Voyage à Madagascar et aux îles Comores - Tome I

B. F. Leguével de Lacombe · Chapitre 17 sur 39

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Voyage à Madagascar et aux îles Comores - Tome I

§ 11. Haine croissante de Ranavalou contre les missionnaires. – Anecdote. – Projets d’expulsion des Anglais. – Discours violent d’un chef à la reine. – Effet de son éloquence. – Édit royal qui interdit la pratique du christianisme. – Nouvel édit de pr...

§ 11. Haine croissante de Ranavalou contre les

missionnaires. – Anecdote. – Projets d’expulsion des

Anglais. – Discours violent d’un chef à la reine. – Effet

de son éloquence. – Édit royal qui interdit la pratique

du christianisme. – Nouvel édit de proscription contre

les chrétiens. – Exécution rigoureuse de l’édit. –

Départ des missionnaires (1835). – Appréciation de

leurs travaux et motifs de leur expulsion.

 

L’expédition française, en obligeant le gouvernement de Ranavalou à ne songer qu’à sa défense, avait produit une diver-sion favorable à l’établissement des missionnaires anglais. Du-rant ces années de trouble et d’inquiétude, ceux-ci purent acti-ver en paix leurs travaux de traductions pieuses et recruter de nombreux élèves dans les familles hovas, ce qu’ils n’eussent pas osé faire durant la vie de Radama, car le roi leur avait plusieurs fois manifesté son mécontentement de leur zèle trop ardent : « Si vous continuez de la sorte, leur disait-il, vous mettrez en vérité mon royaume sens dessus dessous. »

Le gouvernement de la reine observa en silence ce mouve-ment extraordinaire de la propagande chrétienne, dont il ne soupçonnait pas la puissance. Il s’informait aussi des résultats qu’obtenaient les missions établies dans l’Océanie. Le tableau des malheurs dont ces îles sont frappées, depuis la révolution qu’y a causée l’introduction de l’Évangile, éclaira la reine sur les dangers qui menaçaient son autorité. Cependant elle ne songea pas encore à poursuivre ses projets d’expulsion contre les étran-gers, avant d’avoir obtenu d’eux tout ce qu’ils pouvaient ensei-gner à son peuple dans l’art de travailler les étoffes, le fer, le bois, et de construire des machines.

 

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Ce fut en 1835 qu’elle laissa éclater ses intentions. Depuis

quelque temps, elle se montrait assidue au culte des idoles 1 de son pays, et l’hostilité des missionnaires contre les objets de ce culte lui devint odieuse et insupportable comme à son peuple. Cette haine se manifesta par une menace violente devant la chapelle anglaise : Ranavalou sortait de maladie et allait en pro-cession solennelle remercier l’idole du recouvrement de sa san-té ; en passant auprès de la chapelle les chants sacrés vinrent frapper son oreille : « Ils ne se tairont pas, dit-elle avec rage, jusqu’à ce que la tête de l’un d’entre eux soit tombée ! »

Les murmures de la superstitieuse population, en voyant les attaques sans cesse renaissantes des étrangers contre les ob-jets de leurs antiques croyances, augmentaient de jour en jour. Un grand coup se préparait ; voici les détails curieux de cette catastrophe tels que les révérends les rapportent eux-mêmes :

« Dans cet état des affaires, disent-ils, un chef influent et d’un rang élevé se présenta au palais, demandant à voir la reine. Admis en sa présence : “Je suis venu demander une zagaïe à votre majesté, dit-il, une zagaïe acérée et brillante ; accordez-moi ma requête.” Interrogé pourquoi il désirait avoir une arme. – “Pourquoi ? reprit-il, c’est que j’ai vu le discrédit et la honte jetés par les étrangers sur les gardiens sacrés de cette terre, sur la mémoire des illustres ancêtres de votre majesté, à la protec-tion desquels notre contrée doit son salut ; c’est que les cœurs de ce peuple sont détournés des coutumes de nos ancêtres et de celles de votre majesté ; c’est que les instructions, les livres, la fraternité de ces étrangers, ont déjà gagné à leurs intérêts bien des hommes puissants dans l’armée et dans le gouvernement, bien des hommes libres et un nombre immense d’esclaves ; c’est

 

1 Nous avons cru devoir conserver ce terme que les missionnaires anglais emploient toujours pour désigner l’assemblage de petits mor-ceaux de bois, d’ivoire, de cuivre et d’argent, auquel les Hovas prêtent une grande puissance ; le terme malgache est odi ou fanfoudi, c’est-à-dire, charme, remède, préservatif.

