The defenders (romance en français) - Madleen - Le bal des monstres (French Edition)

Chapitre 22

 

 

À peine a-t-elle ouvert la porte de son cabinet que je m’infiltre à

l’intérieur, balance mon sac au pied du divan, m’allonge et fixe le gratte-

ciel qui tronque l’horizon.

Les rayons de soleil aveuglants de cet après-midi se déversent

impitoyablement dans la pièce.

– Je suis incapable de regarder un homme nu sans avoir l’intime

conviction de commettre le plus grand des péchés, lâché-je tout de go.

– Bonjour, Mlle Stevens, je suis heureuse que vous ayez répondu

favorablement à mon invitation.

Je l’entends s’installer sur son fauteuil, mais ne lui renvoie pas la

politesse, fâchée d’avoir cédé si facilement.

– Tout dépend du contexte dans lequel vous le vous permettez, Madleen.

– Je ne suis pas une voyeuse, si c’est ce que vous insinuez.

– Je n’insinue rien.

– J’aurais peut-être préféré qu’il s’agisse de cela, me direz-vous…,

soupiré-je en m’enfonçant dans le cuir moelleux du divan. Je souffrirais au

moins d’un trouble clair. Perversion… Si facile.

Je secoue la tête.

– L’homme dont je vous parle est à l’aise avec la nudité, ce qui n’est pas

pour déplaire à mes hormones, mais mon esprit rabat-joie finit toujours par

mettre le holà. Il agit comme un juge, vous voyez ? Il veille, me chuchote à

l’oreille ce qui est bien, ce qui n’est pas bien, et juge que la vision d’un

homme dans son plus simple appareil est mal.

– Ce jugement s’applique-t-il à un homme en particulier ?

– Non, tous.

– Avez-vous déjà eu un rapport sexuel ?

Je lève les yeux au ciel.

– J’ai trouvé un moyen de satisfaire ma faim sans froisser mon censeur,

avoué-je en me rappelant que le principe des séances consiste à

monologuer, divaguer, digresser, vomir tout ce qui nous passe par la tête.

En fait, mes rapports sexuels ont toujours lieu dans le noir complet de ma chambre. Avec des hommes à usage unique… pas forcément jeunes, pas

forcément beaux, qui dégagent une aura suffisamment… enténébrée pour

m’exciter. Jusqu’à présent, je vivais bien le fait de ne pas les voir, mais

depuis qu’il loge chez moi, que je côtoie tous les jours son corps, sa voix,

son visage, son allure, son regard… J’ai envie de le toucher, de le voir sans

culpabiliser.

J’entends la mine de son stylo griffer son calepin.

– Vous me dites que ces hommes sont à usage unique, dois-je

comprendre que vous n’avez jamais eu de relation sérieuse ?

– Non, jamais.

– Que pensez-vous de la nudité ?

Les poils de mes bras se hérissent.

– Nature, c’est le premier mot qui me vient à l’esprit. Nue, vous êtes sans

artifices. Impossible de vous cacher derrière un paravent, du maquillage ou

des vêtements amples. On vous voit telle que vous vous êtes présentée pour

la première fois au monde. Dans l’état le plus vulnérable qui soit, dépendant

de l’autre, du regard de l’autre, de l’opinion de l’autre… Et lorsque vous

atteignez le paroxysme du plaisir, vous ne contrôlez plus rien, résumé-je

dans un chuchotis qui me glace le sang. Votre partenaire vous voit comme

vous n’avez jamais pu le faire vous-même. Vous êtes à sa merci, fragile.

Nue.

Je secoue la tête, vite, si vite que le gratte-ciel s’étale à l’horizontale.

– La nudité est trop intime pour être partagée. Trop honteuse, aussi.

Savez-vous que je ne porte que des vêtements longs ?

Un coup d’œil sur ma combinaison saumon nous permet de remarquer

que mes bras sont croisés sur ma poitrine, protecteurs.

La Taupe Endimanchée garde le silence, une technique ayant pour but de

me laisser digérer tout ce que mon cœur confesse.

– Que verraient ces hommes, Madleen ?

Je tourne la tête vers la Taupe, les montants de ses lunettes se détachent

du flou de ma vision. Des cercles rouges. Des cercles déformés par

l’humidité de mes cornées. Je plante une canine dans ma lèvre inférieure,

qui cesse de trembler.

Un goût de rouille se déverse sur ma langue.

