Traité de civisme (nouvelle édition)

Vian Boris · Chapitre 16 sur 18

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Traité de civisme (nouvelle édition)

Index

 

COLLÈGE DE ‘PATAPHYSIQUE (1873-1911 ; 1948-1975 ; 1975-)

Selon le Collège, en voici la définition : société de recherches

savantes et inutiles qui promeut la ‘Pataphysique. L’organisation et la

promotion de ces recherches nécessitent une administration rigoureuse

qui s’inspire de diverses institutions du passé. C’est le

docteur Faustroll qui préside à l’existence du Collège. Il est le

personnage principal du roman d’Alfred Jarry, Gestes et opinions du

Dr Faustroll, paru en 1911. Vian résume : « La ‘Pataphysique est à la

Métaphysique ce que la Métaphysique est à la Physique. »

J’ajouterai : « La plus vaste et la plus profonde des sciences, celle

qui d’ailleurs les contient toutes en elle-même qu’elles le veuillent ou

non » ou « La ‘Pataphysique est la science des solutions

imaginaires » ou encore « Science du particulier, science de

l’exception, étant bien entendu qu’il n’y a au monde que des

exceptions et que la règle est précisément une exception à

l’exception ».

Le Collège est inauguré le 29 décembre 1948 par Emmanuel Peillet

qui souhaite que les admirateurs d’Alfred Jarry aient un collège ouvert

sur le monde. C’est à la suite d’une rencontre entre Peillet et Vian,

après la représentation de sa pièce 1 L’Équarrissage pour tous, que

certains ont rapidement reconnu en lui un pataphysicien pur jus !

Boris Vian est alors nommé Équarrisseur de première classe de l’Ordre

de la Grande Gidouille et, en 1953, il sera fait Transcendant Satrape. On compte dans les Satrapes Raymond Queneau, Eugène Ionesco,

Jacques et son frère Pierre Prévert, René Clair, Michel Leiris, Jean

Dubuffet, Max Ernst, Joan Miró, Pierre Mac Orlan, Siné, Umberto

Eco, Kazuo Watanabe, Paul-Émile Victor, Noël Arnaud, François

Caradec, Pierre Kast, Françoise Gilot, Henri Salvador… Le Collège

est un organe anti-institutionnel, qui ne souhaite pas sauver le monde

mais lance un défi à la science en exposant des solutions imaginaires.

Boris Vian est séduit par ce programme qui répond alors à sa propre

réflexion. Outre des études réjouissant ses amis pataphysiciens,

Boris Vian correspond avec eux et notamment avec Emmanuel Peillet.

Le Collège publie depuis 1950 une revue nommée Viridis Candela.

Le numéro 12 sera entièrement consacré à Boris Vian après son décès.

On y trouve des textes inédits et surtout de multiples témoignages sur

la personnalité et les travaux du Satrape, très apprécié. Les membres

du Collège aiment à se retrouver chez Boris et Ursula Vian, elle-même

Régente, et notamment sur la grande Terrasse des Trois Satrapes qui

jouxte l’appartement de Jacques Prévert. Une grande fête sera donnée

douze jours avant la disparition de Vian, où il eut le plaisir d’accueillir

tous ses amis pour la nomination du Chef Suprême Sa Magnificence le

baron Jean Mollet, qui avait connu Alfred Jarry. Peu avant, il avait eu

également le plaisir de voir publiée par le Collège sa pièce Les

Bâtisseurs d’empire . 2 On peut dire que celui-ci a grandement contribué

à la diffusion de l’œuvre du Satrape.

Le Collège a un rayonnement international et, aujourd’hui, des

pataphysiciens vivent sur les cinq continents. Il a un calendrier propre

inspiré par Jarry : il commence le 8 septembre 1873, date de sa

naissance, et compte treize mois en trois cent soixante dix-sept jours,

presque tous les saints sont rebaptisés ou leurs noms détournés.

L’Occultation décidée en 1975 a été motivée par la volonté de

mettre le Collège à l’épreuve du temps. En 2000, une séance de

Désoccultation a eu lieu sur la Terrasse des Trois Satrapes en la

présence de ses éminents représentants, Thieri Foulc, Jean-Christophe

Averty, Fernando Arrabal, Jacques Carelman, Jack Vanarsky, Paul

Gayot, Guénolé Azertyuiop… À mon petit niveau, lors d’une

résidence à Rome, je fus nommée Commanderesse exquise de l’Ordre de la Grande Gidouille pour mes vingt-cinq années au service du

virtuel Satrape. C’est un des seuls titres que j’ai reçus et que je nomme

aisément car il convient le mieux à ma fonction.

Boris Vian disait que tous les hommes faisaient de la ‘Pataphysique

sans s’en apercevoir, ainsi lui-même se rappelait-il qu’il était venu à la

‘Pataphysique à l’âge de huit ans en lisant une pièce de Robert de Flers

et de Cavaillet, La Belle Aventure, dans laquelle il y avait cette

réplique : « Je m’applique volontiers à penser aux choses auxquelles je

pense que les autres ne penseront pas. »

 

MARCEL DEGLIAME-FOUCHÉ (1912-1989)

D’origine modeste, ouvrier à Paris, il s’engage dans le syndicalisme

et adhère au Parti communiste. Il est mobilisé en 1939 puis fait

prisonnier par les Allemands. Mais, d’un caractère fort et impulsif, il

est transféré dans un stalag quelque part en Pologne. Marcel réussit à

s’évader après deux années d’un régime inhumain. Dans des

conditions terribles, il traverse plusieurs pays à pied pour rejoindre la

France.

En 1942, il rencontre Claude Bourdet, grande figure de la

Résistance française (il se définit comme défenseur de tous les

totalitarismes et il est le créateur en 1950 de la revue L’Observateur,

devenue en 1964 Le Nouvel Observateur) et, refusant d’intégrer le

régime de Vichy, il rejoint le mouvement de résistance Combat. Il

devient rapidement un haut responsable chargé de la propagande. Il est

arrêté par la police française, s’évade et travaille clandestinement dans

l’édition de journaux et de tracts. Il est aux commandes de la fusion de

trois grands mouvements réunis sous le sigle MUR et participe à la

constitution des FFI. Il remplace Claude Bourdet quand celui-ci est

arrêté par la Gestapo. Depuis Londres, il est élevé au grade de

lieutenant-colonel et participe à la libération de Lyon avant d’être fait

compagnon de la Libération en 1945. Puis il a la mission délicate

d’être gouverneur militaire d’une région d’Allemagne (Constance) et

ce jusqu’en 1948.

Marcel Degliame-Fouché quitte le Parti communiste et, en 1952, il

change radicalement de vie. Il devient co-directeur du Théâtre de

Babylone à Paris et c’est là qu’il rencontre Boris Vian. Marcel aime

bien ce grand garçon curieux de tout et d’une grande intelligence. Ils

passent des heures à discuter de tout et Boris, qui appelle souvent son

ami « Frère Marcel », dit aussi de lui : « Je crois qu’il en a dans le

buffet. On s’entend bien comme les deux doigts d’une main. »

Boris Vian est touché par les souvenirs de guerre de son ami, il les

lui fait évoquer lors de longs dîners autour de la table du salon de la

cité Véron, table que Marcel et Boris ont conçue et réalisée ensemble.