 

– 107 – que tout cela n’est fait que pour préparer l’arrivée de leurs patriotes, qui fondront sur nous au signal que tout est prêt et s’empareront d’autant plus aisément de notre pays que le ple est déjà prévenu en leur faveur. Telle sera l’issue de leurs enseignements, et comme je ne veux pas vivre pour voir une telle calamité infligée à mon pays, et nos propres esclaves em-ployés contre nous, je viens vous demander une zagaïe pour me percer le cœur, afin de mourir avant la venue de ce jour fatal.”

En entendant ce discours, on dit que la reine fut si violem-ment émue qu’elle versa des larmes de douleur et de rage à plu-sieurs reprises, et resta muette plus d’une demi-heure ; puis elle s’écria qu’elle mettrait fin au christianisme, quand il en devrait coûter la vie à tous les chrétiens de l’île. Le plus profond silence régna dans le palais ; la musique, les danses, les amusements ordinaires, furent suspendus durant quinze jours entiers. La cour était comme frappée d’une grande calamité nationale, pendant que la consternation régnait dans toutes les classes de la société. »

Pendant ces quinze jours de deuil public, des mesures fu-rent prises pour abolir le christianisme. Un premier message de la reine enjoignit aux missionnaires de respecter les coutumes du pays, tout en suivant librement les leurs, et de s’abstenir de baptiser ses sujets ou de leur faire célébrer le dimanche, choses formellement contraires aux coutumes ou lois hovas. Voici la traduction littérale de ce document qui résume parfaitement la politique du gouvernement à leur égard :

 

Tananarivo, 26 février 1835.

« À tous les Européens, Français et Anglais,

« Ceci est pour vous entretenir, mes amis et parents, des intentions que vous avez manifestées à mon pays d’enseigner l’habileté et la science : je vous en remercie. Cela m’est très agréable que vous n’ayez pas changé, car j’ai remarqué (je n’ai

 

– 108 – pas oublié) l’intention que vous avez manifestée a Radama et aussi à moi.

« Et aussi je vous avertis vous tous, Européens, que tandis que vous demeurerez dans mon pays, vous pouvez, entre vous, observer toutes les coutumes de vos ancêtres (c’est-à-dire votre culte et vos lois), et vos propres coutumes (vos usages) ; et soyez sans crainte, car je ne change pas les coutumes de vos ancêtres, ni vos propres coutumes, parceque l’intention que vous avez manifestée à mon pays est bonne. Cependant, quoique je vous dise cela (faites attention que), quiconque viole la loi de mon pays est coupable. Et ceci n’existe pas seulement dans ce pays, mais par toute la terre. – Partout où l’on viole la loi du pays, on est coupable.

« Et de plus, je vous dis explicitement, que si mon peuple changeait les coutumes de ses ancêtres, et ce qui a été transmis de la lignée antique de mes prédécesseurs et d’Andrianam-pouinimérine et de Radama, j’abhorrerais cela, car je ne puis permettre de changer ce qu’ont établi mes ancêtres. Je n’ai point de honte ni de crainte de maintenir les coutumes de mes ancêtres. Mais s’il y a de l’habileté et de la science qui puissent procurer des avantages à mon pays, à cela je donne mon assen-timent ; néanmoins je ne peux permettre qu’on abandonne les coutumes de mes ancêtres.

« Or donc, en ce qui touche les cérémonies religieuses, soit le dimanche, soit les autres jours, et le baptême, et l’existence de la fraternité (ou des assemblées), ces choses ne peuvent point exister chez mes sujets dans ce pays. Quant à vous, Européens, faites ce qu’ordonnent les coutumes de vos ancêtres et vos pro-pres coutumes.

« Mais s’il y a en vous des connaissances dans la science et dans les arts qui puissent faire du bien a mes sujets dans ce pays, enseignez-les leur, car cela est bon.

