Voyage à Madagascar et aux îles Comores - Tome I

B. F. Leguével de Lacombe · Chapitre 24 sur 39

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Voyage à Madagascar et aux îles Comores - Tome I

Chapitre VI.

 

 

Grande chasse au sanglier. – La curée. – Les

exploits de Mara-mass’. – Vénération pour les

chasseurs du sanglier. – La chasse recommence. – Nuée de sauterelles. – Un esclave empoisonné par

la piqûre d’une araignée. – Traitement du malade

par le massage. – Pêche du caret à l’embouchure de

l’Andévourante. – Trafic de l’écaille. – Le corbigeau. – Pêche de la baleine. – Fêtes,

cérémonies et conjurations des naturels à cette

occasion. – Départ pour Vobouaze par

Andévourante.

 

Enfin le jour de la grande chasse arriva : elle commença avant le jour. Les Malgaches n’y suivent pas l’ordre et la métho-de que les Européens ont coutume d’observer. Ils ne savent pas instruire ni conduire leurs chiens avec autant d’habileté. Quand ils veulent les faire quêter, ils les excitent en jetant un cri parti-culier, et en frappant plusieurs fois sur leur cuisse avec le plat de la main.

Les chiens débusquent promptement le sanglier, s’ils le rencontrent dans le bois ; cependant quelquefois celui-ci se re-tranche dans un fourré et s’y défend longtemps avec courage. Il est plus difficile à lancer, s’il s’est réfugié dans un hourak (riziè-re), surtout dans la saison où le riz est mûr, parcequ’alors il de-vient très gras, ce qui le rend lourd et paresseux.

Ces sangliers sont de deux espèces ; la plus nombreuse est de la grosseur des nôtres. Leurs soies sont d’un brun foncé et deviennent très dures quand ils sont âgés ; ils ont les habitudes

 

– 166 – du sanglier d’Europe, mais la structure de leur tête est te ; celle de la laie est beaucoup plus alongée que celle du mâle : elle a aux joues des os saillants qui laissent à peine apercevoir ses yeux dans les cavités profondes qui existent entre ces os et ceux du front.

Si la tête de la laie est curieuse, celle du sanglier est tout-à-fait hideuse ; chez lui, les os de la face sont plus saillants et se terminent en pointe en plusieurs endroits ; il a au-dessus du nez deux excroissances noires, longues de deux à trois pouces et grosses comme le doigt ; la tête est beaucoup plus forte que celle de notre sanglier ; elle n’est pas proportionnée au corps ; la chair des laies, quand elles sont pleines, est tendre, grasse et d’un goût agréable.

Les sangliers de la petite espèce sont assez rares ; leur poil est roux ; ils ont le corps beaucoup plus petit que les autres, mais leur conformation est la même. Malheur aux chasseurs qui les attaquent, s’ils n’ont pas une bonne zagaïe et une grande ha-bitude de la manier ! il m’est souvent arrivé dans une seule chasse de voir éventrer deux ou trois chiens. Ces sangliers sont toujours maigres et choisissent pour retraite les lieux les plus sauvages et les plus escarpés ; leur chair est filandreuse et d’un goût désagréable.

Le premier sanglier que nos chiens rencontrèrent était vieux, aussi eurent-ils beaucoup de peine à le lancer. Les Malga-ches se placèrent autour du fourré où il résistait comme dans un fort aux chiens les plus courageux qui le harcelaient continuel-lement ; il sortit enfin et chacun de nous lui lança sa zagaïe, mais comme il passait un peu loin il ne reçut que de légères blessures. Six chasseurs s’élancèrent à la suite des chiens pour les appuyer ; ils poussaient de temps en temps, afin de les en-courager, certains hurlements prolongés « hé-houh ! » qui rem-placent les sons du cor ; nous suivions la chasse moins vite qu’eux, ayant seulement soin de nous diriger du côté où nous entendions la voix des piqueurs et des chiens.

