Voyage à Madagascar et aux îles Comores - Tome I

B. F. Leguével de Lacombe · Chapitre 30 sur 39

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Voyage à Madagascar et aux îles Comores - Tome I

Chapitre XII.

 

 

Caractère des fièvres de Madagascar. – Maladie et

souffrances du voyageur. – Retour à Tamatave. –

Expédition de Jean René contre les Vourimes. –

Mœurs de cette peuplade belliqueuse. – Intrépidité

de son chef Jakamaef. – Départ avec l’armée. –

Jean René au village de Mitinandre. – Réunion de

Jean René avec la division du prince Ratef. –

Portrait de ce général et du major Ratsi-atou. –

Rataf, frère de Radama. – Description de l’armée

d’expédition. – L’avant-garde hova. – Les corps des

Betsimsaracs et des Bétanimènes. – Première étape

à Vatou-mandré.

 

Des douleurs aux articulations et une pesanteur de tête insupportable m’annoncèrent que j’allais avoir la fièvre du pays ; je craignais d’autant plus les atteintes de cette maladie, qu’à l’île de France et à Tamatave on me l’avait dépeinte avec des couleurs qui étaient bien propres à m’alarmer.

Cependant les fièvres endémiques de Madagascar, et ce sont les seules qui y règnent, ne sont pas différentes de celles de la Zélande et de Rochefort ; elles sont toujours bilieuses, car elles sont causées par le voisinage des marais, et ne deviennent putrides ou malignes que lorsqu’on les néglige ou qu’on emploie dans leur traitement des médicaments contraires ou insuffisants.

J’étais décidé à faire usage des moyens curatifs que le capitaine Arnous m’avait indiqués ; il avait sur cette matière une

 

– 217 – expérience de plusieurs années, et, selon moi, cela vaut mieux que des systèmes basés seulement sur la théorie.

L’accès qui me prit avant le jour fut violent ; j’eus d’abord beaucoup de peine à obtenir une transpiration qui finit par devenir très abondante. La fièvre diminua un peu, mais elle durait encore à midi avec une soif si ardente que plusieurs bouteilles de limonade n’avaient pu la calmer. Ce fut alors que je me décidai à mêler un grain de tartre stibié à douze grains d’ipéca que je délayai dans un verre d’eau tiède ; j’en bus la moitié ; cette dose était assez forte, car une demi-heure après elle me procura de nombreuses évacuations d’une bile jaune et épaisse.

Ces vomissements me soulagèrent un peu, mais la fièvre ne me quitta pas ; elle prit au contraire de l’accroissement dans la nuit, et comme je m’aperçus que ma tête s’embarrassait, je n’hésitai pas à appliquer aux jambes de larges vésicatoires qui produisirent de bons effets.

Le lendemain, lorsque je m’aperçus que la fièvre avait

diminué, je pris du quinquina1à forte dose ; j’emplis une cuiller à bouche de cette substance que je délayai dans un peu de vin et que je bus d’heure en heure. Je commençais à midi et je finissais à cinq heures. Dans la nuit la fièvre diminua, et le jour suivant, à midi, elle avait cessé tout-à-fait.

 

1 À cette époque on ne trouvait pas encore à Maurice du sulfate de quinine ; aussitôt que je pus m’en procurer je ne manquai pas d’en es-sayer ; l’effet surpassa mon attente : ce fébrifuge agissait avec plus d’activité que la poudre d’écorce de quinquina, et je le prenais avec moins de dégoût. Cependant j’étais forcé de l’employer à des doses beaucoup plus fortes qu’en Europe ; souvent même j’en prenais une demi-cuillerée à calé, sans qu’il m’ait jamais causé le moindre dérangement d’estomac.

J’ai eu souvent la fièvre à Madagascar, et, en suivant le même trai-tement à quelques modifications près, j’ai toujours réussi à m’en débar-rasser en peu de temps.

 

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La faiblesse qui succéda à cette secousse, et la gêne que me causaient les plaies que j’avais aux jambes, ne me permettant plus de suivre la cour de Radama et d’assister à ses fêtes, je profitai d’une visite qu’il me fit pour prendre congé de lui, et je lui promis de le revoir à Tamatave où il devait se rendre dans peu de jours.

