Traité de civisme (nouvelle édition)

Vian Boris · Chapitre 13 sur 18

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Traité de civisme (nouvelle édition)

Le problème du colon

 

Boris Vian reprend la recette de son texte précédent, « Le prix d’un

parlementaire 1 », en jouant cette fois sur l’homophonie des termes

« colon » et « côlon ». Cette chronique, également destinée à La

Parisienne et écrite au printemps 1953, ne sera finalement pas publiée

dans la revue. La raison en est peut-être purement éditoriale (car un

texte de Boris Vian sur la science-fiction paraîtra en novembre de la

même année), mais il est possible que l’écrivain ait une nouvelle fois

été victime de son insolence, à une époque où la guerre d’Indochine

faisait rage. Sous couvert d’humour, Boris Vian donne en effet à lire un

point de vue sans appel contre la colonisation, en écorchant au

passage non seulement les militaires (un sujet qu’il avait envisagé de

développer dans son Traité), mais encore la police et ses pratiques de

torture, thèmes qu’il finira par aborder l’année suivante avec des

chansons comme Le Déserteur ou Le Politique.

 

Tout comme celui du prix d’un parlementaire, que nous avons tenté

d’éclairer, ici même , le problème du colon traîne dans l’atmosphère 2

vaporeuse comme la queue d’un singe pêcheur dans le Gange. De la

sorte, il serait bien extraordinaire que l’on me vît hésiter à le traiter :

nous autres écrivains engagés qui n’avons aucun scrupule à noyauter

les équipes de droite ( ?), qui n’avons assumé d’autre mission que

celle, courageuse, d’éclairer nos semblables, et qui joignons à de

grandes vertus démocratiques une connaissance extrêmement creuse

de toutes les questions quelles qu’elles soient (et quelles qu’elles

doivent être par la suite, ou « devenir », comme on dit) – où en étais-je – nous autres, dis-je, pensons que le sujet de la présente étude ne

rompra pas l’harmonie d’une œuvre entièrement vouée à la

glorification de la sagesse, et comme il n’est rien de plus agréable que

de dire aux gens qu’on aime qu’on les aime, si ce n’est de dire aux

gens qu’on n’aime pas que l’on ne les aime pas, je vais sans plus

tarder, vous faire un aveu affreux qui risque d’ébranler pour au moins

des siècles les fascistes fondements de la Parisienne ; je vais

aujourd’hui même vous exposer ce qu’il est séant de penser du colon.

En anatomie courante, le côlon est une partie de l’intestin où se

rassemblent, avant leur expulsion, les déchets de la digestion. Ici, par

une espèce de synecdoque, c’est le colon, sans accent circonflexe, qui

se prépare à jouer le rôle de déchet . Il y a là dedans quelque chose 3

d’assez prophétique : cet « avant leur expulsion » devrait éclairer

toutes les cloques, basses ou Haute, qui continuent de digérer, de

l’Indochine à la Tunisie. Notre colon à nous s’efforce, préalablement à

son départ, d’accumuler le plus de matières nutritives possible : en ce

sens, son fonctionnement se rapprocherait plutôt de celui de l’intestin

grêle – néanmoins on voit que tout ça se passe au niveau de l’abdomen

et non point à celui du cerveau. Notre colon a réussi par un beau tour

de force évolutif (y a-t-il mutation vraie ? je ne sais, mais je pose la

question à Jean Rostand) à assimiler parfaitement la piastre et d’autres

nourritures de papier indigestes pour l’homme normal. Il s’en est

même engraissé ; et l’espèce dite du diètelme, une sorte de ver

bouffeur qui vit en rémora avec le colon, aurait, selon certaines feuilles

malveillantes, acquis un embonpoint particulièrement remarquable.

