The defenders (romance en français) - Madleen - Le bal des monstres (French Edition)
Chapitre 12
Stationnés à quelques mètres de la villa, nous rabâchons la supercherie
depuis près d'un quart d'heure.
– OK, on répète.
– Nous sommes des employés de l'Agence Sécurité Garantie, récitent-ils
en chœur. Nous avons la trentaine d'années tout juste et, malheureusement,
le taux de demandes étant trop élevé, nous avons dû scinder notre équipe en
trois pour subvenir aux besoins de trois villas, dont la vôtre.
– Parfait ! Juste pour info, des adeptes des armes à feu ?
Ils secouent la tête.
– De 1 Black Ops 2 ? GTA ? Fortnite ?
– Ouais, j'y touche un peu, marmonne l'un d'eux.
– Et vous deux ?
– Mario Kart, ça compte ?
Je me pince l'arête du nez.
– Vous êtes des novices, ajoutez cela à votre présentation. En cas de
problème, je rejetterai la faute sur le sérieux de l'Agence. Dernière chose,
ajouté-je, la main posée sur la clenche. On fait comme on a dit : je vais
prévenir votre patron, et ensuite, seulement ensuite, je viendrai vous
chercher.
Ils acquiescent à l'unanimité.
En m’éloignant du véhicule, je scrute les environs, oppressée par la
désagréable impression d'être surveillée. Arbres, buissons, terre, mousse,
route… rien d'humain à l'horizon. Pourtant, c'est la deuxième fois en une
journée que pareille sensation titille mes frileux instincts de hors-la-loi.
J'aurais bien été tentée de ratisser les lieux au peigne fin, mais le petit souci
de sociabilité d'Émile étant ma priorité – dans la mesure où il peut s'avérer
mortel –, je traverse le portail au pas de course.
Hau est affalé dans le canapé. Un paquet de popcorns en main, il visionne
le célèbre film Je suis une légende, dans lequel Will Smith s'aventure en
terre hostile.
– Hau, je peux te parler ?
L'intéressé me fait comprendre que je le barbe en tournant lentement la
tête dans ma direction. Il fait la gueule.
– De patronne à employé, précisé-je.
Soumis à la hiérarchie, le garde-maison délaisse sa malbouffe et déloge
son petit cul du mobilier.
– Où est Émile ?
– Parti pioncer.
– Depuis longtemps ?
– Cinq minutes, juste après sa séance de muscu.
– OK parfait.
Je me penche pour lui chuchoter à l'oreille :
– Voilà, je suis allée chercher tes collègues, ils attendent dans la voiture.
Tu seras gentil de les former dans le jardin, pour éviter que tu-sais-qui ne se
pointe avec son joujou à balles. Fais synthétique.
Il hoche la tête, s'arme du boîtier nécessaire à la désactivation des
capteurs de sécurité et s’aventure sous le porche.
Dans le doute, je gravis les marches, constate que le loquet de la chambre
d'Émile a été rabattu et vais même jusqu'à presser l'oreille contre la porte
pour m'assurer qu'il roupille. Vu les cernes qui assombrissaient son visage,
je ne pense pas le revoir de sitôt.
Parfait.
Sur le trottoir, Hau me demande pourquoi j'ai pris la peine de jouer les
taxis. Alors, je lui rappelle que la villa est implantée dans un coin reculé de
Golden City et que nombre de facteurs ont déjà capitulé à l'idée de nous
livrer. Ces enflures. J'attends encore ma livraison de bombes puantes,
destinée à me venger du poil à gratter que mon cher coloc a un jour glissé
dans mon maillot de sport préféré. Il portait l'emblème de l'équipe de
baseball qui avait littéralement ridiculisé celle qu'il supportait.
Ce n'était pas ma faute, s'ils étaient incapables !
– Je crois que tu en as quand même paumé en chemin, rétorque-t-il
devant la voiture.
