Voyage à Madagascar et aux îles Comores - Tome I
§ 10. Arrivée du capitaine Gourbeyre à Tamatave. – Refus de passeports pour les commissaires français. – Fortifications de Tintingue. – Commencement des hostilités – Prise de Tamatave. – Désastre de Foulpointe. – Revanche de la Pointe-à-Larrée. – Le ...
§ 10. Arrivée du capitaine Gourbeyre à Tamatave. –
Refus de passeports pour les commissaires français. –
Fortifications de Tintingue. – Commencement des
hostilités – Prise de Tamatave. – Désastre de
Foulpointe. – Revanche de la Pointe-à-Larrée. – Le
général Tazo. – Diplomatie des Hovas. – Évacuation
de Tintingue. – Causes probables de cet échec.
Le 15 juin 1829, le commandant partit de Bourbon avec la frégate la Terpsichore, la gabarre l’Infatigable et le transport le Madagascar. Il arriva devant Sainte-Marie le 19.
Après avoir visité en détail la belle baie de Tintingue et ral-lié la corvette de charge la Nièvre, la gabarre la Chevrette et l’aviso le Colibri, qui avait porté au gouvernement de Maurice l’avis du départ de l’expédition, M. Gourbeyre mit sous voile et mouilla le 9 juillet sur la rade de Tamatave.
Le lendemain, le commandant, accompagné des principaux officiers de la division, alla faire visite au gouverneur Andrésoa qui les reçut poliment, mais fut très réservé. M. Gourbeyre lui annonça que sa mission était toute pacifique, et qu’il avait des présents à envoyer à la reine Ranavalou, de la part du roi de France. Il ajouta qu’il désirait avoir des saufs-conduits pour les officiers qui seraient chargés d’aller à Tananarivo offrir ces pré-sents à la reine. On avait engagé les maremites (hommes à ga-ges) nécessaires pour porter les deux envoyés et leurs effets à la capitale, lorsque Andrésoa déclara qu’il n’avait pas l’autorisation de leur délivrer des passeports ; il leur conseilla toutefois de se mettre en route, les assurant qu’ils en recevraient avant d’avoir atteint Tananarivo. Ce refus inattendu contrariait tous les projets ; le commandant ayant d’ailleurs remarqué qu’il se faisait des préparatifs de défense dans le fort, et que des troupes hovas avaient été envoyées à Tintingue, se détermina, pour ne pas perdre un temps précieux, à se rendre à Foulpointe,
– 99 – après avoir clairement notifié à la reine nos prétentions, et fixé un délai de vingt jours pour sa réponse.
Avant de partir, le commandant fit savoir à Andrésoa com-bien il était surpris que sa visite n’eût pas été rendue, et lui fit demander les motifs de cet oubli ou de cette négligence des formes usitées. Le chef malgache fut fort étonné lui-même de la réclamation, car il ignorait qu’une visite, même désagréable, était un honneur qu’il fallait s’empresser de rendre ; il envoya cependant Philibert, grand-juge de Tamatave, l’excuser auprès du commandant.
M. Gourbeyre, comme on le voit, mettait un soin extrême à ce que le cérémonial s’accomplît dans toutes les circonstances. Cela n’était pas facile, et il s’exposait à perdre son temps en vou-lant apprendre la politesse aux Malgaches.
À Foulpointe, où la division arriva en quelques heures le 20, la réception des Français fut plus amicale ; le gouverneur Rakéli paraissait cependant inquiet ; il était évident qu’il avait reçu des ordres de la reine, et qu’il prévoyait une fin sanglante à tous ces pourparlers.
Après avoir visité Sainte-Marie, la division vint mouiller le 29 dans le port de Tintingue. On s’y livra immédiatement aux travaux de fortification et d’établissement ; les officiers de la Chevrette levèrent le plan de la baie et balisèrent les passes. De toutes parts on rivalisait de zèle et d’ardeur, et les constructions étaient assez avancées le 25 pour qu’on pût planter le mât de pavillon de l’établissement. Les remuants Betsimsaracs, à la bravoure desquels on eut trop de confiance, vinrent en foule féliciter le commandant, et lui faire des offres de services et des protestations de dévoûment qu’il accepta.
Vers la même époque, un envoyé hova vint porter une let-tre de la reine au commandant ; cette missive étant écrite en malgache, on n’y put rien comprendre. Ranavalou paraissait y protester contre notre présence sur la côte.
