The defenders (romance en français) - Madleen - Le bal des monstres (French Edition)
Chapitre 4
– Envisages-tu de me tuer, Madleen ?
Émile me laisse passer devant lui. Élémentaire. Il est ainsi certain de
pouvoir anticiper de potentielles tentatives d'assassinat, ou je ne sais quels
autres procédés barbares auxquels il a déjà dû être confronté.
Je pose un pied sur la dernière marche de l'escalier et m'aventure dans le
couloir aux six chambres. Ses pas, aussi bruyants que l’atterrissage d'une
plume, me donnent l'illusion de déambuler seule. J'ose de temps en temps
jeter un œil par-dessus mon épaule afin de m'assurer qu'il n'envisage pas de
m'embrocher avec le trident suspendu au mur – car oui, la Mort est parfois
mauvaise joueuse. Émile me transperce bel et bien, mais uniquement par le
biais de ses iris, à demi mangés par les quelques boucles qui tombent
devant ses yeux. Sa démarche rappelle celle d'un animal aux aguets, prêt à
bondir sur la première menace venue. Je le suspecte d'ailleurs d'espionner
les mouvements de Hau, lui qui le surveille depuis le rez-de-chaussée.
Je m'arrête au niveau de ma chambre.
– Non. Je ne tue pas.
Je ne tuerai plus jamais.
Un frisson longe ma colonne vertébrale, mes côtes, puis chaque artère,
veine et vaisseau responsables de la pénible circulation de mon sang.
Je me décale pour le laisser pénétrer dans mon antre et prends la direction
de la salle de bains attenante.
– Apprécies-tu les mouches ?
Si j'aime les mouches ? Si moi j'aime les mouches ? J'ai toujours été
persuadée que ces emmerdeuses étaient l'œuvre du Malin.
– Pas du tout.
Soudain, l'air siffle. Mes réflexes d’autodéfense me poussent à me
retourner. Je m'apprête à neutraliser le bras d’Émile, quand il se fige à
quelques centimètres de mon front. Tous les deux statufiés dans des
positions atypiques : lui, un pied en avant, le bras levé et une tapette à mouches en main ; et moi, prête à agripper son poignet, les yeux rivés sur
son visage concentré.
Les mots « mouche » et « tapette » s'emboîtent alors dans mon esprit.
– Ne me dis pas que tu as vu l'une de ces satanées mouches ! m'exaspéré-
je en tendant l'oreille. C'est à croire qu'elles se liguent pour me rendre
dingue !
Il bat lentement des cils, toujours armé de ma tapette jaune canari. Cette
chambre est assez éclairée par les lampadaires qui bordent la route, la nuit,
pour que des mouches volettent aux alentours des fenêtres.
– Ses bourdonnements vont m'empêcher de dormir, c'est insupportable !
tenté-je de justifier ma crise de nerfs.
Désemparé, il me donne la subite impression d'avoir été téléporté sur le
plateau de 1 Going for Gold, tant le désir de me trouver une solution semble
suinter par tous ses pores.
Il abaisse son bras.
– Veux-tu que je te couvre les oreilles, pendant ton sommeil ?
Sa proposition transpire d'une telle innocence, que j'éprouverais presque
du remords à l’idée de la lui refuser.
– De quelle planète viens-tu ? murmuré-je.
– De la Terre, répond-il comme s'il s'adressait à une demeurée. Tout
comme toi, je suis amniote, vertébré, bipède, mammifère et mon caryotype
comporte quarante-six chromosomes. En revanche, je suis un humain
honnête.
– Où veux-tu en venir ?
– Tu tues, ces cadavres sont récents.
Il m'expose l'arme du crime, parsemée d'ailes déchiquetées et de corps
d'insectes spécialisés dans le bourdonnement nocturne.
Je croise les bras.
– Parce que tu ne tues pas d'insectes, toi ?
– D'ordinaire, je ne tue que des humains.
Je me mords la lèvre, tâchant de retenir le fou rire motivé par l'absurdité
de sa réponse.
– J'aurais dû préciser, très peu pour moi : je ne tue plus d'humains.
– Oh. D'accord.
Émile repose l'instrument de mort sur ma commode. Alors, enfin, il lève
le nez pour explorer ma chambre de bourge du regard. Moquette saumon,
lustre, rideau, édredon et accessoires de la même gamme de couleur. Meubles en bois de hêtre. À l'instar du grand lit, de la poutre apparente et
des plinthes lustrées. Un décor de magazine.