À l'aide d'un signe de tête, je leur indique qu’ils peuvent descendre. Les
trois bons hommes se placent en rang d'oignons sous le regard dubitatif de
leur supérieur hiérarchique. Sourcils froncés, Hau les scanne de la tête aux
pieds. Pas étonnant, je leur donnerais 23/24/26 ans à tout casser, ce qui ne
correspond pas du tout à son critère n°1 : un âge compris entre 30et
40 balais.
– Quel âge avez-vous ?
– 30 ans.
– Tous ?
– À quelques mois près, oui.
– Faites-moi voir vos cartes d'identité.
– T'inquiète, j'ai déjà vérifié, mens-je effrontément. Du coup, je te laisse
les briefer ?
– Ouais…, marmonne-t-il, yeux plissés. Par ici, les mômes.
Alors que je me fais une bonne soixantaine de films à propos des
réactions que pourrait avoir Émile s'il venait à les rencontrer, sur le chemin
du retour, une courte vibration stimule la poche de mon pantalon. L'Émile
qui traverse le jardin dans la ferme intention de transformer mes pseudo
trentenaires en Apéricubes s'évapore tout à coup de mon esprit, pour laisser
le champ libre à l'écran du smartphone.
De : Hauata
* Si tu as un problème, crie.
À : Hauata
* Juste comme ça, rappelle-moi qui est championne du monde de boxe ?
De : Hauata
* Je ne savais pas que la boxe servait de gilet pare-balle.
Je le bloque. Puis j'essuie mes mains moites sur mon pantalon.
Plantée au beau milieu du hall, je tremble aussi sûrement qu'un
vibromasseur. Peur et excitation s'affrontent en mon for intérieur, me
procurant un curieux mélange de sueurs froides et de bouffées de chaleur
émoustillantes.
Émile m'a répété que s'il sortait, il tuerait. Car s'il sortait, il rencontrerait
des étrangers. Or, c'est exactement ce que sont mes prétendus garde-
maisons. Des étrangers.
Sa seule existence m’embourbe dans un état de torpeur alarmant. Mes
pieds nus planent plus qu'ils ne marchent jusqu'au salon.
Hallucinant… Je suis comme shootée par la simple proximité du danger.
Et après tant de loopings émotionnels, Hauata souhaiterait que je me
sépare de ma dose émilienne quotidienne ? Il peut toujours courir.
Je campe devant l'écran plat, intriguée par l'errance d'une scientifique
infectée. J'avais l'intention de l'éteindre, par crainte de perturber le sommeil
d’Émile, quand les grondements de ces créatures ont éveillé mon âme
pervertie. Des monstres. Des êtres répugnants, qui ne cherchent d'aucune
façon à camoufler leur atrocité. Ces immondices ont tellement été rongées
par le virus, qu'elles n'ont désormais même plus conscience d'exister, ni du
bien ou du mal. Moi aussi, j'aimerais ne plus avoir conscience d'exister. Le
souvenir du sang qui souille mes mains me serait bien moins douloureux.
– Ces créatures existent-elles réellement ?
L'impression de chuter du haut d'un gratte-ciel me prive de deux ou trois
battements de cœur. La télécommande m'échappe des mains – pour la
deuxième fois en trop peu de jours. Aussi raide qu'un bâton de dynamite, je
me confronte au visage d'Émile.
Les cheveux ébouriffés, des cernes aussi prononcés que lorsque je l'ai
quitté, un polo blanc et un jean noir sur le dos, il cligne des yeux, ébahi par
le film. Je déglutis.
– Non. Hau m'a dit que tu dormais.
– J'ai essayé, oui.
Il se désintéresse de l'écran pour me scruter. Un long moment. À moins
que mon angoisse distorde ma perception du temps.
– Y a-t-il un problème, Madleen ?
– Non.
Impossible de détendre mes épaules, de réguler ma respiration, ou
d'assouplir les bras qui longent mon buste avec la rigidité de poutres de fer.
Le taux d'adrénaline qui sature mes veines dépasse proprement
l'entendement.
– Pourquoi es-tu si tendue ?
– Tu m'as surprise.
– Ah ?
Sans me quitter des yeux, il se penche pour ramasser la télécommande.