 

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Après avoir été mené pendant deux heures, le sanglier se rapprocha du lieu où il avait été lancé, et il n’en était pas éloi-gné, lorsque le changement de la voix des chiens et les cris des chasseurs qui les excitaient nous apprirent qu’il était forcé. Nous nous hâtâmes de courir sur lui pour secourir nos chiens avec lesquels il était aux prises, mais comme je n’avais pas enco-re l’habitude de marcher dans les sentiers difficiles, et que j’étais sans cesse arrêté par les branches et les ronces qui les embar-rassent, j’arrivai trop tard pour lui porter mon coup de zagaïe.

Les chiens haletants, la langue sèche et pendante, entou-raient la bête abattue et se disputaient, en attendant la curée, le sang qui coulait à grands flots de ses blessures.

Les Malgaches élevèrent un bûcher et préparèrent le san-glier comme le baba-koute que j’avais tué quelques jours aupa-ravant. Ensuite ils le suspendirent à une branche d’arbre, l’ouvrirent et le dépecèrent, après avoir eu soin de frotter avec son sang la tête et les pattes de tous les chiens, et leur en avoir fait boire à chacun quelques gouttes dans une cuiller en feuilles de ravinala ; ils prétendaient que cette précaution était néces-saire pour donner le goût de la chasse à ceux qui n’y étaient pas encore accoutumés et pour augmenter l’ardeur des autres.

Quoi qu’il en soit, on distribua aux chiens la moitié du san-glier qu’ils dévorèrent en un instant ; le mien seul refusa de prendre part à la curée : c’était un grand braque qui n’avait pas plus de trois ans. Les Malgaches me dirent qu’il avait poursuivi le sanglier avec plus d’acharnement encore que les autres ; cramponné sur lui à l’instant de sa mort, il lui mordait les oreil-les et il ne le lâcha qu’après l’avoir vu sans mouvement.

Je considérai mon chien comme gâté puisqu’il s’adonnait à cette chasse, et en effet il n’arrêta plus depuis ce jour, mais il devint dans la suite le meilleur limier de Madagascar. Plusieurs chefs qui le convoitaient m’en ont offert souvent un grand nom-bre de bœufs et plusieurs esclaves. Il avait d’abord un défaut dont l’expérience finit par le corriger ; il s’élançait sur le sanglier sans prendre la précaution de l’attaquer de manière à éviter ses

 

– 168 – défenses, aussi recevait-il souvent des blessures profondes. Il n’était pas rare de me voir rentrer suivi de Malgaches qui por-taient deux ou trois sangliers et mon chien sur des brancards de bambou.

Dans une chasse que je fis à Foulpointe avec le prince Rafa-ralah, Phanor, connu des Malgaches sous le nom de Mara-

mass’ 1, força presque seul un sanglier qu’il avait mené pendant tout un jour et qui mourut sans avoir reçu un seul coup de za-gaïe, tant ses fatigues avaient été grandes. Son foie était presque décomposé et sa chair si mauvaise que les Malgaches eux-mêmes refusèrent d’en manger ; mon chien resta huit jours sur la litière après ce bel exploit. Phanor avait tant d’instinct et sa passion pour la chasse était si forte que, tandis que j’avais la fièvre, il appuyait tous les matins ses pattes sur mon lit et sem-blait me demander en pleurant quand nous irions dans la forêt ; souvent il partait seul et rentrait couvert de boue et de sueur.

Ce fidèle et courageux compagnon de mes voyages, dont le corps était couvert de cicatrices, fut sabré en 1826 par des Ara-bes inhospitaliers dans mon naufrage à l’île Mohély ; sa mort me causa des regrets qui ne purent s’effacer que longtemps après que j’eus quitté les lieux où il avait péri.

Le foie et le cœur du sanglier que nous venions de tuer me procurèrent un excellent déjeûner. Après nous être reposés pour laisser passer la chaleur qui devenait insupportable, nous ren-trâmes en chasse, mais nous nous fatiguâmes inutilement, car nos chiens, dont l’estomac était plein, n’étaient plus disposés à quêter ; cependant ils lancèrent un marcassin qui les amusa quelque temps et qu’ils finirent par prendre. Il est très rare que les chiens malgaches rencontrent après midi, et pour qu’une chasse au sanglier soit heureuse, il est nécessaire de se trouver dans le bois quelques instants avant le jour.

 

1 Ce nom, qui signifie œil tacheté, s’applique aux chiens étrangers qui ont au-dessus de l’œil une tache ronde et rousse.

