Voyage à Madagascar et aux îles Comores - Tome I
Chapitre V.
Forêt de Vavoune. – Le baba-koute. – Les makis. –
Le vari. – Les tendracs. – Le voun-t’sira. – Réunion
des chasseurs malgaches. – Rencontre de deux
serpents monstrueux. – Chasse aux caïmans. –
Moyen employé par les naturels pour les prendre. –
Pipée malgache.
Dès qu’il fit jour nous quittâmes le village de Vavoune et nous nous dirigeâmes vers la forêt. Les chemins qui y condui-sent passent à travers des marais et sont couverts de broussail-les. Nous marchions depuis quelque temps dans la forêt lorsque nous entendîmes les cris lamentables des baba-koutes.
Le baba-koute 1 est une espèce de singe ; les plus grands ont trois pieds de hauteur : ils vont presque toujours par troupes et n’habitent que les grands bois ; leur poil est ras et de la couleur de la souris ; ils n’ont pas de queue. Ces animaux, qui ont physiquement du rapport avec l’orang-outang, ont, comme lui, plusieurs des habitudes de l’homme ; ils se tiennent naturellement debout ou assis ; leur cri est triste, il ressemble à celui d’un homme qui souffre ; la première fois que je l’entendis, je crus que c’était la voix de quelque voyageur assassiné qui luttait contre la mort.
Les naturels craignent les baba-koutes ; ils disent que ces singes étaient autrefois des hommes, mais que pour se soustrai-re au travail, qui est le devoir de tout membre d’une société, ils
1 Petit-père ou le père-enfant.
– 157 – se retirèrent dans les bois, et que Zanaar, indigné de leur se, rendit leur race inférieure à la nôtre, et les métamorphosa.
Mon guide, qui connaissait tous les chemins de la forêt, où il avait déjà chassé plusieurs fois, me conduisit dans un endroit où je pus approcher d’un baba-koute : il était assis sur une branche, presque au sommet d’un arbre élevé ; je le tirai avec des chevrotines ; mais la blessure que je lui fis était sans doute légère, car il ne changea pas de place, et pencha seulement la tête en avant ; je tirai une seconde fois, et toute la charge ayant porté dans ses reins, il tomba près de moi : sa vue me fit fris-sonner, tant je lui trouvai de ressemblance avec l’homme ; un sentiment de tristesse s’empara de moi, et l’aspect des objets intéressants qui m’environnaient ne parvint pas à l’effacer en-tièrement.
Les Malgaches, joyeux de la mort du singe qui leur assurait un régal, me demandèrent la permission de s’arrêter un ins-tant : ils allumèrent un grand feu dans lequel ils passèrent plu-sieurs fois le corps du pauvre animal, et après en avoir gratté le poil ils le coupèrent par morceaux et se le partagèrent ; cette opération me causa tant de dégoût que je m’éloignai d’eux ; j’allai à la recherche des oiseaux, dont les cris frappaient de tous côtés mon oreille, en attendant qu’ils fussent prêts.
Je tuai quelques merles (hourouve) semblables aux nôtres, mais plus petits, et une espèce de faisan que les Malgaches ap-
pellent lapira tsi-akoho1, dont le plumage est mêlé de blanc, de brun et de noir, et le bec à peu près le même que celui d’une bé-casse ; cet oiseau est un mets délicat ; la chair de la poitrine sur-tout a un goût exquis.
La voix des chiens nous annonça qu’ils rencontraient du gibier ; je crus que c’était des pintades, parcequ’ils aboyaient au pied d’un arbre ; mais mes compagnons qui s’empressèrent de
1 Lapira, mot dont la signification m’est inconnue ; tsi-akoho, lit-téralement : qui n’est pas poule.
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les rompre me dirent que c’était des makes ou makis 1, et me firent comprendre que les chiens qui s’adonnaient à cette chasse n’étaient plus propres à celle du sanglier.
Il y a plusieurs espèces de makes à Madagascar ; les plus petites et les plus jolies sont de la grandeur d’un chat ordinaire, mais plus minces ; leur fourrure tachetée de gris, de blanc et de noir, ressemble à celle de l’hermine, et pourrait avoir de la va-leur en Europe s’il était possible de la conserver : on s’en procu-rerait des milliers, car les forêts sont peuplées d’une innombra-ble quantité de ces animaux.
Le museau de la make est noir et alongé comme celui du renard, ses oreilles sont étroites, effilées et courtes, sa queue est longue et fourrée. La make rousse est un peu plus grosse que les autres espèces ; sa chair est aussi bonne que celle du lièvre, qui n’a jamais pu s’acclimater à Madagascar.
