The defenders (romance en français) - Madleen - Le bal des monstres (French Edition)

Chapitre 17

 

 

– Tu prends du lait, avec tes céréales ?

Émile arrête de mâcher pour me dévisager. Ses cheveux sont ébouriffés,

ses vêtements froissés et ses cernes estompés. Un soleil matinal inonde la

cuisine, si bien que de légers reflets roux enflamment sa chevelure atypique.

Il jette un œil sur le récipient de porcelaine. De mon côté, je chasse une

mouche d'un geste agacé du bras.

– Du lait avec tes Chocopoops ? répète Hau, qui agite la bouteille sous

son nez.

Émile ne bondit pas de sa chaise pour s’écarter de Hau, il ne cherche pas

à analyser le récipient sous tous les angles, comme il l'aurait pourtant fait il

y a peu. Non, rien de tout cela. Il se contente d'observer le contenu du bol,

de pincer un pétale et de déglutir ce qu'il broyait avec nonchalance.

– Est-ce ainsi que ces choses se nomment ? Des céréales ? s'enquiert-il.

Soudain, son visage se ferme. Émile attrape un couteau à viande et le

projette sur sa droite. L'arme quitte sa main à une vitesse telle que ni Hau ni

moi n'avons le temps de dire « ouf » avant qu'elle atteigne sa cible. Je me

tétanise, hébétée. Alors que je me penchais pour me goinfrer de beurre

breton, la lame s'est glissée entre mon bras et mon aisselle, faufilée entre le

grille-pain et le rouleau d'essuie-tout, pour terminer sa course dans le mur.

En plein sur la mouche. Hau et moi observons le couteau planté jusqu'à la

garde, interdits. Le silence privé des irritants « bzz bzz » de la défunte n'en

paraît que plus lourd.

– La vache ! s'exclame le Tahitien, qui se laisse tomber sur sa chaise.

Il phase un moment sur ses mains, posées à plat sur la table, comme

sidéré, avant de brusquement relever la tête.

– Il n'a jamais mangé de céréales !

– Ça fait cinq jours que tu en manges, renchéris-je en retirant mon thé du

micro-onde. Franchement, Émile, tu es…

– Un cas social, complète Hau.

– C'est excellent, commente l'intéressé, qui a entre-temps récupéré sa

cuillère. Des Chocopoops, dis-tu ?

Vu la façon dont il lève le flocon de maïs entre deux doigts

précautionneux, difficile d'éviter la comparaison avec un prêtre en

communion.

Tout de même interloquée par le tir, je reporte mon attention sur le

couteau. Deux petits morceaux de proportions égales, noirs, chutent de part

et d'autre de la lame affûtée. Le corps scindé de la mouche atterrit sur le

carrelage. Ma mâchoire s'en décroche. Hauata, lui, semble déjà avoir balayé

l'exploit de ses pensées.

Après tout, l'assassinat d'un suppôt ailé du diable, c'est de la petite bière,

comparé aux meurtres de la veille.

– Alias le caviar des pauvres, renchérit Hauata, fervent défenseur de la

cause des céréales.

– T'es pas pauvre, crétin, le provoqué-je.

– Je ne supporte plus le bourdonnement des mouches, s'explique enfin

Émile, entre deux bouchées de Chocopoops.

– On a cru le deviner, marmonne Hau.

Non, vraiment. À force de côtoyer l'extraordinaire, il en devient

ordinaire.

Je m'assois à côté de l'assassin, qui se déplace au bord de son tabouret

pour éviter l'effleurement de mon coude.

– Pourquoi ne me laisses-tu pas te toucher ?

Il cesse tout mouvement.

– N'essaie pas d'y répondre, si tu n'en as pas la possibi…

Mais Émile quitte la pièce avant la fin de ma phrase. Hau et moi feignons

le désintérêt en échangeant sur le renforcement du programme de

surveillance de ce soir. De toute façon, il faudra bien nous habituer à son

comportement décalé, autant donc commencer par considérer sa fuite

comme une banalité.

Tandis que nous sirotons nos boissons, Émile réapparaît aux portes de la

cuisine. Il se réinstalle à sa place, mine de rien, et entreprend de terminer

son bol de céréales en toute tranquillité. Nos regards inquisiteurs semblent

l'indifférer.

Tout ce que je retiens, moi, c'est que je ne pourrai jamais le toucher.

Mes doigts se serrent autour de la tasse. Lorsqu'une inspiration limitée

s'invite aux symptômes de mon malaise, je réalise l'étendue du problème :

j'envisageais de lui autoriser l'accès au « cadre de l'intimité ». Une bêtise.

