiquiner les gens de si bon matin,

Steph ? Tu m'agaces à reprendre les gens à tout bout de camp !

m'enflammé-je avec le talent d’une actrice primée aux Oscars…

… version droguée et bourrée, s’entend.

– C'est vrai ça, c'est chiant à force ! approuve ma dévouée Judith.

Quand je dis conne, c'est vraiment conne. J'ai travaillé le personnage en

participant à des téléréalités. Certaines de mes phrases fétiches ont été copiées, partagées et parodiées des millions de fois sur les réseaux sociaux.

Mon plan d’action se concentre autour du thème de l’idiote qui pense

s'exprimer de façon distinguée, mais qui ne se souvient qu'à peu près des

mots ou expressions qu'elle souhaite employer. Parfois, ça fonctionne,

comme « épiderme » ou « enquiquiner » ; et parfois, pas du tout.

– Viens Judith, allons décaper nos capacités physiques !

– Allons décupler tout ça, acquiesce-t-elle.

Les filles comme Judith ne peuvent pas toujours s'empêcher de me

reprendre. Quand elles le font, c’est toujours moins frontal que les

« Steph ». Il m’est déjà arrivé de recevoir une beigne.

Alors que je termine mes étirements, Judith joue avec ses doigts, l'air

embêté. Je hausse un sourcil.

– Tu as mis ton haut à l'envers…

– La blague, soufflé-je en me redressant. Pourtant, j'ai vérifié deux fois ce

matin !

Si les services secrets venaient à interroger les habituées de la salle, elles

pourraient toutes affirmer que je n'ai pas la lumière à tous les étages.

D’autant qu’un conseil me demande beaucoup, beaucoup d'heures

d’application. Pour être honnête, ce point-ci me gêne. J'aime la boxe. En

revanche, une fois que je maîtrise « officiellement » les combines

enseignées par Linda K, j'estime ne plus avoir à me cacher derrière mon

rôle d'abrutie finie. Je me défoule, je profite, je risque, je me blesse, je suis

moi.

Je poursuis mon échauffement devant ma future cible, un sac que j'aime à

penser thérapeutique. Haut de près de deux mètres, le cylindre suspendu me

sert d'exutoire. Aucun médecin ne pourra me prescrire de meilleur remède

contre la haine que mon cerveau s’acharne à sécréter contre moi-même.

Linda K, elle, a toujours su ce qu'il me fallait. Elle a deviné que, tout

comme le pus d'un panaris, il est important de faire jaillir mes ressentiments

avant qu'ils ne s'accumulent et ne m'infectent plus que je ne le suis déjà.

Avant qu'ils ne me détruisent.

Pensant à ce que dirait Hauata s'il voyait mes blessures s'aggraver, je

laisse mon bras gauche pendre le long de mon corps et arme le droit. Le

premier coup propulse le sac contre le mur. Le second l'érafle, le troisième y

laisse une trace indélébile et le quatrième commence à apaiser ma tension.

Quelque part en moi, un nœud se délasse. Chaque fois que je bats ce sac, chaque fois que je l’insulte, j'y perçois mon visage, ma personnalité, ma

monstruosité.

J'y perçois une erreur à rectifier.

Les coups s'enchaînent, rapides et puissants. Inspire. Un, deux. Expire.

Inspire. Un, deux. Expire. Mon visage démaquillé se greffe au sac

thérapeutique. Inspire. Les coups redoublent en efficacité, plus rapides, plus

puissants. Expire. Mon visage rajeunit, j'ai 4 ans. Inspire. Dix fois plus

rapide, dix fois plus puissante, je me démène comme une bête enragée.

Expire. Un voile flou s'abat devant mes yeux. Chaque impact éraille mes

cordes vocales, libérant un râle à mi-chemin de la supplique et de l'horreur.

Inspire.

