Voyage à Madagascar et aux îles Comores - Tome I
§ 4. – Départ d’Hastie pour Tananarivo. – Réception de l’agent anglais. – Premières négociations pour l’abolition de la traite des esclaves. – Kabar convoqué à cet effet. – Succès d’Hastie. – Traité signé avec Radama. – Retour d’Hastie à Maurice. – Fi...
Un grand kabar eut lieu le lendemain à Manaarez ; Jean René s’y rendit avec ses principaux officiers pour faire le ser-ment du sang avec Radama, qui voulait cimenter leur union d’une manière solennelle en présence des deux peuples.
§ 4. – Départ d’Hastie pour Tananarivo. – Réception
de l’agent anglais. – Premières négociations pour
l’abolition de la traite des esclaves. – Kabar convoqué
à cet effet. – Succès d’Hastie. – Traité signé avec
Radama. – Retour d’Hastie à Maurice. – Fidélité
rigoureuse du roi d’Émirne. – Honteuse rupture du
traité par les Anglais. – Occasion d’influence offerte
au gouvernement français.
Après avoir ainsi heureusement terminé cette grande affai-re, et fait les dispositions nécessaires pour l’exécution du traité, Radama reprit la route de Tananarivo, tandis que le précepteur de ses frères, James Hastie, qui entre autres présents conduisait au roi des Hovas des chevaux de prix, luxe inconnu encore à Madagascar, se voyait obligé de suivre un chemin plus long et plus praticable pour amener sains et saufs ses beaux quadrupè-des à Tananarivo.
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Malgré les difficultés du voyage, que sa bonne constitution et son caractère entreprenant lui firent heureusement surmon-ter, Hastie atteignit la capitale le 16 août 1817. La cour du palais était pleine de soldats rangés en ligne, et le roi y était assis sur une estrade ; dès qu’il aperçut Hastie, il laissa éclater sa joie, l’appela près de lui et lui serra cordialement la main. Les natu-rels qui faisaient partie de la suite de l’agent anglais, après avoir remis à un officier placé près de la porte les piastres que la cou-tume ordonne de présenter aux souverains hovas en signe d’hommage, lorsqu’on les aborde, se mirent à chanter et à dan-ser. Le roi, ayant commandé le silence, adressa à ses soldats un discours dans lequel il les engagea à bien accueillir tous les étrangers qui viendraient le visiter dans leur pays, et particuliè-rement les Anglais. Radama portait alors pour la première fois un habit d’uniforme rouge et un chapeau militaire qui lui avaient été envoyés de l’île Maurice, un pantalon bleu et des bottes vertes.
Après cette entrevue publique, à laquelle il avait cherché à donner de la solennité, il accompagna Hastie dans la maison qui lui était destinée. Là, il se débarrassa d’une partie de son costu-me et s’assit à terre ; puis il présenta Brady à son hôte, disant que ce n’était plus un simple soldat, mais son capitaine. Quel-ques verres d’eau-de-vie à laquelle, malgré la loi du pays, Ra-dama fit autant d’honneur que les enfants d’Albion, achevèrent de donner à la conversation un caractère d’effusion dont Hastie consigne avec complaisance les détails dans son journal.
Après avoir rempli sa mission apparente et remis à Rada-
ma les présents dont il était chargé 1, l’agent anglais toucha
1 Ce qui causa le plus de plaisir au roi parmi ces présents, fut une pendule. Mais elle avait été dérangée et sonnait les heures tandis que les aiguilles marquaient les demies, et Radama ne pouvait dissimuler son chagrin de cet accident. Par bonheur, un jour qu’il était absent, Hastie découvrit la cause du dérangement de la pendule et y remédia. Quand Radama revint, sa joie n’eut pas de bornes ; la pendule fut placée sur un
– 66 – plusieurs fois la question de la vente des esclaves, dont le taine Lesage avait déjà entretenu le roi pendant son séjour à Tananarivo, et parvint à le convaincre des bienfaits qui raient pour son peuple de l’abolition de ce commerce inhumain. Ce ne fut pas toutefois sans lui promettre, de la part du gouver-neur de Maurice, des indemnités considérables en argent, et surtout en armes et en munitions de guerre, que Radama ne pouvait se procurer autrement que par la vente des prisonniers de guerre aux traitants européens. Le monarque malgache eut de la peine à obtenir l’adhésion de ses conseillers à cette mesu-re. Il faut dire que son esprit vacillait journellement sur cette question, dont il comprenait toute la gravité. Quoiqu’il penchât en faveur de la mesure, il représentait avec vérité à Hastie que son peuple aimait l’argent autant que lui, souverain, aimait la gloire, et que priver ses sujets du seul moyen d’acquérir des ri-chesses, leur serait aussi dur qu’à lui de rester dans l’inertie ; que s’il leur défendait de vendre leurs prisonniers, ils ne vou-draient plus faire la guerre ni défendre leur pays ; car la valeur des travaux d’un esclave ne compensait pas les frais de nourri-ture et de vêtements ; et d’ailleurs, ajoutait-il, les esclaves de-viendraient bientôt tellement nombreux que si les maîtres ne les vendaient pas ils pourraient bien vendre leurs maîtres.