Émile vit sous mon toit, ce qui est vraiment problématique. Je ne cherche pas – et n'ai d'ailleurs jamais cherché – de relation stable. Un monstre ne le

mérite pas, et l'hypothétique personne qui serait amenée à m’appeler « ma

chérie », « bébé » ou « ma puce » pour une durée indéterminée, ne mérite

pas que je la cogne chaque fois qu'elle prononcera ces surnoms ridicules.

Ou que je lui fasse bouffer ses fleurs jusqu'à la racine, brûle ses textes au

lance-flammes, quitte la projection d'une comédie romantique pour un bon

Fast and Furious et dégobille son repas de Saint-Valentin lorsqu'un

violoniste accompagnera sa fichue déclaration d'amour.

Je ne sais pas aimer. Je ne peux pas aimer. Je n'ai pas le droit d'être

aimée.

Pas de cette façon, du moins. Car j'aime Hauata et il m'aime.

Or, je doute qu'Émile soit capable de différencier ces deux types

d'amours. L'amitié a-t-elle seulement un sens, pour lui ? Que suis-je à ses

yeux ? À quel point tient-il à moi ? Je n'ose imaginer ce qu’il peut penser du

dangereux couple sexe-sentiments. Risqué, très risqué. Serait-il capable de

les délier ?

Et puis, en a-t-il seulement l'expérience ? Dans le cas contraire, le

problème serait d'autant plus épineux. Une première fois n'est jamais

anodine.

Je secoue la tête, les mains de plus en plus crispées autour de ma tasse.

Ce ne serait plus uniquement dangereux, plus uniquement fun, un simple

tête-à-tête intime avec les limites du raisonnable, si de potentiels sentiments

s'immisçaient dans la folie de nos ébats. Je risquerais de le faire souffrir. Je

risquerais d'en profiter, à volonté, et de provoquer des dommages que je

n'avais pas à redouter avec mes précédents partenaires.

Raison de plus pour maintenir ce cadre de l'intimité bien en place.

– Ça va, Mady ? s'inquiète Hau. T'es flippante, sérieux. On dirait moi qui

apprends qu'il ne reste plus de Chocopoops un dimanche matin.

– Je vais prendre une douche.

Deux paires d'yeux intriguées m'observent quitter la pièce.

Ouvert sur le bureau de ma chambre, mon journal de bord m'interpelle. Je

m'installe sur la chaise adjacente et découvre un paragraphe fraîchement

écrit :

 

Pourquoi voudrais-tu me toucher ? Si la raison dépasse le contexte du rapport sexuel, je n’en

comprends ni le but ni la motivation, Madleen.

 

Je souris.

Pourquoi devrais-je me justifier ?

 

– Émile ? m'écrié-je depuis l'escalier. Tu n'aurais pas vu un carnet rose,

par hasard ? Je te préviens, si je le retrouve caché sous ta couette, côté mur,

tu seras officiellement un sale petit voleur !

Je file sous la douche. Cinq minutes plus tard, deux percussions de la

porte de ma salle de bains surpassent le son de mes vocalises.

N’est-ce pas l’occasion rêvée de l'initier à l'humour ? Reste à découvrir

s'il compte s'en saisir… Je diminue le débit du jet.

– Oui ?

– Il semblerait que je sois un sale petit voleur, annonce sa voix d'homme-

tentateur-sans-le-savoir, derrière la porte close.

Il se racle la gorge, ne sachant probablement pas trop quoi ajouter.

– Je le repose à sa place.

Mes lèvres s'étirent en un sourire irrépressible.

– Encore heureux, tiens !

Le silence qui suit m'interroge sur sa compréhension de ma remarque. Y

a-t-il perçu la taquinerie ?

– Madleen ?

Je me mords la lèvre, étrangement émoustillée.

– Émile ?

– Il se pourrait que je le subtilise à nouveau, au courant de la matinée.

L'ironie qui teinte le ton de sa voix transperce l'obstacle qui nous sépare.

Les commissures de mes lèvres atteignent leur hauteur maximale.

– Et il s'en vante, en plus ! Allez, oust !

Un claquement de porte m’informe de sa sortie.

A-t-il souri ? A-t-il secoué la tête ?

Je ne le saurai jamais. Ce dont je suis certaine, en revanche, c'est

qu'Émile est capable de second degré.

Séchée et habillée, je fais défiler les pages du carnet à la hâte, jusqu'à ce

que celle qui m'intéresse se présente à mes yeux.