La plus grande de toutes les makes (le vari) est noire et blanche, son crâne est couvert d’un poil noir, court et luisant, et sa tête entourée d’un bandeau de longs poils blancs ; elle a au cou une sorte de fraise noire qui contraste singulièrement avec l’extrême blancheur du reste du corps ; ses pattes sont couvertes jusqu’au genou de poils noirs, disposés exactement comme des gants à la Crispin ; sa queue est d’un noir luisant. Les makes de cette espèce sont plus longues et plus grosses qu’un angora ; elles sont d’un naturel plus doux que les autres, quoiqu’elles ne soient pas faciles à apprivoiser.
Nos chiens avaient à peine quitté les makes qu’ils ren-contrèrent un tendrac (centenes spinosus, Desmarets). Après l’avoir poursuivi pendant quelques minutes, ils s’en emparèrent. Cet animal n’est pas un des moins curieux qu’il y ait à Madagas-car ; il est gros comme un lapin domestique ; ses formes et son organisation ne diffèrent pas beaucoup de celles du hérisson ; il se terre au mois d’avril dans un trou de deux ou trois pieds de
1 Lemur, de Linné ; en malgache, varik.
– 159 – profondeur, où il reste dans un état de torpeur jusqu’en bre. Quoiqu’il ne prenne pas de nourriture pendant ce sommeil de sept mois, il s’engraisse d’une manière prodigieuse et perd cette odeur insupportable et ce goût plus fort que celui de venai-son qu’on trouve à sa chair quand il est errant pendant l’hivernage.
On connaît les endroits où les tendracs se sont terrés, par la présence de monticules, semblables à ceux qui couvrent des trous de taupes ; les petits garçons ont l’habitude d’y fouiller et les en arrachent avec beaucoup d’adresse ; cependant il arrive quelquefois que le tendrac, dont ils troublent le sommeil léthar-gique, les mord assez fortement pour leur faire lâcher prise.
La chair de cet animal, quand il a été quelques mois en ter-re, a le goût de celle du cochon de lait ; il a ainsi que lui une cou-che de graisse ou panne à laquelle j’ai trouvé plus de saveur. Les Malgaches, et surtout les Hovas, en sont très friands.
Tandis que je considérais mon tendrac que je venais de soustraire à la dent des chiens, j’entendis dans le feuillage un léger bruit, et ayant cru voir un écureuil je me mis à sa poursuite
et l’abattis ; c’était un voun-t’sira1; il est plus gros, plus court et plus gracieux que notre écureuil ; sa queue est moins grande et moins touffue, mais son poil est plus court, plus fin, et sa couleur plus agréable ; on le voit toujours sautant de branche en
1 Chapelier, dans une de ses lettres à M. de Froberville, rapporte l’anecdote qui a fait désigner chez les Malgaches sous le nom de voun-t’sira (littéralement : suffoqué par le sel) cet animal connu par les natu-ralistes sous celui de mustela galera. « … Plusieurs personnes étaient occupées, dit-il, à brûler les troncs d’un palmier (le sata-foutchi, qui donne par la combustion une espèce de sel assez semblable à la soude du commerce, pour entrer comme elle dans la composition du savon), lors-qu’ils aperçurent l’animal dont j’ai parlé. Ils lui lancèrent aussitôt les morceaux de ce sel qui, le frappant à la tête, l’étourdirent et le firent tom-ber, ce que voyant les naturels s’écrièrent : voun-t-sira, voun-t-sira ! »
– 160 – branche pour chercher des œufs d’oiseaux, sa nourriture te.
Il était environ midi lorsque nous arrivâmes à l’endroit de la forêt où les chasseurs auxquels nous devions nous réunir s’étaient établis. Nous avions fait tout au plus trois lieues au S.-S.-O. depuis notre départ du village de Vavoune.
Dans un endroit fourré du bois, près d’un ruisseau d’eau limpide qui coulait sur un lit de gravier, on avait élevé pour les chefs des tentes semblables à celle que j’avais fait faire à Tama-tave. Leurs officiers et leurs esclaves étaient logés dans des bar-raques de feuillage dont chacune contenait tout au plus quatre personnes.
Un des chasseurs, qui fixa particulièrement mon attention
tant par sa couleur 1 que par la noblesse de son maintien, était Simandré dont je ne connaissais pas encore l’histoire et les mal-heurs. Je remarquai aussi deux frères, chefs de Maroussic, qui étaient venus au rendez-vous de chasse quoique leurs états en fussent éloignés de plus de quinze lieues ; ils étaient accompa-gnés du jeune chef de Mitinandre, leur voisin et leur ami.