 

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En regagnant nos tentes nous passâmes près d’un petit village dont les habitants nous firent présent d’un bœuf. À Madagascar on a tant de vénération pour ceux qui chassent le sanglier, que partout où ils passent on leur offre de pareils dons. Les chasseurs sont même autorisés par la coutume à disposer, dans un pressant besoin, des choses qui leur sont nécessaires à la vie. C’est un privilège que l’on est convenu de leur accorder pour les indemniser des dangers qu’ils courent et les récompen-ser des services qu’ils rendent en protégeant la propriété de tous contre les ravages qu’y causent les sangliers. Dans les contrées où les chasses ne sont pas fréquentes, ces animaux sont en si grand nombre qu’ils dévastent les rizières et détruisent une par-tie des récoltes de maïs. J’ai vu plusieurs fois des champs de manioc (jatropha manihot), qu’ils avaient fouillés, où il ne res-tait plus un seul morceau de ces racines utiles ; partout la terre remuée avec régularité aurait pu faire croire qu’on l’avait dispo-sée exprès en monticules.

Le lendemain nous partîmes un peu tard, et cependant no-tre chasse fut heureuse, car à midi nous avions déjà tué deux laies, et blessé mortellement deux sangliers que les chiens abandonnèrent après avoir suivi longtemps les traces de leur sang. Un Malgache qui se trouvait auprès de moi fut blessé par un de ces animaux. Le fer et une partie du bois de sa zagaïe res-tèrent dans le corps de l’animal. Les naturels éviteraient ces ac-cidents qui arrivent assez fréquemment, s’ils s’armaient de bon-nes zagaïes et s’ils avaient soin de les essayer avant de s’en ser-vir.

Les deux sangliers que nous avions perdus furent trouvés morts dans le bois quelques jours après. Dans le ventre d’une des laies il y avait neuf fœtus que nous distribuâmes aux chiens ; cette quantité de petits était un véritable phénomène et étonna beaucoup les Malgaches ; depuis, j’ai souvent tué des laies plei-nes qui ne portaient jamais plus de deux ou trois petits.

Le sanglier de Madagascar a plus de peine que le nôtre à se faire à la vie domestique. J’ai pris plusieurs fois des marcassins

 

– 170 – de tous les âges, et je n’ai jamais pu réussir à les élever : ils se laissaient mourir de faim ; je suis cependant parvenu à en gar-der un pendant un mois, et quoiqu’il n’eût encore perdu aucune de ses habitudes sauvages, j’avais l’espoir de l’apprivoiser, car il mangeait ; cependant il mourut de tristesse peu de jours après son arrivée à Bourbon où je l’avais envoyé.

Fatigué d’un exercice auquel je n’étais pas encore accoutu-mé, je commençais à m’assoupir sous ma tente, quand un cri parti du camp me détermina à me lever pour en connaître la cause ; mon guide vint en même temps m’engager à sortir, pour voir, disait-il, une chose curieuse, et qui ne manquerait pas de m’étonner.

Nous sortîmes, et il me montra un gros nuage noir qui obs-curcissait l’air : je ne compris pas pourquoi les Malgaches avaient les yeux fixés vers ce point ; mais il m’expliqua bientôt, d’un air triste, que c’était des sauterelles, qui, dans un jour, al-laient dévorer tout le riz en herbe.

Je considérai avec plus d’attention la masse noire et com-pacte qui s’avançait avec un sourd bourdonnement, et au bout de quelques minutes je vis l’essaim destructeur s’abattre sur la terre et en couvrir presque toute la surface.

Ces sauterelles ressemblent à la cigale d’Europe : elles ont le corps gris et les ailes d’un brun foncé ; les Malgaches, mais particulièrement les Hovas et les Antatschimes, les considèrent comme un mets des plus délicats ; ils les font bouillir, après leur avoir cassé les ailes, qu’ils vannent, et ne mangent pas autre chose tant qu’il en reste ; j’en goûtai et les trouvai aussi bonnes que des crevettes.

Si ce fléau paraissait tous les ans il détruirait entièrement les moissons, car il exerce ses ravages, sans discontinuer, pen-dant neuf ou dix jours. Les naturels prétendent que quand ces sauterelles se retirent elles se jettent à la mer et s’y noient.