Me gardant de toute évidence à l’œil, il ne s’étonne pas d’entendre le
grincement d’une poignée.
– La CIA t'évoque-t-elle quelque chose ? lui demandé-je en m'aventurant
dans la salle de bains vert céladon, pleine de marbre et d'équipements
designs.
– Cela devrait être le cas ?
Une réponse chuchotée à un ou deux millimètres de mon oreille. Je
sursaute. La boîte que je m'efforçais d'attraper sur la pointe des pieds
tangue, mais n'échappe pas à son extraordinaire agilité, qui lui permet de la
rattraper au vol. Serviable, Émile range le surplus de compresses à sa place.
Je referme la pharmacie en maudissant silencieusement l'ex-propriétaire
pour l'avoir fixée si haut.
– Tu es très discret.
Un sourire étire le coin de ses lèvres.
– Merci, Madleen.
Troublée, je détourne le regard, me baisse pour attraper le miroir,
l'accroche au-dessus du lavabo et étale le matériel sur les rebords, sans
jamais faire usage de ma main gauche bandée. Cette succession d'actions
mécaniques m’octroie le luxe d’ignorer le reflet qui s'active devant moi.
Je me retourne pour soigner son front. Émile recule d’un bon pas.
– Souhaites-tu voir la composition du produit ?
– Je suis désolé, s’excuse-t-il en posant les yeux sur ma main blessée.
– Ce n'est rien.
– N'est-ce pas douloureux ?
– Peu importe.
Il fronce les sourcils. Vu le nombre de fractures, luxations, hémorragies
et autres réjouissances médicales que je compte à mon actif, sans une larme
ou une plainte pour les souligner, ce n'est certainement pas un petit coup de
boule sur les doigts qui rompra la tradition.
Durant ma brève remémoration, Émile relève les boucles qui trempent
dans son sang, tamponne la plaie, la nettoie et la panse. Seul.
– La douche est juste derrière.
Alors que je m'affaire à ranger le matériel, un coup d'œil furtif dans le
miroir me renseigne sur le bruit de froissement qui suit ma proposition.
Émile s'apprête à retirer son boxer, qui rejoindra le chemin de son tee-shirt et de son pantalon dans les secondes à venir. Ou plutôt millisecondes, car le
voilà déjà nu.
– Comment cela fonction…
Je décroche le miroir, l'adosse au bas du mur et enferme l’exhibitionniste
dans la pièce avant d'avoir entendu la fin de sa phrase.
– Règle la température avec les flèches puis appuie sur le bouton vert, lui
indiqué-je derrière la porte.
L'eau coule, je libère mon souffle. Ma dernière aventure remonte à la
semaine dernière, dans une boîte de nuit prisée par la Jet-set de Golden-
City. J'avais fait en sorte d'attirer l'attention du mafioso responsable du coup
de feu assourdi par la musique latine. Le malheureux qui avait monté les
marches, une demi-heure plus tôt, n’avait jamais refait surface. En
revanche, les deux types qui l'accompagnaient s’étaient fait un plaisir
d'apporter une nouvelle proie au méchant loup. Ça m'excitait. Des types qui
me faisaient du rentre-dedans, il en grouillait, mais ceux qui avaient la
carrure de participer à mon jeu mortel n'étaient pas si nombreux. Lui, il le
pouvait. Je l'ai conduit ici même, aux alentours des 5 heures du matin. Il
respirait fort, sa poigne trop ferme m'étreignait avec la dangerosité d'un
flingue pressé contre ma tempe. Il avait tenté de conclure l’affaire dans la
boîte, mais le fait est que je ne couche jamais en dehors de mon domicile.
Jamais hors de l'atmosphère sombre et sécurisante de ma chambre. Alors,
dans la pénombre la plus totale, j'ai fusionné avec le danger.
Mes derniers bleus s'estompent encore.
C'est à chaque fois le même scénario. Exactement le même, depuis mon
adolescence. Ainsi, malgré mes quelques conquêtes, j’ai toujours été
incapable de voir quelqu’un nu et de me dévoiler moi-même dans mon plus
simple appareil.
Encore aujourd'hui, je ne me l'explique pas.
Je déglutis, figée devant la salle de bains. Aussi étonnant que cela puisse
paraître, je me sens comme une souris rescapée des griffes d'un chat.
Si mon rapport à la nudité reste un mystère, je connais la raison pour
laquelle mon intérêt ne se porte que sur un seul type d'individu : mûr,
infecte, infâme, répugnant. Des dangers. Pourtant, le sang qui poisse leurs
mains me révulse autant que leurs idéaux inhumains. Mais je n'ai pas le
droit de les juger, car nous appartenons à la même espèce.