Nous n’avons pas prolongé outre mesure les investigations

anatomiques : sous le scalpel, le colon exsude un jus véritablement

répugnant, qui lève le cœur ; cependant on peut noter encore,

physiologiquement parlant, que le colon ne se développe bien que dans

un environnement qui, lui, dépérit. Au vrai, il nous semblerait même

que ce soit la présence du colon qui provoque ce dépérissement : on

remarquera, au voisinage des entassements de colons, l’existence,

notamment en Afrique du Nord, de zones dites bidonvilles, établies –

mais en moins cher – sur le modèle des camps de concentration et dans

lesquelles on réalise mécaniquement une remise à zéro de l’« indigène », matière première réelle de la vie du colon, et sur

laquelle nous croyons, pour que notre conglobation se mue en 4

synathroïsme , que le temps est venu de nous étendre un peu. Car si le 5

colon se satisfait de nourritures aussi éloignées en apparence que la

piastre et l’indigène, c’est que selon un processus admirablement mis

en lumière par quelques chercheurs sagaces, il réalise au préalable le

tour de force de convertir l’indigène en piastres ou même en « francs »

qui sont une autre espèce de papier dont il est friand. Là, nous avouons

nous sentir un peu dépassés pour l’analyse précise de la méthode : il

est des profondeurs auxquelles le colon seul peut atteindre, et c’est là

que ça se passe ; pourtant, l’énumération de quelques-uns des

accessoires employés par le colon pour cette étrange alchimie ne

manquera pas de vous ouvrir quelques lumières. Le colon isolé, jadis,

se satisfaisait assez de la chicote, au besoin du revolver ; cependant, il

s’est assez vite rendu compte que ce second instrument, un genre de

poinçonneuse extra-rapide, laissait l’indigène en mauvais état, et ne

l’emploie plus que par plaisir, en dehors du travail de la digestion :

l’exemple le plus récent d’utilisation massive de ces instruments, et

d’autres de modèles extrapolés, que l’on nomme fusils ou canons, fut

observé à Madagascar, avec un rendement, paraît-il, excellent. Le plus

utilisé cependant des outils coloniaux est la police ; c’est un

conglomérat de choses vivantes du genre « fripouilles » condamnés 6

par leur idiosyncrasie à ne jamais s’attaquer qu’aux êtres humains

désarmés, et, de préférence, affaiblis ou attachés : on conçoit que toute

l’action de la police, étant donné ce caractère, vise à réaliser, comme le

colon, parmi les indigènes, sans armes, mais souvent nerveux et

râleurs, un état d’insuffisance permanente qui les lui livre sans défense.

L’action policière qui complète ainsi celle du colon, est presque

toujours taylorisée : la division du travail se pratique en bon ordre et,

selon le procédé de la chaîne, on fait d’ordinaire circuler l’indigène au

long d’une file double de gueules-de-vache dont chacune exécute un

geste précis ; les chaînes assez longues amènent la mort de l’indigène ;

dans le cas contraire on le réserve, encore vivant, à l’intention d’une

variété de « fripouilles » moins abondantes, celle des « inspecteurs »

qui sont en quelque sorte le bureau d’études du passage à tabac ; on leur doit d’intéressantes innovations comme l’empalage au manche de

balai, l’électrocution sur secteur, l’asphyxie en plusieurs temps, sèche

ou aqueuse, voire la castration simple ou la banale partie de

chaussettes à clous. Chargé des public-relations, le « commissaire »

spécialiste de l’euphémisme et de l’apodioxis, auxquels il mêle

volontiers le diasyrme et l’anthypophore , évoque l’activité de ses 7

subordonnés en des comptes rendus plein de modération d’où il appert

que les accidents ou maladies subites sont infiniment fréquents dans

les locaux de la police, faute de crédits pour les désinfecter . Sur quoi 8

l’on en vote, et l’on fait suer le burnous pour payer.

Ainsi, physiologiquement, la vie du colon est une symbiose

complexe. Il s’y ajoute un parasitisme supplémentaire, celui du

« militaire », variété d’homme amoindri par le procédé de

l’« uniforme » qui est une préparation à l’uniformité totale du cercueil.