 

Je suis entièrement régi par mes instincts de survie, Madleen. C'est ainsi que l'on m'a formé.

C'est ainsi que je fonctionne. Dans mon monde, un étranger empiète sur l'espace vital d'un autre pour lui nuire. On touche pour étrangler, empaler, poignarder, torturer ou éventrer. Le corps est une arme que l'adversaire cherchera à neutraliser, quoi qu’il en coûte, afin d'assurer sa survie.

Le jour où tu m'as déséquilibré, je me demande encore de quelle façon mon système nerveux est

parvenu à contrôler ses automatismes. J’aurais pu te tuer et j’aurais dû esquiver, mais la puissance, l'élégance et la vivacité de ta frappe m'ont pris au dépourvu.

Ton adresse a-t-elle envoûté mes tissus nerveux ?

Je suis perdu.

Je me rends compte que Hauata et toi n'êtes pas à ce point sujets aux pulsions qui me dominent.

Il en est de même pour les personnages de fiction qu'il me laisse contempler sur ce que vous nommez la « télévision ». Pourtant, vous êtes toujours vivants.

Je suis d’autant plus perdu.

PS : pourquoi accepte-t-il que je suive Titanic, mais pas Massacre à la tronçonneuse ou

American Sniper ?

PPS : Penses-tu pouvoir me chanter quelque chose, un jour ?

 

Le toucher est nocif. C'est la synthèse que je tire du texte écrit par cet

individu mi-humain mi-animal. À moitié humain, capable d'introversion et

de recul sur lui-même. À moitié sauvage, soumis aux lois du talion.

 

Je touche pour cogner, pour repousser, pour gifler, pour me défendre, mais je le fais aussi

pour rassurer, saluer, taquiner, caresser… « On » ne t'a transmis que le côté négatif du toucher, ce qui est bien dommage. La voie tactile peut s'avérer primordiale, voire agréable. C'est à travers elle que s'établissent les premiers liens entre une mère et son enfant, et c'est aussi par ce biais que se cristallisent de véritables relations. Solides, incassables. Certes, tu as raison sur un point : certains touchers ne sont pas anodins. Ils peuvent tuer, comme déclarer une flamme. Ils peuvent étrangler, comme porter secours. Ils peuvent torturer, comme maintenir en vie. Ils sont amoureux, amicaux, polis, professionnels, publiques… Il n'existe pas seulement un toucher, mais un million de variétés. Pourquoi te contentes-tu des plus sombres ?

 

Je repose le stylo humidifié par mes mains moites, surprise par la

profondeur du raisonnement qu'Émile vient de susciter en moi. N'étant ni du

genre à tripoter quelqu'un comme on choisit une tomate, ni à sauter au cou

du premier venu, je ne m'étais encore jamais questionnée à ce point sur

l’importance du toucher.

La conclusion jaillit d’elle-même entre ces lignes : je touche quand

j'aime.

Je touchais ma mère, je touchais mon père, je touche Hauata, je touche

Lily, je touche Angus. Et j'aurais sans doute touché les Payne, s'ils avaient

été accessibles.

En proie à une étrange confusion, je franchis le couloir, frappe une fois à

sa porte et me retrouve devant lui, le poing figé en l'air.

– Es-tu certain qu'il s'agit du mien ? Il me semble qu'un message t'y est

destiné…

Son regard, un brin amusé, se pose sur le journal.

– Merci.

Il m'en débarrasse en un clin d'œil puis me claque la porte au nez.

Sans me toucher.

Plantée là, debout, devant sa chambre, je cherche à comprendre ce qui

cloche chez moi. La liste mentale ne cessant de s'étirer, je fais volte-face et

rejoins mes quartiers. Durant le temps d'attente, mes doigts refusent

d'apaiser leurs soubresauts nerveux, qu'ils soient maintenus dans mes

poches ou occupés à nouer mes cheveux en tresse africaine. Alors,

évidemment, lorsque le carnet glisse sous ma porte, je sursaute.

Accroupie, je m'empresse de découvrir sa réponse :

 

Tu ne comprends pas. Lorsque l'on me touche ou menace mon intégrité physique, un réflexe

autodéfensif opère : je contre-attaque.

 

Un frottement m'indique qu'Émile déambule dans le couloir. Je saute sur

un stylo et me hâte de poursuivre la conversation à même le sol, avant de

renvoyer notre Messenger des temps anciens sous la porte.

 

Pourquoi contre-attaquer ce qui ne constitue pas une attaque ?

