Traité de civisme (nouvelle édition)
Le problème du colon
Boris Vian reprend la recette de son texte précédent, « Le prix d’un
parlementaire 1 », en jouant cette fois sur l’homophonie des termes
« colon » et « côlon ». Cette chronique, également destinée à La
Parisienne et écrite au printemps 1953, ne sera finalement pas publiée
dans la revue. La raison en est peut-être purement éditoriale (car un
texte de Boris Vian sur la science-fiction paraîtra en novembre de la
même année), mais il est possible que l’écrivain ait une nouvelle fois
été victime de son insolence, à une époque où la guerre d’Indochine
faisait rage. Sous couvert d’humour, Boris Vian donne en effet à lire un
point de vue sans appel contre la colonisation, en écorchant au
passage non seulement les militaires (un sujet qu’il avait envisagé de
développer dans son Traité), mais encore la police et ses pratiques de
torture, thèmes qu’il finira par aborder l’année suivante avec des
chansons comme Le Déserteur ou Le Politique.
Tout comme celui du prix d’un parlementaire, que nous avons tenté
d’éclairer, ici même , le problème du colon traîne dans l’atmosphère 2
vaporeuse comme la queue d’un singe pêcheur dans le Gange. De la
sorte, il serait bien extraordinaire que l’on me vît hésiter à le traiter :
nous autres écrivains engagés qui n’avons aucun scrupule à noyauter
les équipes de droite ( ?), qui n’avons assumé d’autre mission que
celle, courageuse, d’éclairer nos semblables, et qui joignons à de
grandes vertus démocratiques une connaissance extrêmement creuse
de toutes les questions quelles qu’elles soient (et quelles qu’elles
doivent être par la suite, ou « devenir », comme on dit) – où en étais-je – nous autres, dis-je, pensons que le sujet de la présente étude ne
rompra pas l’harmonie d’une œuvre entièrement vouée à la
glorification de la sagesse, et comme il n’est rien de plus agréable que
de dire aux gens qu’on aime qu’on les aime, si ce n’est de dire aux
gens qu’on n’aime pas que l’on ne les aime pas, je vais sans plus
tarder, vous faire un aveu affreux qui risque d’ébranler pour au moins
des siècles les fascistes fondements de la Parisienne ; je vais
aujourd’hui même vous exposer ce qu’il est séant de penser du colon.
En anatomie courante, le côlon est une partie de l’intestin où se
rassemblent, avant leur expulsion, les déchets de la digestion. Ici, par
une espèce de synecdoque, c’est le colon, sans accent circonflexe, qui
se prépare à jouer le rôle de déchet . Il y a là dedans quelque chose 3
d’assez prophétique : cet « avant leur expulsion » devrait éclairer
toutes les cloques, basses ou Haute, qui continuent de digérer, de
l’Indochine à la Tunisie. Notre colon à nous s’efforce, préalablement à
son départ, d’accumuler le plus de matières nutritives possible : en ce
sens, son fonctionnement se rapprocherait plutôt de celui de l’intestin
grêle – néanmoins on voit que tout ça se passe au niveau de l’abdomen
et non point à celui du cerveau. Notre colon a réussi par un beau tour
de force évolutif (y a-t-il mutation vraie ? je ne sais, mais je pose la
question à Jean Rostand) à assimiler parfaitement la piastre et d’autres
nourritures de papier indigestes pour l’homme normal. Il s’en est
même engraissé ; et l’espèce dite du diètelme, une sorte de ver
bouffeur qui vit en rémora avec le colon, aurait, selon certaines feuilles
malveillantes, acquis un embonpoint particulièrement remarquable.