L’uniforme, espèce de cible en forme d’individu, se met volontiers au

service de la police, qu’il double fréquemment, ou du colon, à qui il ne

coûte pas cher, ses frais d’entretien étant généralement supportés par

l’indigène. Il nous resterait maintenant pour être complets, à examiner

tout au moins sommairement la sociologie du colon, que nous avons

effleurée déjà par places ; elle s’exprimera plus simplement par

quelques aperçus sur sa mentalité dont on déduira son comportement

en groupe.

Poussé à bout, un vieux colonial ne manque jamais de s’exclamer : 9

« Enfin, monsieur, nous leur avons apporté la civilisation à ces gens-

là ! » Sur quoi un titi se lève dans l’assistance et s’écrie d’une belle

voix de contralto : « Si vous leur avez apporté la civilisation, faudrait

peut-être les traiter comme des gens civilisés. » Et le colon, superbe,

répond d’une voix ample : « Il n’y a rien à faire avec ces brutes ! »

On le voit, ma métabase est subtile. Que veut dire par sa première

proposition le vieux colonial ? Et pourquoi enchaîne-t-il de la sorte ? Il

y a, dans tout ce qui concerne le colonialisme, une curieuse réversion

du sens des mots, laquelle s’exprimera le mieux par cette couverture

du supplément illustré du Petit journal parue vers 1900. On y voit,

sous une tente, un beau militaire tout blanc brûler la cervelle à un indigène désarmé et d’allure inoffensive, et la légende porte : Trait

d’héroïsme du général Gallieni à Madagascar.

Ceci éclaire d’un jour singulier tout le problème : le monde du

colonial est un monde inversé, où l’héroïsme, c’est la boucherie, où la

légalité, c’est son caprice, où la justice, c’est la raille, où le citoyen

qualifié n’est pas le premier occupant, mais l’intrus, et où le résistant

prend le nom de terroriste. Le cerveau du colonial est-il le négatif du

cerveau de l’homme normal ? et compte-t-il sur le soleil pour le

développer ? Encore une erreur funeste – on ne les compte plus.

L’ennui du colon, c’est l’indigène (sans qui il est pourtant

absolument désemparé). L’ennui de l’indigène, c’est le colon. La

solution consisterait, semble-t-il, à les séparer. Une séparation peut se

faire de diverses façons : on va bientôt avoir un exemple de séparation

nette en Indochine où le colon, purement et simplement, s’en

retournera d’où il vient ; les Mau-Mau utilisent l’astuce de la

précipitation, ou transformation de l’un des composants du mélange en

résidu insoluble dit aussi cadavre. Pour ce faire, ils se sont bornés,

confiants (pour cause) dans l’efficacité, des méthodes qui leur furent

appliquées, à proclamer l’ouverture de la chasse avant la date prévue.

Cela semble commencer à fonctionner à la satisfaction générale. La

Tunisie, l’Algérie, le Maroc étudient actuellement le problème. Qu’ils

soient assurés de notre sympathie : on mesurera l’abnégation de cet

encouragement si l’on réfléchit que les colons qui seront expulsés de

là-bas risquent de nous retomber sur le dos et qu’il est assez peu

alléchant d’envisager l’arrivée de ces gens moralement ignobles,

mentalement arriérés, imbus de leur supériorité imaginaire et

complètement dépourvus de logique. Mais quoi, après tout, nous

n’avons rien fait contre alors que ça nous dégoûte – il sera donc juste

que nous subissions un petit quelque chose, bien peu au regard de ce

que subissent là-bas tant d’honnêtes bougres.

On peut, naturellement, évoquer une solution de compromis ; on me

parlera de situation de fait, de nécessités inéluctables, d’intérêts en jeu

et autres tartes à la crème. Revenons un peu aux sources, je vous prie :

qu’est-ce que nous (je dis nous, mais c’est nos arrière-grand-dabuches)

avons été faire aux colonies ? Les colonies elles-mêmes, me répond-on. Eh bien si c’était pour ça, il aurait mieux valu rester chez soi !