– Vous n’êtes pas obligée de répondre tout de suite, Madleen. Vous êtes

maîtresse de vos décisions, ici, ne l’oubliez pas. Je suis une aide, pas votre

bourreau.

Un monstre. Ils verraient le monstre que je suis.

Je déglutis mon désespoir.

– J’aimerais changer de sujet.

– Dans ce cas, changeons de sujet. De quoi voulez-vous parler ?

– Mon problème avec l’homme nu. Je veux le régler.

– Comment pensez-vous vous y prendre ?

– En vous payant ? répliqué-je, acerbe.

– Vous devriez réfléchir à la question. Je pense d’ailleurs que nous

devrions clore la séance sur ce point. Nous touchons un nœud important, et

je suis certaine qu’armées de patience et de motivation, nous trouverons un

moyen de le dénouer.

 

À travers les vitres de la voiture, l’architecture défile sous forme de

bandes grisâtres. De nouveaux invités débattent sur la station-radio

d’Angus, prenant position au sujet des Criminels. En bien, parfois. En mal,

souvent. Les personnes interviewées appartiennent majoritairement au rang

des privilégiés. Elles ont peur. Et moi aussi, j’ai peur.

Mais pour des raisons différentes.

J’ai à peine conscience de prendre un virage. Une chance que mon

cerveau ait imprimé l’itinéraire à suivre depuis des lustres.

Je ne vais pas bien. Hau a raison, je suis malade.

Tout à l’heure, j’ai failli me décomposer sur le divan, juste là, sous les

yeux de la Taupe, et elle n’a pas semblé me prendre en pitié. Après tout,

quoi de plus normal ? On ne se lance pas dans ce genre de carrière sans un

minimum de résistance émotionnelle, de capacité à conserver sa neutralité

professionnelle et à ligoter sa pitié dans un recoin abandonné de son esprit.

C’est sûrement pour cette raison que mon sac s’est enfin vidé.

Nous n’avons pas d’attache personnelle. Elle n’est pas ma meilleure

amie, elle n’est pas ma coéquipière Criminelle. Elle est juste ma psy.

Elle m’a permis de démasquer un lien ténu entre ma monstruosité et mon

problème. Je ne sais pas encore le pourquoi du comment, mais j’ai le

sentiment que c’est précisément ce que la Taupe voulait que je comprenne.

La nudité… Un sujet épineux. Un sujet douloureux, qui me pousse à braver

mes ressentiments pour elle.

Le son d’une notification retentit. Un MMS de Lily.

La vue du surnom me rend nostalgique. Voilà plusieurs jours que nous ne

nous sommes pas vus à titre privé. Nous avions pourtant l’habitude de nous arranger pour promener nos molosses au moins une fois par semaine,

seulement, je dois bien avouer que la présence d’Émile me déconnecte de

mon maigre entourage. Je ne sais pas ce qui nous lie exactement, mais je

détecte en Lily une affection profonde. Au-delà de l’amitié, il semble

comme… m’admirer, sans jamais entrer dans le flirt ou le fanatisme,

cependant. Est-ce dû au fait que je suis la seule à l’apprécier ? Sa seule

attache ?

J’ouvre le fichier, puis lis son message : « MDR ». La photo représente

un homme en train de renifler le string en dentelle de la Sirène Argentée, les

yeux révulsés. Erk. Au début de l’article, il y décrit l’odeur et le goût, juste

en dessous de la somme exorbitante qu’il a dû débourser pour l’obtenir.

Double erk. Je sens la bile imbiber ma langue. 10 000 dollars.

J’active la saisie vocale et dicte ma réponse.

 

* Je ne sais pas ce qui est le plus répugnant. Assister à l’orgasme de ce

détraqué, ou qu’il pense que je l’ai réellement porté.

 

De : Lily

* Si tu veux mon avis, il n’a pas dû en croiser beaucoup, des minous.

 

L’ombre d’un amusement repousse temporairement mes peines.

 

À : Lily

* Ballot, à 50 balais. Et merci encore pour hier soir, la Mini est comme

neuve ! Je trouverai bien un moyen de te rendre la pareille, même si tu m’as

littéralement renvoyé le coût du pare-brise, du déplacement et de la main-

d’œuvre à la figure.

 

De : Lily

Franchement, Mad’, je vais me passer de commentaire.