Boris Vian, qui a été réformé pour maladie de cœur, vit par procuration

des faits notoires où les personnages brillent par leur héroïsme, leur

caractère extrême ou leur inventivité. On peut entrapercevoir dans

l’œuvre de Boris Vian des textes issus d’histoires racontées par son

ami, notamment dans le recueil 3 La Belle Époque.

Et puis, quand Marcel est fatigué de parler de ses souvenirs, il aime

à évoquer l’avenir. Ayant de solides connaissances en politique,

syndicalisme et économie, il donne son point de vue qui rejoint, sur

certains points, celui de Boris Vian : voir l’homme devenir

suffisamment mature et indépendant pour s’aventurer à créer une

société plus égalitaire.

Marcel est resté un ami sincère et fidèle après le décès de

Boris Vian, et Ursula Vian Kübler l’a beaucoup regretté lorsqu’il est

décédé. Il est passé parfois puis plus du tout, mais est resté très présent

dans la maison Vian.

 

MAURICE GOURNELLE

Boris Vian et Maurice Gournelle se rencontrent à Saint-Germain-

des-Prés en 1947 par l’intermédiaire de Gabriel Pomerand, poète,

peintre et fondateur, avec Isidore Isou, du mouvement lettriste. Ce qui

n’est pas courant dans ce quartier et ce que Gournelle et Vian ont en

commun, c’est l’amour de la mécanique mais aussi l’amour des

techniques appliquées en général. Comme le raconte le premier

biographe de Boris Vian, Noël Arnaud, dans Les Vies parallèles parues chez Christian Bourgois (1981) : « Bricoleur comme Boris, Gournelle

n’avait alors aucun souci d’argent, ses parents subvenant à ses plus

folles dépenses. Dans son atelier de Colombes, il tentait de matérialiser

tous les signaux électriques en mouvements mécaniques ou

inversement et construisait des petites machines automatiques à des

fins parfaitement gratuites. » Tout ce qui pouvait plaire à Boris Vian et

sceller une forte amitié.

Boris Vian acquit successivement plusieurs voitures et c’est toujours

avec et chez Gournelle qu’il les réparait, notamment sa fameuse

Brasier 1911 acquise en 1950. Les pneus de cette voiture avaient la

fâcheuse habitude de souvent crever ; excédé, Boris Vian trouva et

déposa un brevet d’une roue élastique qui ne pouvait plus crever !

Cette voiture devint célèbre de Saint-Germain-des-Prés à Saint-Tropez,

tout comme la voiture à damiers du plasticien Corbassière. Nombre

d’aventures arrivèrent aux deux hommes toujours à la recherche de

nouvelles possibilités pour faire durer des véhicules qui n’étaient pas

de première jeunesse. Le fils de Boris, Patrick, se souvient encore des

dimanches passés à frotter, à nettoyer, à briquer les moteurs et

carrosseries. On passait plus de temps à les entretenir qu’à rouler

dedans.

Il y avait aussi un autre garagiste nommé Peiny chez qui ils allaient

chercher des pièces détachées, un chic type que Boris aimait bien ;

c’est lui qui vendit à Vian la Panhard X77 panoramique, tout un

programme et tout un tas d’embêtements mécaniques. Tout ce petit

monde se retrouvait pour casser la croûte et racontait ses aventures

automobiles, employant une langue verte à souhait. Ces rencontres

avaient donné l’idée à Boris Vian de rédiger un roman, Les Casseurs

de Colombes, à peine commencé et resté inachevé.

C’est aussi Maurice Gournelle qui a œuvré pour l’aménagement du

Club Saint-Germain sous les directives de Freddy Chauvelot en 1948.

Nommé secrétaire du club, Gournelle en avait fait également le bar, les

volets et avait engagé deux copains de Colombes comme videurs.

C’étaient des catcheurs et Boris les avait pris en amitié. On les voyait

souvent attablés au Bar vert ou au Flore, et Boris écoutait

passionnément leurs récits de combats. Comme il y avait des courses automobiles qui fleurissaient un peu partout en France, et même aux

abords de Saint-Cloud ou du Bois de Boulogne, avec leurs épouses

respectives, dans la Ford décapotable de Gournelle qui faisait le

bonheur de tous, ils partaient au spectacle et essayaient de se mettre au

plus près des virages les plus dangereux afin de suivre avec le

maximum d’émotion la course.

Et puis, d’invention en invention et parallèlement à la

mécanique, Maurice Gournelle a fini par toucher le gros lot en mettant

au point une machine à souder le plastique, procédé très recherché et

très novateur qui permettait de mettre sous vide et d’ensacher

hermétiquement des milliers de produits. Gournelle fonda une société

après s’être installé à la cité Véron pendant deux années, au milieu des

années 1950. Cela faisait leur joie car ils pouvaient alors se retrouver

souvent soit pour essayer leurs moteurs, soit pour discuter une nuit

entière sur de nouvelles découvertes, mais pas seulement. Gournelle a

peut-être été l’un des plus proches de Boris quant à l’élaboration du

Traité  ; il lui faisait part de ses idées (suppression de l’armée pour

rétablir le budget) ou de ses colères (société fonctionnarisée à

outrance).

Marcel Gournelle pensait que, pour Boris Vian, les tentatives

politiques étaient néfastes car elles ambitionnaient de figer l’homme ;

et de conclure : « Peut-être que le seul acte politique de Boris, c’est

d’avoir voulu écrire ce Traité. »

 

ALFRED JABÈS (1919-)

Il arrive à l’École centrale, déplacée à Angoulême, en novembre

1939 ; rapidement, il se lie d’amitié avec Boris Vian, Jean Lhespitaou

(futur beau-frère de Boris Vian) et Roger Spinard. Ils étudient

ensemble jusqu’à l’obtention de leur diplôme en 1942 à Paris. Pour ces

jeunes hommes étudiant en pleine guerre, l’heure est souvent à la farce

pour résister aux privations et garder le moral. Si Jabès, surnommé

Bimbo, sait bien dessiner, Vian, surnommé alors Bison, a la plume

légère et ensemble ils commettent un certain nombre de « travaux »

dont un trombinoscope où tous les élèves apparaissent dévêtus ;

dessins, poèmes, conduites de spectacles, idées d’inventions restent de cette époque-là. Boris Vian revendiquera toujours son esprit ingénieur

qui traverse ses œuvres.

Alfred Jabès vient souvent à Ville-d’Avray, dans la famille de Boris

Vian. Il sera toujours bien accueilli et accepté. Sa famille à lui est

restée en Égypte. Ils tournent ensemble de petits films qui

malheureusement seront perdus pendant la guerre. D’origine juive,

Alfred Jabès quitte la France en 1942 pour l’Italie. Pourchassé dans ce

pays qui s’est rallié aux nazis, il arrive à rejoindre son Égypte natale.