Un accident qui eut lieu le même jour occupa beaucoup les chasseurs. Un jeune esclave fut piqué par une grosse araignée

 

– 171 – noire que les Malgaches redoutent avec raison ; elle est presque aussi grosse que les petits crabes connus dans l’Inde sous le nom de tourlourous : elle est velue et a sur le dos trois ou quatre taches jaunâtres ; cette araignée est rare et ne se trouve que dans les forêts les moins fréquentées ; elle se loge en terre dans de petits trous qui ressemblent à ceux des mulots.

Je remarquai chez le jeune homme qui venait d’être piqué une irritation nerveuse que la peur augmentait peut-être encore.

On fit venir l’ampaanzar1, qui prescrivit des bains de vapeur, composés d’une décoction de diverses plantes qu’il désigna.

Le tremblement du malade augmentait visiblement ; deux personnes suffisaient à peine pour le soutenir au-dessus de la panelle qui contenait le bain : il avait la langue sèche et les yeux enflammés, et il avalait avec beaucoup de peine quelques gor-gées d’une infusion de plantes aromatiques dont je ne connais-sais ni le nom ni les vertus. Lorsqu’il eut pris son bain on l’étendit sur une natte, et l’on fit venir des femmes pour le mas-

ser2 : il tomba bientôt dans un assoupissement auquel succédèrent des syncopes : la peau était restée sèche malgré la température élevée du bain, les extrémités devenaient froides, et des mouvements convulsifs annonçaient une fin prochaine ; en effet, le lendemain j’appris que le jeune homme était mort. Je demandai à voir le corps, qui ne différait pas des morts ordinai-res ; je remarquai seulement à la piqûre une petite tumeur en-tourée d’un cercle violet. Les Malgaches disent qu’il arrive très rarement qu’on rappelle à la vie ceux qui ont été piqués par cet-te araignée.

 

1 Médecin ; qui fait le métier du bon génie.

2 Le massage, à Madagascar et dans presque toutes les parties de l’Inde, consiste à pétrir avec les mains toutes les parties du corps d’une personne couchée ; cet usage, qui n’est pour l’homme en santé qu’un raffinement de sensualité, produit de bons effets dans plusieurs mala-dies.

 

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J’avais souvent entendu parler du caret qui produit l’écaille, et que beaucoup de personnes confondent avec la tor-tue de mer, quoiqu’il soit d’une espèce différente. Nous trouvant dans la saison de la ponte, mon guide me proposa de passer deux jours, pendant lesquels la chasse au sanglier allait être suspendue, à l’embouchure de la rivière d’Andévourante, où les tortues et les carets ont l’habitude de venir déposer leurs œufs.

Je consentis avec empressement à cet arrangement. Favo-risés, comme nous l’étions alors, par un beau clair de lune, c’était une véritable fête que de passer une nuit sur une plage sauvage que le pied de l’homme n’avait peut-être jamais foulée, et où je verrais d’un côté la nature étalant ses richesses, et de l’autre l’Océan roulant ses vagues sur des sables arides : ce contraste devait avoir pour moi des charmes que tout voyageur comprendra.

Le caret (testudo imbricata) est conformé comme la tortue de mer, quoiqu’il ne devienne jamais aussi gros ; il n’en diffère que par sa coquille, couverte de treize feuilles d’écaille ; sa tête est plus longue, et est terminée par un bec qui ressemble à celui du perroquet.

Quoique les habitudes du caret soient à peu près les mêmes que celles de la tortue de mer, il est beaucoup plus difficile à élever : quand il est jeune un seul rayon de soleil suffit pour crisper son écaille et le faire périr. J’en ai gardé longtemps dans des baquets d’eau de mer ; je les nourrissais avec du poisson et des intestins de volaille qu’ils dévoraient avec une grande avidi-té.

Pour que l’écaille du caret soit bonne, il faut qu’il ait au moins trois ans. Les Malgaches, qui ne savent pas la détacher, exposent l’animal à l’action du feu ; aussi les feuilles qu’ils ven-dent sont-elles presque toujours endommagées, ce qui en dimi-nue la valeur. Pour les obtenir en bon état il faut enterrer le ca-ret dans le sable, après l’avoir tué ; quelques jours après, son corps se décompose et l’écaille se détache facilement.