 

Je lui ai donné rendez-vous au bout de l’avenue afin qu’il ne puisse pas

distinguer les ravages du missile. Ma haie, noircie à l’une de ses extrémités,

trace un passage direct vers le jardin. Il ne manque plus qu’à y dérouler un

tapis rouge, suspendre une banderole et embaucher une hôtesse d’accueil

pour y convier les bandits. Si Hauata, dépité, ne s’était pas chargé de le combler avec une clôture, n’importe qui aurait pu s’y aventurer. Certes, il

aurait dû se frotter à mon système de surveillance, mais tout de même…

Je rassemble mon attention sur la route.

Le remue-ménage de l’avant-veille a laissé des traces. Bouteilles

d’alcool, trottoirs pailletés, graffitis sur les devantures, confettis, marques

de pneus et toutes les cochonneries que laisserait traîner un carnaval. De

façon moins matérielle, toutes les chaînes télévisées – ou presque – n’ont

plus qu’un terme à la bouche : LCC. LCC, LCC, LCC. Bla. Bla. Bla. Mon

téléphone croule sous les notifications.

Je me traîne hors du véhicule, pousse la porte de la villa et prends le soin

d’éviter tout contact social. Boum, boum, boum. Les boulets qui me servent

de pieds cinglent le marbre. Et mon corps, voûté, manque à plusieurs

reprises de me faire basculer en avant.

Je ne me sens pas bien. Je ne vais pas bien.

Mais je le mérite.

Alors, pourquoi est-ce que je continue à consulter une psy ? Avant, je le

faisais pour Hauata. J’y allais, gardais le silence pendant une demi-heure,

puis repartais un peu moins riche qu’auparavant et aussi mal en point qu’à

l’arrivée. Mais dans quel but m’y suis-je rendue, aujourd’hui ?

Je n’ai pas le droit d’aller mieux.

Je dois expier mes horreurs.

Seuls les monstres sont étrangers au sel des larmes ! a hurlé mon père,

alors qu’il m’abandonnait sur le seuil d’un foyer d’accueil.

Mes traits s’étaient tordus de douleur. Il m’avait crié la même chose

durant la totalité du trajet de ma maison d’enfance au foyer. Ensuite, il

m’avait ordonné de pleurer la mort de ma mère. Il me l’avait répété,

toujours plus fort, toujours plus haineusement ; c’était ma dernière chance.

Il frappait du poing sur le volant, tandis que ses yeux gris me foudroyaient

au travers du rétroviseur. Lui, il pleurait. Comme toutes les nuits. Ses

conjonctives étaient rouges, injectées d’un sang qui ne s’estompait plus.

J’avais 4 ans et demi et, là encore, malgré tout, je n’avais pas réussi à

pleurer.

Il est vrai que Godzilla ne pleure pas, le Kraken ne pleure pas, Mégatron

ne pleure pas, Sauron1 ne pleure pas, et je n’ai pas non plus pleuré, à la

mort de ma mère. Pas même reniflé. Mon père m’a interdit d’assister à son

enterrement, puisque « les monstres ne se confondent pas aux êtres doués

d’empathie ».

Il avait raison. J’aurais regardé des inconnus essuyer leur tristesse dans

des piles de mouchoirs en papier, alors que j’en étais moi-même incapable.

Raide comme un poteau, je me traîne dans la chambre d’Émile, où le lit

défait et les vêtements froissés exsudent son odeur. Il n’y est pas. Je

parcours la pièce de long en large, avant de percevoir les aboiements de

Caramel.

D’ici, l’aile ouest du jardin est visible. Un rayon de soleil nous fait

l’honneur de sa présence, inondant la pelouse verdoyante, les fleurs

sauvages et les arbres fruitiers défraîchis. J’ouvre la bouche, stupéfaite. En

bas, sous le soleil inespéré, se déroule la seule scène capable de me voler un

sourire aujourd’hui.

Émile s’efforce de semer Caramel. Déployant ses longues jambes à

intervalles réguliers, il survole la pelouse. Ses cheveux cerise n’ont jamais

été aussi ébouriffés, ainsi soumis aux courants d’air et truffés de brins

d’herbe. Son tee-shirt est déchiré au niveau d’une épaule, le bas de son jean

est élimé et un objet long et clair dépasse des coins de sa bouche. Un os de

dinde, remarqué-je lorsqu’il passe sous la fenêtre. Des jouets canins

parsèment le jardin.

La chienne glapit, bondit, traque le gibier. Je ne peux pas m’empêcher de

penser qu’elle a bon goût, la coquine. L’homme-friandise jette un œil par-

dessus son épaule. Le pli soucieux de son front souligne son désarroi.

