Voyage à Madagascar et aux îles Comores - Tome I
§ 3. – Retour des frères de Radama avec leur gouverneur Hastie. – Portrait de cet agent secret du gouvernement de Maurice. – Il trouve Radama à Tamatave. – Conquêtes du jeune monarque. – Envahissement du territoire de Jean René. – Traité de paix de M...
§ 3. – Retour des frères de Radama avec leur
gouverneur Hastie. – Portrait de cet agent secret du
gouvernement de Maurice. – Il trouve Radama à
Tamatave. – Conquêtes du jeune monarque. –
Envahissement du territoire de Jean René. – Traité de paix de Manaarez. – Entrée de Radama à Tamatave et
fuite de Fiche à l’Île-aux-Prunes.
Cependant les deux jeunes frères de Radama, envoyés à l’île Maurice, avaient été confiés aux soins d’un homme qui de-vait un jour acquérir une grande influence à la cour de Tanana-rivo.
Hastie, sergent dans un régiment en garnison à l’île Mauri-ce, s’était fait distinguer du gouverneur par son courage et sa présence d’esprit dans l’incendie qui détruisit une partie du Port-Louis. C’était un homme adroit, insinuant, peu scrupuleux sur le choix de ses moyens d’influence, et déjà il avait été em-ployé dans l’Inde à des missions de confiance, mais peu hono-rables. Ce fut lui qui donna aux jeunes Hovas les premiers élé-ments de l’éducation et qui les reconduisit à Madagascar, en 1817, sur la frégate le Phaéton, muni probablement d’instructions secrètes auprès de Radama.
Au moment même où le Phaéton approchait des côtes de Madagascar, Radama, enhardi par ses premiers succès, avait poussé ses conquêtes jusque sur les frontières des Bétanimènes, et, à la tête d’une armée de 25,000 hommes, il menaçait d’envahir le territoire de Fiche et de Jean René. Un tel déploie-ment de forces commença à donner des craintes sérieuses au chef de Tamatave : il reconnut trop tard la vérité des prédictions de son frère et la fausseté des promesses de l’agent anglais, qui l’avait assuré de l’appui de son gouvernement, et l’avait engagé à rester dans l’inaction en lui peignant Radama comme le chef d’une horde de sauvages, qui n’oserait pas s’attaquer à lui. Il lui fallut donc se mettre à la hâte en état de résister au torrent dé-
– 62 – vastateur qui descendait des montagnes. Fiche consentit à abandonner momentanément Yvondrou, pour venir, avec ses sujets et ses alliés, se réunir, à Tamatave, aux forces que son frère y voulait concentrer.
Jean René réussit, en peu de temps, à entourer la place d’un double rang de palissades, flanquées aux angles et aux en-droits faibles de toubis (petits forts), et défendues par deux piè-ces de campagne en bronze, qui avaient appartenu à l’ancien agent français, et sur l’effet desquelles il comptait beaucoup pour jeter l’épouvante parmi les troupes de Radama. Il espérait trouver dans les traitants français, que le trafic des esclaves avait attirés sur la côte, des auxiliaires intelligents et disposés à faire le service de ces deux pièces de canon ; il comptait d’autant plus sur ce secours, que son autorité, en se substituant à celle des petits chefs de la côte, avait supprimé une foule de vexations tyranniques auxquelles les commerçants européens étaient
soumis avant lui 1.
Le traitants approuvèrent les dispositions de Jean René, et s’engagèrent à le soutenir de tout leur pouvoir ; mais Radama étant venu camper près de la rivière de Manaarez, les plus in-fluents d’entre eux, aveuglés nous ne savons par quel prestige, peut-être par l’espoir d’obtenir, à des conditions avantageuses, les esclaves que le conquérant traînait, disait-on, à la suite de son armée, manquèrent à leurs promesses, et se rendirent à son
1 Les chefs de la côte, que Jean René avait remplacés, suscitaient chaque jour aux Blancs de nouvelles tracasseries pour avoir un prétexte de les condamner à de fortes amendes. Quand ils célébraient des fêtes ou se livraient aux plaisirs du ralouba (réjouissances nocturnes qui ne sont qu’une série d’orgies), ils obligeaient les traitants à payer des contribu-tions extraordinaires pour subvenir aux dépenses qu’elles nécessitaient, et à leur fournir l’arack dont ils s’enivraient. Les traitants n’avaient rien de semblable à craindre de Jean René, qui ne leur faisait payer aucun impôt, et ne percevait sur leurs bâtiments d’autres droits que dix piastres d’ancrage et une dame-jeanne d’arack pour ses soldats.
– 63 – camp pendant la nuit. Jean René, réduit à ses propres ces, dans une place mal défendue, tomba dans le décourage-ment, malgré les exhortations de son intrépide frère, qui n’avait que des forces médiocres et des soldats peu dévoués. Le chef de Tamatave était occupé des moyens de sortir honorablement de sa position fâcheuse, lorsque l’agent anglais, Pye, qui avait suc-cédé à Lesage, et Brady, intervinrent comme médiateurs auprès de Radama. Celui-ci, qui croyait à son ennemi des ressources imposantes, et qui n’avait eu jusqu’alors en sa possession aucun port de mer, était pressé d’entrer à Tamatave, et consentit de traiter avec lui d’égal à égal.
Dès que Fiche entendit parler de négociations, il s’emporta violemment contre son frère, et ne voulant pas rester le témoin du traité honteux qui se préparait, il se fit transporter avec sa famille à l’Île-aux-Prunes par le capitaine français Arnoux. Il se montra du reste fort prudent en agissant ainsi, car il savait que du moment où le roi d’Émirne s’emparerait de sa personne, rien ne pourrait le sauver de la mort. Il l’avait trop profondément offensé en l’appelant blanc-bec dans une assemblée pour en es-pérer merci. Quelques personnes nous ont assuré que l’expédition de Radama contre les états de Jean René et de Fi-che n’avait d’autre but que de venger cette injure ; nous croyons qu’il se joignait à ces sentiments d’amour-propre des motifs d’ambition, et que ceux-ci eurent une part non moins grande dans cette détermination.
L’agent anglais, voulant favoriser les vues de Radama, dé-cida Jean René à fixer un jour pour arrêter les conditions du traité. Il fut convenu que le chef de Tamatave se rendrait à moi-tié chemin de Manaarez, accompagné d’un détachement de sa garde, et que Radama, avec un nombre égal de soldats, le vien-drait joindre au rendez-vous fixé.
L’entrevue eut lieu, et les parties étant tombées d’accord, un projet de traité fut signé le même jour sous l’influence de l’agent anglais. Radama y reconnut Jean René comme chef hé-réditaire de Tamatave ; mais il lui enleva la souveraineté du
– 64 – pays des Bétanimènes qu’il venait de soumettre, et l’investit seulement du titre de gouverneur-général de cette province. Jean René fut obligé de subir cette clause qui le mettait sous la suzeraineté du roi des Hovas, pressé qu’il était par les circons-tances et par les instances de M. Pye, qui venait de recevoir des instructions de l’île Maurice, par lesquelles le gouvernement anglais ne reconnaissait que Radama pour roi de Madagascar. Le traité garantissait en outre la liberté et la franchise du port de Tamatave pour les sujets hovas, et contenait des clauses d’alliance offensive et défensive entre les deux chefs, en mainte-nant toujours le droit de suzerain au roi d’Émirne.