Pour éviter l’embarras de voyager avec son armée, qui ne manquerait pas de s’emparer des meilleurs logements dans les villages où je serais obligé de m’arrêter, je repris aussitôt le chemin de ce port, où j’arrivai bien portant huit jours après avoir quitté Vobouaze.

Jean René, qui connaissait la perfidie des Hovas, n’était pas dupe des assurances d’amitié et des protestations de dévouement qu’il recevait sans cesse de Radama. Il avait raison de redouter sa visite, car à peine fut-il entré à Tamatave, qu’au mépris du traité de Manaarèse, conclu trois ans auparavant sous les auspices et avec la garantie d’un agent de la Grande-Bretagne, il y établit une garnison sous prétexte que Jean René, à qui il venait de confier une mission importante pour le sud, ne pourrait pas veiller à la conservation de ce port.

Jean René, qui déjà me faisait part de ses chagrins et me consultait dans ses affaires, ayant été forcé d’accepter le commandement d’une armée destinée à soumettre les Vourimes, m’engagea à l’accompagner pendant cette campagne qui devait durer plusieurs mois.

Les Vourimes habitent dans l’intérieur de hautes montagnes que l’on aperçoit de Matatane ; leur pays, à l’ouest, est borné par les montagnes des Betsilo, au sud par les montagnes d’Ambohitsmène, au nord-est par les montagnes des Antatschimes.

Plus sauvages que les peuplades qui les entourent, les Vourimes, ne tirant de leur sol aride et rocailleux que des subsistances insuffisantes, étaient forcés, pour s’en procurer, de faire continuellement des incursions sur le territoire de leurs

 

– 219 – voisins, et comme ils sont adroits et braves, qualités qu’ils doivent peut-être à leur état de pauvreté, ils réussissaient presque toujours à faire des prisonniers et à ramener dans leurs montagnes assez de riz et de bœuf pour satisfaire à leurs besoins.

Depuis quelque temps surtout, cette peuplade soutenait avec avantage la guerre de partisans qui la faisait vivre ; elle

devait ses succès à un chef nommé Jakamaef1, que les Malgaches appelaient Mangalatch’-bé, ou grand voleur.

L’intrépidité de cet homme l’avait rendu redoutable ; ses voisins, qui le croyaient protégé par un génie malfaisant, n’en parlaient qu’avec crainte, car il avait, disaient-ils, le pouvoir de deviner leurs pensées, et sa vengeance était toujours terrible. Son nom épouvantait les petits enfants de la contrée, qui cessaient de crier quand leurs parents les menaçaient de son arrivée.

Le prince de Tamatave m’offrit pour ce voyage le meilleur de ses chevaux ; mais trop faible encore pour le monter, je le confiai à l’un de mes maremites.

Radama ayant été forcé de quitter Tamatave inopinément pour se rendre dans le nord, où les Malates s’agitaient alors, je pris congé de lui, et je me mis en route avec Jean René le lendemain, 25 juillet.

L’armée, qui n’était encore composée que de Betsimsaracs, devait se rendre à marches forcées à Mitinandre où le prince Ratef l’attendait avec une division hova. Il m’eût été impossible de m’arrêter en chemin pour voir le pays ; je pris donc le parti de me faire porter dans un hamac que je fis couvrir d’une tente afin de me mettre à l’abri de la pluie abondante qui ne cessa de tomber que le troisième jour de notre voyage, peu d’instants avant notre arrivée à Mitinandre.

 

1 Littéralement : le don d’un cœur chaud, passionné.

 

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La rivière de Mitinandre se prolonge dans le S.O. et prend sa source dans le S. des montagnes de Béfourne. Le village de Mitinandre, qui prend son nom de la rivière, est situé sur la rive gauche à une portée de fusil de son embouchure. Le territoire de Mitinandre est fertile en riz et en céréales de toute espèce ; mais n’ayant ni port, ni rivière navigable qui lui permette d’écouler ses produits, ce pays ne fait aucun commerce.