Conçoit-on l’absurde d’une telle situation ? Se rendre là-bas à seule fin

que ce là-bas existe et se pose en problème ? C’est de la manie, ma

parole ! À bien creuser, il est possible que la question soit du même

ordre que celle qui taquine depuis tantôt vingt-cinq siècles les

mathématiciens : le monde mathématique est-il un existant que l’on

découvre ou n’existe-t-il qu’à mesure qu’il est découvert ? Est-ce un

domaine que l’on explore ou un parapluie que l’on ouvre (comparaison

inexacte, mais si ravissante que vous serez certes heureux de la trouver

ici) ? Bref, y aurait-il des colonies sans les coloniaux ? Répondons

hardiment oui et non ; car des colonies sans colons ne seraient pas des

colonies, mais nul ne niera que sans Bugeaud, l’Algérie s’étendrait

quand même au sud de la Méditerranée. Du moins je le crois. Après

tout, je n’en sais rien. Je me suis bien avancé aujourd’hui ; d’habitude,

je suis si mesuré dans le fond comme dans la forme… et si Maroc

Demain me suspend mon abonnement, hein ? avec quoi j’allumerai le

feu cet hiver ? Le voilà, le premier problème colonial. Et le second,

c’est l’ennui.

Le colonial, être inférieur, a conscience néanmoins de son

infériorité, ce qui lui flanque un vigoureux complexe, et il a le cafard

parce qu’il est trop bête pour se faire rire, alors il se distrait en faisant

des tas d’enfants, le problème de l’espace vital s’enfle et s’étend, les

enfants pauvres sont obligés d’aller chercher fortune aux colonies, et

ça recommence, et ça continue, le soleil luit sur la ville et sur les

champs, mais pas pour tout le monde parce qu’il y en a plein en prison,

heureusement pour eux, comme ça ils ne liront pas les revues actuelles,

qui manquent vraiment par trop de tenue littéraire et font preuve d’un

dangereux esprit réactionnaire fort insalubre pour le prisonnier moyen.

Ainsi soit-il.

 

1. Voir p. 65.

2. Dans le numéro 5. Je précise parce que tout de même, il y a des invendus, vous savez, si

jamais vous vouliez vous le procurer, c’est pas tellement cher. [Note de B. V.]

3. Une synecdoque, ou une métonymie, ne me poussez pas trop là-dessus, c’est déjà beau de

le dire, et ne me gâchez pas mon épitase. [Note de B. V.]

4. Figure de style qui consiste en une énumération de termes semblables pour défendre une

idée.

5. Figure de rhétorique accumulant des termes différents.

6. On se rappelle qu’il s’agit de la plante, voisine de la citrouille, nommée en langue vulgaire

« flicarde infecte », ou « gueule-de-vache » à quoi on voit qu’elle se rapproche aussi de la famille des gueules-de-loup. [Note de B. V.]

7. Terme de rhétorique ancienne. Figure qui consiste à répondre à une objection qu’on se fait

à soi-même (Le Littré).

8. Que l’on se garde de croire que la police est l’apanage du colonial ; loin de là ; la

« métropole » (c’est une réunion de gens un peu demeurés souvent imbus de fort vieilles idées jamais mises en pratique dans la réalité) en profite aussi ; mais cela se voit moins, car pour occuper une partie de la police et l’abrutir, le métropolitain a imaginé l’automobile ; mais ceci est une autre histoire. [Note de B. V.]

9. Je suis extrêmement renseigné sur la mentalité des vieux coloniaux. Je reçois gratis depuis

un an (quelle vache m’a joué ce tour ?) un torche-cul nommé Maroc Demain où abonde le très très vieux colonial comme Robert Perrier… vous vous souvenez ? [Note de B. V.]

 

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