En 1945, il repart pour la France, comptant bien faire quelque chose

de son diplôme d’ingénieur bravement obtenu. Il retrouve alors

Boris Vian, qui entre-temps s’est installé avec son épouse Michelle et

son fils Patrick rue du Faubourg-Poissonnière, à Paris. Il lui montre sa

dernière invention : un petit moteur qui marche sans essence. Ils n’ont

pas oublié l’un et l’autre le Cercle Legâteux et sa section volante,

association créée en 1941 à Ville-d’Avray, qui avait pour mission de

faire voler des modèles réduits de leur fabrication. Boris Vian est ravi

de revoir son ami et de le savoir sain et sauf. Il est épaté par le petit

moteur qu’ils essaient dans l’appartement et qui produit un bruit

infernal mais qui marche réellement, au point que Boris Vian

introduira, dans son roman 4 L’Automne à Pékin, son ami Alfred sous

les traits « d’un fameux ingénieur venu tout spécialement d’Italie lui

livrer un “Ping 903” » !

Les deux hommes poursuivront ce même rêve toute leur vie :

construire ensemble un avion qu’ils avaient nommé L’Afrrrrrreux,

dont quelques notes subsistent. Si Boris Vian n’a pas eu le temps de

revoir sa copie, Alfred Jabès poursuit encore, inlassablement, son

projet de machine volante à propulsion humaine et ailes battantes. Et il

n’est pas si loin du but, ce qui aurait fait bien plaisir à son copain le

Bison.

 

PIERRE KAST (1920-1984)

Toute sa vie, Pierre Kast a été scénariste et réalisateur. Débutant

comme assistant-réalisateur, il travaille rapidement avec les grands du

cinéma : René Clément, Jean Grémillon ou Jean Renoir. Parallèlement, il tourne des courts-métrages et des documentaires, et c’est pendant

l’époque de Saint-Germain-des-Prés qu’il rencontre Boris Vian.

Comme avec Marc Allégret ou Jean Grémillon, Vian tente d’écrire

avec lui des arguments de scénarios mais il fait déjà tant de

choses ! C’est à partir de 1950 qu’il retrouve Pierre Kast plus

fréquemment. Ils habitent tous deux dans le bas Montmartre et Boris

Vian cherche de nouvelles voies pour gagner sa vie ; ils se rencontrent

alors souvent dans un café derrière la rue Pigalle.

Pierre Kast est proche des Cahiers du Cinéma qui viennent de se

créer, ce qui met la barre haut et, s’ils ne sont pas toujours d’accord sur

le septième art, à cette période Boris cherche et écoute bien volontiers

tous ceux qui lui tiennent des propos dignes d’intérêt, Pierre Kast fait

partie de ceux-là. Ils échafaudent des histoires tandis qu’ils passent en

revue les films du mois : Casque d’or, Fanfan la Tulipe, Le Salaire de

la peur, Les Vacances de M. Hulot, Nous sommes tous des assassins…

Carné, Cayatte, Malle, Allégret, Chabrol, Verneuil, Autant-Lara,

Godard, Truffaut… ils sont tous là, avec déjà ceux de la Nouvelle

Vague, que viendra rejoindre plus tard Pierre Kast.

Ils rêvent tous les deux d’un cinéma différent. Pour Pierre Kast et

Boris Vian, une voie, peu exploitée dans le cinéma français, s’ouvre à

eux : la science-fiction, rejoignant ainsi une des réflexions

primordiales autour du Traité. La S.F. n’est pas encore très connue en

France, elle nous vient des États-Unis ; il s’agit d’entraîner le lecteur

ou le spectateur dans de nouveaux mondes. Une façon aussi de

réfléchir sur son monde lorsqu’on se projette dans d’autres. Ils

réfléchissent sur ce que la technologie peut apporter à l’humanité. Ils

sont d’accord sur ce point : laissons faire aux machines ce qui asservit

l’homme pour le rendre plus libre et donc plus créatif.

Pierre Kast va concevoir beaucoup de ses futurs films dans cet

esprit, et notamment Amour de poche avec Jean Marais, dans lequel

Boris Vian acceptera un petit rôle. Ursula Vian Kübler tourne dans

deux autres films de Pierre Kast : en 1959 dans Le Bel Âge et en 1972

dans Les Soleils de l’île de Pâques. Le comble de leur amitié post-

mortem veut qu’en 1984 Pierre Kast se lance pour la télévision dans

une adaptation d’un roman de Boris Vian, 5 L’Herbe rouge et meure pendant le tournage. Ce livre répondait en tous points à ce qui avait pu

unir les deux hommes et nourrir leurs réflexions : le lien permanent

entre l’humanité et la technologie.

Côté loisir, avec le couple Degliame-Fouché et les époux Kast,

Boris Vian et Ursula Vian Kübler se retrouvaient à Saint-Tropez et

s’amusaient beaucoup ensemble, notamment ils construisaient de petits

scénarios à images fixes à partir de clichés photographiques présentant

des mimodrames en un acte !

 

URSULA KÜBLER (1928-2010)

Elle naît à Zurich, en Suisse. Son père, Arnold Kübler, est rédacteur

en chef et créateur de la revue DU, il est aussi acteur et écrivain

(Grand Prix National des lettres de la Ville de Zurich). Sa mère

suédoise, Alva Giertz, est professeur d’éducation physique et enseigne

également le tennis. Son frère Yorn est acteur et chef de presse du

Cirque National Knie puis devient directeur de la galerie Maeght à

Zurich.

Boris Vian avait une grande affection pour ses beaux-parents, il

trouvait en Arnold un homme très ouvert et échangeait souvent sur des

sujets littéraires et artistiques ; il respectait beaucoup Alva, grande

bourgeoise qui avait bravé toutes les règles sociales pour rejoindre

l’homme aimé en Suisse. Il se plaisait à dire à Ursula : « Je me ferai

suisse, la Suisse est un pays raisonnable. »

Ursula Kübler commence à danser dès son plus jeune âge, et étudie

également le piano. À l’Opéra de Zurich, elle danse dans de

nombreuses créations, puis séjourne en Suède pour parfaire sa

formation de danseuse avant d’arriver à Paris, en 1949. C’est l’année

suivante qu’elle rencontre Boris Vian, à l’occasion d’un cocktail donné

chez Gallimard, où elle accompagnait une amie.

À Paris, elle danse avec le jeune Maurice Béjart dans toutes ses

premières créations. Remarquée par Roland Petit qui l’engage dans ses

Ballets de Paris, elle devient sa première danseuse. Elle enchaîne de

nombreuses tournées en Europe et aux États-Unis. Puis elle entre dans le ballet novateur de modern jazz de George Reich, les Ballets Ho,

sponsorisés par l’acteur Jean Marais.

Après plusieurs années de vie commune, Ursula et Boris se marient

en 1954 et emménagent à la cité Véron, à Montmartre. Boris prend

possession de cet appartement et adapte le lieu à leur mode de vie en

effectuant lui-même tous les travaux. Ils n’auront pas d’enfant car

Boris ne le souhaite pas, se sachant gravement malade du cœur.

Patrick, le fils de son précédent mariage, habite avec le couple de 1954

à 1959. En 1958, Ursula interrompt sa carrière afin de rester auprès de

Boris, très malade. Il meurt le 23 juin 1959.