Nous sommes des monstres.
Ce genre de relation, c'est ma destinée.
C'est tout ce que tu mérites, confirme la voix de Wilfried dans ma tête.
Je me pince l'intérieur du poignet si fort, que mes ongles y creusent deux
vallées sinueuses. Il suffit que je me concentre suffisamment sur les plaies
causées par mon pouce et mon index pour placer ma douleur physique au
premier plan. Peu à peu, des picotements se manifestent, laissant place à
une nuée de piqûres insupportables. C'est seulement à ce stade de
sensations, lorsque la douleur me rapatrie de force sur Terre, que la voix de
Wilfried s'enterre et que mes doigts peuvent se retirer.
Je rabats ma manche sur les dizaines de demi-cercles plus ou moins
cicatrisés et gonfle mes poumons en gagnant mon bureau. Là où mon carnet
rose, tapissé d'une armée de Violetta 2 chantantes, dansantes et riantes trône
entre un agenda électronique et un pot à crayons. Un camouflage. Piètre,
certes ; il n'empêche qu'aucun fouineur n'aura l'idée de soupçonner
l'existence des écrits malsains qui souillent ces innocentes pages mauves. Et
si c’était le cas, eh bien, vu l'image que la presse renvoie déjà de moi, ça
n'étonnerait probablement plus grand-monde.
Équipée du stylo assorti, je couche à l'encre rose mes exploits
quotidiens :
10/11/2019 :
- Confrontation avec un tueur déséquilibré
- Hébergement dudit tueur
Risques encourus : 8/10
La soudaine vibration qu'émet l'un de mes téléphones brise ma
concentration. Je retire le professionnel de ma poche. Son historique n'est ni
plus ni moins qu'un annuaire de photographes, journalistes et publicitaires,
tant le nombre d'appels manqués et SMS non lus est important. Ce qui, en
réalité, n’est pas pour me déplaire. En dehors de mon statut d’influenceuse
sur les réseaux, ces appels constituent ma principale source de revenus.
Je me frotte le front en balayant la dizaine d'appels manqués du regard
avant de jeter un œil au second téléphone, le personnel.
Le premier correspondant est Hauata :
* Au fait, t'as intérêt à soigner correctement tes doigts ou j'appelle un
toubib.
Je n'ai pas fait d'études de médecine – loin de là – mais mon passif de
patiente chevronnée laisse à penser qu'il ne s'agit pas de fractures. Malgré
leur gonflement spectaculaire, mes doigts se mobilisent facilement.
À : Hauata
* Relaxe, ce ne sont que des entorses.
Le blanc qui s'ensuit traduit sa méfiance. Faire confiance à l'épaisseur de
mon dossier médical ou me traîner de force à l'hosto ?
De : Hauata
* Garde quand même de la glace dessus.
À : Hauata
* Collée serrée
Message envoyé avec le smiley d'un cocotier.
Aucun smiley ni aucune pique taquine ne me parvient en retour.
Je passe au second correspondant. À la vue du nom affiché sur l'écran, je
me masse les paupières.
Leeroy Smith. Surnommé « La Razzia » ou « Lily », pour les intimes.
Cinquante-deux meurtres à son actif. Depuis sa dernière atrocité, le serial
killer a radicalement changé d'apparence. Sans doute est-ce parce qu'une
récompense de 200 000 dollars plane sur sa tête…
« Mort ou vivant », précise le chef de la police.
Je dois bien avouer que ma bonne entente avec ce type constitue l'un des
plus gros points d'interrogation de mon existence. Leeroy me sidère. Leeroy
me révulse. La libre circulation de ce monstre en puissance est inacceptable.
Mais… qui se ressemble s'assemble, comme on dit.
– Lily.
– Mad', j'ai besoin que tu viennes payer mon amende.
Je me pince l'arête du nez. Bien heureusement pour lui, depuis que nous
nous connaissons, je n'ai pas entendu dire que La Razzia avait repris du
métier.
– Qu'as-tu encore fait ?
– Vol à l'étalage.
– Sérieusement ?
Un tintamarre de fond parasite la communication.
– J'avais envie d’une tablette pour mater des séries, un magasin était sur
ma route, tu devines la suite. Une seconde.
Un frottement indique le positionnement de sa main sur le combiné.
– Qu'est-ce qu'il a le poulet ? l'entends-je gueuler. Il a les boules de me
voir lui fausser compagnie ?