Nous n’avons pas prolongé outre mesure les investigations
anatomiques : sous le scalpel, le colon exsude un jus véritablement
répugnant, qui lève le cœur ; cependant on peut noter encore,
physiologiquement parlant, que le colon ne se développe bien que dans
un environnement qui, lui, dépérit. Au vrai, il nous semblerait même
que ce soit la présence du colon qui provoque ce dépérissement : on
remarquera, au voisinage des entassements de colons, l’existence,
notamment en Afrique du Nord, de zones dites bidonvilles, établies –
mais en moins cher – sur le modèle des camps de concentration et dans
lesquelles on réalise mécaniquement une remise à zéro de l’« indigène », matière première réelle de la vie du colon, et sur
laquelle nous croyons, pour que notre conglobation se mue en 4
synathroïsme , que le temps est venu de nous étendre un peu. Car si le 5
colon se satisfait de nourritures aussi éloignées en apparence que la
piastre et l’indigène, c’est que selon un processus admirablement mis
en lumière par quelques chercheurs sagaces, il réalise au préalable le
tour de force de convertir l’indigène en piastres ou même en « francs »
qui sont une autre espèce de papier dont il est friand. Là, nous avouons
nous sentir un peu dépassés pour l’analyse précise de la méthode : il
est des profondeurs auxquelles le colon seul peut atteindre, et c’est là
que ça se passe ; pourtant, l’énumération de quelques-uns des
accessoires employés par le colon pour cette étrange alchimie ne
manquera pas de vous ouvrir quelques lumières. Le colon isolé, jadis,
se satisfaisait assez de la chicote, au besoin du revolver ; cependant, il
s’est assez vite rendu compte que ce second instrument, un genre de
poinçonneuse extra-rapide, laissait l’indigène en mauvais état, et ne
l’emploie plus que par plaisir, en dehors du travail de la digestion :
l’exemple le plus récent d’utilisation massive de ces instruments, et
d’autres de modèles extrapolés, que l’on nomme fusils ou canons, fut
observé à Madagascar, avec un rendement, paraît-il, excellent. Le plus
utilisé cependant des outils coloniaux est la police ; c’est un
conglomérat de choses vivantes du genre « fripouilles » condamnés 6
par leur idiosyncrasie à ne jamais s’attaquer qu’aux êtres humains
désarmés, et, de préférence, affaiblis ou attachés : on conçoit que toute
l’action de la police, étant donné ce caractère, vise à réaliser, comme le
colon, parmi les indigènes, sans armes, mais souvent nerveux et
râleurs, un état d’insuffisance permanente qui les lui livre sans défense.
L’action policière qui complète ainsi celle du colon, est presque
toujours taylorisée : la division du travail se pratique en bon ordre et,
selon le procédé de la chaîne, on fait d’ordinaire circuler l’indigène au
long d’une file double de gueules-de-vache dont chacune exécute un
geste précis ; les chaînes assez longues amènent la mort de l’indigène ;
dans le cas contraire on le réserve, encore vivant, à l’intention d’une
variété de « fripouilles » moins abondantes, celle des « inspecteurs »
qui sont en quelque sorte le bureau d’études du passage à tabac ; on leur doit d’intéressantes innovations comme l’empalage au manche de
balai, l’électrocution sur secteur, l’asphyxie en plusieurs temps, sèche
ou aqueuse, voire la castration simple ou la banale partie de
chaussettes à clous. Chargé des public-relations, le « commissaire »
spécialiste de l’euphémisme et de l’apodioxis, auxquels il mêle
volontiers le diasyrme et l’anthypophore , évoque l’activité de ses 7
subordonnés en des comptes rendus plein de modération d’où il appert
que les accidents ou maladies subites sont infiniment fréquents dans
les locaux de la police, faute de crédits pour les désinfecter . Sur quoi 8
l’on en vote, et l’on fait suer le burnous pour payer.
Ainsi, physiologiquement, la vie du colon est une symbiose
complexe. Il s’y ajoute un parasitisme supplémentaire, celui du
« militaire », variété d’homme amoindri par le procédé de
l’« uniforme » qui est une préparation à l’uniformité totale du cercueil.