 

La mine de son stylo gratte le papier.

Émile est en train d'écrire…, singé-je Messenger.

La réponse ne tarde pas à heurter mes genoux :

 

On n'a jamais demandé à une arme de faire la part des choses.

 

Je l'entends s'asseoir – ce que je soupçonne être calculé, étant donné

qu'Émile a l'habitude d’égaler la discrétion d'un ninja. C'est tout

naturellement que je m'installe à mon tour, en tailleur, afin de griffonner la

phrase :

 

On l'enclenche et elle s'exécute, pas vrai ?

 

Le support m'est aussitôt renvoyé.

 

On l’enclenche et elle s’exécute, pas vrai ? et elle exécute.

 

Quand as-tu le temps d'être humain ?

 

Cette fois, le journal est retenu.

Et Émile n'est pas en train d'écrire.

– Si je veux te toucher, comment je fais ? le questionné-je à haute voix.

Pas de réponse. Pas de mouvement.

Pourtant, je l'entends respirer.

– Si une femme t'attendait nue sur ton lit, éprouverais-tu l'envie de la

toucher ?

Le journal me revient enfin.

 

Voudrais-tu tenter l'expérience ? 

 

J'écarquille les yeux, positivement surprise par son audace.

 

Est-ce que tu souris ?

 

La pincée de secondes d’inactivité qu'il s'autorise trahit l'auto-analyse de

ses expressions.

 

Oui.

 

Est-ce que tu aimes sourire ?

 

Une fois de plus, le carnet me boude.

– Peux-tu me le renvoyer, s'il te plaît ?

Il accède à ma demande.

 

Cette discussion aborde-t-elle des sujets qui te sont coûteux ?

 

Oui.

 

Pourquoi ?

 

J'ai l'impression que le fonctionnement du monde m'échappe.

 

Est-ce ce que tu as ressenti après mon tir à l’arme à feu, l'autre jour ? Le fait que je n'aie pas

cherché à te tuer t'a-t-il forcé à faire la part des choses ?

 

La réponse peinant à se manifester, j'envisage de changer de sujet, quand

trois petites lettres pénètrent dans mon champ de vision :

 

Oui.

 

Je décide malgré moi d'alléger l'atmosphère :

 

Trouves-tu qu’une douche chaude est agréable ?

À peine le message expédié, la porte coulissante s'entrebâille, dévoilant

un genou, une cuisse puis une jambe, jusqu'à ce que nous nous retrouvions

face à face, en tailleur, sans aucun vecteur de papier pour nous protéger.

– Je ne me douche qu'à l'eau froide.

– As-tu déjà aimé ressentir la douceur d’un pull ?

Il me contemple fixement.

– Non.

– Ta peau est aussi fonctionnelle que le reste de ton corps, en déduis-je.

Uniquement fonctionnelle.

– Elle me sert à jauger la température ambiante, à localiser une plaie, à

évaluer la direction du vent, entre autres.

– Tu ne ressens pas la douleur.

L'affirmation évoque implicitement l'affaire de la balle qui a transpercé

son bras, et le calme olympien dont il a fait preuve pour se recoudre.

La porte claque. Je sursaute, perdant le fil de mes pensées.

– Attends, Émile ! Je…

Le journal percute mon pied. J'éloigne ma main de la poignée.

 

Je la ressens, tout est une question de gestion.

 

Je referme le carnet, tire l'étiquette de sa prison de plastique pour ajouter

à côté de « Carnet PRIVÉ de Madleen Stevens » : « ET d'Émile ».

– Excuse-moi. C'est encore difficile, pour moi, de déterminer les sujets

susceptibles de te coûter émotionnellement.

– Ce n'est pas grave.

Mes épaules se dénouent.

 

Tu sembles considérer tout un chacun comme un ennemi. Je présume que c'est pour cette

raison que tu ne peux pas côtoyer le monde extérieur sans céder au besoin d'assurer tes arrières ou de redéfinir ton espace vital. Je pensais que tu souffrais d'un traumatisme de guerre, mais, finalement, l'origine de ta compulsion est ce « on ». Ce mystérieux formateur qui a fait de toi une machine de guerre.

 

Son conditionnement m’obligeant à émettre des hypothèses, sans jamais

l’interroger directement, je m’essaie à l’approche indirecte dans l’espoir de

consolider ma déduction la plus fiable.

As-tu souvent eu l'occasion de croiser des blouses blanches, au cours de ta vie ? Si tu

confirmes, griffe la porte une fois. Si tu invalides, mime le chat. Et si tu ne veux ou ne peux pas répondre, insulte-moi. Non, je n'essaie absolument pas d'influencer ta décision (attention, humour).