Sitôt reposée, ses sourcils se froncent en un V interloqué. Je serais presque
tentée de vérifier si un éléphant miniature n'est pas en train de rétracter ses
ailes de guimauve sur mon nez, si je n’étais pas certaine d'avoir un
comportement aussi louche que cette pensée.
– Merci. Viens, je vais te montrer quelque chose, m'empressé-je d'ajouter.
À l'étage.
Il garde le silence, immobile. Mon immersion dans le hall ne l'encourage
pas plus à m'emboîter le pas. Émile reste planté au même endroit, si ce n'est
qu'il a pris la peine de pivoter sur lui-même pour me garder à l’œil.
– Ton système nerveux sympathique est en état d’alerte, Madleen.
– J'ai hâte de te montrer ma surprise ! m'enthousiasmé-je en frappant
dans mes mains avec la souplesse et l'expressivité figée d'un automate.
– Tes pupilles sont dilatées, ta respiration est saccadée et ton tonus
augmenté, surenchérit-il. Que se passe… ?
Soudain, il braque ses pupilles vers les rideaux beiges – mais opaques –
qui dissimulent la fenêtre la plus proche.
– Une voix, constate-t-il.
– Hau est à l'extérieur.
Malheureusement, le son se répète. Trop loin pour que l'on puisse le
comprendre, mais suffisamment proche pour l'entendre.
Le stress qui fait bouillir mon sang contamine le ton de ma voix. Débit
plus élevé, timbre plus aigu, respiration si soutenue qu'elle en entache la
fluidité. Une personne lambda ne s'attarderait pas sur ce genre de détails,
seulement, Émile est tout sauf « lambda ».
Il fonce sur la porte-fenêtre, écarte les rideaux, approche son visage à
quelques millimètres des carreaux. Les tringles cèdent. Leurs atterrissages
soudains me font l'effet d'une pluie de verre glaçante. À la façon dont son
corps se contracte, je comprends que cette sinistre mélodie sonne le glas
d'une fausse quiétude…
Le réveil du volcan.
L'arme calée au creux de la main, il paraît soumis à l'appel du sang.
– Ces gens sont inoffensifs, Émile. Je te promets que leurs intentions sont
saines. C'est moi qui les ai invités chez moi, pour une raison qui ne te
concerne pas.
Ma voix a beau être posée, il se retourne brusquement et confronte
l'implacabilité de ses prunelles à la fascination des miennes. Ses iris n'ont
plus rien à voir avec les deux disques dorés, autrefois doux et chauds,
parfois même naïfs, qui ont su m'attendrir par le passé. Non, plus rien. À
présent, leur intensité suffocante évoque la brûlure d'un feu intrépide,
indomptable, intraitable… le genre qui embrase les souterrains et cultive le
hurlement des âmes tourmentées.
Le feu des Enfers.
Dans le plus grand des paradoxes, mon sang se glace jusqu'au dernier
globule rouge.
Il effectue deux enjambées qui le propulsent à un cil de mon corps.
L'action est si rapide que j'en viens à tressaillir, prise au dépourvu.
– Qui sont-ils ? prononce-t-il d’une voix blanche.
L'ange qui hésitait à me souhaiter une bonne nuit, un soir de pluie, rejoint
pour de bon le rang des souvenirs. Incroyable. Démon angélique et ange
démoniaque : deux synonymes qui devraient figurer en gros, gras et
souligné sur sa carte d'identité.
Je cligne des yeux, époustouflée par cette facette si sombre de sa
personnalité.
Les arêtes de sa mâchoire saillent sous sa peau, les boucles cerise qui
s'entortillent sur son front me frôleraient presque le haut du crâne, si j'osais
davantage lever le menton.
Est-ce bien d'Émile qu'il s'agit ?
Le démon foutrement torride qui se tient devant moi expulse des effluves
de brutalité suffisants pour décupler mes sécrétions libidinales. Je serre les
cuisses, consciente de titiller le meilleur pion qu'il m'ait été donné de
rencontrer. Tantôt doux comme un agneau, tantôt agressif, Émile est le
prédateur déconcertant…
Le lancer de dé hasardeux.