Gagné par le surplus d’émotions, mon poing gauche s'invite à la danse, si

bien que les « boum, boum, boum » incessants du sac contre le mur

surpassent le brouhaha des boxeuses. Les battements de mon cœur

martèlent furieusement mes tempes, fouettent un sang bouilli par le feu des

Enfers. Ces tréfonds obscurs me semblent si proches, si accessibles, parfois,

que je me demande s'ils ne m'ont pas déjà aspirée.

Ne suis-je pas déjà morte ? Non, la sueur brûlante qui dévale le creux de

ma colonne vertébrale n'a rien d'imaginaire. Alors, le suis-je à moitié ?

Suis-je une morte vivante ? Ai-je un pied dans les flammes, l'autre sur

Terre, parmi les gens normaux ?

Ce n'est que lorsque mon corps s’engourdit et que mes poumons

s’affolent que je recule d’un bon pas, jette les gants comme s'ils étaient

enflammés et me tourne vers Judith. Pour la énième fois, la lèche-botte a

préféré l'admiration de ma purge au perfectionnement de sa technique.

On aurait dit une détraquée. Tu sais, le genre de haineuse qui chope les

gens par la nuque et les bastonne jusqu'à ce qu'ils se changent en purée,

m'a un jour confié la coach après m'avoir vue frapper pour la première fois.

Je ne sais pas qui tu projettes sur ce sac, mais ce dont je suis certaine, c'est

que je n'aimerais pas être cette personne.

Moi non plus, Linda K.

Derrière Judith, d’autres se sont arrêtées pour m’observer. Des sportives

pour la plupart ébahies, choquées ou apeurées. Si elles savaient ce qui se

trame entre les os de mon crâne, je ne doute pas une seconde qu'elles me

dénigreraient. Au lieu de quoi, des élans de jalousie à peine dissimulés

survolent les visages qui me reluquent, tandis qu'une nuée d'étoiles naïves brille dans les yeux émerveillés de ma fidèle Judith. Embarrassée, je

m'empare de la serviette qu'elle me tend pour me tamponner le front.

– Où est Linda K ?

– Ici !

Marquée par l'âge, la femme à la peau tannée lève une main autoritaire

pour m'inviter à la rejoindre. Garçon manqué dans l'âme, Linda K n'a jamais

cherché à paraître féminine. Jogging et tee-shirt trop larges, parfois troués

ou tachés, sont les seuls types de fringues qui peuplent sa buanderie. Ne

parlons même pas du peu de produits cosmétiques qui ont dû traverser le

seuil de son appartement. La quadragénaire est avant tout une excellente

entraîneuse, qui m'a vue grandir, perdre un peu plus de QI de jour en jour,

jusqu'à devenir cette abrutie en puissance qui la fait si souvent grimacer.

Quarante ans, ce n'est pas si vieux. Pourtant, son visage semble refléter

un siècle et demi de labeur.

– Allez, monte, m'ordonne-t-elle en désignant le ring sur lequel elle

s'accoude.

Je mobilise les doigts de ma main gauche afin d’évaluer leur état. Rien ne

semble cassé.

Les quelques mèches brunes qui s'échappent de son chignon effleurent sa

joue creuse. Je me suis toujours demandé si Linda K était en bonne santé.

De toute façon, même si elle était à l’article de la mort, je pourrais être

certaine de l'apprendre en même temps que tout le monde dans la rubrique

nécrologie du journal.

– OK, Linda.

Elle m'agrippe par le bras, m'empêchant d'enjamber l'estrade.

– Linda K.

Pour Linda Katelyn.

– OK, Linda K, rectifié-je avec un sourire narquois.

Elle aime à penser que cette précision atténue le caractère délicat du

prénom. Il est vrai que peu de Linda ont la réputation d'être craintes, par

ici ; mais je suis certaine qu'en creusant un chouïa, une Linda bien sauvage,

avec un peu de chance balafrée, taularde et addicte aux castagnes, existe

quelque part en ce bas monde.

Pour le coup, Linda Katelyn, c'est vraiment très délicat.

– Je me suis brûlée avec l'eau de la douche, ce matin, donc je risque de…

– Je m'en tape de tes bobos, me coupe-t-elle.

