Traité de civisme (nouvelle édition)
Discours à l’adresse des Terrestres
Découvert dans le numéro de février 1954 de la revue La Parisienne,
ce texte inédit du vivant de Boris Vian et manifestement inachevé
pourrait faire office de « profession de foi » pour un Traité de civisme
en gestation. Proposant en toute immodestie une « re-création du
monde », le narrateur-démiurge envisage au préalable de proposer un
état des lieux de l’espèce humaine, avec une approche plus technique
qu’historique ou politique.
En 1958, Boris Vian use de la même approche littéraire pour
aborder la perspective de « Paris, le 15 décembre 1999… » dans une
chronique publiée dans 1 Actualité littéraire. Grand amateur depuis sa
prime jeunesse d’une science-fiction qu’il a contribuée à faire
connaître, il aime à se placer, tel l’écrivain face à ses personnages, en
maître d’œuvre tout-puissant, grand ordonnateur de la cité.
Chaque fois qu’un écrivain qui se pique de littérature se mêle de
parler politique, c’est pour dire des âneries ; les plus grands
n’échappant pas à la règle, c’est sans la moindre hésitation que nous
allons, selon les méthodes qui nous sont chères, plonger d’un trait
fulgurant dans l’onde trouble du débat, pour arriver à la racine des
choses, laquelle prend son pied dans l’eau, chacun le sait. Coup
double, on risquera de nous confondre avec les plus grands en
question.
Et d’abord, donnons la raison qui nous a jusqu’ici tenu loin de la
politique. Elle est nette, et simple : c’est la paresse.
Car l’envergure de notre pensée est telle que si nous nous emparons
de ce problème, ce n’est pas pour nous perdre en charges puériles
contre des individus qui n’ont d’autre vertu que celle d’être nos
contemporains.
Nous ne saurions nous accommoder de rien moins que d’une
proposition de re-création d’un monde, ou plus exactement de
réorganisation du monde à partir des éléments affreux et disparates que
tous les pauvres crétins qui nous ont précédé ont accumulé sur une
surface convexe, rétrécie de jour en jour et c’est bien leur faute.
Nous ne saurions nous satisfaire d’un rôle inférieur à celui d’un
démiurge. Rôle fatigant, d’où notre réticence à l’assumer jusqu’ici.
Rôle inutile, car le démiurge le plus éternel ne vit guère au-delà de cent
ans, et les monstres sont là derrière pour ressusciter le chaos. Rôle
glorieux, pourtant, entre tous, la gloire se mesurant justement à
l’inutilité, la preuve en étant que les plus inutiles, les militaires, sont
aussi les plus glorieux. Mais nous entendons bien les dépasser.
Ceci dit, mettons-nous au travail. De quoi disposons-nous ? D’un
globe, dit terrestre, de quelques milliers de kilomètres de tour (nous
passerons plus tard aux calculs précis). D’une atmosphère encore assez
épaisse. De quelques astres divers, planètes ou soleils, malhabilement
disposés à l’entour. (Là encore, il y aurait à revoir, mais nous
aborderons la remise en état de notre galaxie dans une étude ultérieure,
la présente ne pouvant compter moins de sept cents pages in-quarto et
ne constituant que le résumé d’une introduction à la discussion du
problème.)
Enfin, de l’ensemble des individus, humains, animaux ou végétaux
– le minéral faisant, dans une certaine mesure, bande à part – répartis
dans une triste confusion sur cette planète, dite « La Terre ».
Et, comme font les bons esprits, avant que de rectifier, nous allons
nous efforcer d’analyser la confusion en question. Non pas d’analyser
des faits – car ces faits sont la matérialisation de courants abstraits, et
sur l’abstrait seul on peut raisonner posément – mais de dégager les
sens des dits courants, dont la qualité première est d’être pratiquement
invariables, encore que fort touffus, pour laquelle raison on les nomme
des tendances, car on conçoit que seule une tendance peut être fixe, le but, au contraire, étant susceptible de se trouver à n’importe quelle
distance selon le point de départ où s’applique la tendance.
Il va de soi qu’il s’agit de la tendance ou des tendances de l’homme,
celui-ci, normalement, se posant comme centre de l’univers, avec juste
raison puisque personne ne l’empêche de le faire, jusqu’ici.
Or, l’homme (et la femme, naturellement) a ceci de particulier que
ses tendances se répartissent selon une loi simple, tout à la fois
bifocale et centrifuge. Que l’on ne cherche ici nulle allusion à quelque
théorie de l’expansion de l’univers ; il se trouve que la loi d’expansion
des désirs de l’homme est ellipsoïdale et non sphérique – c’est un
hasard pur et simple, de même que nous n’avons qu’une rate.
1. Voir la note 2 du chapitre Les plans.
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