 

J'envoie le pavé avec appréhension.

Si Émile répond par l'affirmative, j'aurai la quasi-certitude qu'il s'est

échappé d'un hôpital-prison. Ce qui constituerait un résidu d'information.

Une piste solide. Autrement dit, les quatre coins d'un puzzle de mille pièces

dont il manquerait les neuf cent quatre-vingt-seize autres. Je disposerais

néanmoins d'un élément clef de son passé et le connaîtrais mieux que

Hauata. Mieux que n'importe quel individu ayant eu l’opportunité de passer

quelques jours en sa compagnie.

Surprise par la pression qui enfle dans ma cage thoracique, je baisse les

yeux et réalise que ma main crochète mon haut. Je le relâche aussitôt,

désarçonnée par la possessivité qui se mêle au cheminement de mes

pensées. Une griffure retentit.

Je me raidis et m’empresse de ressasser les indices glanés au cours de ces

derniers jours. Pour commencer, Émile est instable psychologiquement. Il

m'a avoué avoir tué trois personnes sans l'once d'un remords, ne se soucie

pas des conséquences de ses actes, souffre d’amnésie et est socialement

inadapté. Il a aussi confié avoir été derrière les barreaux et s’être évadé d'un

endroit isolé. À présent, je sais de source sûre qu’il a eu affaire à des

blouses blanches. L'hôpital-prison me paraît on ne peut plus en lien avec ces

éléments.

Mais comment aurait-il atterri là-dedans ?

Émile dispose d'aptitudes édifiantes. Il est capable de tuer un groupe

d'hommes armés en moins d’une minute. Il est rapide, précis, puissant,

habile de ses poings, aux armes à feu comme aux blanches. Au-delà de ses

compétences physiques, il est fin observateur et présente autant de

connaissances médicales que d’intelligence tactique.

Il a rudement été formé, en effet. Reste à savoir par qui.

 

Tu n'as pas répondu à mon post-scriptum.

 

Ma respiration se coupe.

 

Je n'ai jamais chanté devant personne.

Je n'avais jamais communiqué, assis par terre, derrière la porte d'une chambre, sur un journal

qui sent la fraise, la banane et la framboise, avec personne.

 

Je lâche un rire dont la puissance est atténuée par le cocktail de tristesse

et de désespoir qui accompagne le souvenir de ma mère.

 

Crois-le ou non, moi non plus.

 

S'agit-il d'un sujet sensible à évoquer ?

 

Oui.

 

Y compris derrière une porte, et par le biais d’un carnet ?

 

Oui.

 

Ces quatre derniers échanges rendent compte d’un brusque retournement

de situation. À présent, c'est moi qui me tâte à répondre, et c'est aussi moi

qui verse dans l'économie de lettres.

Je fais coulisser la porte. Ses yeux se plissent, un peu comme s'il

redoutait d'avoir amorcé une bombe nucléaire.

– Viens avec moi.

Docile, il s'exécute. Ses grands pas s’emboîtent aux miens jusqu'à la salle

de bains, où je bouche la baignoire et fais couler l'eau. Heureuse de rendre

les boules de bain qui traînent sur l'étagère enfin utiles, j'ouvre la boîte

immaculée, pioche parmi les parfums fruités et les glisse dans l'eau tiède.

La puissance du jet inonde la baignoire de mousse colorée. Une brume

chaude et odorante s'élève dans les airs, tandis qu'Émile reste planté là, les

bras ballants. Les coups d'œil qu'il me lance à la dérobée illustrent la

confusion de ses pensées : que fait-il ici ? Ma mémoire est-elle défaillante ?

– Il n'est pas pour moi.

Soucieux, Émile se penche pour sentir ses aisselles.

J'étouffe un rire.

– Tu sens bon, le rassuré-je. Tout est une question de sensations de base.

Ce n'est qu'après lui avoir tourné le dos afin de retirer un gant de toilette

d'une commode que je m'immobilise, étonnée. Je ne suis plus sur mes

gardes. Et lui non plus. Du moins, il ne semble plus l'être en ma compagnie.

– Comptes-tu me faire expérimenter les sensations d'une toilette chaude ?

– Dans le mile, Émile !

Un clin d'œil lourdingue à l'appui, je lui tends l'accessoire de bain

spongieux. Il l'analyse, dubitatif.