Émile se retourne, présente une paume à la chienne en reculant à tâtons.

Caramel s’arrête pour mieux lui aboyer dessus, tous crocs dehors. Émile se

laisse tomber à genoux devant elle avant de basculer le poids de son corps

vers l’avant. Il se retrouve à quatre pattes, l’os coincé entre les lèvres.

Les gouttelettes de sueur qui perlent sur sa nuque font scintiller sa peau

délicate. Aussi captivante visuellement qu’elle ne l’est tactilement.

Caramel grogne, rompant le fil de mes pensées. Émile lui renvoie la

pareille : il pousse un râle bestial. Surpris, l’animal incline la tête.

– Je t’ai déjà dit que t’étais flippant ? Parce que si c’est pas le cas, je tiens

à rectifier le tir.

J’ouvre discrètement la fenêtre et baisse la tête vers le rez-de-chaussée.

Celle de Hauata dépasse de la cuisine. Il croque dans une pomme.

Hauata ne cautionne pas l’illégalité. Le vol, le meurtre et la vente illicite

lui font autant horreur que la gesticulation d’un ver blanc. En ce qui

concerne le meurtre, nous sommes tout à fait d’accord : c’est

impardonnable. Pourtant, lui et moi avons manifestement noué un lien avec l’assassin. Moi, en raison de sa dangerosité, puis de sa personnalité. Hauata,

parce que je lui ai imposé sa présence. Son côté adaptatif s’évertue à

faciliter leur relation et à ne considérer que le positif du personnage. Je le

soupçonne désormais de véritablement l’apprécier.

Se serait-il, lui aussi, laissé envoûter par l’ambivalence d’Émile ?

– Je mets toutes les chances de mon côté pour me faire accepter, répond

Émile, malgré l’encombrement de sa bouche.

– À quoi bon ? Ce foutu clébard ne tolère que Madleen. Laisse tomber, tu

vas finir en hachis parmentier !

Caramel se retourne pour lui grogner dessus. Hauata se réfugie dans la

villa. Il se cogne la tête au passage, si fort que je perçois le choc quatre

mètres plus haut. Une poignée de secondes plus tard, il s’aventure de

nouveau dans le jardin.

– Suppôt de Satan !

Émile s’en amuse. La croix formée par les index de Hau approche la

gueule dudit suppôt. Mais lorsque la chienne reporte son attention sur

Émile, le sourire de ce dernier s’efface. Il dépose l’os plus ou moins couvert

de chair entre eux, attentif à ses réactions.

– Caramel et moi ne sommes pas si différents, je suis certain que nous

trouverons un terrain d’entente.

– La seule chose que vous avez en commun est cette putain d’obsession

pour Mady.

– Peux-tu m’envoyer le morceau de viande qui est sur le comptoir ?

Hauata disparaît un instant pour aller chercher la barquette.

Émile s’accroupit lentement puis pose le morceau de viande devant les

pattes de la Duchesse. Caramel grogne, mais consent à renifler le mets

sanguinolent. Capricieuse, Mademoiselle le repousse, le rapproche, le mord,

le repousse encore, avant de finalement l’emporter dans sa niche. Toutefois,

la vicieuse a tôt fait de se retourner contre son nouvel allié, cette fois

dépourvu d’envoûtement alimentaire.

– Coucher, Caramel !

Le chien s’allonge aussitôt, puis deux têtes lèvent le nez en l’air. Émile

s’est perché sur une branche et Hauata m’observe depuis la terrasse de la

cuisine.

Je hausse les sourcils à plusieurs reprises, accoudée à la fenêtre.

Mon ami bougonne dans sa barbe, tandis que les yeux d’Émile font

l’aller-retour entre la chienne et moi-même, agrandis par l’hébétude.

– Et vas-y que je me la pète…, grommelle Hau.

– Va manger, Caramel !

Le chien s’exécute. J’adresse un clin d’œil provocateur à mon meilleur

ami, qui secoue la tête.

– As-tu besoin de quelque chose, Madleen ?

Je fronce les sourcils, avant de me rappeler que je frime depuis la fenêtre

de sa chambre. Cette discussion est la première que nous échangeons depuis

ce matin. Ce n’est pourtant pas faute d’occasions. Dans le couloir, au petit-

déjeuner, dans le salon, avant le shooting d’une célèbre marque de

vêtements et mon rendez-vous avec la Taupe. Chaque fois, Émile

s’arrangeait pour que nous ne nous retrouvions jamais seuls dans la même

pièce, séparés par deux bons mètres au minimum. Une distance

handicapante sur le plan social, qui m’a sur le coup paru violente. J’étais

habituée à sa proximité, à ce qu’il surgisse de nulle part et modifie la

consistance de mon cœur à l’improviste, seulement, les remparts qu’il a

érigés en l’espace d’une nuit entre nous n’autorisent plus que les regards.