 

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Il y a deux espèces d’écaille, la rouge et la blonde ; dans l’Inde la dernière est plus estimée que l’autre ; j’en ai vendu à l’île Bourbon jusqu’à quatorze piastres la livre.

Nous gagnâmes la côte pour nous rendre à Andévourante, mon guide trouvant ce chemin plus court et plus facile. Nous rencontrâmes sur le rivage plusieurs volées de corbigeaux (cour-lis de Madagascar) qui se laissaient approcher à une demi-portée de fusil ; j’en tuai quelques-uns que je fis cuire en route et que je trouvai aussi délicats que des bécasses.

Le courlis de Madagascar est un peu plus gros que la bécas-se, son plumage est de la même couleur, sa tête est plus grosse et son bec légèrement recourbé ; il a la poitrine large et charnue et devient très gras pendant l’hivernage ; dans l’autre saison, sa chair est coriace et huileuse.

J’abattis aussi des alouettes de mer qui avaient un goût de poisson pourri ; je terminai ma chasse en tuant une espèce de

héron 1, près de l’embouchure de la rivière d’Andévourante, où nous arrivâmes après quatre heures de marche au sud-est.

Ayant remarqué sur la rive opposée un endroit commode pour camper, je voulus traverser le bras de mer où je ne devais avoir de l’eau que jusqu’à la ceinture ; mais un de mes maremi-tes, qui était du pays, m’en empêcha en me racontant que quel-ques mois auparavant un Malgache y avait eu la jambe coupée par un requin. Il fallut donc expédier un homme pour demander une pirogue aux habitants d’un petit village situé non loin de là,

 

1 Cet oiseau avait le cou long de deux pieds et demi au moins ; il était blanc ; son bec était noir, long et aigu ; les plumes de la partie supé-rieure de ses ailes étaient d’un beau noir ; sa partie inférieure, ainsi que le ventre, d’un gris sale ; ses pattes, qui pouvaient avoir un demi-pied de longueur, étaient jaunes et calleuses, son envergure était considérable ; il marchait lentement, la tête baissée et le cou arqué. Il me parut avoir près de quatre pieds de hauteur de la tête aux pattes. Après l’avoir écorché je goûtai sa chair noire et spongieuse que je trouvai plus mauvaise encore que celle de l’albatros.

 

– 174 – ce qui prit, comme de coutume, plusieurs heures, car dans ce pays le temps n’est compté pour rien.

Nous passâmes donc l’eau et je fis élever la tente à une pe-tite distance de la mer ; assis sur la grève, je m’amusai une par-tie de la journée à regarder les frégates donner la chasse aux

fous1.

La frégate est un oiseau grand comme un dindonneau ; son envergure de huit à neuf pieds n’est pas proportionnée à son corps qui est d’une maigreur extraordinaire ; il se balance continuellement dans les airs et imite parfaitement les mouve-ments du tangage et du roulis d’un bâtiment ; c’est ce qui lui a fait donner son nom. L’instinct de cet oiseau, que la nature n’a pas conformé pour la pêche, le porte à guetter les fous, qui, quoique stupides, sont d’adroits pêcheurs ; lorsqu’ils s’élèvent avec le poisson qu’ils viennent de prendre, la frégate, à qui le nom de corsaire eût encore mieux convenu, s’abat sur eux comme l’épervier, et leur serrant le cou, les force à ouvrir le bec et s’empare de leur proie sans leur faire de mal.

La frégate contient beaucoup d’huile que les Malgaches et les habitants des îles Séchelles emploient en liniments contre les rhumatismes chroniques ; j’ai vu quelques personnes s’en servir pour des affections semblables, et quoiqu’elle ne soit pas un moyen curatif, j’ai remarqué qu’elle apportait à leur état beau-coup de soulagement.