– Prends-le, ce n'est pas de l'acide fibreux, soupiré-je en me penchant au-

dessus du bain pour y plonger un bras. Tu vois ? L'eau n'est pas non plus

mortelle.

Lèvres pincées, je suis bien obligée de réviser mon constat : s'il ne

cherche plus à me tenir à distance ou à repérer une arme de secours, Émile

persiste à se méfier des objets qui l'environnent. Je me redresse. Il me sonde

du regard. Et alors que je me demande si le concept l'intéresse et comment

le convaincre de l’expérimenter si ce n’est pas le cas, il arque un sourcil.

Mon manque de réactivité le pousse à s’expliquer :

– Je vais me déshabiller.

– Oh ! OK, j'y vais ! Si tu as besoin de quoi que ce soit, appelle-moi, je

serai juste à côté.

– Tu n'es pas obligée de t'en aller.

Mes yeux balayent son corps de haut en bas. Un brasier enflamme mon

bas-ventre.

– Oh que si, il faut que j'y aille.

Je fronce les sourcils, intriguée par ce que m’inspirent les émotions

contradictoires qui m’écartèlent.

Il suffit d'imaginer qu'un SDF reçoive mon dessert favori. Affamée

depuis près de quarante-huit heures, j'hésite à le lui dérober. Ce n'est pas

bien. Il ne faut pas le faire. Je salive malgré tout autant que Caramel devant

sa gamelle quotidienne. Ce ne serait pas éthique, pas respectable. Non,

vraiment, vraiment pas souhaitable… Néanmoins, cette interdiction morale

ne m'empêche pas d'éprouver l'envie de le lui arracher, de piquer un sprint

et de bondir dans le taxi qu'une petite mamie s'apprêtait à emprunter.

Intéressant.

A priori, je ne craindrais pas la nudité à proprement parler, mais la

perspective de commettre une transgression morale. Je ne dois pas me

montrer nue, ni voir quelqu’un de nu. Point barre, m’impose mon cerveau,

sans note explicative ni remise de peine. Enfoiré.

– Tu peux seulement te retourner, Madleen.

– Oui, je peux.

Le silence qui s'ensuit achève de me remettre les idées en place.

– Du coup, je me retourne, décrété-je.

Il esquisse un sourire, qui, dans le contexte, paraît clairement narquois.

– Maintenant, précisé-je.

Cette fois, c'est la bonne : je m'exécute.

Le froissement de ses vêtements effleure mon ouïe. Je m'efforce de

dénombrer les sons produits par la rencontre de ses pieds et du sol, histoire

d'occuper mes pensées lubriques, lorsqu’une brève aspiration me fait perdre

le fil.

– Émile ?

– La température est trop élevée.

Je tamponne l'objectif de mes futures manœuvres dans mon esprit, me le

répète en boucle tout en m’évertuant à contrôler mes tremblements.

Déboucher la baignoire, déboucher la baignoire, déboucher la baignoire.

Équipée d'œillères mentales, je pivote sur moi-même, verrouille mon champ

de vision sur ladite baignoire, et pars à la conquête de ma cible. Ne pas

lorgner Émile, déboucher la baignoire. Je me concentre uniquement sur le

bouchon que j'écarte de l'entrée du conduit. L'eau chaude s'évade par

l'interstice, litres peu à peu remplacés par autant de liquide froid.

Tête baissée, je lui fais signe de retenter sa chance. Au bout d'un instant,

ne percevant aucun bruit qui laisse à penser qu'Émile se met en mouvement,

je me résous à serrer les dents, déglutir, ignorer mes hormones et tourner la

tête. Le pied cramoisi qu'il s'apprête à glisser sous l'eau monopolise mon

attention.

– Tu t'es brûlé ? m'exclamé-je, ahurie par l'idée que le bain tout juste

chaud, à mon goût, ait pu le blesser. Merde ! Je suis désolée…

Génial ! Bravo, Madleen ! Tu viens de lui donner une nouvelle raison de

se complaire dans le style « machine-de-guerre-façon-RoboCop 1

insensible ».

– Ce n'est pas ta faute, maugrée-t-il en reluquant mon avant-bras mouillé.

Je peux le faire.

– C'est encore trop chaud ?

Ne regarder que son visage. Que son visage.

Il ne répond pas.

Fébrile, je plonge à nouveau mon bras dans le bain et l'en ressors sain et

sauf.