Mais le temps que je reprenne mes esprits, le voilà déjà à deux doigts
d'écarter les rideaux d'une seconde fenêtre.
– Arrête ! Ce ne sont pas des menaces !
Mes exclamations glissent sur sa peau, à l'instar d'une brise printanière.
Rien n'indique que ses sens sont encore disponibles pour capter mes
suppliques.
Même s'il ne me prête plus aucune attention, je devine à la tension de son
dos, ainsi qu'aux pointes saillantes de ses omoplates, qu'il est sur le point
d'en découdre. Nul doute, Émile s'est de nouveau glissé dans la peau du
tueur, du démon sous-jacent.
N'ayant pas la moindre envie de le blesser, je plonge à ses pieds pour
tenter de faucher ses jambes et de l'empêcher de démasquer le groupe
d'étrangers. C'était sans compter sur son irritante agilité, qui lui permet de
m'éviter in extremis, puis d'approcher et d'arracher les longs rideaux d'une
seule traite. Nouvelle chute de tringles. Les sons malveillants s'étirent dans
le temps.
Je retiens mon souffle, allongée sur le ventre. Mes yeux écarquillés fixent
le bulldozer humain, tandis que mes coudes s'activent pour me redresser,
pressés par l'urgence de la situation. Pour le moment, Émile se contente de
jauger les inconnus.
Je n'hésite qu'une fraction de seconde avant de ramper jusqu'à la
bibliothèque, là où une arme à feu se planque derrière un set de porcelaine.
Déjà chargée, je n'ai plus qu'à viser.
– Ne m'oblige pas à en arriver là, murmuré-je plus pour moi-même
qu'autre chose.
L'homme à la chaînette argentée est si obnubilé par les nouvelles recrues
qu'il passe à côté du danger qui le guette. À moins qu'il ne me considère
tout simplement pas comme une menace ; un calcul erroné, étant donné que
jamais, au grand jamais, je ne cautionnerai la mort de qui que ce soit.
Les battements de mon cœur tambourinent dans mes tempes, surpassant
le volume des voix étouffées. Je parviens néanmoins à capter le gros de
l'échange, insouciant, qui porte sur la qualité des capteurs thermiques. De
son côté, le criminel analyse. Il garde son arme fermement emprisonnée
dans sa poigne intraitable.
Faut-il que je lui parle ?
Mes tentatives désamorceraient-elles ou amorceraient-elles la bombe ?
À défaut de prendre une initiative, je compte sur l’intervention de son
endroit bienveillant pour assagir son envers démoniaque. Après vingt ou
trente secondes d'accalmie et un lent regain d’espoir, Émile charge
l'instrument de mort. Le cliquetis résonne. J'ai tout juste le temps de me
positionner, de viser et de tirer.
La déflagration cause la vibration des vitres et assourdit la réception de
son flingue sur le sol. Le voilà désarmé, la main en sang. Mais l'audace a un
prix. C'est la leçon que je tirerai de la façon dont il ignore sa blessure pour
ramasser le pistolet et me braquer. Je tire aussitôt dans son bras. Du sang
gicle à grands jets.
Maîtresse de mes émotions, je me relève en moins de deux pour shooter
le flingue sous la table.
– Ne tue personne, susurré-je entre mes dents serrées, sans cesser de le
tenir en joue. Je te l'ai déjà dit, Émile ! Tu as l’interdiction de tuer !
Allongé sur le dos, en appui sur ses coudes, il ne pipe mot. Son bras
valide le tracte jusqu'à ce qu'il puisse s'adosser à un mur. Alors, il replie son
membre blessé contre son torse et enveloppe sa main dans l'ourlet de son tee-shirt. À aucun moment il ne grimace, ne geint ou ne jure. Émile se
contente de m'adresser un regard acéré. Pourtant, les taches de sang de son
haut s'agrandissent à vue d'œil, annonçant l'anémie. L’hémoglobine coule à
flots.
– Mady ? Mady ?