Des regards déstabilisants. Si je lutte pour gommer le souvenir de sa peau

sous mes doigts, lui me renvoie l’étendue de sa frustration par le biais de

ses yeux, les miroirs de son âme.

Je mettrais fin à cette mascarade, si je n’étais pas certaine du bénéfice de

cette distanciation.

Je ne le toucherai plus. Non, je ne le toucherai plus. Car, dans le cas

contraire, je serais bien incapable de me mettre au régime.

Mon dessert préféré…

Te toucher, ai-je envie de répondre. Je me répète malgré tout que cette

situation tombe à pic. Une nouvelle dose de contacts accentuerait mon désir

tempétueux, une torture qui ne profiterait à personne sur le long terme.

Émile et moi sommes de simples proches. Or, le sexe a une fâcheuse

tendance à brouiller les limites de l’amitié.

– Je passais voir si tu avais du linge sale !

– Oh. Je sais où se trouve le panier !

– OK super ! bredouillé-je en refermant les battants, qui s’entrechoquent

à deux reprises avant de bien vouloir cesser de me ridiculiser.

 

Vers minuit, pendant que je consulte mes mails, courriers et messages

dans l’optique de dresser mon emploi du temps de la semaine, j’entends la

porte de sa chambre se fermer. Enfin. Après l’avoir évité toute la journée, prétextant du travail à l’étage ou allant me réfugier dans ma salle de sport,

je peux désormais sortir l’esprit léger. Adieu, le besoin quasi-malsain de le

pétrir comme de la pâte à modeler !

J’éteins la veilleuse, descends en débardeur et legging. Une robe de

chambre couvre mes bras nus et un chouchou épais maintient mes cheveux

en queue de cheval haute.

Je vais dans la cuisine sur la pointe des pieds, privilégie le thé glacé au

chaud, par crainte de réveiller tout le monde avec le boucan du vieux micro-

onde. Un coup d’œil circulaire plus tard, j’attrape ma tasse et me terre en

vitesse dans mon trou. La porte close, je tape une fois dans mes mains,

déclenchant l’allumage automatique du lustre.

Et tressaille.

Émile est allongé sur le lit, le dos en appui sur l’oreiller. Il pianote sur un

téléphone, mais ne m’adresse pas un regard.

– Tu as besoin de quelque chose ? murmuré-je en reprenant ses mots.

Il persiste à surfer sur le net. Sa nonchalance se devine sous ce tee-shirt

fin, très fin, et très humide, grâce aux lents mouvements respiratoires de ses

muscles. Il sent bon. La fraise, la framboise, la banane. Ses cheveux

bordeaux frisottent plus qu’à l’accoutumée, portant à croire qu’il sort tout

juste de la douche.

Le diable en personne est venu me tenter.

– Ce ne serait pas le téléphone de Hauata ?

Pas de réponse.

Je dépose ma tasse sur la table de chevet. Bien sûr que c’est le téléphone

de Hau. J’ai cru apercevoir deux applications de mots croisés, normalement

interdites aux moins de 50 balais.

– As-tu perdu ta langue ?

Je tire la chaise de bureau jusqu’à lui, et m’y assois pour le contempler

fixement pendant de longues minutes. Minutes au bout desquelles je me

surprends à éprouver de la sympathie pour les esprits. L’impression d’avoir

été réduite à l’état d’âme dépourvue de corps ne m’a jamais frappée avec

tant de force. Émile est imperturbable. C’est révoltant ! Quand il est près de

moi, mon corps, lui, est incapable de s’enliser dans la passivité. Il doit se

trémousser, s’échauffer, rougir… Une main sur la nuque, je l’observe taper

dans la barre de recherche : « Comment ne plus en vouloir à quelqu’un ? »

Les œuvres de Machin et de Truc déroulent sur l’écran, tandis qu’il fait défiler des propositions de plus en plus fumeuses. Dont « Parfois, il vaut

mieux tourner la page », ou encore « Définissons le terme connasse ».

– Tu m’en veux pour une raison particulière ?

Le néant.

– Émile !

S’il avait été sourd et aveugle, le rendu aurait été le même.