Émile s'assoit au bord de la baignoire, les deux pieds noyés sous la

mousse violette et les mains fermement accrochées aux bordures. Il a l'air si

sérieux que le froncement de ses sourcils accentue les plis de son front. J'ai

beau déplacer mon regard de main en main et de pied en pied, son torse athlétique finit par me happer, à l'instar d'une cleptomane attirée par un

bijou inestimable. Justement, sa précieuse chaîne se couvre d'une fine

pellicule de buée. La façon dont elle s'écarte de sa peau, lisse et soyeuse,

m’indique qu'il se penche en avant. En effet, Émile immerge ses jambes, les

traits figés et le corps raide, tandis que je me creuse la tête pour tenter de

rattraper le coup.

– Dis-moi si tu la trouves trop chaude, je peux facilement la refroidir.

– Ce n'est plus une question de température, Madleen.

– OK.

Ce n'est pas bien, pas bien du tout, me sermonné-je. Je persiste pourtant

à le dévorer du regard. D'abord de façon furtive, puis insistante, voire

carrément détraquée.

Je ne dépouille plus un SDF, mais une centaine de malheureux dénutris.

Je ne bouscule plus une petite mamie pour lui piquer son taxi, mais une

cinquantaine de septuagénaires, auxquelles je dérobe également sac à main,

bijoux et dentiers. C'est tout l'effet que m’inflige chaque seconde passée à

baver sur ce corps émoustillant… à balayer d'un revers de main la notion

même d'intimité.

Le diable est malin. Il a pris le soin d'équiper ses sbires d'enveloppes

délicieuses.

Et malgré l'absurdité de ma théorie du SDF et de la petite mamie, une

bonne ration de dévalorisation et de détestation personnelle me tombe sur la

tête, m'enfonçant un peu plus profondément sous terre. Au plus près des

Enfers.

Je ne suis bonne qu'au vice et à la perdition.

Une tache mauve sonne le glas de mes flagellations, juste là, calée entre

deux côtes. Puis une deuxième, sur le haut de sa cuisse gauche, une

troisième et une quatrième au niveau des bras, sans compter les blessures

causées par les péripéties de la veille.

– Tu as beaucoup de bleus.

– Oui.

Son embarras pique ma curiosité.

Il s’installe dans la baignoire à tâtons. Je lance une musique méditative,

dont la douceur apaisante l'encourage à basculer la tête en arrière.

Durant près d'un quart d'heure, je garde ma langue dans ma poche pour

tenter de créer une ambiance relaxante. Mes pensées dérivent d’elles-

mêmes d’un sujet à un autre.

Il est dix heures et demie du matin et nous sommes le jour J. Le

fameux 15 du mois. Ce soir, grâce aux Criminels Casqués, un homme plein

aux as réalisera que les cents font aussi partie de la monnaie nationale.

Avant cela, je jouerai dans un spot publicitaire produit par une célèbre

marque de voiture. Proposition de partenariat déterrée parmi les quelques

appels en absence de la Taupe Endimanchée et les innombrables messages

vocaux de journalistes en quête d'interviews croustillantes.

Bande de vautours.

Émile observe le plafond, les paupières lourdes.

– Comment te sens-tu ?

Mon chuchotis surpasse de peu la mélodie.

– Peu consistant.

– Ah oui ?

– J'ai l'impression d'être la partie flottante d'une île flottante.

– Attends une minute, d’où connais-tu ce délice ?

Son air penaud me fournit la réponse.

– Tu te sers dans mes desserts allégés ? Qu'est-ce que tu ne comprends

pas dans « Propriété de Madleen, pas touche ou je te couche ? » Tu sais, le

mot imprimé en gras, en capitales, sur la grosse étiquette collée à l'avant du

sac que je planque derrière les yaourts aux fruits ? J'en reviens pas que Hau

t'ait laissé faire !

Bien que je l'enguirlande à voix basse, Émile tressaille.

– Tu m'en veux beaucoup ?

– Tout dépend du degré de la fraude. Combien m'en reste-t-il ?

Sa pomme d'Adam fait le yoyo.

– Ces desserts ne sont que très peu consistants…

– OK, le coupé-je. Détends-toi, avant que je m'en charge à coups de

boule.

– C’est une fausse menace, devine-t-il en prenant le temps d'analyser

mon expression. Tu plaisantes.

Je lève les yeux au ciel, piètre manière de lutter contre l'hilarité.

Dangereux, l’Émile. Il vous adoucit une lionne en une phrase.

– Montre-moi comment tu fais l'île inconsistante.

Le parfum de l'eau qui glisse sur sa peau ne fait qu'amplifier mon besoin

de le laper sous toutes les coutures.

– Je ne suis pas tellement friand des îles flottantes, mais je n'étais pas

contre l'idée que tu me couches.