« Je vous dis donc ceci, mes amis et parents, afin que vous le sachiez.

 

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« RANAVALOU MANJAKA. »

 

Il ne fut répondu aux représentations des missionnaires que par un édit plus rigoureux encore, publié solennellement dans un kabar convoqué le 1er mars 1835, et auquel assistèrent plus de 150,000 indigènes de tous rangs. Cette pièce, qui détail-le avec soin les griefs du gouvernement hova contre le christia-nisme, mérite aussi d’être citée.

 

« Je viens vous le déclarer, Ambaniandrou (les Hovas), je ne suis pas une souveraine qui trompe, et vous n’êtes pas des sujets trompés ; c’est pourquoi je vais vous dire ce que je me propose de faire et comment je vous gouvernerai. Quel est l’homme qui voudrait changer les coutumes de vos ancêtres et des douze souverains de cette contrée ? À qui le royaume a-t-il été laissé en héritage par Dianampouine et par Radama, si ce n’est à moi ? Hé bien ! si quelqu’un d’entre vous veut changer les coutumes de vos ancêtres et des douze souverains, j’abhorre

cela, dit Rabodo-Nandrian-Impoinimerina 1.

« Maintenant, quant à avilir les idoles, à traiter la divina-tion de plaisanterie, à renverser les tombes des Vazimbas, je déteste ces crimes, dit Ranavalou-Manjaka ; ne faites point cela

dans mon royaume. Les idoles2, dites-vous, ne sont rien. – N’est-ce pas par elles que les douze rois ont été établis ? et maintenant elles seraient changées au point de ne devenir rien ! La divination que vous traitez de la même manière, et les tom-bes des Vazimbas, ne sont-ce pas là des témoignages de leur puissance ? Le souverain lui-même les regarde comme sacrées, et vous, le peuple, vous les estimeriez moins que rien ! C’est là

 

1 Formule de la chancellerie hova et l’un des surnoms de la reine.

2 Voir la note, page 154.

 

– 110 – mon affaire, dit Ranavalou-Manjaka, et je tiens pour criminel quiconque en mon pays les détruit (les tombes).

« Quant au baptême, aux associations, aux lieux de prière autres que les écoles, et aux prescriptions du dimanche, com-bien y a-t-il donc de souverains sur cette terre ? N’est-ce pas moi, moi seule qui règne ? Ces choses ne se doivent pas faire, elles sont illégales dans mon pays, dit Ranavalou Manjaka, car elles ne font point partie des coutumes de nos ancêtres, et je ne changerai point leurs coutumes, excepté pour les choses qui peuvent être utiles au bien de mon pays.

« Eh ! bien donc, je vous accorde un mois pour vous dé-noncer, vous qui avez reçu le baptême, qui faites partie des as-sociations ou qui allez prier dans des maisons séparées, dit Ra-navalou-Manjaka ; et si vous ne venez pas dans ce délai, et at-tendez d’être découverts et accusés par d’autres, je vous déclare dignes de mort, car je ne suis pas une souveraine qui trompe, et mes sujets ne doivent pas être trompés. Remarquez bien le délai fixé, c’est un mois à partir du coucher du soleil, que je vous donne pour confesser votre état coupable, et voici la méthode que vous suivrez. »

Après avoir décrit la manière dont les diverses catégories de coupables devront s’accuser elles-mêmes, l’édit royal se ter-mine ainsi :

« Vous, écoliers, écoutez mes ordres : tant que vous serez écoliers, et recevant l’instruction des Européens dans leurs mai-sons, observez le dimanche ; cependant, ce sera pour les leçons seulement que vous devrez l’observer, et non pour toute autre chose quelle qu’elle soit ; et plus tard, dès que vous aurez quitté les écoles, vous n’observerez en quoi que ce soit le dimanche ; car, moi la souveraine, je ne l’observe pas du tout, et pareille chose ne doit pas avoir lieu dans le pays, dit Ranavalou-Manjaka.

 

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« Et puis, quant à votre mode d’affirmer, vous dites : “C’est vrai,” et lorsqu’on vous répond : “Le jurez-vous ?” Vous dites encore : “C’est vrai.”