Hau déboule dans le salon, en position de tir, le souffle court. Ses yeux
papillonnent d'un bout à l'autre de la salle.
– Ça va, t'inquiète. Où sont les recrues ?
Il bat des paupières, comme pour chasser des images cauchemardesques
de ses rétines.
– Elles se font la malle.
– Rattrape-les avant qu'elles n'alertent le voisinage ! Explique-leur qu'un
type a profité de la désactivation du système de sécurité pour nous
cambrioler et que mes tirs à blanc lui ont fait prendre la fuite. Précise-leur
que s'ils gardent leur langue dans leurs poches, je triplerai leurs revenus.
– OK !
Il lance un coup d'œil au blessé, s'assurant de sa neutralisation, avant de
s’en aller.
L'embarras s'abat telle une chape de plomb sur le salon.
Émile et moi nous observons. Du moins, il me mitraille du regard et je
l'observe. Seules les grandes foulées de Hauata comblent le silence
persistant.
– Il va falloir que je te recouse.
Ses tendons tiraillent sa peau diaphane.
– Est-ce que je peux compter sur toi ? Maintenant qu'ils sont partis, vas-
tu cesser de jouer au meurtrier ?
Nouveau silence.
– Émile ?
J'entreprends de réduire la distance qui nous sépare en le maintenant en
respect. Il ne bouge pas d'un iota. Ses prunelles suivent néanmoins ma
trajectoire jusqu'à l'accoudoir bombé du canapé, où je m’assois face à lui.
Deux bons mètres nous isolent l’un de l’autre, indispensables à la
conservation de notre sang-froid.
Sang-froid. Un bien grand mot. Mes instincts de survie enclenchent
toutes les alarmes possibles et imaginables pour me faire détaler.
Maintenant. Quitte à abandonner maison, argent, chienne, meilleur ami et
fierté dans mon sillage. Mais Émile m'excite. Son aura m'excite. Son comportement m'excite. Son ambivalence m'excite. Son enveloppe
charnelle m'excite. Il empeste le danger par tous les pores, et mon corps
frétille à l'idée de recevoir une myriade de décharges d'adrénaline à son
contact.
Je prends une profonde inspiration, qui n'essouffle en rien mes ardeurs.
Ni mon inquiétude.
Les taches de sang s'élargissent au point de bientôt imbiber la totalité de
son tee-shirt. Il ne semble pas s'en préoccuper. Ses yeux sauvages me
sondent toujours, reflets de l'état animal dans lequel trempe son esprit
guerrier. Danger. Ennemie. Je représente un danger, je suis une ennemie. Il
faut m'abattre. L'équation qui se joue à l'intérieur de son crâne s'avère aussi
lisible que ses désirs assassins.
La contraction de ses muscles dessinés prouve qu'il est prêt à riposter.
Blessures ou non. Affection antérieure pour la cible ou non.
Malgré tout, Émile m’évoque davantage un ange déchu qu’un démon
sanguinaire. On semble l'avoir projeté dans un univers qui n'est pas le sien,
et dans lequel il se doit de combattre pour sa survie.
Le rectangle d'argent qui ceint son cou renvoie les éclats fractionnés de la
lumière sur les murs.
– Je pense qu'il serait préférable d'attendre Hauata, proposé-je.
Alors, nous l'attendons. Si sagement que les allées et venues d'une
mouche persuadée de pouvoir transpercer une fenêtre par la seule force de
sa tête résonnent plus fortement que nos respirations.
Satanée bestiole. Et satané réchauffement climatique. Que foutent-elles
là, en novembre ?
Tic. Tac. Tic. Tac. Soumise à son observation oppressante, aux
bourdonnements de l'insecte attardé ainsi qu'à la lourdeur de notre silence,
je me surprends à taper du pied. Au rythme des tic-tacs.
– Mady ? me hèle tout à coup Hau, qui fait irruption dans le salon. Ils ont
accepté le fric, mais ne sont plus du tout partants pour la nuit du 15.