– OK.

– Magne-toi.

Elle fourre les mains dans les poches de son jogging.

Difficile de garder mon sérieux, les pimbêches lui « sortent par les trous

de nez ». Mais la voilà ballottée par les souvenirs qu'elle avait de moi, ado

perdue, haineuse jusqu'à la moelle, qui se donnait corps et âme à la boxe, et

par l'image que je lui renvoie actuellement. Toute cette mascarade, c'est

pour la bonne cause. S'il arrive que LCC tombent, mon entourage sera

préservé des dommages collatéraux.

– Chef oui, chef !

– Arrête tes conneries. Bethany ! Refile-lui des gants et fais-lui mordre la

poussière ! ordonne-t-elle à la première boxeuse venue. Tu vas regretter

d'être sortie de ta douche 24 carats trop chaude, ajoute-t-elle. Et n'enlève

pas tes échasses, je compte bien te faire passer l'envie de jouer les pin-up

dans ma salle.

Elle comme moi savons qu'il existe peu de chances pour que je regrette

quoi que ce soit, chaussures compensées ou pas. Mais elle le dit quand

même.

– Imagine que mon prince charmant rote dans le coin, il vaut mieux que

je sois sexy en toute circonstance, plaidé-je.

– S'il rôde dans le coin, il vaut mieux, oui, renchérit Judith.

Linda K se passe une main sur le visage.

Je me glisse au centre du ring, hilare, et attrape au vol les gants

rembourrés que Bethany m'envoie depuis le sol. Elle se hisse sur la zone de

combat avec adresse, se faufile entre deux lignes, se positionne devant moi

puis sautille sur place. L'inquiétude commune à mes adversaires ne la

touche pas. Je soupçonne mes chaussures et ma façon de délaisser ma main

gauche d'y être pour quelque chose.

– Judith ! Protège-dents !

Je n'ai qu'à tendre la main pour que mon souhait soit exaucé. Sur fond de

gémissements, cris de victoire, de défaite ou de fatigue, Bethany et moi

nous jaugeons. Je feins de temps en temps de me déconnecter, de

m'intéresser aux combats alentours, mais ne perds pas une miette de la

manière dont elle évite de solliciter sa jambe droite. Si la première étape

consiste en l'échauffement, la seconde est consacrée au repérage des points

faibles de l'adversaire. Dans le cas présent, il s'agit d'une foulure à la

cheville. Enfin, élaborer un mode opératoire selon les informations

recueillies.

C'est en suivant cette méthode à la lettre que, dès que Linda K lance le

top départ, je me penche sur le côté. J'esquive l'attaque de son bras

dominant en me penchant dans le sens de l'offensive et réplique avec un

crochet du droit, qui la force à prendre appui sur sa jambe déficitaire.

Propulsée contre les lignes élastiques, son corps rebondit. Je l'accueille avec

un uppercut à la mâchoire.

K.O.

Le bip d'un chrono retentit.

– Cinq secondes. Peux mieux faire.

Le sarcasme du commentaire de Linda K laisse miroiter l'étendue de son

affection quasi-maternelle pour moi, enfouie sous sa carapace de coach

intraitable. Je pose ma main saine sur la cloison du ring, saute par-dessus,

me réceptionne avec une maladresse feinte puis retire mon protège-dents

devant elle, provocatrice.

– Si ma douche n'avait pas été si chaude, j'aurais pu mieux faire.

– Tu seras chanceuse si je t'en colle pas une d'ici midi.

Le sourire aux lèvres, je lui emboîte le pas.

C'est ici, le paradis.

 

Je franchis la porte de la salle courbaturée. Après m'être douchée dans les

vestiaires, je me suis remaquillée, j’ai enfilé mes baskets, réajusté mon haut

et traversé la salle sous le regard ahuri de ses occupantes. La logique est une

contrée bien lointaine dans l'esprit décérébré de Maldeen Stevens.