– Ne me force pas à te toucher.

« Comment réagir face à la menace ? » tape-t-il dans la barre de

recherche. De nouveaux résultats apparaissent : « Comment éviter le

meurtre ? », « Les différentes variétés de champignons toxiques ».

Agacée, je me rabats sur la méthode d’observation prolongée. Malgré

moi, des billes de plomb se déversent au compte-gouttes dans ma poitrine.

Ploc. Ploc. Ploc. Autant de coups de fusil imaginaires que de souffrances

psychosomatiques.

Pourtant, il m’écoute parfaitement, ses recherches en attestent.

Mais il ne me regarde pas. Comme si j’étais morte.

– C’est l’effet que tu me fais, lorsque tu m’évites.

Je lève les yeux, les siens me couvent. Tantôt froids, tantôt brûlants, ils

illustrent à la perfection l’ambivalence qui le divise. J’enfile à la va-vite

mon masque d’indifférence. Parfois, il épouse si bien les traits de mon

visage, s’adapte si bien à mon expression et camoufle si bien mes blessures,

que j’oublie de m’en séparer.

– J’ai sérieusement envie de te coller mon poing dans la figure, avoué-je

d’un ton neutre, alors que ledit poing plie et déplie ses doigts, sous tension.

Et je peux t’assurer que ce contact n’aurait rien de tendre.

Il zyeute la main qui me démange une seconde, avant de retrouver mon

visage hermétique.

– Ce midi, tu étais si loin de moi, qu’il aurait fallu que je monte en

bagnole pour te passer le sel. Malgré cela, tu trouves le moyen de m’accuser

d’évitement ? C’est quoi ton problème, Émile ?

Il se penche en avant, ses paumes s’enfoncent dans l’édredon. Son visage

est si près du mien que je pourrais dénombrer les milliers de sillons qui

irradient tout autour de ses pupilles dilatées. Des rayons dorés.

– Mon désir pour toi.

Une éruption de colère et de désir émerge de mon bas-ventre. Le masque

s’éparpille en mille morceaux. Émietté. Bousillé. Il fond au contact des

flammes concupiscentes qui pervertissent son regard. Bientôt, la lave incandescente de ma rage se mêle à ma libido. Dévastatrice, la mixture

ravage mes résolutions, pulvérise les « il ne faut pas » et consume mes

doutes. Je ne suis plus qu’une boule de chaleur.

Toute la journée, j’ai moi aussi lutté contre l’inévitable. J’ai tenté de

réfréner mes pulsions, de le fuir comme la peste, et voilà que monsieur me

balance que son corps a autant envie du mien que le mien du sien. À

présent, il est trop tard pour faire marche arrière, c’est mon inconscient qui

est aux commandes. La partie sauvage, brute et irréfléchie de mon cerveau

me domine. Émoustillée et en colère.

Sans crier gare, je lui envoie mon poing dans la figure. Émile recule,

l’évitant de justesse. Une étincelle animale s’allume au fond de ses iris, en

proie à un florilège de sentiments contradictoires. Instinct et excitation se

font la guerre, tandis que sa poigne, impitoyable, se referme autour de mon

poignet.

Et à présent ?

Ennemie ou partenaire ?

Il me projette, non pas contre, mais dans l’armoire. Ennemie. Les battants

s’enfoncent et m’avalent à l’intérieur avant qu’il ne m’agrippe par les

hanches et m’attire contre son bassin. Partenaire. Soumis au trio pulsions,

répulsion du toucher et affection, Émile frissonne. Il me combat comme il

me célèbre. Ennemie et partenaire. L’érotisme de la situation me monte à la

tête, pareille à une vingtaine de shots de vodka pure.

Dangerosité. Plaisir. Douleur. Désir.

Le cocktail détonnant exauce mes fantasmes les plus enfouis.

Lorsque mes neurones ploient jusqu’au dernier, vaincus par la force de

mon désir, mes instincts prennent le dessus et amorcent une attaque. Je ne

cherche pas à les supprimer, me sentant d’autant plus grisée par ma

résistance inopinée.

Émile retient mon poing dans sa paume. Son étau implacable emprisonne

mes doigts tremblants. Je n’ai pas mal. En revanche, il m’empoigne

brusquement les fesses, afin d’accentuer les ondulations fiévreuses de mon

bassin contre le sien. Nos torses se bombent puis se creusent à l’unisson, et

nos mains, avides, pétrissent tout ce qui s’offre à elles.

