Traité de civisme (nouvelle édition)
Esquisse de préface
La population actuelle du globe…
Mais il n’y a pas de population actuelle du globe. Il n’y a rien
d’abstrait là-dedans. Il y a deux milliards six cents millions
d’individus, à un cheval près. On peut, et l’on doit, s’en occuper
individuellement. Du point de vue qui nous intéresse – et pour ne
tromper personne, nous préciserons d’emblée que c’est le seul qui nous
paraisse valable, du point de vue scientifique, donc, ce n’est pas un très
grand nombre.
Ce qui compte, ce n’est pas le bonheur de tout le monde ; c’est le
bonheur de chacun . 1
Cette notion de bonheur apparaît bien peu scientifique et bien vague
après la profession de foi qui précède ; elle sera donc explicitée au
cours de ce qui suit.
Au reste, elle se dégage de l’histoire. Elle s’en dégage
invinciblement. Non pas de cette histoire « historisante » déjà
dénoncée par Febvre et Fourastié à sa suite, à laquelle on préférera
avantageusement celle d’Alexandre Dumas et de ses émules qui
faisaient, eux, leur métier. Non pas de cette histoire tendancieuse,
politique et militaire – l’un n’a jamais tenu sans l’autre – qui n’est
qu’un choix fait entre des événements historiques par un historien
toujours partial de ce fait même (tout étant écrit ou pouvant l’être).
Mais bien de cet ensemble des actes quotidiens de chacun des
individus ayant habité le globe, et dont nous sommes l’aboutissement 2
vivant et bien aisément observable – si l’on veut se donner le mal
d’observer.
Et s’il plaît au lecteur d’éliminer même ce terme de bonheur, nous
nous contenterons de parler de cette progression inéluctable vers
l’élévation du niveau de vie de la classe productive que l’on peut
constater, qu’on le veuille ou non cette fois – car il s’agit de chiffres et
de statistiques – depuis que l’homme a trouvé les moyens de laisser
derrière lui quelques traces de son éphémère passage. Appelons alors
bonheur, si nous le voulons, le terme ultime de cette progression.
Nous ne nous étendrons pas – d’autres l’ont fait beaucoup mieux
que nous ne pourrions le faire – sur les conditions passées dans
lesquelles s’est effectuée cette évolution, et sur les phases de misère
atroce et de crises désespérées traversées par les populations de nos
pays. Nous insisterons cependant sur ce que plus de la moitié de la
population du globe est sous-alimentée. Ce fait actuel justifierait à lui
seul que l’on s’efforçât dans la mesure de ses moyens, d’apporter sa
contribution à l’œuvre qui s’offre à l’homme d’aujourd’hui. Ce fait
explique que ce livre ne soit pas analytique, mais doctrinaire ; ce n’est
pas un compte rendu, mais une proposition de solution. Cela peut
paraître ambitieux, mais si ce ne l’était pas, à quoi bon l’écrire ? Le
monde est trop encombré d’ouvrages inutiles pour que l’on doive être
au moins persuadé de l’utilité d’un ouvrage avant de l’entreprendre.
(Il faut dire que c’est la faiblesse de tous les écrivains…)
Pour nous résumer, c’eût été fort bien en 1939 d’analyser les
dangers de l’hitlérisme mais il eût été encore mieux d’étudier une
méthode d’élimination de cet encombrant personnage, et encore mieux
de l’éliminer ; en l’occurrence, la tâche était malaisée, bien qu’elle ne
portât que sur un seul homme et qu’il soit plus facile de détruire que de
construire. On concevra que, désireux d’agir sur le sort de 2 milliards
et demi d’individus, et dans le bon sens, on se sente contraint d’écrire
et de rechercher ainsi des camarades de travail ; espérer réaliser seul
un tel but supposerait outre une certaine absence de modestie, un
mépris inévitable des moyens, lequel ne serait pas entièrement de notre
goût.
Il n’y aura rien de ce livre que je n’ai profondément éprouvé moi-
même. C’est là sa limite ; mais dans la mesure où je me crois guère
différent des autres, c’est également ce qui peut le rendre valable. Il est
trop facile de généraliser – trop gratuit aussi ; et se baser sur moi est la
moindre honnêteté.
Je n’ai jamais éprouvé la moindre « révélation », je n’ai pas arpenté
fiévreusement ma chambre toute une nuit après la lecture des
philosophes, en me frappant la poitrine du poing et en m’écriant : mais
voilà la vérité. Je n’ai pas commencé par agir pour me renier ensuite :
je ne crois pas qu’un homme qui se presse de commettre l’erreur pour
la reconnaître publiquement comme Koestler et les autres renégats,
soit admirable – je ne trouve pas admirable d’avouer ces erreurs, je
trouve surtout regrettable de les avoir faites.