– Retiens-moi, Matt, ou je vais dégommer ce petit enculé ! hurle une voix
d'homme lointaine.
Des crissements de chaises et cliquetis de menottes se mêlent aux rires de
Leeroy.
– Ouais c'est ça, Matty, retiens-le ! s'esclaffe l’insolent.
– Merde, Lily ! T'étais censé rester incognito !
Les beuglements du flic s'intensifient.
– Relaxe, je leur ai refilé de faux papiers, chuchote-t-il.
– Ne m'implique pas dans tes conneries ! Combien de fois faudra-t-il que
je te répète que personne ne doit découvrir que nous sommes en contact ?
– Ouais, ouais, je sais tout ça.
– Tu sais tout ça, répété-je amèrement. Je te fais le virement et tu te
débrouilles avec le reste.
– Tu gères, Mad'.
– Combien ?
– 400.
Je raccroche.
C'est sûr qu'elle « gère, Mad' », chaque fois qu'elle accepte de jouer les
tampons entre son incoercible besoin de provoquer les forces de l'ordre et
les barreaux qui lui pendent au nez ! m'enflammé-je intérieurement, en me
connectant à mon compte en banque pour lui transférer ladite somme.
J'en ai fait des erreurs. Je ne prétends pas me pavaner avec une auréole
sur la tête, mais je n'accepterai jamais que l'on trahisse la discrétion de nos
amis communs. Auquel cas les flics recevront une fiche de renseignements
détaillée sur La Razzia. Âge, taille, pointure, caractéristiques physiques,
adresse, numéro de téléphone et nom du Dobermann y seront précisés. Il
n'aura plus aucun secret pour la justice.
En pivotant sur moi-même pour récupérer mon sac à main, mon corps se
heurte au torse luisant d'Émile. Je relève aussitôt la tête, mue par la
nécessité d’empêcher l’exploration du bas, qui doit sans doute être aussi nu.
– Comment stopper l'écoulement d'eau ?
Je ferme les yeux.
– Mady ! Je vais me pieuter ! m'informe Hau à travers la porte. Les
Séniles ont remporté le match haut la main ! Entre nous, on ne pouvait
même plus parler de match, c'était clairement une exécution !
Je déglutis au mieux ma terreur.
– OK, cool ! Bonne nuit !
Il marque une pause. Je recroqueville mes doigts.
– Tu sais où me trouver en cas d'urgence, hein ?
– Ouais, t'inquiète !
– Mouais…, l’entends-je marmonner.
Je patiente le temps que le bruit de ses pas s’affaiblisse, avant de les
entendre s’intensifier et s’arrêter une nouvelle fois devant la chambre.
– Je gère, Hau !
– Qu’est-ce qu’il fait, là ? Il se douche ?
Je lève une main dans le but de museler les lèvres du tentateur, mais mes
doigts n’effleurent que l’inconsistance du vide. Émile s’est écarté. À défaut
de le toucher, je pose un index tremblant sur ma bouche, l’invitant au
silence.
– Il prend sa douche, oui !
– OK. Bonne nuit…
Le claquement de la chambre voisine me déleste d’un poids qui n’a que
peu d’incidence sur mon état de nervosité.
– Pourquoi as-tu menti ?
– Pour le bien de tous.
– As-tu sommeil ?
– Pas spécialement.
– Alors pourquoi gardes-tu les yeux fermés ?
– Le serpent voit du pays.
J’appuie l’expression de guillemets.
La situation est ridicule. Pourquoi un individu sensible au sex-appeal
d’un autre réagirait-il de la sorte ? Je ressens l’envie de dévorer ce
gigantesque bonbon pour adulte des yeux, je n’ai aucun doute là-dessus,
mais, je ne sais pas… je ne comprends pas. Quelque chose supplante mes
pulsions de voyeuse.
– Aurais-tu une feuille de papier et un stylo à me prêter ?
– Je ne te prêterai rien tant que tu seras nu comme un ver, insisté-je.
– En quoi est-ce un problème ?
– L'exhibition en dehors du cadre de l'intimité pose problème. Tu vas
donc remballer tes pecs illico et, ensuite, seulement ensuite, nous pourrons
discuter papier, gomme, crayon, vêtements, chambre d'ami et même
politique, si tu le souhaites.
Un flottement s'éternise.
– D'accord.
Je descends récupérer mon sac, enfile un pyjama et remonte les marches
quatre à quatre pour frapper à la chambre de Hau. L'intéressé m'ouvre
aussitôt, les cheveux en bataille et l’arme prête à dégainer sa première balle
de plomb.