– Tant pis, on fera sans. Est-ce que tu peux surveiller Émile et virer cette
foutue mouche, le temps que j'aille chercher le nécessaire ?
Mon ami me rejoint, le visage du tueur dans le viseur.
– Ouais, tiens.
Il me tend son téléphone à l'aveuglette. Confuse, je fixe le smartphone
puis le dévisage.
– Rassure-moi, « chercher le nécessaire » consiste à te jeter sur le
premier téléphone venu pour appeler les flics, pas vrai ?
Mon pincement de lèvres lui arrache un soupir.
– Oh, Madleen…
– Je te l'ai déjà dit : si tu veux partir, je te soutiendrai. Je saturerai la
mémoire de ton téléphone de SMS débiles et te fournirai tout ce dont tu
auras besoin. Mais Émile, lui, il reste ici.
Hau adresse une prière muette à un dieu qui doit – ou devrait, en tout
cas – me reprocher de maltraiter un cœur si précieux.
– S'il te plaît, ne risque pas ta vie inutilement.
– Plante-moi un sédatif dans le dos. Ça aussi, je te l'ai déjà dit. Mais à
quoi te mène ce foutoir ? murmure-t-il en désignant ledit foutoir à l’aide
d’un geste évasif du bras. Pourquoi t'attaches-tu tant à ce cas social ?
Regarde-le, Mady ! Il ne demande qu'une petite baisse d'attention de ta part
pour t'ouvrir le crâne en deux, comme une foutue noix de coco !
À défaut de vérifier ses dires, je glisse mes doigts le long de son bras et
attrape sa main.
– Prends des congés.
– Oui, bien sûr. Quand les chauves investiront dans un sèche-cheveux.
Je réprime un sourire.
– Qu'est-ce que tu voulais, du coup ? s’exaspère-t-il. Un thé et des
Spéculoos pour monsieur-le-psychopathe, histoire d'excuser ton léger
manque de tact ?
Il s’attarde sur les plaies dégoulinantes d'Émile, sarcastique.
– Une aiguille, une pince, un aseptisant et du fil suffiront.
Hau se garde de prononcer les commentaires qui lui chatouillent le bout
de la langue et part à la conquête du matériel de soins.
– L'humérus a-t-il été touché ? J'ai veillé à le préserver, mais le tir n'est
pas tellement ma spécialité…, m'enquiers-je, sitôt libérée des ondes
négatives de Hau.
Préparée à son silence, je m'assois par terre, adossée au canapé. Les
minutes qui suivent sont presque toutes consacrées à de joyeuses
spéculations. Est-ce qu'Émile tentera de m'enfoncer l'aiguille dans la
carotide, de me stranguler avec le fil à coudre ou d'effectivement me
fracasser le crâne en deux sur la table basse ?
– Je crois qu'il reste de la paella surgelée…, pensé-je à voix haute, en
écho aux borborygmes de mon estomac. As-tu faim ?
– Je suis droitier, Madleen.
Je sursaute. Ses yeux me scrutent encore, mais de façon différente. Il me
contemple comme s'il cherchait à résoudre un problème épineux.
– Je t'aiderai à manger, chuchoté-je, surprise par son intervention.
Il ne rebondit pas sur ma proposition.
– Et pour cet humérus ? ajouté-je, pleine d'espoir.
Émile renverse la tête en arrière. Sa peau a pâli, des perles de sueur
scintillent sur son front et ses tempes.
– As-tu très mal ?
Le silence me sert à nouveau de réponse. J'assiste alors, impuissante, à la
dégradation croissante de son état de santé.
Au moment où Hauata dépose la boîte d'urgence à mes pieds, soit une
minute après ma dernière question, Émile prononce une deuxième phrase :
– Je m'en charge.
– OK.
Je la fais glisser sur le parquet puis traîne le Tahitien ailleurs, histoire de
lui épargner un potentiel lancer d'aiguilles. Émile recoud son bras avec la
minutie d'un chirurgien, sans une grimace, sans une plainte, et à l'aide d'une
seule main. Son habileté du côté gauche est excellente. Quand il fabrique le
nœud final, l'homme relâche l'embout du fil maintenu entre ses incisives
pour attraper le pansement que Hau a eu l'intelligence de rajouter à la liste
de courses. Il s'attaque ensuite à l'extraction de la balle logée dans sa main,
la désinfecte, la coud et la panse. Tout ceci, sous l'œil admiratif de mon
meilleur ami.