Émile s’écarte subitement, le regard fou, le souffle court. Une ombre de

lucidité traverse soudain son visage d’ange.

– Madleen ?

« Est-ce que tu vas bien ? » signifie son chuchotis inquiet.

Je l’attrape par le col de son tee-shirt, l’attire à moi et l’embrasse à en

perdre haleine. Son déséquilibre nous propulse contre un mur, qui vibre

dans mon dos. Toujours plus de contact. Ses lèvres pulpeuses, d’abord

figées, se mettent progressivement en mouvement, stimulées par la vivacité

des miennes. Ici, sa peau s’avère plus douce encore, plus chaude et plus

moelleuse, une enivrante caresse des sens. Je gémis. Il s’enhardit. Sa

bouche m’invite dans une danse tantôt délicate, tantôt ferme, tantôt

douloureuse. Il me suce, me mordille, et je le dévore en retour. Son léger

voile de barbe taquine les paumes de mes mains moites lorsque je soude son

visage au mien, prolongeant notre baiser débridé.

Émile me presse contre le bureau. Son rebord saillant s’enfonce dans la

chair de mes cuisses, tandis que ses lèvres se détachent des miennes pour

mitrailler mon cou de baisers enflammés. Les morsures qu’il y sème

m’arrachent une tripotée de râles. Ballottée par nos respirations sifflantes et

le son de nos membres qui se frottent, se caressent et s’irritent, je me

demande un instant s’il interprète à juste titre mes ongles plantés dans ses

épaules comme une invitation au péché, ou si une part de lui s’en veut…

De ne pas parvenir à surmonter ses réflexes autodéfensifs, de ne pas

réussir à dompter ses instincts… De ne tout simplement parvenir qu’à

amoindrir les puissantes réactions que provoque le toucher.

Mes cheveux déferlent sur mes épaules en boucles sauvages, libérés par

la section de l’élastique. Ma robe de chambre glisse à ses pieds, dévoilant

mes bras nus, marqués par les séquelles d’affrontements passés et de prises

de risques inconsidérées. Ce n’est que lorsqu’il me fait basculer sur le

bureau, et que feuilles, stylos et carnets volent autour de nous, que la nudité

de mes membres atteint mon fragment de lucidité.

Il ne fait pas noir. Il me verra.

Je lâche un hoquet terrifié. Il me verra.

Allongée sur le bureau, je pose mes pieds sur son torse et le repousse de

toutes mes forces. Il lâche prise. Je me baisse alors pour rafler ma robe de

chambre, que j’enfile en dévalant les escaliers. Un coup d’œil en arrière

m’informe qu’Émile me talonne, échevelé, les lèvres gonflées, le tee-shirt

froissé et déchiré par endroits.

Les énormes suçons qui constellent sa peau semblent davantage être

l’œuvre de sangsues mutantes que de lèvres humaines. Il me charge. Une

explosion lénifiante ébranle mon bas-ventre tandis que je sprinte dans le

salon et me campe derrière le canapé. Glissée dans le rôle d’une gazelle condamnée, je le laisse m’épingler par son regard fauve, à moitié camouflé

par les mèches sauvages qui tombent devant ses yeux.

Émile bondit sur le meuble. Je me jette à terre et rampe sous la table

basse, un sourire aux lèvres. Le souffle court, les joues aussi cramoisies

qu’un pétale de coquelicot, j’étouffe un cri lorsqu’il me tire par les

chevilles. Mon dos crisse contre le parquet, puis, soudain, je me retrouve

coincée sous un corps fiévreux, dont l’excitation impérieuse se presse

durement contre mon ventre. Vus de l’extérieur, je ne doute pas que nous

donnions autant l’impression de nous livrer bataille que d’amorcer des

préliminaires déjantés.

Hauata tirerait-il sur Émile ou s’en irait-il en rougissant ?

L’extrémité de sa chaîne court le long de mon buste. Ma chaleur contraste

avec la fraîcheur de l’objet, qui transperce l’épaisseur de mon débardeur.

– Éteins la lumière, prononcé-je entre deux halètements.

Une colonne de baisers enflamme mon ventre frémissant. Je l’immobilise

entre mes mains, l’empêchant de s’aventurer plus bas ; je tire sur ses

boucles pour relever sa tête et l’attirer au-dessus de la mienne.

– Éteins la lumière.

Ses yeux, embrumés par le désir, cillent plusieurs fois pour tâcher de

recouvrer la raison.