– 100 –
Nous ne croyons pas faire un reproche aux officiers de l’expédition en disant que cette importante entreprise manquait de guides qui eussent une connaissance approfondie de la lan-gue et des usages malgaches. L’ancien secrétaire de Radama, Robin, qui s’était enfui de Tananarivo, dans la crainte des per-sécutions auxquelles étaient en butte les serviteurs du feu roi ; Robin, disons-nous, eût rendu de grands services au comman-dant, en l’éclairant sur l’état réel des choses chez les Hovas ; mais il avait déjà été expédié vers le prince hova Ramanétak, dont la reine redoutait les attaques comme on l’a vu précédem-ment. Ramanétak était alors à Anjouan (îles Comores) avec quelques centaines de partisans ; Robin l’engagea à se rendre sur la côte nord-ouest de Madagascar, à y soulever les Sakala-ves-du-Nord, impatients du joug hova, et à s’efforcer de conqué-rir le trône de Radama auquel il a des droits. Ce plan que Ra-manétak adopta avec joie, et qui, en cas de succès, offrait les plus grands avantages à la France, n’eut pas même un commen-cement d’exécution, parceque l’on ne mit à la disposition du prince que soixante fusils et vingt barils de poudre. Ramanétak, qui manquait d’armes, ne pouvait songer à attaquer avec des moyens aussi misérables une armée formidable comme l’était alors celle de la reine. Il ajourna ses projets de conquêtes, après s’être fait une idée peu flatteuse de la générosité et de la puis-sance françaises.
Cependant, sur plusieurs points de la côte les Français étaient maltraités par les autorités hovas, et un traitant de cette nation, naufragé à Fénérif, avait même été vendu publiquement par le chef de ce village ; le capitaine Gourbeyre se décida à ré-pondre par la force à ces actes d’hostilité.
Le 10 octobre 1829, la Terpsichore, la Nièvre et la Chevret-te, vinrent s’embosser à 300 toises du fort de Tamatave, où le prince Corroller commandait depuis quelques jours. Le lende-main, une déclaration de guerre fut remise au gouverneur, et les trois navires commencèrent le feu. En peu d’instants le fort fut détruit, la poudrière sauta dès les premières bordées. Les trou-pes de débarquement se rendirent à terre, et poursuivirent, jus-
– 101 – que dans les montagnes d’Yvondrou, l’ennemi qui laissa en tre pouvoir vingt-trois canons ou caronnades et plus de deux cents fusils. Les Hovas furent ensuite débusqués d’un fort re-tranchement qu’ils avaient élevé à Ambatoumanouk, près de la rivière d’Yvondrou ; ils déployèrent dans cette affaire un coura-ge dont on ne les croyait pas capables.
La nouvelle de notre victoire enflamma l’enthousiasme or-dinaire des Betsimsaracs. Ce peuple tapageur et fanfaron offrit de se soulever de nouveau contre l’autorité de la reine ; il ne demandait que huit jours pour exterminer nos ennemis. Cette bravade n’eut pas cette fois de succès auprès du commandant, qui les remercia de leurs bonnes dispositions, et ne voulut pas leur laisser, comme ils le demandaient, un bâtiment avec un détachement français.
Les Français n’obtinrent pas à Foulpointe, où ils arrivèrent le 27, le même avantage qu’à Tamatave. Le débarquement s’effectua en bon ordre, mais une sortie inattendue et furieuse de Rakéli vint mettre la confusion dans les rangs ; quelques ti-railleurs se voyant près d’être tournés par l’ennemi, battirent promptement en retraite, et entraînèrent le plus grand nombre des soldats vers les embarcations. Le brave capitaine Schœll, commandant de Sainte-Marie, perdit la vie dans cette affaire ; seul avec deux marins, enfoncé dans un marécage jusqu’à la ceinture, il s’était défendu héroïquement contre quinze Hovas, jusqu’à ce que ses forces l’eussent abandonné.
Dans l’espoir d’effacer le souvenir de cette journée, le 3 no-vembre, M. Gourbeyre conduisit sa division à la Pointe-à-Larrée où les Hovas avaient établi un poste militaire qui menaçait à la fois nos établissements de Tintingue et de Sainte-Marie. La vic-toire fut complète. Malgré la courageuse résistance des Hovas, les Français pénétrèrent dans le fort ; on s’y battit avec achar-nement ; les Hovas fléchirent enfin et prirent la fuite. Ils perdi-rent dans cette journée 125 hommes et eurent 55 blessés ; on remarqua que la plupart des canonniers avaient péri sur leurs pièces. Nous n’eûmes que onze tués.
– 102 –
Il est juste de dire que toutes les précautions avaient été prises pour assurer le succès de cette attaque, et que le moral des troupes avait été relevé par les pressantes harangues du commandant.
Le bruit des succès obtenus par les Français causa une ter-reur panique dans la population d’Émirne ; mais la reine ne manifestait aucune crainte pour sa puissance ; elle répétait le mot avec lequel Radama avait coutume de répondre aux mena-ces d’invasion des Français : « Qu’ils essaient, disait-elle, j’ai à mon service le général Tazo (la fièvre endémique), entre les mains duquel je les laisserai quelque temps, et je suis sans crainte sur les résultats. »
Cependant deux envoyés du gouvernement hova vinrent trouver M. Gourbeyre, pour traiter de la paix. Ils déclarèrent que la reine était disposée à accorder toutes les réparations de-mandées par la France, et établirent les bases d’un traité dont la ratification par Ranavalou devait avoir lieu au plus tard le 31 décembre. Cette ratification fut refusée sans qu’on ait pu en connaître la cause.