– Du calme, je t'emprunte juste quelques fringues pour Émile.
Je me glisse dans la pénombre pour accéder à l’armoire.
– Je te les rendrai demain, chuchoté-je, les bras encombrés par trois tee-
shirts, boxers et pantalons. Bonne nuit.
– Bonne nuit, baragouine-t-il, ensommeillé.
– Verrouille la porte, Hau.
– Fais pareil, marmonne-t-il.
Le cliquetis de la serrure retentit derrière moi.
De retour dans la chambre, je pose une main sur ma bouche, hilare.
Émile a enroulé une serviette autour de sa taille, une autre en travers de son
torse, une troisième à l'horizontale et deux autres le long de ses jambes.
– Tiens, enfile ça.
– Merci.
– Hop, hop, hop ! m’exclamé-je en le voyant se déshabiller.
– Oh.
Il disparaît dans la salle de bains et en ressort habillé. Tee-shirt et
pantalon de jogging noirs ne m'ont jamais paru aussi stylisés que portés par
cet homme singulier. Sa chevelure ardente et ses yeux flamboyants
semblent brûler sur le solide amas de charbon que forme son corps
enveloppé de tissu ténébreux.
– Cette tenue pose-t-elle problème ?
– Non, non.
– Serait-il possible d'avoir une feuille de papier et un stylo ?
– Ah oui, c’est vrai.
Je récolte le matériel, lui fais signe de me suivre dans la chambre
opposée et d'emporter les vêtements de Hau avec lui. Il pose les fringues sur
la commode. À en juger par la façon dont il se positionne à l’angle de la pièce, la sortie bien en vue, je le soupçonne de se préparer à l’éventualité
d’une complication.
J’abandonne sa feuille et son stylo sur le bureau.
– Voici ta chambre. Demain, j'ai rendez-vous de bonne heure, alors si tu
souhaites prendre un petit-déjeuner, tu devras régler ton réveil à 6 heures.
Tu as une douche derrière cette porte, un peignoir, des serviettes, des gants
de bain et du rangement. J'irai t'acheter des vêtements. Et puis, qu'est-ce que
j'oublie… ? Oh. Oui. Très important.
Il délaisse l'observation du lustre pour soutenir mon regard.
– Je ne veux pas que tu restes dans le même bâtiment que Hauata pendant
mon absence. Tu seras de sortie toute la matinée. À 7 heures tapantes, tu te
promèneras dehors ; et à midi pile, tu attendras devant le portail. Capiche ?
Il presse ses lèvres charnues l’une contre l’autre.
– Compris ? insisté-je.
Émile hoche une fois la tête.
– Un problème ?
– Je n'ai pas pour habitude de recevoir des ordres extérieurs, m'avoue-t-il.
Je range cette information dans un coin de ma tête.
– Mais tu vas suivre les miens, et avec application. As-tu une montre ?
– Je sais me repérer en fonction du soleil.
– OK, j'ajoute la montre à la liste de courses. Des questions ?
– Oui : quand serons-nous dans le cadre de l'intimité ?
Je me crispe. Il est évident que cet extraterrestre n’a aucune idée du
maniement subtil des rouages de la drague – si c’est bien de cela qu’il
s’agit. Il a tout de même le mérite d’être honnête.
– Probablement jamais. Je te loge, je te verrai souvent, il vaut mieux que
nous restions sagement en dehors.
Je fais volte-face, sans prendre la peine d’attendre une éventuelle
repartie.
– Je ne ferai aucun mal à Hauata, tant qu'il ne cherchera pas à m'en faire.
Je t'ai donné ma parole, Madleen.
Ma main s'immobilise sur la clenche. Lui tournant le dos, je me sers du
miroitement du métal sur la poignée pour assurer mes arrières.
– Je l'espère bien, Émile.
Je tourne la tête, foudroyée par un éclair de lucidité.
– Sais-tu seulement ce que ces mots sous-entendent ? « Cadre de
l'intimité » ?
– Non, mais s'ils te permettent de considérer la nudité autrement, ils ont
le pouvoir d'atténuer mon dépaysement.
Cette fois, je fuis sans me retourner.
1 Going for Gold est un jeu télévisé britannique diffusé entre 1987 et 1996.
L’émission met en compétition des participants qui doivent répondre à des
questions de culture générale pour remporter un prix.
2 Violetta est le personnage principal de la série Disney du même nom,
diffusée entre 2012 et 2015, mettant en scène une jeune fille qui découvre
les arts de la scène dans sa nouvelle école.
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