Toute la rhétorique du diplomate anglais échouait devant ces arguments dont il ne pouvait nier ni la force ni la justesse ; il eut recours à plusieurs philanthropiques mensonges dans ses longues conversations avec Radama. Celui-ci s’étant aperçu que l’Anglais biaisait, et même altérait quelquefois la vérité dans ses assertions, le lui reprocha en termes fort vifs et lui défendit de paraître en sa présence pendant huit jours. Au bout de ce temps, il rentra en grâce auprès du roi, mais ses discours artificieux ne furent pas de sitôt oubliés. Hastie comprenant qu’il rencontre-
billot, et le monarque s’asseyant par terre la contempla pendant une heure ; enfin quand elle sonna, oublieux de la dignité royale, il se mit à danser comme un enfant. – Quant aux chevaux, à force de soins les Mal-gaches faillirent les faire périr.
– 67 – rait toujours chez Radama des irrésolutions, tant qu’il n’aurait pas un Hova influent pour seconder ses efforts, s’adressa au premier ministre, jeune homme dont, en peu de temps, il gagna l’amitié au point de lui faire partager entièrement les vues du gouverneur Farquhar, et de s’en faire un avocat persuasif auprès du roi. Son espoir fut cependant trompé dans un kabar de 5,000 personnes que le ministre convoqua à l’effet de connaître l’opinion du peuple sur l’abolition de la traite des esclaves. Le bon sens populaire vit clairement que les Anglais n’attachaient tant d’importance à cette mesure que parce qu’elle leur était avantageuse, et des orateurs hardis demandèrent tout haut « si le roi était devenu l’esclave des Anglais. » Ces paroles enflam-mèrent Radama de fureur ; il protesta qu’il serait le maître de son peuple et qu’il le forcerait à l’obéissance. Hastie eut soin de l’entretenir dans ces bonnes dispositions, et, le lendemain ma-tin, il fut convenu que le traité serait signé à Tamatave par l’agent anglais Pye, au nom de sir R. Farquhar, et par les minis-tres du roi d’Émirne. L’accès de colère passé, Radama parut se repentir de s’être tant hâté dans sa détermination ; mais Hastie sut si bien manœuvrer que la convention fut exécutée. Le traité, qui fondait l’influence anglaise sur la terre de Madagascar sous l’apparence d’une œuvre de haute philanthropie, fut signé le 23 octobre 1817 par les ambassadeurs de Radama et MM. Stanfell, capitaine de la corvette le Phaéton, et Pye, agent du gouverne-ment anglais à Madagascar.
Cette concession valut à Radama, entre autres avantages matériels, l’engagement pris par sir R. Farquhar de lui payer 1,000 piastres en or, 1,000 piastres en argent, et de lui fournir 100 barils de poudre de 100 livres chacun, 100 fusils de muni-tion avec leur fourniment complet, 10,000 pierres à fusil, 400 vestes rouges et même nombre de chemises, pantalons, souliers, chaussettes, schakos ; 12 sabres de sergent avec leurs ceintu-rons ; 400 pièces de toile blanche (coton de l’Inde), 200 de toile bleue ; enfin un habillement complet de grande tenue, chapeau, bottes, etc., pour la personne du roi, et deux chevaux. Le tout pouvait s’évaluer à 2,000 livres sterling (50,000 francs).
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Une proclamation des ministres de Radama promulgua le traité, menaçant de l’esclavage et de la confiscation de ses biens, toute personne coupable de la vente d’un esclave destiné à l’exportation. Hastie partit alors pour l’île Maurice, où il reçut les félicitations de sir R. Farquhar, puis il se hâta de retourner, avec de nouvelles instructions, en qualité d’agent anglais, au-près de Radama, qui lui témoigna aussi sa satisfaction de la conclusion de cette affaire et fit publier en français et en malga-che la proclamation de ses ministres sur les divers points de l’île.
Radama se montra scrupuleux observateur du traité qu’il avait signé ; il ne souffrit même pas qu’on en fît la critique, et trois de ses proches parents payèrent de leur tête les paroles imprudentes qu’ils avaient publiquement proférées contre le traité et contre l’Angleterre, « un pays, avaient-ils dit, qui n’agissait que par des motifs d’intérêt. » Il n’en fut pas de même de l’autre partie contractante, à la grande honte du gouverne-ment anglais. Le général Hall, ayant remplacé par intérim sir R. Farquhar qui était allé faire un voyage en Angleterre, méprisa la convention faite avec un chef de sauvages et refusa de remplir les engagements contractés par l’agent anglais, qu’il rappela à Maurice.
Radama apprit cette violation inattendue et ne voulut pas d’abord y croire, mais force lui fut bientôt de se rendre à l’évidence. La traite des esclaves fut de nouveau permise, et, dans son irritation, le roi d’Émirne ne dissimula pas ses disposi-tions à favoriser les Français au détriment des Anglais qui l’avaient trompé. Plusieurs chefs de la côte, que la crainte de Radama et les présents de sir R. Farquhar avaient seuls conte-nus jusqu’alors, laissèrent éclater leurs véritables préférences, et l’on ne saurait dire jusqu’à quel point les eût pu conduire cette disposition des esprits si, dans ce temps, le gouvernement de Bourbon se fût trouvé en état de se mettre au lieu et place de la nation dont Radama venait d’être dupe. Mais la lenteur du gou-vernement français à profiter des circonstances, l’exiguïté des moyens employés dans l’expédition de Sylvain Roux à Madagas-
– 69 – car, et plus que tout cela le retour de sir R. Farquhar, calmèrent peu à peu les ressentiments des Malgaches.