Les chasseurs ayant décidé que nous laisserions reposer les chiens de meute durant deux jours, je m’amusai pendant ce temps à chasser la perdrix, la caille, la poule d’eau et la bécassi-ne.
Les perdrix de Madagascar sont semblables à nos perdrix grises, mais plus petites que celles-ci ; les naturels les appellent tohtoh’. On ne les voit jamais par compagnies de plus de neuf ou dix, parceque l’humidité s’oppose au développement des cou-vées ; elles ne se lèvent jamais à la remise, aussi sont-elles faci-les à prendre avec des chiens dressés exprès qui les suivent à pas de loup et finissent par les saisir ; j’en arrachai quatre de la gueule du chien de mon guide dans un très court espace de
1 Il était mulâtre.
– 161 – temps. Elles se tiennent toujours dans les lieux humides, près des rivières et des marais.
On rencontre dans les mêmes endroits la bécassine et la poule d’eau. La première est assez rare ; elle est la même que celle d’Europe et aussi difficile à tirer. L’autre est plus grosse qu’une poule ; son plumage est violet, son bec et ses pattes rou-ges ; sa chair est moins bonne dans l’hivernage que dans l’autre saison.
On trouve aussi près des marais une sorte de petit faisan gros comme une perdrix, dont la chair est encore plus délicate que celle du nôtre ; il est couvert d’un joli plumage bleu ; son bec, ses pattes et une partie de sa tête sont rouges.
Nous trouvâmes en chassant beaucoup de hérissons (sora), que les Malgaches font bouillir avec des herbes et qu’ils trouvent très bons. Nous allions rentrer au camp, la chaleur ne nous permettant plus de continuer notre chasse, quand j’aperçus dans le coin desséché d’un marais deux serpents enlacés qui dormaient.
L’un était plus gros que la cuisse d’un homme ; l’autre était tout au plus comme le bras d’un enfant. Je les montrai à mes compagnons en manifestant l’intention de les attaquer ; mais ils s’en éloignèrent avec horreur et firent tout ce qu’ils purent pour me détourner de mon projet. Je glissai des chevrotines dans mon fusil et je tirai à dix ou douze pas ; le plus petit des deux serpents ne fut pas atteint et se sauva dans la bruyère voisine. L’autre reçut la charge au milieu du cou ; il dressa la tête en sif-flant et mordit près de l’œil mon braque qui s’était élancé sur lui. Le sang que je vis couler de la blessure de mon chien, lors-qu’il me rejoignit en criant, m’affligea d’autant plus qu’il venait d’Europe et que je n’aurais pas pu le remplacer à Madagascar.
Je craignais que le reptile ne fût venimeux, mais je fus bientôt rassuré en voyant que non-seulement le chien n’était pas malade, mais qu’il mangeait comme de coutume. J’ai tué
– 162 – depuis à Madagascar plusieurs serpents qui n’étaient pas plus dangereux que celui-ci.
Quoi qu’il en soit, il me fallut tirer une seconde fois pour l’achever, car les Malgaches n’osaient pas s’en approcher, quoi-qu’il fût mortellement blessé. Je le mesurai ; il avait seize pieds de long ; sa peau avait une couleur et un éclat que je n’ai pas remarqués dans les autres serpents.
Les naturels, toujours superstitieux, me dirent que celui-ci n’était vu que très rarement, et qu’il était toujours le présage de quelque malheur ; qu’il dormait le jour sur la terre et qu’il se tenait la nuit sur les arbres, d’où il descendait pour sucer le sang des bœufs qui ne sont pas parqués.
J’eus beaucoup de peine à décider mes maremites à porter mon serpent ; ce ne fut qu’à force de promesses que je les dé-terminai à le placer sur un brancard.
Arrivé dans la forêt, tous les chasseurs accoururent pour le voir, mais personne ne voulut se charger de le dépouiller. Je fus donc obligé de le suspendre à un arbre et de le préparer moi-même. Il avait une couche de graisse de plus d’un pouce d’épaisseur ; sa chair était courte et aussi blanche que du veau. Je fis cadeau de sa peau que je bourrai, après l’avoir frottée de savon arsenical, à un ami qui la donna au docteur Labrousse, médecin en chef de la colonie de Bourbon. J’ai su depuis qu’on l’avait apportée en France pour un musée.
