Traité de civisme (nouvelle édition)
Chapitre I
Eh bien, non, les Temps Modernes, ce n’est pas suffisant. C’est du
travail dans l’immédiat, du court terme, du compte-rendu, de la tranche
de vie, de l’air – au sens de vent. Pour démolir Mac Carthy, une seule
méthode : le démolir. L’analyser n’arrange rien. Mac Carthy,
inéluctablement, ne pourra, tout au plus, qu’infléchir un peu la courbe
dans un mauvais sens passager – l’allure générale de ladite courbe ne
s’en trouvera nullement modifiée. Mac Carthy n’est pas dangereux
intellectuellement, mais matériellement ; et il n’est utile de l’attaquer
que sur le plan matériel. Au couteau.
La tradition est impuissante à modifier ce fait brutal, amené depuis
des siècles à la lumière du jour par la poussée lente des chercheurs et
des scientifiques : la solution n’est pas politique, et l’analyse politique
si brillante qu’elle soit, reste totalement à côté de la question. Attacher
plus longtemps à la politique une importance autre que celle du cancer
– puisque vous en avez récemment parlé – confine au désespoir. Or, le
doute n’est pas permis : la politique est appelée à disparaître en tant
que méthode de résolution des problèmes de l’homme, et on arrivera à
l’éliminer au même titre que la syphilis. Que la période de transition
soit dure, que nous soyons en plein dedans, voilà ce que nous ne
songerons nullement à nier.
Mais croire en 1954 que la politique ait jamais résolu un problème,
avant que la technique ne l’ait elle-même résolu, cela confine à
l’idiotie.
Il y a une autre leçon à tirer de l’Amérique que celle de Mac Carthy.
Et c’est malhonnêteté pure que l’ignorer plus longtemps.
Et c’est malhonnêteté pure, au même degré, que d’ignorer
l’existence de solutions au moins partielles à tous les problèmes
capitaux de l’humanité actuelle, qui sont, réellement, en bien petit
nombre. Que l’on pourrait, grosso modo, résumer brièvement sous une
rubrique générale : la misère physiologique, sous-alimentation
physiologique (physique et intellectuelle) des 9/10 de l’humanité.
Car c’est d’un point de vue quantitatif qu’ils se posent ; et c’est ce
qui en fait la complexité apparente, mais du point de vue qualitatif, ils
se réduisent à fort peu de choses.
Et puisque c’est un problème de finalité qui surgit en tête de toute
réflexion de ce genre, les faits sont là qui nous permettent de dégager
avec une précision parfaitement abstraite le sens de la courbe évoquée
plus haut. L’histoire, qui n’est pas cette collection stupide de faits
militaires masquant depuis des siècles la signification réelle de
l’évolution de l’intelligence, est là pour le dire ; l’histoire qui évolue
dans le sens de la vie, tandis que le militaire n’est qu’une des formes
de la mort, forme pathologique dont on se débarrassera moins
facilement que du cancer mais dont on peut se débarrasser. L’histoire
qui démontre surabondamment le progrès accompli en deux mille – et
même en deux cents ans ; et si ce n’est pas un progrès que d’avoir, en
quelques siècles, amené la durée moyenne de vie de certains groupes
d’hommes à plus de soixante ans alors qu’elle était de vingt, si ce n’est
pas un progrès que d’avoir, en élevant de façon énorme le niveau
moyen de l’existence, diminué de moitié le nombre moyen des heures
de travail – alors nous ne parlons pas la même langue, et vous êtes les
hommes du néant.
Le problème est clair pour ceux qui sont de bonne volonté.
Il s’agit d’amener dans le temps le plus bref le niveau de vie de
l’ensemble des groupes humains – et accessoirement des êtres vivant
en symbiose avec l’homme – au minimum vital idéal que l’on peut
considérer comme étant à un moment donné le maximum théorique
possible compte tenu de l’état de la technique et des ressources
énergétiques et matérielles terrestres. Étant entendu qu’en aucun cas, en aucun lieu, on ne doive régresser du point de vue des heures de
travail (mais pas des conditions de celui-ci) par rapport à la situation
existante, au lieu considéré, que pour des durées temporaires et
prédéterminées sans qu’il soit admis une diminution du niveau de vie
en-deça d’un minimum vital physiologique à fixer d’après les
conditions moyennes existant dans les pays d’un niveau technique au
moins égal à celui de 1936 en France, ce dernier étant pris
arbitrairement comme terme acceptable de référence.
Le but ultime étant naturellement la suppression totale ou tout au
moins presque totale du caractère obligatoire du travail en général et
des travaux dits « serviles » eux-mêmes en particulier (mineur de fond,
dockers, etc.), au profit des activités créatrices de l’esprit ou du corps,
et, en fin de compte, de la liberté individuelle.
Ce qui est parfaitement possible, et dans un délai relativement bref.
Que cela le soit théoriquement, je ne prendrai pas la peine de
discuter, ni de réfuter les théories contraires, car cela serait montrer
que je n’ai pas pesé sérieusement le pour et le contre avant d’indiquer
ici les miennes. Je sais qu’une conclusion du genre de celle que j’ai
énoncée ci-dessus devrait arriver au terme d’une étude de six mille
pages bourrées de citations et de références, discrètement, et se cacher
aussitôt derrière sa couverture. Mais diluer les faits ne saurait leur
donner du poids. On voudra bien me croire si je précise que j’ai
réfléchi à ce problème un peu plus que superficiellement depuis un
certain nombre d’années, et que ce n’est pas une foi mystique qui
m’anime. La foi soulève des montagnes, mais les laisse joyeusement
retomber sur la tête de ceux qui ne l’ont pas.
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