Elle trouve un véritable soutien auprès du Collège de ‘Pataphysique

au sein duquel elle a sa place en tant que Régente. Un travail fondateur

sur la diffusion de l’œuvre de Boris Vian est mis en place, notamment

par les amis pataphysiciens François Caradec et Noël Arnaud, dès

1960.

L’année suivante, elle reprend sa carrière et Maurice Béjart l’engage

à nouveau pour chanter dans Les Sept Péchés capitaux, l’opéra de

Bertolt Brecht et de Kurt Weill, avec la danseuse Janine Charrat au

Grand Théâtre de la Monnaie de Bruxelles et au Théâtre de la Ville à

Paris, ainsi que dans La Reine verte, space opera de Maurice Béjart,

musique de Pierre Henry, au Théâtre de l’Étoile à Paris.

Sa carrière s’étend au cinéma, où elle tourne dans des films de Louis

Malle, Pierre Kast, Agnès Varda, Pierre Prévert, Yannick Bellon,

Roger Vadim ; à la télévision, où elle collabore avec Vicki Baum,

Jean-Christophe Averty et Pierre Koralnik ; et on lui propose de jouer

au théâtre, où elle se produit dans des créations d’Henri Michaux,

Francis Blanche, Loonor Fini. Son dernier rôle fut Titania dans Le

Songe d’une nuit d’été, de William Shakespeare, monté par Ariane

Mnouchkine au cirque Medrano à Paris.

Il n’a pas été facile pour Noël Arnaud de présenter brièvement un

descriptif des notes du Traité de civisme dans la revue Bizarre parue en

1966. C’était une demande d’Ursula Vian Kübler, qui savait combien

ces textes avaient compté pour Boris, et elle désirait avant tout que

l’ensemble de ces écrits – achevés ou non – soient publiés. C’était pour

elle le meilleur hommage que l’on pouvait rendre à l’être aimé.

À partir des années 1980, Ursula Vian Kübler se consacre

entièrement à la diffusion de l’œuvre de Boris Vian, les demandes

étant de plus en plus nombreuses, et c’est à cette même période que

j’ai commencé de collaborer avec elle. Ursula Vian Kübler souhaitait

créer une fondation avec M. d’Déé, ami danseur de longue date, et

connaissant l’itinéraire de l’œuvre de Boris Vian. Ils sont présidents à

vie de ce qui deviendra par la suite la Fond’Action Boris Vian dont le

siège est à Eus, dans les Pyrénées-Orientales, où ils ont sur un grand

domaine un lieu culturel. Pendant les trente années suivantes s’y

déroulera un festival pluridisciplinaire à l’image de l’esprit de Boris

Vian.

Ursula Vian Kübler a toujours conservé l’appartement cité Véron,

qu’elle louait au Moulin Rouge, et a continué d’y recevoir et d’y vivre

jusqu’à son décès en 2010. Elle se partageait entre Eus, « siège de la

Fond’Action », et la cité Véron, « siège des émotions de l’œuvre de

Boris Vian ».

 

CLAUDE LÉON

Je vais laisser parler Claude Léon qui a rassemblé ses souvenirs

dans un ouvrage paru à compte d’auteur en 2000, Ici, le film passe en

VO. Voici ce qu’il dit de sa rencontre avec Boris et de leurs échanges :

« […] En 1944, je m’embarque dans le métro direction le bistro Le

Royal Villiers. […] la salle où nous allions nous produire est pour le

moment quasi désertée par les clients. Le chef [Claude] Abadie

considère ces auspices comme favorables pour une répétition. […]

Mon intrusion dans l’univers des amateurs se fait ainsi sans fracas.

Seule remarque du trompette à mon usage : “Joue plus fort !” Comme

tous les batteurs s’entendent dire qu’ils jouent trop fort, cette critique

me va droit au plexus. […] C’est Boris qui a dit cela, un garçon au

teint lumineusement clair qui joue de son instrument à la manière des

trompettes classiques, c’est-à-dire en appuyant l’embouchure

légèrement sur le côté de la bouche. Boris ne perdait jamais son sang-

froid, le son restait généreux […]. »

Ces deux-là restèrent amis jusqu’au dernier souffle de Boris Vian.

Claude Léon avait une formation d’ingénieur avec une spécialisation en physique-chimie. Après avoir accompagné son professeur à la

Sorbonne en tant qu’assistant en chimie, il rentre en 1945 à l’Office

Professionnel des Industries et des Commerces du Papier et du Carton

et y fait rentrer en 1946 Boris qui ne supporte plus son poste à

l’AFNOR. Ils partagent le même bureau. Claude Léon s’occupe du

secteur chimie, Boris Vian de celui de la mécanique et de la physique.

Les deux compères travaillent le jour ensemble et jouent la nuit, et

toujours avec leur chef, Claude Abadie.

C’est à cette période que Boris Vian termine l’écriture de L’Écume

des jours et entreprend L’Automne à Pékin. Dans son bureau, se

trouvent deux chemises contenant les manuscrits. C’est ainsi que

Claude Léon se retrouve en assassin de cycliste dans L’Automne à

Pékin. Mais Boris donne l’absolution au meurtrier car celui-ci n’a

finalement tué qu’un représentant du « Parti Conformiste »

(comprendre Parti communiste).

En 1947, Boris Vian quitte définitivement sa profession d’ingénieur

tandis que Claude Léon continue dans cette voie et se spécialise dans

la recherche de la pellicule couleur servant aux caméras. Réussissant

dans ce domaine, il dirige plus tard le prestigieux laboratoire LTC

(développement des pellicules de films), alliant ainsi son amour de la

technique et du cinéma.

Claude et Boris ont toujours continué à se voir, partageant des

passions communes : aller tous les ans aux 24 Heures du Mans, se

retrouver pour des concerts de jazz ou écouter des disques chez Boris,

jouer aux échecs ou échanger sur des sujets scientifiques. Mais selon

un accord tacite entre les deux hommes, il n’était aucunement question

d’entamer une discussion sur la politique. Les nouvelles technologies

suffisaient à occuper les deux ingénieurs et notamment la mise en

œuvre d’une chaîne hi-fi telle qu’elle n’existait pas encore dans le

commerce et qui devait produire un son stéréophonique phénoménal

trente-trois tours en vinyle.

Boris a toujours pu compter sur son ami et celui-ci ne put pas écrire

une ligne sur sa disparition dans son ouvrage tant son chagrin a été

grand.

JACQUES PRÉVERT (1900-1977)

« Dans le train-train de la vie quotidienne, Boris Vian tire le signal

de vacarme et le train-train stoppe en pleine campagne, en plein

ailleurs, en plein Paris. Et comme il l’a jouée dans les caves, il crie sur

les toits de la vie […]. » Les deux hommes se sont rencontrés maintes

fois dans le Saint-Germain-des-Prés des années 1940 ; leurs regards

sur le monde sont faits de la même encre mais ils se le diront plus tard

quand, en 1955, ils se retrouvent voisins de palier cité Véron, à

Montmartre.

