Traité de civisme (nouvelle édition)
II. Le paradoxe du travail
Le paradoxe du travail, c’est que l’on ne travaille, en fin de compte,
que pour le supprimer.
En refusant de constater honnêtement son caractère nocif, on lui
accorde toutes les vertus pour masquer son côté encore inéluctable.
De fait, le véritable opium du peuple, c’est l’idée qu’on lui donne de
son travail. Comme si le travail était autre chose qu’un moyen,
transitoire, de conquête de l’univers par l’homme.
L’Église était claire, pourtant. « Tu gagneras ton pain à la sueur de
ton front » si je ne m’abuse, c’est une malédiction et pas une promesse
de plaisanterie.
L’existence du prêtre-ouvrier et la réticence de l’Église au sujet de
cette existence même confirme[nt] de surcroît cette incompatibilité de
l’état séculier – plus proche déjà du divin que le laïque – et du travail.
Que dire du divin lui-même !
Quand l’histoire économique de l’humanité ne serait pas là pour le
prouver, les multiples histoires des religions prêtent bien à tous les
dieux inventés depuis des millénaires pour les besoins du moment,
comme on siffle dans le noir, le visage des parfaits oisifs.
Ici, citations abondantes et documentées, Bouddha, Nirvana, Dieu,
Mahomet.
À tout le moins n’exercent-ils que des activités plaisantes (dieux
germaniques – chasse, femmes, bière) en rapport direct avec le
sommet concomitant de la civilisation qui leur donnait naissance.
Bref, l’idéal de l’homme a toujours été, non de ne rien faire, mais de
ne faire que ce que l’état, à un moment donné, de son niveau
intellectuel, lui permet de concevoir comme un plaisir parfait – et qu’il
attribue à Dieu pour matérialiser son abstraction.
On conçoit entre parenthèses l’importance de l’éducation de façon
absolue, et l’importance d’une bonne éducation plus précisément,
« bonne » étant à définir mais s’éclairant plus loin.
L’entretien d’un caractère « sacré » du travail, est, par ordre de
conséquence logique, le plus sûr atout de la religion dans sa lutte
permanente contre la liberté – et surtout la variété – de l’esprit. La
liberté de l’esprit étant fonction directe de celle du corps, on conçoit
que l’Église n’ait pas précisément cherché, au cours des siècles, à
favoriser le progrès technique, base primordiale de l’élévation du
niveau de vie. Galilée s’attaquait à bien forte partie.
Pourtant, travailler ne donne pas une bonne conscience : on a une
bonne conscience quand le travail est accompli – c’est-à-dire achevé –
c’est-à-dire mort…
Mais les idées, sur le travail, sont confuses. Quelques chercheurs
cependant, ont dégagé des faits intéressants.
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