L’uniforme, espèce de cible en forme d’individu, se met volontiers au
service de la police, qu’il double fréquemment, ou du colon, à qui il ne
coûte pas cher, ses frais d’entretien étant généralement supportés par
l’indigène. Il nous resterait maintenant pour être complets, à examiner
tout au moins sommairement la sociologie du colon, que nous avons
effleurée déjà par places ; elle s’exprimera plus simplement par
quelques aperçus sur sa mentalité dont on déduira son comportement
en groupe.
Poussé à bout, un vieux colonial ne manque jamais de s’exclamer : 9
« Enfin, monsieur, nous leur avons apporté la civilisation à ces gens-
là ! » Sur quoi un titi se lève dans l’assistance et s’écrie d’une belle
voix de contralto : « Si vous leur avez apporté la civilisation, faudrait
peut-être les traiter comme des gens civilisés. » Et le colon, superbe,
répond d’une voix ample : « Il n’y a rien à faire avec ces brutes ! »
On le voit, ma métabase est subtile. Que veut dire par sa première
proposition le vieux colonial ? Et pourquoi enchaîne-t-il de la sorte ? Il
y a, dans tout ce qui concerne le colonialisme, une curieuse réversion
du sens des mots, laquelle s’exprimera le mieux par cette couverture
du supplément illustré du Petit journal parue vers 1900. On y voit,
sous une tente, un beau militaire tout blanc brûler la cervelle à un indigène désarmé et d’allure inoffensive, et la légende porte : Trait
d’héroïsme du général Gallieni à Madagascar.
Ceci éclaire d’un jour singulier tout le problème : le monde du
colonial est un monde inversé, où l’héroïsme, c’est la boucherie, où la
légalité, c’est son caprice, où la justice, c’est la raille, où le citoyen
qualifié n’est pas le premier occupant, mais l’intrus, et où le résistant
prend le nom de terroriste. Le cerveau du colonial est-il le négatif du
cerveau de l’homme normal ? et compte-t-il sur le soleil pour le
développer ? Encore une erreur funeste – on ne les compte plus.
L’ennui du colon, c’est l’indigène (sans qui il est pourtant
absolument désemparé). L’ennui de l’indigène, c’est le colon. La
solution consisterait, semble-t-il, à les séparer. Une séparation peut se
faire de diverses façons : on va bientôt avoir un exemple de séparation
nette en Indochine où le colon, purement et simplement, s’en
retournera d’où il vient ; les Mau-Mau utilisent l’astuce de la
précipitation, ou transformation de l’un des composants du mélange en
résidu insoluble dit aussi cadavre. Pour ce faire, ils se sont bornés,
confiants (pour cause) dans l’efficacité, des méthodes qui leur furent
appliquées, à proclamer l’ouverture de la chasse avant la date prévue.
Cela semble commencer à fonctionner à la satisfaction générale. La
Tunisie, l’Algérie, le Maroc étudient actuellement le problème. Qu’ils
soient assurés de notre sympathie : on mesurera l’abnégation de cet
encouragement si l’on réfléchit que les colons qui seront expulsés de
là-bas risquent de nous retomber sur le dos et qu’il est assez peu
alléchant d’envisager l’arrivée de ces gens moralement ignobles,
mentalement arriérés, imbus de leur supériorité imaginaire et
complètement dépourvus de logique. Mais quoi, après tout, nous
n’avons rien fait contre alors que ça nous dégoûte – il sera donc juste
que nous subissions un petit quelque chose, bien peu au regard de ce
que subissent là-bas tant d’honnêtes bougres.
On peut, naturellement, évoquer une solution de compromis ; on me
parlera de situation de fait, de nécessités inéluctables, d’intérêts en jeu
et autres tartes à la crème. Revenons un peu aux sources, je vous prie :
qu’est-ce que nous (je dis nous, mais c’est nos arrière-grand-dabuches)
avons été faire aux colonies ? Les colonies elles-mêmes, me répond-on. Eh bien si c’était pour ça, il aurait mieux valu rester chez soi !