La chasse au sanglier ne devant avoir lieu que le surlende-main, il me restait un jour que je destinai à celle des caïmans. Les Malgaches, en m’avertissant que mes balles de plomb s’amortiraient sur leurs écailles, brisèrent une petite chaudière en fonte dont les morceaux devaient servir à charger nos armes.
Plusieurs chasseurs ayant offert de m’accompagner, se pro-curèrent des pirogues dans lesquelles nous nous embarquâmes au point du jour. Après avoir vogué pendant quelque temps sur
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une rivière1 assez large, où je ne voyais pas de caïmans, nous entrâmes dans un de ses bras où l’eau était plus tranquille : çà et là s’élevaient des touffes de joncs et de roseaux. Une forte odeur de musc répandue autour de nous annonça la présence des caï-mans, et nous en vîmes bientôt plusieurs dont les têtes surna-geaient ; je les aurais tirés si mes compagnons ne m’eussent pas engagé à attendre une proie plus sûre. Ils m’en montrèrent bientôt plusieurs qui dormaient au soleil sur l’herbe ; les parties les plus vulnérables de leurs corps, qui sont le défaut de l’épaule et la gorge, étaient à découvert. J’en atteignis un à dix ou douze pas, et il fit de vains efforts pour se traîner jusqu’à la rivière ; les autres s’y précipitèrent si vivement, au bruit de la détonation, qu’ils donnèrent à nos pirogues un violent mouvement de roulis qui n’eût pas permis de s’y tenir debout.
Mes pagaïeurs dirigèrent la pirogue, en poussant des cris de joie, vers le caïman blessé qui se débattait encore, et s’en ap-prochèrent avec précaution ; ils eurent beaucoup de peine à l’achever avec leurs zagaïes. Cet amphibie était un des plus grands que j’aie vus pendant mon séjour à Madagascar ; il avait environ quatorze pieds de longueur.
Le caïman n’attaque jamais l’homme pendant le jour. J’ai souvent traversé dans de fragiles pirogues, qui ne peuvent contenir qu’un seul homme, des rivières remplies de ces énor-mes animaux, et j’ai toujours remarqué qu’ils fuyaient dès qu’ils m’apercevaient. Il m’est arrivé de voyager avec des bœufs, et s’ils m’en ont enlevé quelques-uns, ces accidents ont toujours eu lieu dans la nuit. Le caïman ne dévore jamais sa proie dans l’eau ; après l’avoir saisie il la tient à la surface et plonge de temps en temps pour la noyer ; quand elle est morte il la traîne à terre et la cache dans un lieu couvert près du rivage, où il ne manque pas de venir tous les jours en manger une partie. Les œufs du caïman sont ronds ; il les dépose sur le gazon où le so-
1 Elle va se jeter dans le lac Rassoua-bé.
– 164 – leil les fait éclore ; je n’en ai jamais trouvé plus de deux au me endroit.
Si mon premier coup de fusil fut heureux, les autres n’eurent pas le même succès ; j’en blessai encore plusieurs au-tres, mais nous ne pûmes pas nous en emparer parcequ’ils étaient trop près de la rivière où ils avaient le temps de se préci-piter avant notre arrivée.
Les Malgaches ont une manière de les prendre plus facile et moins dispendieuse ; ils font avec une espèce de bois très dur un émérillon qui ressemble à ceux dont on se sert sur les navires pour pêcher les requins ; ils y accrochent pour appât un mor-ceau de bœuf, et le déposent sur le bord des rivières où ils sa-vent qu’il y a beaucoup de caïmans ; plusieurs hommes cachés dans les joncs tiennent une corde à laquelle cet appareil est fixé, et attendent que l’animal l’ait avalé ; puis deux ou trois d’entre eux résistent aux efforts qu’il fait pour se débarrasser, pendant que d’autres l’attaquent par derrière avec de fortes zagaïes et le tuent.
Avant de quitter la rivière, je vis sur un îlot un jeune Mal-gache qui prenait des sarcelles au filet, blotti sous des feuilles de ravinala qui le couvraient entièrement ; il faisait une espèce de pipée en secouant plusieurs sarcelles, dont les cris attiraient des oiseaux aquatiques qu’il enveloppait alors dans sa tonnette de fil de rafia.
En revenant au camp nous traversâmes une plaine où je tuai quelques cailles qui sont beaucoup plus petites que les nô-tres, quoiqu’elles en aient la forme et à peu près le plumage : les plus grosses sont aussi petites qu’une alouette ; on trouve ce-pendant à Madagascar des cailles de l’espèce d’Europe ; mais je n’en ai vu que dans le royaume d’Émirne.
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