Traité de civisme (nouvelle édition)
Le prix d’un parlementaire
Cette chronique est la deuxième que Boris Vian publie dans la revue
La Parisienne, en mai 1953, après un premier texte sur le jazz. Boris
Vian fait partie des quelques jeunes plumes d’une revue marquée à
droite mais soucieuse d’ouvrir ses pages à une nouvelle génération
d’auteurs moins politisés. Jouant sur l’ambivalence du terme
« vendu », il donne à lire une charge des plus virulentes, quoique non
dénuée d’humour, contre les députés. Poussant le raisonnement
jusqu’à l’absurde, il suggère l’éradication des parlementaires pour
s’assurer de leur rachat.
Les parlementaires, tout comme les militaires, comptent parmi les
« bêtes noires » de Boris Vian, et nul doute que le Traité de civisme,
une fois abouti, aurait compté un chapitre sur le sujet.
Le vocable « parlementaire » dérive, on le sait, du vieux français
« parler menteur », et sa signification va donc de soi. On a dit d’abord :
« Untel a un parler menteur », et le contenant s’est réduit peu à peu au
contenu. Parler-menteur a donné parlementaire à la suite d’une de ces
inversions sonores baptisées astucieusement « phonobranlettes » par le
célèbre linguiste canadien Frédéric Laframboise, qui fit dériver cette
dénomination de la « chaise à la branlette », le fauteuil à bascule des
Canadiens.
Un problème que l’on se pose parfois, c’est la valeur d’un
parlementaire ; on dit en effet couramment : « Untel est à vendre » ou
« Untel est vendu », mais on omet de préciser le prix. Est-il possible, à
partir des quelques éléments dont nous disposons, de fixer un barème approximatif qui permette à l’usager de s’y retrouver ? Le vague qui
règne est bien gênant, et l’étranger, le touriste que nous essayons
d’attirer sur notre territoire peuvent avoir envie d’emporter chez eux
un souvenir autre la Tour Eiffel. La Chambre des Députés est en passe
de devenir, hors de nos frontières, aussi prisée que notre premier
monument d’exportation : pourquoi n’en pas profiter et ne pas céder
quelques-uns de ses pensionnaires ? On en retrouvera toujours assez ;
en outre, les éventuels acheteurs s’en lasseront vite et nous les
réexpédiront pour rien.
Belle occasion de monter un fructueux petit commerce.
On signale dans la jurisprudence récente une évaluation intéressante
mais elle ne laisse pas que de nous plonger dans l’inquiétude : le jury
des assises n’a-t-il pas récemment acquitté la femme de je ne sais quel
fort en gueule d’Orléans ? Chevalier, je crois ? Qu’elle avait occis. On
s’est, à l’occasion, répandu sur les vertus de la victime, présentée
pourtant par les journaux comme un mufle de belle grandeur – est-ce
que les juges sont intelligents, je n’en sais rien, toujours est-il qu’ils
ont attribué à la peau du personnage, par leur décision, une valeur
rigoureusement nulle. Peut-être ont-ils exagéré ? Ou auraient-ils tenu
compte de ce que, mort, il n’était plus cessible qu’une fois ?
Arrêtons-nous sur cette remarque ; elle est caractéristique ! Il est
excessivement remarquable que le fait d’être déjà vendu n’empêche
jamais le parlementaire vivant d’être encore à vendre. C’est un des
rares cas commerciaux de cessibilité permanente et quoi que l’on
croie, il ne s’ensuit pas pourtant que l’acheteur dispose d’un droit
seulement symbolique sur l’acheté, car il le tient, dans une certaine
mesure, sous sa coupe, et se fait rendre des services. Citons aussi les
places (théâtre, cinéma, autobus). À la réflexion, le cas n’est pas
tellement rare. Il est même très général, mais il est trop tard pour
rectifier. Il faudrait introduire une notion supplémentaire : le
parlementaire est doué de cessibilité continue et les places, taxi, etc.,
discontinue. La vente d’un parlementaire est, on le voit, une opération
financière complexe et met en jeu tout un code plus ou moins occulte
assez ridiculement tenu secret par les intéressés bien que l’homme de
la rue en connaisse les moindres détails.
Il est assez symbolique que la seule évaluation récente de la valeur
du parlementaire provienne de la justice : quel arbitre mieux placé en
l’occurrence qu’un juge, invendable par définition puisqu’il n’existe
pas, à notre connaissance, de monnaie divisionnaire assez petite pour
qu’on puisse l’acheter sans y perdre (il y a bien l’agent, mais l’agent
ne se laisse pas faire et peut-être au fond vaut-il mieux garder ses onze
agents que de les échanger contre ce seul juge). Mais le temps n’est
pas de philosopher ; il nous faut éclairer le lecteur, que l’on gruge
assez souvent pour lui fournir, en compensation, un conseil utile ; quel
prix devez-vous donc mettre à votre parlementaire ?
Éliminons d’emblée cette idée que l’on a intérêt à acheter le
parlementaire selon le procédé de la location-vente, ou à crédit. En
réalité, dans ces conditions, le parlementaire ne vous appartient jamais.
Le procédé est astucieux : un individu, non encore parlementaire, se
présente à vous et vous propose, pour rien, car il est rusé, de l’élire.
L’ayant élu vous seriez en droit de vous dire que c’est votre
parlementaire ; or, il vous prouve immédiatement le contraire en
faisant voter quelques surtaxes progressives qui, sous couvert de
l’acheter définitivement, vous ruinent et n’aboutissent à rien puisque –
attention, là est l’astuce – il s’arrange toujours, par le moyen du déficit,
pour faire annuler la vente, et, miracle de la combine, c’est vous qui
vous trouvez en faillite. Le jeu est joli. Il lasse, cependant ; mais le
parlementaire a plus d’un tour dans son sac et a su entourer de la
menace de châtiments si sévères toute propagande en faveur d’une
grève de l’impôt (qui ruinerait immédiatement ses machiavéliques
combinaisons) que le client se trouve (ou croit se trouver) assez
désarmé. À notre avis, il n’y a en réalité de la part du client qu’un peu
de paresse, d’inertie, qui ne saurait tarder à passer, nous étudions à cet
effet les nouvelles méthodes et feront part au lecteur de nos solutions.
Le vrai moyen d’acheter un parlementaire, c’est la méthode directe.
Et à ceux qui nous demandent : faut-il l’acheter sur pied ou abattu,
nous répondons : choisissez la seconde solution. Ne nous laissons pas,
ce faisant, leurrer par la décision Chevalier : il s’y manifestait un
sentiment d’envie de la part des robins, un désir de ramener à leur
propre valeur quelque chose d’un peu plus précieux tout de même. Chevalier abattu valait encore cher. Fixons des chiffres :
personnellement nous considérons comme assez bon marché tout
parlementaire mort qui nous sera offert pour une somme de un à cinq
millions selon grosseur. Cela peut paraître dispendieux. En réalité, un
calcul du niveau de l’école primaire vous met immédiatement à même
de vous apercevoir que, vivant, c’est encore plus ruineux.
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