À peine étions-nous descendus de nos brancards que nous

reçûmes la visite du prince Ratef 1 et du major Ratsi-atou2. Le premier, revêtu d’un uniforme d’officier de hussards, était coiffé d’un énorme colbak qui lui couvrait une partie des yeux ; l’autre, grand et courbé, avait l’accoutrement que prennent quelquefois les bateleurs pour faire leurs parades : un habit rouge, dont les revers, les parements et le collet paraissaient avoir été noirs, flottait sur son corps décharné et lui descendait jusqu’aux talons ; ses épaulettes aussi petites que celles que nos officiers portaient sous le règne de Louis XIV, semblaient avoir plus d’un siècle d’usage tant elles étaient sales et usées ; un petit chapeau à cornes, bordé de vieux galons faux, donnait à cette figure noire et sèche l’aspect d’un singe arrivé à la caducité.

Les deux visiteurs étaient suivis d’un personnage encore plus ridicule ; il avait la figure d’un idiot ; son costume était un

 

1 Le roi des Hovas était tellement attaché à Ratef qu’il lui avait fait épouser sa sœur aînée. Ratef en avait eu un fils nommé Rakoute, âgé de sept ou huit ans en 1823, pour qui Radama avait tant d’affection, qu’étant sans enfants mâles il l’avait désigné pour lui succéder. À la mort de Ra-dama en 1828, Ranavalou, sa veuve, portée au pouvoir par une faction dont son amant Andimiazo, officier d’état-major, dirigeait les menées, fit trancher la tête à Rakoute et envoya un corps d’armée contre Ratef qui marchait sur Tananarivo avec le peu de troupes qu’il avait pu rassembler. Attaqué, fait prisonnier dans une forêt des Bétanimènes, il eut la tête tranchée. Sa femme tomba au pouvoir des soldats de la reine et fut en-fermée à Vobouaze où ses geôliers reçurent bientôt l’ordre de la laisser mourir de faim.

2 Nom bizarre qui signifie non ici, c’est-à-dire tête éventée.

 

– 221 – large sim’bou de soie bariolée ; sa coiffure, une toque de satin rouge garnie d’un galon d’or. En regardant avec attention cette espèce de crétin, on doutait que la nature l’eût fait ainsi, car ses yeux qui peignaient si bien l’effroi avaient par moment une expression plus posée et semblaient annoncer encore quelques vestiges d’intelligence. Quoiqu’il eût tout au plus vingt ans, il semblait épuisé par les infirmités et les souffrances ; son front était chauve et ridé, ses cheveux en désordre flottaient sur ses épaules : ce malheureux, que la politique de Radama avait jugé

nécessaire de dégrader ainsi, était Rataf son propre frère 1. Ratsi-atou son geôlier devait un jour devenir son bourreau. Je lui demandai s’il allait exercer un commandement dans l’armée ; il me répondit d’un ton niais que son frère, ne voulant pas qu’il fût militaire, l’avait envoyé pour apprendre de l’esprit avec les blancs.

Jean René annonça que l’on partirait le lendemain ; avant le jour j’étais en marche avec l’armée ; mes forces étaient revenues, et je profitai du beau temps que présageait un ciel pur et étoile pour continuer mon voyage à cheval.

La division hova nous servait d’avant-garde ; les soldats qui la composaient étaient presque tous des alliés d’Émirne soumis

 

1 Radama avait deux frères ; redoutant le plus âgé, moins stupide que Rataf, il saisit un léger prétexte de mécontentement pour le faire enlever secrètement de Tananarivo. En 1822, les sirondas le chargèrent de chaînes et le conduisirent dans une forêt où ils l’assassinèrent. On assure que le roi n’avait à lui reprocher d’autre crime que d’avoir osé commander un habit semblable au sien.

Radama envoya le seul frère qui lui restait à l’armée des Vourimes, sous la garde de Ratsi-atou, à qui il recommanda de ne jamais le perdre de vue. Après la campagne des Vourimes, ce malheureux resta à Manan-zari avec le major qui, en 1828, reçut de la reine l’ordre de le laisser mou-rir de faim dans un cachot.

Le lâche dévoûment de Ratsi-atou reçut la récompense qu’il méri-tait : accusé quelque temps après de concussions, il fut appelé à Tanana-rivo où la reine lui fit trancher la tête.