Le fait est là : j’ai l’impression de penser ce que je pense depuis très
longtemps, depuis que je pense en vérité ; mais c’est le résultat de
l’expérience vitale que de nous munir d’un matériel verbal, d’un
matériel de « communication » avec les autres hommes qui s’enrichit
peu à peu jusqu’à nous permettre de formuler ce que nous avons
toujours éprouvé confusément. Les mots ne sont pas tout : encore ne
faut-il pas se laisser séduire par des agencements frappants qui ne sont
pas vôtres, que l’on croit avoir perçus avant de les sentir. S’engager est
une belle chose ; mais il faut lire le formulaire avant que d’y apposer
sa signature : et s’il ne vous plaît pas, s’il ne vous paraît pas fondé,
quelle autre ressource sinon composer le sien à partir des éléments
dont on dispose ? toute autre méthode tombe dans l’erreur, poussée
parfois jusqu’au délire, de l’interprétation ; il faut ici que j’avertisse
que ce que je dirai voudra dire ce que je dis ; rien de plus – rien de
moins. C’est pour cette raison que je ne pourrai souscrire à ce genre de
slogan selon lesquels : toute conscience veut la mort de l’autre : car
pour une conscience pure, ce désir, cette volonté, serait purement
platonique, et ne serait donc pas formulé. De même qu’on ne peut
réduire l’homme à sa conscience, de même on ne peut réduire la
relation des hommes aux relations entre consciences = il y a les objets.
Et le fait même d’écrire une pensée abstraite se traduit en fin de
compte par un acte concret, qui est l’écriture, un objet qui est l’écrit et c’est aussi un acte concret que d’ouvrir le livre et de lire Hegel, qui
vivra de cette lecture.
De tous les préjugés, je crois que c’est celui de l’histoire le plus
absurde. Il n’y a pas un domaine où la signification, le contenu des
mots varie plus. On dit la France en parlant de celle de Louis XI et l’on
veut en tirer une conclusion pour ce qu’on appelle la France en 1951.
L’absurde est encore enfoncé dans une expression telle que : de 1800 à
1900, la France a évolué vers… La France n’a pas évolué. On n’évolue
pas : on est remplacé par autre chose : il s’agit d’une collection
d’objets périssables à longue échéance et non d’un continuum. On
arguera que ce qu’on entend par France en 1800 contient, en sous-
entendu, tout ce qu’elle était à ce moment, hommes, terre, bétail,
arbres, maisons, mais c’est là justement ce dont on ne peut avoir une
idée vraie. La France n’a pas évolué = certaines des maisons déjà
existantes en 1800 sont encore là, d’autres n’y sont plus. C’est une
somme de discontinuité, cela n’a jamais fait une continuité, dont
l’« évolution » suppose la notion. L’homme est indivisible = c’est la
plus petite particule de matière pensante pouvant exister à l’état libre.
L’histoire ne doit pas être considérée comme une évolution mais
comme une série de statistiques. Pour prendre une comparaison
mathématique, une façon de calculer une intégrale consiste à faire la
somme d’une série d’éléments dont une dimension est un élément de la
variable que l’on fait tendre vers zéro. Or, l’homme est ou n’est pas, et
ne saurait être réduit à zéro ; il est vivant ou mort mais pas plus ou
moins mort (la preuve en est qu’on ne définit la mort que par le critère
de la cessation de la vie).
On ne s’étonnera donc pas ici que je fasse une place quasi nulle aux
faits soi-disant historiques. C’est avec des considérations de ce genre
que l’on aboutit aux théories qui prévoient d’abord de repartir à zéro. Il
suffit qu’à un instant donné un homme ne soit pas d’accord pour que
l’histoire telle qu’on la rapporte et quelle que soit celle que l’on
rapporte se trouve annulée. Peu importe que l’on me dise « le peuple »
s’est soulevé en 1789. Ce que je voudrais savoir, c’est combien de
gens se sont soulevés, combien d’autres n’ont pas bougé. L’histoire ne
me répondra pas sur ce point. Les peuples heureux, dit-on, n’en ont pas ; peut-être ; l’histoire est donc celle des peuples malheureux, et
nous savons de toute évidence qu’elle n’est pas celle de tout le monde ;
il y a donc des peuples heureux. Quiconque se propose de modifier
l’histoire se propose donc de s’y intégrer, se voue donc au malheur.
Vouloir entrer dans l’histoire, c’est masochisme pur. Il va de soi qu’il
s’agit de l’histoire politique ; cela suffirait à condamner la politique.
1. Voir L’Écume des jours, op. cit.
2. Jean Fourastié, Machinisme et bien-être, Éditions de Minuit, Paris, 1951 : véritable bible
pour Boris Vian.
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