– Un ex-soldat, c'est sûr et certain.
J'approuve d'un hochement de tête.
Lorsqu'Émile se relève, Hauata serre la crosse de son arme entre ses
doigts. Ses phalanges craquent quand notre invité traverse la pièce, nous
dépasse, gravit l'escalier… et s'enferme à double tour dans sa chambre.
Mine de rien.
Des statues, j'ai déjà eu l'occasion d'en rencontrer. De cire, de marbre ou
de granit, ces œuvres d'art ont fait partie de mes expéditions culturelles.
Quand j'étais petite, elles m'effrayaient. Ces sculptures semblaient si
réelles… J'étais certaine qu'après la fermeture du musée, leur petite
communauté de pétrifiées se moquait de notre ignorance, à nous autres,
pauvres mortels, de leur vitalité. Alors je les saluais à voix basse, leur serrais la main – lorsque ma taille le permettait – et allais jusqu'à leur
sourire avec un brin de condescendance.
J'en avais vu un bon nombre. Assises, accroupies, debout ou allongées,
leur positionnement variait selon le souhait du sculpteur. En effet porteuses
du phénomène de mode qui influençait l'époque de leur création, certaines
postures avaient tendance à revenir. Cependant, je n'avais encore jamais eu
l'occasion d'en croiser des prostrées, ratatinées dans le coin d'une chambre,
derrière un lit, sous une fenêtre, les jambes rapatriées contre leur buste et la
tête enfouie entre leurs bras croisés.
Peu après l'incident, je n'ai pas pu m'empêcher de prendre des nouvelles
d'Émile. Mon premier réflexe a été d'inspecter sa chambre, la mienne, celle
de Hauata, toutes vides. J'ai fini par m'agenouiller au pied de tous les
meubles, ouvrir tous les placards et rabattre toutes les portes de toutes les
pièces. En vain. Inquiète, j'en suis venue à envisager la fugue – si l'on peut
toutefois employer ce terme, dans le cas où la personne concernée ne fait ni
partie de ma famille ni de la classe des mineurs. Puis, toujours bredouille, je
me suis mise à vérifier la fermeture des volets, à guetter les ombres du
jardin, jusqu'à ce que je me perche à la fenêtre de sa chambre et le découvre
recroquevillé dans un coin.
Il ne bronche pas, si bien que le bruit de sa respiration, discrète, si
discrète, est noyé par la brise nocturne.
– Émile ?
Ses bandages sont propres. J'expire, soulagée pour de bon.
– Est-ce que tu as mal ? As-tu besoin d'antalgiques ?
Je m'installe en tailleur devant lui, précautionneuse au possible.
– Ou de quoi que ce soit d'autre ?
Je me gratte le coude, sans doute pour compenser le vide de sa réponse.
– Tu connais la maison, de toute manière. Peut-être même mieux que
moi, d'ailleurs…
Le frottement de mon jean sur la moquette sonne comme une corne de
brume. Par réflexe, je tends une main pour l'encourager à s'ouvrir au
monde, espérant ainsi capter son regard doré et tenter de déceler la nature
de l'émotion qui le paralyse, lorsqu'un bout de papier coincé sous ses orteils
attire mon attention. Je le retire puis y lis :
Il ne faut pas me toucher.
Alors, je ne le touche pas.
– Émile…
C'est le dernier mot prononcé dans cette chambre, ce soir de
13 novembre. Émile. Si ses épaules ne bougeaient pas de quelques
millimètres, soumises à ses mouvements respiratoires, je croirais réellement
qu’il s’est mué en statue.
En statue dépassée.
1 Références à des jeux vidéo dans lesquels il est possible de faire usage
d’une arme à feu.
OceanofPDF.com