Traité de civisme (nouvelle édition)

Vian Boris · Chapitre 10 sur 18

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Traité de civisme (nouvelle édition)

Discours à l’adresse des Terrestres

 

 

Découvert dans le numéro de février 1954 de la revue La Parisienne,

ce texte inédit du vivant de Boris Vian et manifestement inachevé

pourrait faire office de « profession de foi » pour un Traité de civisme

en gestation. Proposant en toute immodestie une « re-création du

monde », le narrateur-démiurge envisage au préalable de proposer un

état des lieux de l’espèce humaine, avec une approche plus technique

qu’historique ou politique.

En 1958, Boris Vian use de la même approche littéraire pour

aborder la perspective de « Paris, le 15 décembre 1999… » dans une

chronique publiée dans 1 Actualité littéraire. Grand amateur depuis sa

prime jeunesse d’une science-fiction qu’il a contribuée à faire

connaître, il aime à se placer, tel l’écrivain face à ses personnages, en

maître d’œuvre tout-puissant, grand ordonnateur de la cité.

 

Chaque fois qu’un écrivain qui se pique de littérature se mêle de

parler politique, c’est pour dire des âneries ; les plus grands

n’échappant pas à la règle, c’est sans la moindre hésitation que nous

allons, selon les méthodes qui nous sont chères, plonger d’un trait

fulgurant dans l’onde trouble du débat, pour arriver à la racine des

choses, laquelle prend son pied dans l’eau, chacun le sait. Coup

double, on risquera de nous confondre avec les plus grands en

question.

 

Et d’abord, donnons la raison qui nous a jusqu’ici tenu loin de la

politique. Elle est nette, et simple : c’est la paresse.

Car l’envergure de notre pensée est telle que si nous nous emparons

de ce problème, ce n’est pas pour nous perdre en charges puériles

contre des individus qui n’ont d’autre vertu que celle d’être nos

contemporains.

Nous ne saurions nous accommoder de rien moins que d’une

proposition de re-création d’un monde, ou plus exactement de

réorganisation du monde à partir des éléments affreux et disparates que

tous les pauvres crétins qui nous ont précédé ont accumulé sur une

surface convexe, rétrécie de jour en jour et c’est bien leur faute.

Nous ne saurions nous satisfaire d’un rôle inférieur à celui d’un

démiurge. Rôle fatigant, d’où notre réticence à l’assumer jusqu’ici.

Rôle inutile, car le démiurge le plus éternel ne vit guère au-delà de cent

ans, et les monstres sont là derrière pour ressusciter le chaos. Rôle

glorieux, pourtant, entre tous, la gloire se mesurant justement à

l’inutilité, la preuve en étant que les plus inutiles, les militaires, sont

aussi les plus glorieux. Mais nous entendons bien les dépasser.

Ceci dit, mettons-nous au travail. De quoi disposons-nous ? D’un

globe, dit terrestre, de quelques milliers de kilomètres de tour (nous

passerons plus tard aux calculs précis). D’une atmosphère encore assez

épaisse. De quelques astres divers, planètes ou soleils, malhabilement

disposés à l’entour. (Là encore, il y aurait à revoir, mais nous

aborderons la remise en état de notre galaxie dans une étude ultérieure,

la présente ne pouvant compter moins de sept cents pages in-quarto et

ne constituant que le résumé d’une introduction à la discussion du

problème.)

Enfin, de l’ensemble des individus, humains, animaux ou végétaux

– le minéral faisant, dans une certaine mesure, bande à part – répartis

dans une triste confusion sur cette planète, dite « La Terre ».

Et, comme font les bons esprits, avant que de rectifier, nous allons

nous efforcer d’analyser la confusion en question. Non pas d’analyser

des faits – car ces faits sont la matérialisation de courants abstraits, et

sur l’abstrait seul on peut raisonner posément – mais de dégager les

sens des dits courants, dont la qualité première est d’être pratiquement

invariables, encore que fort touffus, pour laquelle raison on les nomme

des tendances, car on conçoit que seule une tendance peut être fixe, le but, au contraire, étant susceptible de se trouver à n’importe quelle

distance selon le point de départ où s’applique la tendance.

Il va de soi qu’il s’agit de la tendance ou des tendances de l’homme,

celui-ci, normalement, se posant comme centre de l’univers, avec juste

raison puisque personne ne l’empêche de le faire, jusqu’ici.

Or, l’homme (et la femme, naturellement) a ceci de particulier que

ses tendances se répartissent selon une loi simple, tout à la fois

bifocale et centrifuge. Que l’on ne cherche ici nulle allusion à quelque

théorie de l’expansion de l’univers ; il se trouve que la loi d’expansion

des désirs de l’homme est ellipsoïdale et non sphérique – c’est un

hasard pur et simple, de même que nous n’avons qu’une rate.

 

1. Voir la note 2 du chapitre Les plans.

 

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