 

– 222 – par Dianampouine et par Radama. On les reconnaissait aux

tatouages1 qui couvraient leur corps ; ils étaient nus ; les officiers eux-mêmes n’avaient pas encore d’uniformes ; les principaux seulement étaient couverts d’une toutourane (toile de coton commune) et armés d’un coutelas ; les soldats avaient, comme ceux de Radama, de bons fusils anglais sans baïonnettes.

Les Betsimsaracs et les Bétanimènes, que Jean René avait recrutés en route, étaient mieux vêtus qu’eux, mais ils étaient loin d’avoir leur attitude belliqueuse. Ils marchaient en désordre et s’éloignaient de l’armée pour chercher des fruits ou du miel sauvage dans les bois.

L’étape fut longue et je trouvai ce voyage assez ennuyeux ; nous marchions au S.O. sur la grève, ce chemin étant le plus beau et le plus facile ; je ne vis pas de ces paysages frais et animés que j’avais si souvent admirés dans mon premier voyage ; je n’apercevais autour de moi que des sables arides ou des rochers battus par les vagues ; et le chant mélancolique du corbigeau qui fréquente ces parages n’était guère propre à me distraire ; aussi la vue du port de Vatou-mandré où nous devions passer la nuit me causa-t-elle beaucoup de plaisir. Il faisait encore jour lorsque nous y entrâmes. Le chef qui vint nous recevoir paraissait très âgé ; il avait au front une loupe aussi grosse qu’une orange. Il me pria de l’extirper, car il avait entendu dire que les blancs étaient de grands médecins.

Vatou-mandré, qui signifie rocher dormant, tire

probablement son nom d’un énorme rocher noir près duquel le village est bâti ; ses campagnes sont moins fertiles que celles de Mitinandre, mais ses cases sont plus jolies et ses habitants plus affables. C’est la ville frontière des Bétanimènes ; son port serait

 

1 Tous les Malgaches des castes guerrières de l’intérieur dont la plupart sont réunies à Émirne, ont le corps couvert de cicatrices qui re-présentent diverses figures. Elles sont le résultat des tatouages qu’on leur fait dans leur enfance avec une sorte de bistouri.

 

– 223 – commode pour l’embarquement des productions de cette contrée si la passe n’était pas bouchée pendant une partie de l’année par les sables qui s’y amoncèlent. Cependant, si les Malgaches étaient moins paresseux, ils réussiraient à la tenir toujours libre, car toutes les fois qu’ils ont voulu s’en donner la peine, ils sont parvenus à la déboucher. Ce port serait d’autant plus utile qu’il est le seul dans la province des Bétanimènes et que son mouillage est assez sûr. Le village est situé près de la mer, sur la rive droite de la rivière du même nom dont le cours est à peu près le même que celui du Mitinandre.

Quelques heures après notre arrivée à Vatou-mandré, un officier de l’armée vint annoncer à Jean René qu’un blanc descendait des montagnes à la tête de trois cents Malgaches ; il parut en effet bientôt et demanda au général en chef la permission de suivre l’armée pour faire la guerre en partisan avec les Malgaches qu’il avait amenés ; c’était un petit homme maigre et jaune qui pouvait avoir trente ans ; il nous dit qu’il

était né à Candie1, et nous raconta qu’après avoir déserté du service d’Ali-Pacha pour suivre des Anglais dans l’Inde, il les avait quittés pendant une relâche à Tamatave et était venu tenter fortune à Madagascar où il était arrivé presque nu ; que s’étant avancé dans les terres, il avait reçu l’hospitalité des naturels qui bientôt s’étaient attachés à lui et avaient fini par le prendre pour juge de leurs différends ; il paraît qu’il jouissait d’une grande influence dans son district, puisqu’il était parvenu à y lever un corps franc, décidé à le suivre partout et à lui obéir comme à son chef.

 

1 Ce Grec, nommé Nikolos et qu’on appelait Nicolle, était doué d’une grande aptitude pour apprendre les langues ; il parlait assez bien l’anglais et le français, et le malgache encore mieux. Il nous suivit pen-dant la campagne et fit beaucoup de prisonniers qui lui rapportèrent de fortes rançons ; après la guerre il se rendit utile au prince Ratef, qui le fit nommer grand-juge à Mananzari, emploi qu’il a conservé sous le règne de Ranavalou.

 

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