– Méfie-toi, jeune insolent, je peux faire très mal !

Il plisse les yeux, perdu. Je soupire.

– Le fait de « coucher quelqu'un » est une expression. Familière, certes,

mais une expression quand même. Elle signifie que la première personne

qui touchera à mes affaires affrontera la puissance de mon courroux.

– Oh. Je me disais bien que ce message était étrange…

– Mouais. Tu y échappes. Pour cette fois.

– Tu sais, Madleen, murmure-t-il en se redressant pour plier les bras sur

le bord de la baignoire.

Il se tient si près de moi que le bout de nos nez pourrait se frôler.

– Je m'en voudrais nuit et jour, si je te faisais du mal.

Quant à moi, si je ne sentais pas les battements de mon cœur pulser

contre ma poitrine, je parierais qu'il fond comme neige au soleil.

– Je ne toucherai plus à tes desserts, me promet-il, solennel.

Soudain, il fronce les sourcils, s'écarte pour s'adosser à la porcelaine

comme s'il avait subitement pris conscience du rapprochement physique. Je

m'éloigne à mon tour, abasourdie par l'intensité de ma déception. La flaque

organique qui me sert de cœur se densifie, retrouvant peu à peu la

consistance de la pierre.

Émile est un magicien.

Comment pourrait-il changer la pierre en guimauve, si ce n'était pas le

cas ?

– À quoi penses-tu ? s'enquiert-il.

Je replace une mèche derrière mon oreille, le temps de lui pondre un

mensonge plausible.

– Je me demande si je m'en ficherais de savoir que mon meurtrier s'en

voudra de m'avoir éviscérée alors que je tentais vaillamment de venger mes

desserts. Tu as quand même mangé mes îles flottantes.

– Et si je pleure ?

Un bruissement très peu glamour force le passage de mes lèvres.

– Mon spectre en serait toute chose. Arrête de faire ça, laissé-je tout à

coup échapper.

– Quoi donc ?

Son expression souligne son incompréhension.

– De me regarder aussi fixement.

Je tressaille, traversée par une idée répugnante.

– Ne me dis pas que… Je n'ai quand même pas expiré de la morve, si ?

Je tourne la tête pour passer un doigt sous mon nez, dans le doute.

– Non. Les sirènes n'expirent que de l'eau ou de l'air, s’amuse-t-il.

– Bien sûr. Et mes flatulences sentent le Chanel.

– Qu'est-ce que le Chanel ?

– Une marque de parfum industriel très prisée par la gent féminine.

– Les flatulences sont des gaz intestinaux accumulés au niveau de

l'estomac ou de l'intestin. J'ai du mal à croire que notre flore intestinale

puisse distiller de telles fragrances.

– Heureusement qu'il s'agissait d'une blagounette, nous voilà dispensés

d'horribles débats scientifiques ! Dis donc, mister Émile, comment ton

manque d'humour a-t-il pu survivre à presque une semaine de confinement

en compagnie de Hau et de moi-même ?

– Il commence à suffoquer, m'assure-t-il.

– Ah oui ?

Je me penche en avant, l'air malicieux.

– Quel est le comble pour une sirène ?

– Ne pas savoir nager ?

– Tu es trop logique.

– S'appeler Anatole ?

– Pourquoi serait-ce un comble ? m'esclaffé-je.

– Parce que ma réponse est illogique.

Une nouvelle salve de rires contracte mon abdomen.

– Si tu ne comprends pas l'humour, lui a l'air de beaucoup t'apprécier.

– Était-ce la bonne réponse ? s'étonne-t-il.

– Non, c'est d’avoir une plus grosse queue que son conjoint.

Il fronce les sourcils.

– Roooh. La queue… Tu sais, l’organe génital masculin, tout ça, tout ça.

– Oh. Même si je n'ai pas tout à fait saisi en quoi je suis amusant,

m’avoue-t-il en contemplant sans souci de discrétion ma bouche souriante,

j'en suis très satisfait. J'aimerais déclencher autant de sourires qu'il existe de

secondes sur tes lèvres.

Mon sourire disparaît aussi sec. Je fais mine de gratter une saleté sur le

rebord de la baignoire.

– Ne dis pas ça.

– Pourquoi ?

– Parce que tu as le pouvoir de réduire les cœurs de pierre en

marshmallows grillés, marmonné-je. Tu es dangereux, Émile.

1 Référence au film de science-fiction du même nom, réalisé par Paul

Verhoeven en 1987.

 

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