Conçoit-on l’absurde d’une telle situation ? Se rendre là-bas à seule fin
que ce là-bas existe et se pose en problème ? C’est de la manie, ma
parole ! À bien creuser, il est possible que la question soit du même
ordre que celle qui taquine depuis tantôt vingt-cinq siècles les
mathématiciens : le monde mathématique est-il un existant que l’on
découvre ou n’existe-t-il qu’à mesure qu’il est découvert ? Est-ce un
domaine que l’on explore ou un parapluie que l’on ouvre (comparaison
inexacte, mais si ravissante que vous serez certes heureux de la trouver
ici) ? Bref, y aurait-il des colonies sans les coloniaux ? Répondons
hardiment oui et non ; car des colonies sans colons ne seraient pas des
colonies, mais nul ne niera que sans Bugeaud, l’Algérie s’étendrait
quand même au sud de la Méditerranée. Du moins je le crois. Après
tout, je n’en sais rien. Je me suis bien avancé aujourd’hui ; d’habitude,
je suis si mesuré dans le fond comme dans la forme… et si Maroc
Demain me suspend mon abonnement, hein ? avec quoi j’allumerai le
feu cet hiver ? Le voilà, le premier problème colonial. Et le second,
c’est l’ennui.
Le colonial, être inférieur, a conscience néanmoins de son
infériorité, ce qui lui flanque un vigoureux complexe, et il a le cafard
parce qu’il est trop bête pour se faire rire, alors il se distrait en faisant
des tas d’enfants, le problème de l’espace vital s’enfle et s’étend, les
enfants pauvres sont obligés d’aller chercher fortune aux colonies, et
ça recommence, et ça continue, le soleil luit sur la ville et sur les
champs, mais pas pour tout le monde parce qu’il y en a plein en prison,
heureusement pour eux, comme ça ils ne liront pas les revues actuelles,
qui manquent vraiment par trop de tenue littéraire et font preuve d’un
dangereux esprit réactionnaire fort insalubre pour le prisonnier moyen.
Ainsi soit-il.
1. Voir p. 65.
2. Dans le numéro 5. Je précise parce que tout de même, il y a des invendus, vous savez, si
jamais vous vouliez vous le procurer, c’est pas tellement cher. [Note de B. V.]
3. Une synecdoque, ou une métonymie, ne me poussez pas trop là-dessus, c’est déjà beau de
le dire, et ne me gâchez pas mon épitase. [Note de B. V.]
4. Figure de style qui consiste en une énumération de termes semblables pour défendre une
idée.
5. Figure de rhétorique accumulant des termes différents.
6. On se rappelle qu’il s’agit de la plante, voisine de la citrouille, nommée en langue vulgaire
« flicarde infecte », ou « gueule-de-vache » à quoi on voit qu’elle se rapproche aussi de la famille des gueules-de-loup. [Note de B. V.]
7. Terme de rhétorique ancienne. Figure qui consiste à répondre à une objection qu’on se fait
à soi-même (Le Littré).
8. Que l’on se garde de croire que la police est l’apanage du colonial ; loin de là ; la
« métropole » (c’est une réunion de gens un peu demeurés souvent imbus de fort vieilles idées jamais mises en pratique dans la réalité) en profite aussi ; mais cela se voit moins, car pour occuper une partie de la police et l’abrutir, le métropolitain a imaginé l’automobile ; mais ceci est une autre histoire. [Note de B. V.]
9. Je suis extrêmement renseigné sur la mentalité des vieux coloniaux. Je reçois gratis depuis
un an (quelle vache m’a joué ce tour ?) un torche-cul nommé Maroc Demain où abonde le très très vieux colonial comme Robert Perrier… vous vous souvenez ? [Note de B. V.]
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