Avant que Prévert ne fréquente Montparnasse et les surréalistes, il

faisait partie du groupe Octobre, troupe de théâtre itinérante qui jouait

des pièces dans les usines en grève, reprenant et partageant les maux

des ouvriers et invectivant les patrons. Ce fut ses vingt ans à lui et des

souvenirs tenaces où il défendait le petit peuple, ce qu’il a d’ailleurs

fait toute sa vie. Avec les surréalistes, c’est la rencontre avec André

Breton qui rédige le Manifeste en 1924 et aussi Desnos, Aragon,

Éluard, Soupault, Cocteau… Celui qui n’aime pas qu’on le nomme

« poète » a d’abord écrit des dizaines de scénarios puis des poèmes et

des chansons.

Prévert émigre vers Saint-Germain-des-Prés pendant la Seconde

Guerre mondiale, ce qui fera écrire à Boris Vian dans le florilège de

son 6 Manuel de Saint-Germain-des-Prés : « Jacques Prévert est

l’homme le plus souvent cité lorsqu’on parle du Flore », se trouvant

sans doute plus au chaud chez Boubal (le patron du Flore) et en

meilleure compagnie. Toutefois, il fréquentera de loin le quartier,

d’autant qu’en 1948 il est victime d’un très grave accident. Il tombe

par la fenêtre d’un bureau situé au premier étage de la Radio

Télévision, où il était venu présenter un film. Il reste dans le coma

plusieurs jours et garde de cet accident certaines séquelles toute sa

vie. Comme il ne peut pas se remettre à écrire tout de suite, il

commence à faire des collages ; il y exprime ses sentiments, ses

regrets, ses colères et blessures dont il ne parlait jamais. Il disait à qui

voulait l’entendre : « Raconte pas ta vie ! », et en cela il devait bien

s’entendre avec son voisin qui n’était pas non plus un champion de

l’exposé des sentiments même quand « il avait son teint d’endive » (pâle comme un linge, dit en d’autres termes). Vian, de plus en plus

affaibli et épuisé par sa maladie de cœur, est parti se reposer en janvier

1959 dans un petit coin de paradis : le petit port de Goury dans le

Cotentin, près de Cherbourg.

La coïncidence entre les deux hommes veut que l’un et l’autre aient

été amoureux de ce petit coin de terre au bord de la mer ; en effet, si

Prévert le découvre à l’occasion d’un tournage dans les années 1930,

Vian et sa famille y partent tous les ans, de sa naissance à l’arrivée de

la guerre, soit dix-neuf années à regarder la Manche et à cueillir les

hortensias et les genêts sur les landes. Pour Vian, c’était son île secrète,

son jardin d’enfance, son terrain de jeu au point que lorsqu’il écrit son

dernier roman, 7 L’Arrache-cœur , il prend cette région pour décor.

Avec l’ami Prévert, il l’évoque souvent. À ce moment-là, Prévert ne

sait pas encore qu’il va y revenir…

Lorsqu’ils sont voisins, Boris devrait être dans la force de l’âge et

mordre à pleines dents la vie, et pourtant Prévert, homme de vingt ans

son aîné, voit bien que le jeune homme vacille. Il tente de le rassurer et

l’emmène si possible sur les chemins de la vie, de la poésie. Lui, il n’a

plus rien à prouver : ses répliques au cinéma sont connues du monde

entier comme « T’as de beaux yeux, tu sais » (Quai des Brumes), il a

publié plusieurs recueils de poésie aux titres universels : Paroles,

Fatras, La Pluie et le beau temps… Pas un enfant qui ne connaisse un

texte de Prévert de la maternelle au certificat d’études : « deux et deux

font quatre, quatre et quatre font huit… » ou « le petit bruit de l’œuf

dur cassé sur un comptoir d’étain… » Il a pour amis Picasso, Chaplin,

Bussières, Montand et Signoret, Crolla, Doisneau, Kosma, Chagall,

Duhamel, Trauner… et avec beaucoup d’entre eux, il collabore à des

ouvrages, films ou chansons.

Entre 1959, mort de Boris Vian, et 1975, date à laquelle Prévert

quitte la cité Véron pour se reposer à Omonville-la-Petite (Manche),

où il sera enterré près de sa femme Janine et de sa fille Michèle, il

aime à voir souvent Ursula, jeune veuve inconsolable. Il a

régulièrement des mots gentils pour elle, lui envoie des collages, des

cartes, lui fait des petits mots drôles et l’invite souvent d’un regard

aimant à venir lui parler sur la terrasse. Ursula a une grande affection pour Jacques et il le lui rend bien. Pour elle, c’est un peu un

prolongement de Boris et lui, ça lui fait du bien de parler de celui qu’il

considérait comme un fils-ami. Ursula m’a dit un jour que le deuxième

deuil qui l’avait frappée et qui lui avait paru terrible avait été celui de

Prévert. Elle avait une épaule sur laquelle elle pouvait se reposer et

maintenant il n’y avait plus personne d’aussi « solide et magique ».

 

RAYMOND QUENEAU (1903-1976)

Il est romancier, dramaturge, poète, Transcendant Satrape et

cofondateur de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle), branche

dissidente du Collège de ‘Pataphysique. C’est en 1938 qu’il entre chez

Gallimard comme simple lecteur et traducteur puis, en 1956, il est

nommé directeur de l’Encyclopédie de la Pléiade.

Lorsque Queneau « rentre » dans Saint-Germain-des-Prés, c’est

d’abord dans le groupe de Prévert-Desnos ou Leiris mais, tout comme

il a rompu avec les surréalistes dans les années 1930, il préfère pour

l’heure continuer sa route littéraire seul. Petit à petit, il s’investit

davantage dans les nuits germanopratines. Avec la publication

d’Exercices de style en 1947, interprété avec un grand succès à La

Rose Rouge, cabaret dirigé par Pierre Prévert, c’est la consécration.

En ce qui concerne Boris Vian, rappelons qu’ils se rencontrent par

l’intermédiaire de Jean Rostand, ami et voisin de la famille Vian à

Ville-d’Avray, lors de l’établissement du texte de Vercoquin et le

Plancton8. Leur amitié ne se démentira jamais même si elle fut

malmenée eu égard à la fonction de Queneau chez Gallimard. En effet,

quand Queneau propose à Vian d’être publié dans cette illustre maison,

Vian se voit déjà « en haut de l’affiche ». Malheureusement les choses

se passeront tout à fait autrement et cela malgré le fort appui de

Queneau et d’autres amis. Après la publication de L’Écume des jours

en 1947, et les quelques centaines d’exemplaires vendus, tous les

autres manuscrits de Vian furent refusés par la prestigieuse maison, qui

trouvait dans ces œuvres de jeunesse un ton sans grand intérêt et qui

pouvait être assimilé à des écrits à la mode. La personnalité du jeune

Vian est difficile à cerner et il doit faire ses preuves. Mais l’auteur est

rebelle et il n’a de cesse de rester sur ses positions et de continuer dans le même ton. Après un premier Vernon Sullivan retentissant, il en

rédige trois autres (Les morts ont tous la même peau, Et on tuera tous

les affreux et Elles se rendent pas compte). Il propose des poèmes avec

Cantilènes en gelée, on les lui refuse. Il propose des nouvelles avec le

recueil Les Fourmis, refusé encore ; il propose un autre roman,

L’Herbe rouge qui n’est pas du goût de Gallimard. Vian est épuisé à ce

petit jeu, et Queneau essaie de lui trouver d’autres débouchés,

notamment dans la traduction.