« C’est étonnant ! car que signifie ce mot : “C’est vrai ?”

« Souvenez-vous que ce n’est pas au sujet de ce qui est sa-cré dans le ciel comme sur la terre, et qui a été tenu pour sacré par les douze souverains, ni pour offense aux idoles sacrées, que vous êtes accusés maintenant, mais parceque votre conduite

n’est pas d’accord avec les coutumes de vos ancêtres 1, et c’est ce que j’abhorre, dit Ranavalou-Manjaka. »

 

Plusieurs chefs intervinrent pour faire modifier la rigueur de cet édit, en proposant de ne pas lui donner d’effet rétroactif et de ne pas exiger que les coupables se dénonçassent eux-mêmes. Tout fut inutile, et le lendemain la reine fit publier par ses officiers qu’au lieu d’un mois elle ne donnait qu’une semaine pour se dénoncer. N’ayant d’autre alternative que l’obéissance ou la mort, les nouveaux chrétiens, peu soucieux des palmes du martyre, courbèrent la tête devant l’édit royal, et vinrent en fou-le remettre entre les mains d’officiers désignés à cet effet les exemplaires des livres saints qu’ils tenaient des missionnaires. Plus de quatre cents officiers furent privés de leur grade, et parmi le peuple les coupables furent condamnés à des amendes plus ou moins fortes.

Abattus par ce dernier coup, les missionnaires abandonnè-rent Tananarivo les uns après les autres ; le plus grand nombre partit le 18 juin 1835.

Ainsi finit la tentative religieuse de la société des missions ; œuvre philanthropique et digne d’éloges sous un rapport, mais

 

1 C’est-à-dire : « Votre crime n’est point d’avoir embrassé la foi chrétienne, mais d’avoir transgressé les coutumes nationales, les cou-tumes sur lesquelles notre société est établie. »

 

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étroitement liée, malgré tout, aux vues ambitieuses et santes de la politique anglaise. Le bon sens malgache avait re-douté le sort des habitants de la péninsule du Gange et des îles Océaniques, et le plus sûr moyen d’y échapper lui parut être l’expulsion des dangereux étrangers et l’anéantissement des idées nouvelles qui se présentaient sous la forme religieuse.

Radama avait permis la prédication du christianisme par-cequ’il savait que les missionnaires mettaient cette condition à l’enseignement des sciences et des arts, et que d’ailleurs il se sentait assez fort pour étouffer dans le cœur de son peuple les principes d’égalité que la nouvelle croyance y aurait introduits. La conduite de Ranavalou envers les néophytes eût été un jour la sienne s’il eût vécu plus longtemps ; la persécution eût suivi de même ces chrétiens, fanatiques à ses yeux, qui disaient tout haut que les grands sur la terre seraient les plus humbles dans le ciel, et peut-être les apôtres de l’Évangile eux-mêmes n’eussent-ils point été épargnés par lui comme ils l’ont été par la reine.

Il faut bien le reconnaître : les missionnaires ne durent leurs succès éphémères à Madagascar qu’à des circonstances entièrement indépendantes de leurs enseignements religieux ; ce fut leur habileté comme professeurs et comme ouvriers qui favorisa seul leurs efforts. Le mysticisme n’y eut aucune part, car le peuple n’y a point de religion ni de culte, point d’idée d’un être immatériel et tout-puissant, ayant une volonté, une colère, une jalousie, point de divinités enfin, auxquelles on eût pu subs-tituer Jehovah et le Christ. Le respect inviolable aux lois exis-tantes, l’obéissance aveugle au gouvernement établi, étaient en outre des obstacles contre lesquels les prédications chrétiennes devaient se briser.

Espérons que la défaite des évangélisants servira d’enseignement aux convertisseurs européens ; espérons de plus qu’il se trouvera un jour des hommes assez généreux, assez tolérants, pour porter aux Malgaches les bienfaits d’une instruc-tion qu’ils réclament à grands cris, sans exiger d’eux une renon-

 

– 113 – ciation absolue à leurs antiques coutumes, et sans tenter de truire à priori les principes qui constituent leur ordre social.