Traité de civisme (nouvelle édition)

Vian Boris · Chapitre 12 sur 18

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Traité de civisme (nouvelle édition)

Le prix d’un parlementaire

 

Cette chronique est la deuxième que Boris Vian publie dans la revue

La Parisienne, en mai 1953, après un premier texte sur le jazz. Boris

Vian fait partie des quelques jeunes plumes d’une revue marquée à

droite mais soucieuse d’ouvrir ses pages à une nouvelle génération

d’auteurs moins politisés. Jouant sur l’ambivalence du terme

« vendu », il donne à lire une charge des plus virulentes, quoique non

dénuée d’humour, contre les députés. Poussant le raisonnement

jusqu’à l’absurde, il suggère l’éradication des parlementaires pour

s’assurer de leur rachat.

Les parlementaires, tout comme les militaires, comptent parmi les

« bêtes noires » de Boris Vian, et nul doute que le Traité de civisme,

une fois abouti, aurait compté un chapitre sur le sujet.

 

Le vocable « parlementaire » dérive, on le sait, du vieux français

« parler menteur », et sa signification va donc de soi. On a dit d’abord :

« Untel a un parler menteur », et le contenant s’est réduit peu à peu au

contenu. Parler-menteur a donné parlementaire à la suite d’une de ces

inversions sonores baptisées astucieusement « phonobranlettes » par le

célèbre linguiste canadien Frédéric Laframboise, qui fit dériver cette

dénomination de la « chaise à la branlette », le fauteuil à bascule des

Canadiens.

Un problème que l’on se pose parfois, c’est la valeur d’un

parlementaire ; on dit en effet couramment : « Untel est à vendre » ou

« Untel est vendu », mais on omet de préciser le prix. Est-il possible, à

partir des quelques éléments dont nous disposons, de fixer un barème approximatif qui permette à l’usager de s’y retrouver ? Le vague qui

règne est bien gênant, et l’étranger, le touriste que nous essayons

d’attirer sur notre territoire peuvent avoir envie d’emporter chez eux

un souvenir autre la Tour Eiffel. La Chambre des Députés est en passe

de devenir, hors de nos frontières, aussi prisée que notre premier

monument d’exportation : pourquoi n’en pas profiter et ne pas céder

quelques-uns de ses pensionnaires ? On en retrouvera toujours assez ;

en outre, les éventuels acheteurs s’en lasseront vite et nous les

réexpédiront pour rien.

Belle occasion de monter un fructueux petit commerce.

On signale dans la jurisprudence récente une évaluation intéressante

mais elle ne laisse pas que de nous plonger dans l’inquiétude : le jury

des assises n’a-t-il pas récemment acquitté la femme de je ne sais quel

fort en gueule d’Orléans ? Chevalier, je crois ? Qu’elle avait occis. On

s’est, à l’occasion, répandu sur les vertus de la victime, présentée

pourtant par les journaux comme un mufle de belle grandeur – est-ce

que les juges sont intelligents, je n’en sais rien, toujours est-il qu’ils

ont attribué à la peau du personnage, par leur décision, une valeur

rigoureusement nulle. Peut-être ont-ils exagéré ? Ou auraient-ils tenu

compte de ce que, mort, il n’était plus cessible qu’une fois ?

Arrêtons-nous sur cette remarque ; elle est caractéristique ! Il est

excessivement remarquable que le fait d’être déjà vendu n’empêche

jamais le parlementaire vivant d’être encore à vendre. C’est un des

rares cas commerciaux de cessibilité permanente et quoi que l’on

croie, il ne s’ensuit pas pourtant que l’acheteur dispose d’un droit

seulement symbolique sur l’acheté, car il le tient, dans une certaine

mesure, sous sa coupe, et se fait rendre des services. Citons aussi les

places (théâtre, cinéma, autobus). À la réflexion, le cas n’est pas

tellement rare. Il est même très général, mais il est trop tard pour

rectifier. Il faudrait introduire une notion supplémentaire : le

parlementaire est doué de cessibilité continue et les places, taxi, etc.,

discontinue. La vente d’un parlementaire est, on le voit, une opération

financière complexe et met en jeu tout un code plus ou moins occulte

assez ridiculement tenu secret par les intéressés bien que l’homme de

la rue en connaisse les moindres détails.

Il est assez symbolique que la seule évaluation récente de la valeur

du parlementaire provienne de la justice : quel arbitre mieux placé en

l’occurrence qu’un juge, invendable par définition puisqu’il n’existe

pas, à notre connaissance, de monnaie divisionnaire assez petite pour

qu’on puisse l’acheter sans y perdre (il y a bien l’agent, mais l’agent

ne se laisse pas faire et peut-être au fond vaut-il mieux garder ses onze

agents que de les échanger contre ce seul juge). Mais le temps n’est

pas de philosopher ; il nous faut éclairer le lecteur, que l’on gruge

assez souvent pour lui fournir, en compensation, un conseil utile ; quel

prix devez-vous donc mettre à votre parlementaire ?

Éliminons d’emblée cette idée que l’on a intérêt à acheter le

parlementaire selon le procédé de la location-vente, ou à crédit. En

réalité, dans ces conditions, le parlementaire ne vous appartient jamais.

Le procédé est astucieux : un individu, non encore parlementaire, se

présente à vous et vous propose, pour rien, car il est rusé, de l’élire.

L’ayant élu vous seriez en droit de vous dire que c’est votre

parlementaire ; or, il vous prouve immédiatement le contraire en

faisant voter quelques surtaxes progressives qui, sous couvert de

l’acheter définitivement, vous ruinent et n’aboutissent à rien puisque –

attention, là est l’astuce – il s’arrange toujours, par le moyen du déficit,

pour faire annuler la vente, et, miracle de la combine, c’est vous qui

vous trouvez en faillite. Le jeu est joli. Il lasse, cependant ; mais le

parlementaire a plus d’un tour dans son sac et a su entourer de la

menace de châtiments si sévères toute propagande en faveur d’une

grève de l’impôt (qui ruinerait immédiatement ses machiavéliques

combinaisons) que le client se trouve (ou croit se trouver) assez

désarmé. À notre avis, il n’y a en réalité de la part du client qu’un peu

de paresse, d’inertie, qui ne saurait tarder à passer, nous étudions à cet

effet les nouvelles méthodes et feront part au lecteur de nos solutions.

Le vrai moyen d’acheter un parlementaire, c’est la méthode directe.

Et à ceux qui nous demandent : faut-il l’acheter sur pied ou abattu,

nous répondons : choisissez la seconde solution. Ne nous laissons pas,

ce faisant, leurrer par la décision Chevalier : il s’y manifestait un

sentiment d’envie de la part des robins, un désir de ramener à leur

propre valeur quelque chose d’un peu plus précieux tout de même. Chevalier abattu valait encore cher. Fixons des chiffres :

personnellement nous considérons comme assez bon marché tout

parlementaire mort qui nous sera offert pour une somme de un à cinq

millions selon grosseur. Cela peut paraître dispendieux. En réalité, un

calcul du niveau de l’école primaire vous met immédiatement à même

de vous apercevoir que, vivant, c’est encore plus ruineux.

 

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