Les deux amis ont en commun une passion inattendue : la boxe ; ils

se rendent ensemble dès qu’ils le peuvent à la salle Wagram pour

soutenir tel ou tel boxeur. C’était là qu’avait eu lieu le premier combat

de Marcel Cerdan, en 1937. C’était à celui qui criait le plus fort, qui

lançait quolibets, qui s’époumonait à envoyer des insultes. C’était leur

défouloir préféré. Mais aussi une sacrée salle de spectacle puisqu’ils

allèrent y écouter Sidney Bechet, Django Reinhardt, Duke Ellington et

tant d’autres. Les deux hommes sortent souvent avec leurs épouses

respectives, Michelle et Janine, et s’amusent beaucoup. Queneau est

toujours présent aux surprises-parties organisées chez les Vian dans

leur grand appartement rue du Faubourg-Poissonnière, ou plus

exactement chez les beaux-parents de Boris Vian. Autre point

commun : user de noms d’emprunt. Queneau choisit celui de Sally

Mara pour faire publier en 1947 chez Gallimard On est toujours trop

bon avec les femmes, roman irlandais traduit par Michel Presle. Cette

même année, Boris Vian publie aux éditions du Scorpion J’irai

cracher sur vos tombes, ouvrage traduit par Boris Vian d’un Américain

nommé Vernon Sullivan.

En 1951, il entre au Collège de ‘Pataphysique comme Satrape ; tous

deux aiment autant les mathématiques que les jeux de mots, l’un écrit

les Mille milliards de poèmes et l’autre les Cent sonnets. On peut dire

qu’à partir de cette époque, Vian ne croit plus en l’édition de ses

ouvrages et se tourne vers d’autres genres. Malgré tout, et grâce au

Collège, les deux hommes continuent de se voir et de s’écrire. Ils

savent que c’est tout autre chose maintenant qui les lie. Ils sont les

descendants d’un nouveau style littéraire qui marque son temps mais

celui-ci pour Vian n’est pas encore venu. Il n’est pas sûr que Queneau ait eu vent du Traité car son ami ne lui parlait guère de ses projets, de

ses interrogations face au monde, mais par le truchement du Collège,

beaucoup de choses étaient dites.

En 1959, Queneau écrit un livre qui fera sa renommée dans le

monde entier : Zazie dans le métro. Il est rapidement adapté pour le

cinéma par Louis Malle avec Philippe Noiret et la petite Catherine

Demongeot.

Boris Vian n’aura pas le temps de connaître l’OuLiPo que Queneau

va fonder en 1960 avec l’éminent mathématicien François Le

Lionnais. On prête cette définition à Raymond Queneau : « […] des

rats qui construisent eux-mêmes leur labyrinthe dont ils se proposent

de sortir. » L’OuLiPo, encore aujourd’hui, et cela sans jamais faillir à

sa mission, se réunit tous les mois pour réfléchir à des contraintes et

produire de nouvelles structures d’écriture. D’autres branches au fur et

à mesure des années naîtront : l’OuPeinPo (peinture), l’OuLiPoPo

(littérature policière), l’OuMuPo (musique), l’OuBaPo (bandes

dessinées) et des séances inoubliables donneront au public l’occasion

de découvrir cet organe longtemps animé par le formidable François

Caradec, éminent membre et ami de la maison Vian qui, avec

Raymond Queneau, fut d’un précieux et constant soutien quant à la

diffusion de l’œuvre naissante du Satrape Vian.

 

YVONNE RAVENEZ (1889-1976)

ET PAUL VIAN (1897-1944)

Yvonne Ravenez est une jeune fille issue d’un milieu bourgeois, elle

a trois sœurs et un jeune frère. Leur vie est facile. Yvonne a un

caractère gai et curieux, elle aime beaucoup sortir, aller au concert, au

bal. Elle fait des études de piano et c’est une véritable passion qu’elle

gardera toute sa vie. Elle se met au chant ; elle a une voix de soprano

et se rêve concertiste et interprète.

Quand, en 1914, elle rencontre son futur époux, Paul Vian, c’est un

véritable coup de foudre entre eux. Yvonne a déjà dépassé depuis

plusieurs années la dispense de mariage puisqu’elle a plus de vingt-

cinq ans et elle est de huit ans l’aînée de Paul, qui a à peine dix-sept ans. Pourtant, personne ne s’opposera à leur union quatre ans plus

tard. Ils s’installent à Ville-d’Avray où naissent successivement leurs

quatre enfants : Lélio (1918-1981), Boris (1920-1959), Alain (1921-

1995) et Ninon (1924-2003).

C’est une famille très unie et, comme l’a toujours dit Alain Vian :

« On ne pouvait pas rêver enfance plus belle. » Ils se partagent entre

leur domaine de Ville-d’Avray et leur propriété de Landemer dans le

Cotentin, en Normandie, région très à la mode dans les années 1920.

Après le krach de 1929, le père, ayant placé ses économies à

l’étranger, perd petit à petit toute sa fortune. Il est obligé de travailler,

ce qui est un comble pour cet homme vivant entre loisirs permanents et

longues vacances. Il trouve à vendre sur les marchés une potion

nommée « L’élixir de l’abbé Chaupître », ce qui est pour le moins

déconcertant pour un athée comme lui. Il souffre beaucoup

moralement de cette situation et son épouse le soutient autant qu’elle

peut en essayant de faire manger la petite famille avec des moyens

devenus maigres dans cette époque de crise. Les folles années 1920

font place aux glaçantes années 1930. Ils louent leur grande villa et

emménagent dans une petite maison qui servait aux domestiques dont

ils se sont séparés.

Pour leur bonheur, c’est la famille Menuhin qui se présente. Le

jeune prodige Yehudi est connu des Vian car il parcourt déjà le monde

entier. Âgé de treize ans, le petit violoniste et ses deux jeunes sœurs

pianistes se trouvent des camarades de jeux formidables chez les

enfants Vian. Les deux couples s’entendent également à ravir. Ils

voyagent ensemble, organisent des parties champêtres et, bien entendu,

la musique est au cœur de toutes leurs rencontres.

Le nazisme grondant de plus en plus fort, la famille Menuhin émigre

aux États-Unis, Paul Vian trouve un autre emploi dans une agence

immobilière, Yvonne et sa sœur Alice (1878-1963), laquelle vit depuis

toujours chez le couple, s’occupent des enfants qui grandissent. En

1939, Lélio est mobilisé tandis que Boris, en 1940, est réformé pour

raisons de santé ; en 1942, avec son frère Alain, ils sont envoyés au

STO. Ils reviendront sains et saufs en 1944, mais Lélio restera toute sa

vie fragile des poumons.