Il fallut dès-lors songer à recommencer les hostilités. Un renfort de 800 hommes de troupe légère, deux compagnies de Sénégalais, un certain nombre d’artilleurs et un matériel de guerre proportionné, furent demandés au gouvernement de la métropole, et expédiés par elle sur trois bâtiments de guerre.
Lorsqu’on lit les instructions que le ministre adressa en cette circonstance au gouverneur de Bourbon, instructions dans lesquelles il recommandait de conclure au plus tôt une paix ho-norable avec les Hovas, on se demande quel fut le but d’un ar-mement aussi considérable. La devise du ministre paraissait être l’économie ; c’était dans un but économique qu’il désirait voir la fin des hostilités ; sous ce rapport il mérite des éloges. Mais comment le concilier avec lui-même quand il organise à grands frais une expédition dont on pouvait fort bien se passer, du moment qu’il ne s’agissait plus de faire la guerre ?
– 103 –
Toute l’année 1830 se passa de part et d’autre en intrigues où les Hovas se montrèrent nos maîtres, il faut le reconnaître. M. Gourbeyre repassa en France afin de s’initier aux mystères de la politique du ministre.
Dans cet intervalle, la révolution de juillet s’accomplit. Au milieu des circonstances graves où cette révolution plaçait la France, on reconnut qu’il était nécessaire de faire cesser le plus promptement possible les dépenses extraordinaires qu’occasionnait Madagascar. Le désir de s’attirer l’amitié de l’Angleterre, qui avait plusieurs fois manifesté de l’inquiétude sur nos actes dans cette île, entra peut-être pour beaucoup dans cette détermination. Sur l’avis du conseil d’amirauté il fut déci-dé (27 octobre 1830) : 1° que l’on rappellerait immédiatement en France les quatre bâtiments de guerre affectés à l’expédition, et tout ce qui, en infanterie et en artillerie, excéderait l’effectif des garnisons ordinaires de Bourbon et de Sainte-Marie ; 2° que le gouverneur de Bourbon serait chargé de négocier avec la rei-ne des Hovas un traité où l’on s’abstiendrait, au besoin, de dis-cuter la question de souveraineté, et qui aurait pour but essen-tiel de régler les relations commerciales entre la France et Ma-
dagascar 1. L’évacuation de Tintingue et de Sainte-Marie devait aussi avoir lieu.
Comme la colonie de Bourbon souffrait beaucoup de cette guerre, ses caboteurs n’étant plus admis dans les ports de la Cô-te-de-l’Est, et les approvisionnements en riz et en bœufs qu’elle tire annuellement de Madagascar lui faisant faute depuis long-temps, M. Duval-Dailly, alors gouverneur de Bourbon, s’empressa d’exécuter les ordres du ministre. Dans le but d’obtenir de la reine Ranavalou un traité de commerce plus avantageux, il lui présenta l’évacuation de Tintingue comme une compensation des avantages réclamés par la France. Cette pro-position ne fit sur elle d’autre effet que de lui donner une triste
1 Précis sur les Établissements français, p. 66.
– 104 – opinion de l’habileté et de la droiture des Français, car elle vait que l’évacuation était déjà ordonnée. Toujours inébranlable dans sa résolution, elle refusa, comme au premier jour de nos relations avec elle, d’entendre à aucune proposition d’arrangement ou de traité.
Cette dernière tentative ayant ainsi échoué, on s’occupa ac-tivement de l’évacuation de Tintingue. Elle s’effectua paisible-ment du 20 juin au 30 juillet 1831. Un corps de 3,000 Hovas s’avança seulement jusqu’en vue de rétablissement, mais il ne fit aucune démonstration hostile. Les fortifications furent détruites et on mit le feu aux constructions dont les matériaux ne pou-vaient être emportés. Le personnel et le matériel furent trans-portés soit à Bourbon, soit à Sainte-Marie, dont l’évacuation fut indéfiniment ajournée afin de protéger les colons qui s’y étaient
établis sur la foi des promesses du gouvernement 1.
Dès que les Français eurent quitté la grande terre, les Ho-vas massacrèrent un grand nombre de Betsimsaracs qui avaient reconnu l’autorité de la France et construit des villages sous la protection du fort.
Telle fut la fin de la dernière expédition envoyée par la France à Madagascar. Cet échec vint confirmer le reproche maintes fois répété depuis un siècle, que nous ne savons ni créer ni gouverner des colonies. Il ne nous appartient pas de signaler les causes de nos désastres dans ce malheureux essai ; des fau-tes furent commises par la métropole indécise et parcimonieuse, par l’administration de l’île Bourbon, au commerce de laquelle, il faut le dire, la prospérité de Madagascar porterait un coup funeste, enfin par les officiers chargés de l’exécution de l’entreprise, qui ne paraissent pas avoir eu cette unanimité de vue ni cette bienveillance réciproques que l’on aime à trouver parmi des concitoyens éloignés de leur patrie et entourés de dangers.
1 Précis sur les Établissements français, p. 68.
– 105 –