Dans la voiture, j’enfile une chemise-robe. Le haut kaki se prolonge d'un

quadrillage de cordelettes dorées, qui se déploie autour de mon cou et

opacifie le décolleté en V. Au niveau du dos, le point de jointure des

cordelettes s'étire en une fine chaîne dorée, dont la longueur parcourt la

moitié de ma colonne vertébrale. Un concept original, offert par l'une des

plus grosses agences de mode au monde. N & A. Fondée par les faux

jumeaux Payne, elle prône la singularité et l’élégance.

En général, lorsqu'une célébrité souhaite briller lors d'un événement

médiatisé, elle fait appel à l’entreprise. Grands réalisateurs, acteurs,

chanteurs et célébrités en tout genre quémandent les services hors de prix

de Nagel et Angel Payne, multimillionnaires et monstres de créativité, qui

ne cessent de conquérir les cœurs de la bourgeoisie mondiale. La majorité

de leurs vêtements étant trop coûteuse pour la classe moyenne, une

collection spécialement prévue pour les porte-monnaie modestes a également vu le jour. Il y en a pour tous les goûts : parfums, bijoux et

produits cosmétiques arborent le fabuleux logo N & A. Très prisé, quel que

soit le domaine dans lequel ils exercent. De plus, en tant que rédacteurs en

chef du célèbre magazine N & A Company, le frère et la sœur s'assurent d'y

communiquer leurs dernières tendances afin de toujours siéger au sommet.

Je caresse distraitement les cordages en fil d'or qui apprêtent ma peau.

Certaines personnes, par manque de temps ou d’intérêt, attrapent le premier

tissu venu pour se couvrir ; une négligence qui ne me correspondra jamais.

Dans tous les cas, je refuse de me présenter au grand jour sous la forme

d’un sac à patates. Mon apparence est primordiale, qu'il s'agisse de

l'habillage ou du maquillage.

Cachons le monstre, Halloween est terminée.

Tout en jouant avec le fil qui coulisse dans le creux de mon dos, je

détaille la boule couverte de paillettes dorées qui se balance à son extrémité.

Durant ma courte période de mannequinat au sein de N & A, j'ai eu la

chance de rencontrer les prestigieux PDG. Depuis, nous ne nous sommes

jamais perdus de vue.

Des contacts en or.

J'enfile le manteau qui gît sur la banquette arrière, regrettant de ne pas

pouvoir exposer l’entièreté de mes tenues au grand jour. J’ai pour politique

de dissimuler tout ce qui diffère de ma tête, de mon cou, d’une infime partie

du décolleté et de mes pieds.

Téléphone en main, je planifie mon risque quotidien et mets le cap sur le

centre commercial.

 

De : Lily

* Ça te dit de sortir les clebs ?

 

À : Lily

* Pas dispo aujourd'hui. Un autre jour peut-être.

 

Trois pull-overs, deux tee-shirts, trois jeans, un jogging, un paquet de

boxers, des chaussettes, deux manteaux, une paire de gants, un bonnet, une

écharpe, une valise, une montre, deux paires de chaussures et deux

ceintures dans le coffre plus tard, je suis disposée pour ma conduite à risque

quotidienne.

En roulant sur le pont Willow, le courant glacé du fleuve attire mon

attention. Rien d’étonnant, l’eau me captive. Je me gare dans la rue qui le

borde, glisse mes téléphones dans une portière, puis m’aventure sur la

berge.

Sale, effectivement froid – selon la température évaluée par mes doigts –,

le cours d'eau remplirait à merveille le rôle de pion dans mon jeu mortel.

Je marche sur le pont, pose mes paumes sur la rambarde haute d'1 m 40,

et me penche au-dessus du bord afin d'assister à l'immersion calculée de

l'objet qui s'échappe « malencontreusement » de ma poche. J'accompagne

sa trajectoire de plaintes hautement classes, dont le volume ne manque pas

d'interpeller les passants :

– Fait chier ! Merde !

Ajoutés à cela deux ou trois geignements chargés de souligner

l’importance de l'objet, au bout d'une longue minute de mascarade, je

décide de sauter.