À la fin de la guerre, la joie n’est pas de mise chez les Vian car un

drame éclate en novembre 1944 : deux malfrats, se faisant passer pour

des représentants des FFI, pénètrent dans la villa des Vian. Armés, ils

s’apprêtent à voler les quelques objets de valeur que la famille possède

encore ; un coup de feu part et Paul Vian s’écroule devant sa femme,

sa belle-sœur et sa fille. Les deux criminels s’enfuient, laissant un

grand deuil, une grande douleur dont plus personne ne reparlera jamais

mais qui vient grossir le trait de la mort dans l’œuvre de Boris Vian. Il

aimait profondément son père.

La villa de Ville-d’Avray est vendue quelque temps plus tard.

Yvonne Ravenez s’installe dans un petit appartement parisien avec sa

sœur Alice et sa fille Ninon, elle-même maman d’une petite Joëlle (née

en 1944). Le piano à queue a suivi, seul vestige de la villa des

Fauvettes. Georges Braque est leur voisin et chacune de continuer de

vivre au rythme des arts et des rencontres en assistant petit à petit à la

notoriété de Boris Vian ante et post-mortem.

 

JEAN ROSTAND (1880-1978)

En 1922, la famille Rostand s’installe à Ville-d’Avray, sur les

conseils d’Anna de Noailles, et investit la propriété mitoyenne de celle

des Vian. Tout le monde sait dans le voisinage que Jean Rostand n’est

autre que le fils du célébrissime Edmond Rostand, auteur notamment

de Cyrano de Bergerac, et de Rosemonde Gérard, poétesse reconnue.

Jean Rostand et son épouse Andrée ont un fils unique prénommé

François, qui deviendra rapidement l’ami des petits Vian. Jean Rostand

installe au rez-de-chaussée de sa grande maison un laboratoire, lieu

extraordinaire pour tous les enfants. C’est là qu’il se livre à ses

expériences biologiques et qu’il écrit ses ouvrages scientifiques. Cet

homme plutôt discret a un frère, Maurice Rostand, personnage haut en

couleur, artiste, auteur travaillant avec la grande Sarah Bernhardt. Il lui

arrive de se travestir ou de se maquiller ; il sait qu’il peut se laisser

aller à son penchant, surtout avec la famille Vian que rien ne surprend

et qui est enchantée par les déclamations poétiques ou théâtrales de

Maurice.

Boris et Alain Vian entretiennent une correspondance avec le jeune

François surnommé Monprince. On sent qu’il aimerait vivre avec

autant de légèreté et connaître la fantaisie qui règne dans la famille de

ses amis. Cependant, après la guerre, moment où Boris va quitter

Ville-d’Avray pour Saint-Germain-des-Prés, ils ne se verront jamais

plus.

Et pourtant, c’est par Jean Rostand que le succès arrive pour le jeune

Boris en 1944, quand il lui donne à lire son premier « vrai » roman,

Vercoquin et le Plancton. Séduit par la plume du jeune homme,

Rostand lui présente Raymond Queneau, qui fait partie du comité de

lecture de Gallimard : le rêve pour Boris Vian qui ne conçoit aucune

autre maison pour publier ses écrits. Si la maison Gallimard n’a pas

accepté par la suite le jeune écrivain, Jean Rostand lui a en quelque

sorte également tourné le dos, estimant que J’irai cracher sur vos

tombes n’était pas de bon goût. Il l’écrira des années plus tard à

Ursula Vian Kübler qui souhaitait le compter parmi les Amis de Boris

Vian, association créée en 1960.

 

SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS (1947-1950)

Quartier de Paris devenu célèbre après la Seconde Guerre mondiale.

Le Tabou en est un des phares : c’était un petit café qui fermait très

tard car il accueillait une clientèle de nuit travaillant dans une

imprimerie installée juste à côté. Les patrons eurent l’idée d’accueillir

une autre clientèle florissante du quartier, les « intellectuels ». À partir

de septembre 1946 et jusqu’à l’ouverture du lieu en avril 1947,

Bernard Lucas, Roger Vailland, Jean Domarchi et Frédéric Chauvelot

prennent possession officiellement de cette cave. Juliette Gréco, Anne-

Marie Cazalis et Marc Doelnitz, entre autres, apportèrent leur touche

personnelle et rendirent le lieu rapidement célèbre. On demande à

Boris Vian (trompette) et à ses frères Alain et Lélio (batterie et guitare)

d’animer musicalement le club ; Guy Montassut (saxo) se joint à eux

et les voilà montant sur la minuscule estrade pour faire danser toute la

nuit une foule de plus en plus nombreuse. Rapidement, des dizaines

d’articles lui sont consacrés, décrivant une jeunesse tumultueuse

donnant des fêtes endiablées dans ce lieu enfumé et « de perdition ». Samedi-Soir sera le premier quotidien à parler des « troglodytes »,

habitants permanents du sous-sol, et relate presque tous les jours ce qui

se passe au Tabou.

La très ancienne église du e X siècle s’élève sur la principale place du

quartier, elle est située au cœur d’un dédale de rues qui abritent une

multitude de bars, restaurants et petits hôtels : le Bar vert, le

Lorientais, La Rhumerie, Le Vieux Colombier, Le Catalan, La Rose

Rouge, Le Saint-Yves, Le Montana, Le Méphisto, le Royal Saint-

Germain… Juste en face de l’église, un grand bâtiment abrite la

Société d’Encouragement pour l’Industrie qui offre des lieux de fêtes

mais aussi de conférences. Jean-Paul Sartre y présentera

L’existentialisme… devant un énorme public, scène reprise par Boris

Vian dans L’Écume des jours. Afin de s’y retrouver, Boris Vian a

dressé dans son 9 Manuel  une sorte de conduite pour cerner les exactes

délimitations de Saint-Germain-des-Prés car – attention –, n’est pas

germanopratin qui veut !

Tous ces artistes n’ont pas beaucoup de moyens et, à proximité de

l’église, la brasserie Lipp n’est pas pour eux : ce sont les intellectuels

et les politiques qui s’y retrouvent depuis les années 1920. Pour Les

Deux Magots, c’est pareil, fief avant-guerre d’André Breton, il est à

présent parti s’installer à Montmartre. Les deux antiquités chinoises

représentant deux singes ont donné le nom à cet illustre café et, trônant

toujours à l’entrée, ils accueillent une clientèle plus argentée composée

d’antiquaires et de libraires du quartier. En revanche, le lieu à la mode

et le plus fréquenté est le Café de Flore, juste à côté, tenu par un patron

resté célèbre : Paul Boubal. Il chauffe l’hiver et accueille par tous les

temps les pauvres âmes en peine. Nul ne peut ignorer à cette époque

que c’est la bande à Prévert qui a lancé ce lieu, passant ainsi du XVe

arrondissement, où ils se réunissaient, à Saint-Germain-des-Prés,

quartier ouvert jour et nuit. À partir de 1948, Prévert se fera plus rare

suite à un grave accident. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, dès

1942, viennent y écrire ; ils habitent rue Bonaparte : ce n’est pas loin

mais il fait toujours chaud chez Boubal, c’est important pour écrire.

Comme disait Sartre : « Le Flore est le seul endroit à Paris où il fait

chaud, il n’y a pas d’Allemands et où le métro est à côté. » À partir de 1944, tout ce que Paris compte d’artistes, dans tous les genres, s’y

retrouve. Il est impossible de dresser ici une liste de toutes ces

personnalités tant elle serait impressionnante et ce bien au-delà des

années Saint-Germain-des-Prés.