Je vis passer un grand nombre de baleines, suivies presque toutes d’un ou de plusieurs baleineaux ; les naturels attaquent

 

1 Le fou est un oiseau qu’on trouve dans les mers de l’Inde et près des îles désertes qu’il habite ; il est plus gros et plus ramassé que le cor-beau ; son plumage est gris, mêlé de noir. C’est sans doute sa stupidité qui lui a valu le nom de fou ; souvent il se pose sur une vergue ou sur une manœuvre de bâtiment, où il ne tarde pas à être pris par le mousse, car il ne fait pas la moindre tentative pour s’échapper ; il se contente, lorsqu’on le saisit, d’ouvrir le bec en poussant un croassement qui ressemble à celui du corbeau ; sa chair a le goût d’huile de poisson.

 

– 175 – ces derniers et les harponnent avec beaucoup d’adresse ; ils trouvent un goût exquis à la chair de ce cétacé, qu’ils mangent avec son huile puante et nauséabonde.

Dans la saison où les baleineaux s’approchent des côtes, les habitants des montagnes descendent pour prendre part aux dé-goûtants festins dont leur chair fait tous les frais.

Le harponneur qui leur procure ce régal est considéré comme un personnage important ; le soir, les jeunes filles célè-brent le courage qu’il a montré en attaquant le monstre ; et, à la clarté des feux qu’on allume exprès, elles représentent en son honneur des pantomimes mêlées de chants. Le matin, lorsqu’il s’éloigne du rivage dans sa pirogue, les sorciers de la contrée le couvrent de rameaux sacrés et font des conjurations à la mer pour qu’elle lui soit favorable ; la foule joint ses vœux à leurs cérémonies magiques et attend, dans l’anxiété, les résultats de l’expédition.

Les Malgaches n’osent point attaquer les grosses baleines ; dès qu’ils les aperçoivent ils s’en éloignent avec rapidité ; ils en ont tellement peur qu’ils abandonnent aussitôt le baleineau qu’ils ont pris.

Il paraît que la chair du baleineau est favorable à la santé, car les Malgaches engraissent toujours dans la saison de cette pêche. La peau de ceux qui étaient antérieurement atteints de maladies cutanées, devient douce et luisante, après avoir suivi quelque temps ce régime. J’ai mangé plusieurs fois du baleineau que j’avais fait bien dégraisser et j’en ai trouvé la chair aussi bonne que celle de la tortue de mer.

La nuit était bien avancée quand nous aperçûmes deux ca-rets qui venaient déposer leurs œufs sur le rivage, où nous étions en embuscade depuis fort longtemps ; nous nous en ap-prochâmes doucement et nous les vîmes creuser des trous et enfouir leurs œufs dans le sable à un pied environ de profon-deur.

 

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Aussitôt que nous entendîmes le bruit de leurs nageoires, dont ils frappaient le sable en se traînant du côté de la mer, mon guide me prévint qu’il était temps de s’en emparer ; nous cou-rûmes sur eux et nous les renversâmes sur le dos, sans éprouver la moindre résistance. Les Malgaches m’assurèrent que nous pourrions les laisser dans cette position jusqu’au lendemain, sans qu’ils parvinssent à se retourner.

Nous prîmes dans le sable plusieurs œufs que je fis cuire en rentrant : on ne put pas les faire durcir, quoiqu’on les eût laissés très longtemps bouillir ; la glaire en était dégoûtante, le jaune fade et insipide.

Les œufs du caret sont ronds et un peu plus gros que ceux de la poule ; j’en ai trouvé souvent jusqu’à trente et quarante dans chaque trou ; quand ils éclosent on voit le sable couvert d’une multitude de petits carets qui s’efforcent de gagner la mer ; ils ne sont pas alors beaucoup plus gros que des hanne-tons.

Quelques personnes prétendent que la chair du caret est un poison ; cependant j’en ai mangé plusieurs fois à Madagascar sans qu’elle m’ait causé la moindre indisposition.

Un homme venu de la forêt m’annonça le lendemain un ac-cident qui m’affligea : le chef de Mitinandre avait été tué par un sanglier qu’on avait trouvé mort auprès de lui ; une autre nou-velle qui m’intéressait personnellement, et que j’appris le même jour, me décida à laisser la chasse, et je pris de suite la route d’Andévourante pour me rendre à Vaubouaze où le roi Radama venait d’arriver.

 

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