– La lumière, s’il te plaît, chuchoté-je à nouveau, en retraçant les

contours de sa bouche avec la pulpe de mon pouce.

– D’accord.

Je l’observe se relever, toucher l’interrupteur. La pièce est plongée dans

le noir. Hau ferme toujours les volets avant de se coucher, si bien qu’aucun

rai de lumière ne traverse les pourtours des fenêtres.

De grandes mains effleurent mes jambes. Elles s’en servent pour

remonter jusqu’à mes cuisses, atteindre mon ventre, mes seins, mon cou

puis ma bouche. Des lèvres douces et chaudes se pressent contre les

miennes. J’invite ma langue dans la danse lascive de nos baisers, entraînant

la sienne, un tantinet maladroite, dans un dédale de plaisirs inédits.

Au fur et à mesure de nos étreintes, Émile reprend du galon. Il prend

confiance, apprend… gémit. Un son à mi-chemin du grondement et de la

supplique excite mon ouïe. Je soupire à mon tour. Sa ferveur pèse sur mon

ventre, tentatrice. Je le repousse pour ôter son tee-shirt et déboutonner son

jean. Armée de mes doigts moites, mon cerveau mémorise chaque vallée,

chaque parcelle de peau, dont la rare fragilité subit la hardiesse de mes caresses. Douce, lisse, l’envie de m’y frotter me démange

déraisonnablement.

Je colle mes cuisses de chaque côté de ses hanches, m’assurant une prise

autour de son cou, et prolonge nos embrassades. De plus en plus féroces.

De plus en plus passionnées. Il me mord, il me lèche. Il déchire ma robe de

chambre et arrache mon haut. Le soutien-gorge en dentelle se paie un vol

plané, aussitôt remplacé par une horde de baisers. Émile pétrit, suce,

découvre mon corps du bout des doigts, des lèvres ou de la langue, transi

d’une faim inassouvissable.

L’impression d’être lovée dans un large drap de soie me tire un nouveau

soupir d’aise, subitement coupé par la rencontre de mon dos et du canapé.

Surprise par la brusquerie de la projection, je hoquette. Mes

tremblements extatiques vont crescendo lorsqu’il écarte mes jambes et

glisse son visage en leur centre. Je le laisse réduire le reste de mes sous-

vêtements en lambeaux, et poursuivre son exploration méticuleuse à coups

de langue insatiables. Une partie de mes doigts s’enfonce dans son cuir

chevelu, l’autre crochète l’accoudoir qui surplombe mon crâne. Émile me

savoure comme je me régalerais d’une crème glacée à moitié fondue.

Mon dos s’arc-boute, violenté par un terrible éclair de plaisir.

Pantelante, je me soustrais à son étreinte pour détruire sa braguette.

Assise à califourchon sur ses cuisses, je glisse une paume sur ses muscles

noueux, tandis que l’autre l’empoigne plus bas, bien plus bas. Son corps

réagit de façon spectaculaire : il tremble, brûle, durcit. À défaut de voir son

expression, j’effleure ses traits crispés du bout des doigts, longe les arêtes

de sa mâchoire, dont le positionnement m’indique le basculement de sa tête

en arrière. Ses râles, graves, sauvages, dégradent encore ma respiration

chaotique.

– Madleen…

J’arrime mon visage au sien pour recueillir sa plainte dans ma bouche.

Si j’avais un jour douté des capacités adaptatives d’Émile, la question ne

se pose plus. Tout au long de la nuit, ce concentré de pulsions et de sex-

appeal humanoïde expérimente, retient, trouve, améliore et développe.

Je gémis, je râle, je supplie.

Je glapis, je hurle et m’enflamme.

Je geins son prénom. Encore et encore, suspendue à ses lèvres

gourmandes.

Pareils à des animaux en rut, nous nous chevauchons sans contraintes.

Libérés, exaltés. Les pieds des meubles crissent, nos membres claquent. Ma

tête bute contre un accoudoir, quand elle ne dépasse pas d’une table basse.

Ses ongles éraflent tantôt les bords d’une commode, tantôt mes cuisses,

qu’il maintient autour de sa taille pour me pilonner contre un mur. Ses

doigts crochètent le cuir d’un fauteuil, mon dos se frotte au chambranle, nos

pieds tambourinent le sol, nos peaux s’échauffent…

Et notre plaisir ébranle les vitres.

 

1 Références à divers monstres ou créatures fantastiques issus de la culture

cinématographique ou médiévale.

 

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