Beaucoup de formations de jazz se produisent à cette époque, et

notamment celle de Claude Luter qui joue un style New Orleans au

Lorientais. Au Tabou et ensuite au Club Saint-Germain, rue Saint-

Benoît, on vient écouter les plus grandes figures : de Charlie Parker à

Dizzy Gillespie en passant par Duke Ellington et Lester Young, c’est la

naissance du be-bop. Boris Vian est aux anges quand on lui propose

d’écrire dans la revue Jazz Hot dès 1946. Sa soif de jazz et de

découverte musicale est intarissable et il a à cœur de partager sa

passion avec un public de plus en plus large dans une revue de presse

restée célèbre de par son ton provocateur. Il tient toujours à rappeler

que le jazz trouve sa source dans le blues chanté par les esclaves noirs

pour résister à leur condition misérable.

Le « jazz blanc », comme il le nomme, est bien représenté par

Sidney Bechet, Jean-Claude Fohrenbach, André Réwéliotty, Maurice

Vander, Guy Longnon et tant d’autres qui rivalisent de talent et

partagent souvent les jam sessions avec les musiciens noirs venus des

États-Unis, qui trouvent à Paris un refuge pour exercer leur art.

En 1948, les Guides verts, appartenant aux éditions

Toutain, proposent à Boris Vian d’écrire un guide sur le quartier. Il en

poursuit l’écriture jusqu’en 1950, mais l’éditeur ayant fait faillite, le

manuscrit reste en plan. Ce n’est qu’en 1974 que les éditions du Chêne

publient le Manuel de Saint-Germain-des-Prés. On y retrouve toute la

verve d’un Boris Vian de l’époque de L’Écume des jours et de J’irai

cracher sur vos tombes, deux romans dans lesquels sont cités nombre

de standards de jazz participant ainsi au « décor musical » du livre.

Les jeunes venus d’autres quartiers de Paris et de la banlieue

côtoient une population de plus en plus huppée et aiment à provoquer

la bourgeoisie du « faubourg Saint-Germain » ; les caves se multiplient

et le monde entier veut les voir ! La grande époque de Saint-Germain-

des-Prés est en train de décliner au profit d’un tourisme argenté.

Boris Vian, après un ultime coup d’essai comme animateur dans un club venant d’ouvrir, quitte définitivement le quartier. Trop de

touristes, trop d’argent, trop de boutiques, trop de photographes, trop

de célébrités… L’après-guerre n’est plus, il n’y a « plus d’après à

Saint-Germain-des-Prés » comme le chante Gréco dans une chanson

créée en 1950 par Guy Béart.

Il est sûr que Boris Vian ne serait pas Boris Vian sans ce passage par

ce quartier. Il a pu côtoyer ainsi une foultitude de talents, exposer et

partager des idées et vivre des folies qu’il ne se serait peut-être pas

autorisées.

 

JEAN-PAUL SARTRE (1905-1980)

Laissons parler en premier lieu Boris Vian : « Écrivain, dramaturge

et philosophe dont l’activité n’a rigoureusement aucun rapport avec les

chemises à carreaux, les caves ou les cheveux longs, et qui mériterait

bien qu’on lui foute un peu la paix, parce que c’est un chic type. »

Derrière ces simples mots, se cachent beaucoup d’autres :

représentant du mouvement sur l’existentialisme, fondateur et

directeur de la revue Les Temps modernes, publiée chez Gallimard,

avec Simone de Beauvoir, biographe de Flaubert, Mallarmé,

Baudelaire, Genet et Faulkner, auteur de pièces de théâtre et d’essais et

surnommé le « Pape de Saint-Germain-des-Prés ». Il partage une vie

libre avec Simone de Beauvoir et a pour proches : Maurice Merleau-

Ponty, Jean Paulhan, Raymond Aron, Claude Lanzmann, Michel

Leiris.

Pendant la guerre, Sartre écrit et fait jouer ses pièces (Les Mouches

ou Huis clos) autant que possible afin de se positionner face à

l’occupation allemande. Il écrit pour le journal Combat, dirigé par

Camus, puis sa renommée devient internationale après la guerre en tant

qu’« intellectuel engagé ». Il soutient notamment Richard Wright,

écrivain noir américain et communiste, et trouve en Boris Vian un fin

connaisseur de la question, qui vient d’écrire à la même période son

J’irai cracher sur vos tombes.

Boris Vian a parodié le personnage ; très médiatisé à l’époque, en lui

offrant une place de choix dans son Écume des jours et en usant d’un petit jeu de mots puisqu’il le baptise « Jean-Sol Partre ». On sait que

cela avait beaucoup amusé Sartre à l’époque. Il avait de l’estime pour

ce grand gaillard qu’il croisait souvent dans les caves et il lui avait

apporté son soutien pour le prix de la Pléiade chez Gallimard, qu’il n’a

finalement pas eu.

Petit à petit leurs rapports se sont distendus car Michelle, l’épouse

de Boris Vian, devint de plus en plus proche du cercle des sartriens et

en particulier de Sartre lui-même. À la fin des années 1940, elle devint

sa secrétaire particulière et resta très proche de lui jusqu’à sa mort. Il

n’était sans doute pas facile de l’accepter pour Boris Vian. Quand il

commença de plancher sur son Traité, il eut envie de mieux

comprendre la pensée de Sartre, dont il s’amusait à l’époque de Saint-

Germain-des-Prés, et relut une grande partie des pièces et essais du

philosophe. Notamment, à propos de l’existentialisme, il avait envie

d’y revenir ; en effet, Sartre écrivait : « Même si Dieu existait, ça ne

changerait rien. Il faut que l’homme se retrouve lui-même. » Mais

finalement Vian écrira en chansons ce qu’il a à dire car il lui faut

gagner de l’argent tandis que Sartre, figure emblématique française et

connu mondialement, écrit, et prend parti en faveur de la fin de

l’invasion française en Indochine, de la libération de l’Algérie.

En 1964, Sartre refuse le prix Nobel de littérature, rejetant

systématiquement les récompenses et honneurs. Si Sartre prend des

distances avec le Parti communiste, il soutient la révolution cubaine,

Mai 68, la doctrine de Mao, l’avortement libre, il est contre la

répression envers les homosexuels, l’intervention américaine au

Vietnam, le conflit israélo-palestinien, pour la libération des dissidents

russes, la révolution au Portugal et se revendique homme de gauche.

Avec Serge July, ils vont lancer un nouveau quotidien, Libération,

encore en vente aujourd’hui.

Dans la famille Vian, on s’amuse à dire de Sartre qu’il est un

pataphysicien qui s’ignore…

 

1. Op. cit.

2. Op. cit.

3. Op. cit.

4. Paru aux éditions du Scorpion en 1947. Voir aussi Le Livre de Poche, Paris, 2012.

5. Op. cit.

6. Éditions du Chêne, Paris, 1974. Voir aussi Le Livre de Poche, Paris, 2001.

7. Voir Le Livre de Poche, Paris, 2008.

8. Paru en 1947 chez Gallimard.

9. Op. cit.

 

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