Traité de civisme (nouvelle édition)

Vian Boris · Chapitre 9 sur 18

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Traité de civisme (nouvelle édition)

Liberté et langues

Liberté et langues1

 

Boris Vian avait été sensibilisé à la problématique du langage par la

lecture notamment de 2 Science and Sanity d’Alfred Korzybski .

L’auteur de romans de science-fiction Alfred E. van Vogt avait mis en

application la problématique de la « sémantique générale » dans

plusieurs romans ; Boris Vian venait d’en traduire deux (Le Monde

des non-A et Les Aventures des non-A) pour Gallimard. Il propose ici

une réflexion sur l’impossibilité d’une désignation définitive et

universelle des objets par des mots. Cette thématique, directement liée

au chapitre «  3 Le Paradoxe de la liberté », dont ce texte constitue

sans doute une tentative de développement, se retrouve dans toute son

œuvre et notamment dans le roman L’Herbe rouge (publié chez Toutain

en 1950 ) et dans la pièce 4 5 Les Bâtisseurs d’empire .

 

La liberté est une des propriétés essentielles de l’être humain, et l’on

n’en voudra pour signe que le fait des langues. En présence d’un objet

quelconque, le cerveau est en mesure de fabriquer une infinité de

solutions au problème du nom. Le phénomène de la nationalité, et tout

ce qu’il entraîne, est une conséquence immédiate de la liberté, contre

laquelle il tend, naturellement à lutter pour des raisons d’entropie. Il

s’ensuit que la liberté est limitée à une quantité égale, à un coefficient

près, au nombre de noms possibles que peut recevoir un objet donné.

On s’aperçoit tout de suite que :

1) Ce nombre peut être très grand, aussi grand qu’il veut ;

2) que plus ce nombre grandit, plus la notion de nationalité devient

floue, les mêmes mots se retrouvant forcément dans des langues

différentes pour désigner des objets différents, et la confusion

(mentale) augmenta de ce fait ;

3) qu’à la limite, chacun arrivera à avoir pour désigner chaque objet

un mot différent de tous les mots des autres servant à désigner le même

objet, le dictionnaire (langage) de tous étant cependant identique.

 

En conséquence de quoi, sur une Terre réellement unifiée, personne

ne se comprendra plus.

Une ligne n’est pas engendrable par un point car un point n’est pas

susceptible de mouvement. Donc une ligne ne peut être continue.

 

1. Titre donné par Ursula Vian Kübler et Guy Laforêt afin de mettre ce texte en exergue.

2. Voir note 1, p. 50.

3. Voir p. 49.

4. Voir aussi l’édition de Gilbert Pestureau au Livre de Poche, 2008.

5. Voir la note 21 de l'Avant-propos.

 

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