Le plaisir grignote ma peau, enflant, s'étirant, frôlant l'implosion avant

l'impact.

C'est ballot ! Madleen Stevens, trop obnubilée par le peigne qui

traînassait au fond de sa poche, n'a pas eu le temps de mesurer le danger

que présente la hauteur de l'édifice ! Trente mètres de métal, tout de même !

Ah, sacrée Madleen !

J'entends d'ici les commentateurs sarcastiques s'épancher sur ma dernière

folie. Ma réputation a parfois ses bons côtés.

Durant mon plongeon, hurlements et crissements de pneus s’élèvent,

jusqu'à ce que je m'enfonce dans l'eau trouble. Alors, le silence m'enveloppe

dans son linceul. Les mains jointes en première ligne, je fends la surface

gelée et progresse à l'instar d'une fusée. Au-dessus de moi, les flots se

referment, me propulsant toujours plus loin, dans des tréfonds toujours plus

obscurs… plus froids. Je contiens le peu de souffle emmagasiné par mes

poumons avec la volonté d'une battante. La froideur me saisit par la gorge,

tandis que des sacs poubelles multicolores effleurent mes doigts. Enfin,

lorsque mon corps ralentit, j’écarte les bras et tente de me hisser à la

surface.

Invisible. Les rayons du soleil ne s'aventurent pas jusque-là. Ici, siège le

territoire des ténèbres. L'une des nombreuses portes des Enfers.

À l'aveuglette, je sollicite mes bras et jambes engourdis. Ils repoussent

l'eau d'un côté et la battent de l'autre, me permettant de remonter doucement, mais sûrement. Trop doucement, sans doute, car mes poumons

me font bien vite comprendre que mes réserves s'amenuisent. Ils se

compriment, se rétractent, tels deux ballons de baudruche que l'on aurait

percés. Me voici condamnée à lutter aux côtés de mes fidèles instincts de

survie, à lutter pour regagner la lumière du jour, malgré les contraintes

environnementales… À lutter pour ne pas me laisser influencer par les

battements désordonnés de mon cœur, alors qu'une nuée de petites bulles

s'échappe de ma bouche.

Mes muscles se confrontent peu à peu au manque d'oxygénation.

Au bout de ce qui me paraît être une éternité, les ténèbres humides

s'éclaircissent. Elles daignent me laisser entrevoir le fameux « bout du

tunnel ». Seulement, mes mouvements se dégradent et ma poitrine envisage

de prendre une inspiration fatale.

La Mort m'enveloppe, lionne en chasse. Elle est devant moi, derrière moi,

au-dessus de moi, à côté de moi… Je suis cernée. Elle se prépare à

récupérer ma vie, frétillante d'impatience. Et moi, corps ballotté par des

flots impétueux, je bouillonne autant de plaisir que je frissonne de

désespoir. Mais je n'ai pas baissé les bras.

Au sens propre comme figuré du terme.

Le problème, c'est que mon agitation est inutile. J'ai beau griffer, fouetter

et marteler le liquide, le manque de consistance de mon agresseur inhumain

le rend intouchable. Et la surface, mon unique porte de sortie, semble à des

années-lumière de là. Loin du froid polaire, loin du trouble de ma vision.

Mon corps se démène coûte que coûte contre l'immobilité permanente,

bravant crampes et foulures. Il s'exténue pour quelques centimètres

d'ascension. Une distance insignifiante.

La Mort me caresse, désormais. Elle me touche, elle me chuchote les

souvenirs d'une enfance tronquée. Je vois des flashs, le visage de ma mère,

de mes victimes, mes pauvres victimes, tandis que mes bras s'activent.

Encore et encore.

Soudain, mes poumons inspirent et le noir qui m'engloutit fait pencher la

balance en sa faveur.

Dans un dernier soubresaut, j'esquisse un sourire fair-play.

Bien joué, la Mort.

Cette fois, j'ai vu trop grand.

 

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