Traité de civisme (nouvelle édition)

Vian Boris · Chapitre 11 sur 18

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Traité de civisme (nouvelle édition)

Haro sur les gâcheurs

 

Cette chronique, inédite du vivant de Boris Vian, a longtemps été

datée de 1954 et rattachée aux écrits destinés à la revue La Parisienne,

eu égard à la thématique abordée (l’antiparlementarisme) et au ton

employé. Cependant, il est hautement probable que ce texte soit

antérieur. En effet, Boris Vian mentionne notamment l’explosion de la

banque Worms, un fait divers datant du 6 septembre 1951 dont il se

sert pour conseiller aux plastiqueurs de ladite de s’attaquer plutôt à

l’Assemblée. Ses membres y sont présentés comme de « malfaisants

insectes » dont l’extermination serait facilitée par le fait qu’ils se

réunissent toujours en un même lieu (La Java des bombes atomiques

n’est pas loin).

S’il est difficile de déterminer la destination finale de ce texte, on y

retrouve une approche et un style qui se rattachent directement aux

écrits de Boris Vian liés à son Traité de civisme.

 

C’est avec une surprise nuancée de désolation que l’on constate, en

ces temps de pénurie, le fâcheux usage, fait par ses possesseurs, d’une

matière pourtant précieuse et rare. Qu’il s’agisse en effet du plastic,

pour l’appeler par son nom vulgaire, ou de la dynamite-gomme,

laquelle n’est point, précisons-nous, un amuse-badigoince du type

wrigley, la manière dont on emploie actuellement un produit commode

aux mille possibilités constitue plus qu’un défit au bon sens et aux

principes d’économie de millions de citoyens : comment, devant une

telle aberration, ne pas crier au scandale ?

Quelles sont, en effet, les institutions visées par cette bande, dont on

ne sait rien sinon qu’elle semble, pour une fois, organisée avec une

apparence d’efficacité ? Des librairies, et des banques ! Et connaît-on

d’édifice plus anonyme et moins significatif qu’une banque ? Connaît-

on magasin plus inoffensif qu’une librairie ? Un livre, voilà bien une

marchandise sans conséquence. Un livre ne se gâte pas, il ne sent

généralement rien, il n’est pas contagieux, ne boit ni ne mange (s’il est

mangé parfois par les souris.) Pas besoin de frigidaire pour le

conserver ; et quelle utilité souvent ! Le livre n’est pas dangereux : il

attend ; c’est d’ailleurs sa mission. Le lecteur, lui, peut l’être certes ; et

c’est un des rêves depuis longtemps dorlotés par le signataire de ces

lignes que de rendre un jour obligatoire la protection du livre contre

tout risque de lecture, tâche à laquelle s’emploient déjà diligemment

les écrivains eux-mêmes. Comme la librairie, la banque est

généralement propre, et, comme le livre, l’argent mis en piles ne

présente de lui-même aucun caractère de nocivité.

Alors ? Comment les plaisantins qui nous réveillent la nuit

comptent-ils justifier leurs gamineries de mauvais goût ? Prétendent-ils

nettoyer de la sorte le garage d’Augias dans lequel nous sommes

embouteillés ? Nous ne pouvons le croire ; il doit s’agir de débutants.

Plutôt que de décourager leur bonne volonté, tentons de les éclairer.

Allons, mes enfants, un peu de sérieux, l’heure est à l’union de tous les

français. Il y a mieux à faire que de démolir la banque Worms, fût-elle

très laide.

Il existe, en effet à Paris un bâtiment déjà ancien dont l’insalubrité,

manifeste depuis des années, n’a fait que croître en flèche ces derniers

temps. Eté comme hiver s’y entassent six cents représentants d’une

espèce connue, depuis près de deux siècles, des naturalistes et dont le

parasitisme le plus agressif constitue le mode normal d’existence. Des

différences assez minimes permettent aux spécialistes de les diviser en

quelque sous-groupes, identiques cependant quant à la structure

profonde. Tous exercent en commun une activité néfaste qui se traduit

notamment par une prodigieuse consommation de papier journal

(qu’ils rendent inutilisable en l’appelant « Officiel ») et un usage si

intensif des mots les plus spectaculaires et les plus odorants de la langue française que l’on risque d’aboutir sous peu à une dévaluation

sans remède de ces inestimables joyaux folkloriques. Aveugles de

naissance, ces malfaisants insectes paraissent, grâces en soient rendues

à la Providence, avoir toujours à cœur de se grouper en un lieu unique.

Ceci devrait semble-t-il, rendre leur extermination aisée. Car – et voici

où nous voulions en venir – il est possible de les détruire, grâce à de

puissants insecticides dont le plastic est justement l’un des plus

commodes.

Tel est donc le problème : il y a des gens qui disposent actuellement

de plastic en quantités importantes ; on parle de kilogrammes ; il n’en

faudrait guère plus pour interrompre immédiatement les lubriques

ébats des bestioles déchaînées. Or, loin de consacrer l’irremplaçable

panacée à la tâche la plus urgente de l’heure, on démolit de belles

banques en bonne pierre de taille que l’on convertirait à peu de frais en

logements sains et l’on disperse aux quatre vents d’honnêtes livres de

propagande que personne n’aurait jamais lus. Répétons-le

vigoureusement, il est temps que de tels abus prennent fin : aux

gâcheurs du plastic, un dernier avis amical : ne fatiguez pas plus

longtemps l’opinion. Elle est pleine de bienveillance à votre égard,

mais, de grâce, un peu de bon sens. Messieurs les saboteurs ; le public

attend autre chose de vous.

 

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